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THE BOSTON PUBLIC LIBRARY
JOAN OF ARC COLLECTION
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HISTOIRE DE CHARLES VI,
ROY DE FRANCE,
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
1380.
L'an mille trois cent quatre- vingt, le sei-
ziesme jour de septembre, alla de vie et trespas-
sement le noble roy Charles cinquiesme de ce
nom, lequel fut nommé Charles le Sage. Car il
avoil sens , prudence , et discrétion de gouver-
ner son royaume tant en fait de guerre, en ré-
sistante ses ennemis , et conquester et recou-
vrer ce qu'ils avoient gaignc, tenoient et occu-
':■■ poicnl, par vaillans chevaliers, chefs de guerre
à ce commis et députés , comme connestables ,
mareschaux et gens de guerre en armes exer-
i ces, comme aussi sur le faict de la justice. Et
fit visiter les ordonnances anciennes de ses pre-
! decesseurs , et les confirma et approuva. En
grand honneur et révérence avoit TEglise et
-les personnes ecclésiastiques, et grande espe-
ï rance avoit en Dieu, et à sainct Remy , apostre
de France , et très-volontiers il faisoit lire les
; histoires. Et, en l'église de Saincl-Remy de
Rheims où il fut sacré , fit de belles fondations
, et leur donna de beaux et grands revenus.
Belle fut sa fin , et mourut comme vray chres-
lien. Et fut porté à Sainct-Denys, et mis en
sépulture , les solemnités accoustumées gar-
dées. Et laissa deux enfants , l'un nommé
Charles , aisné , et le deuxiesme Louys ; les-
quels etoient en bas aage. Et si avoit .trois fre-
I res , Louys roi de Sicile et duc d'Anjou, Jean
duc de Berry, et Philippes duc de Bourgongne.
Et auquel temps du trespassement dudit feu
i roi Charles cinquiesme, l'an mille trois cent
l quatre-vingt, les choses en ce royaume estoient
en bonne disposition, et avoit fait plusieurs
notables conquestes. Paix et justice regnoienl.
N'y avoit obstacle sinon l'ancienne haine des
Anglois , desplaisans et comme enragés des
pertes qu'ils avoient faites, qui leur sembloient
esftre irrécupérables j lesquels sans cesser es-
pioient et conspiroient à la destruction totale de
ce royaume, et contemnoient toutes manières
d'ouvertures dé paix. Souvent venoient en ar-
mes d'Angleterre en France , et aucunes fois
descendoient en Guyenne, autres fois en Bre-
tagne , Normandie, Picardie et spécialement
vers les rivages de la mer, bouloient feu es
maisons du plat pays, comme es grains, et par-
tout où ils pouvoient , prenoient prisonniers ,
et les menoient en Angleterre, et piteusement
les traitoicnt. Et durant sa vie y avoil ordonné
pour résister les ducs d'anjou , de Berry, de
Bourgongne, et de Bourbon, qui estoient es
frontières , faisans le mieux qu'ils pouvoient.
Et quand on vid la maladie du roy non sana-
ble, on envoya devers lesdits seigneurs hasti-
vement qu'ils s'en vinssent, lesquels le firent,
en laissant provisions à leursdites frontières
pour résister aux entreprises des ennemis, et
s'en vindrenl à Pans. Et si devant ils avoient
esté curieux et soigneux du faict du royaume ,
encores délibérèrent de l'estre plus, veu l'aage
des deux enfans du roy , à ce que les affaires
du royaume fussent bien gouvernées.
Et le roy , comme dit est, mis en sépulture
à Sainct-Denys bien et honorablement, lesdits
seigneurs firent assembler un grand et notable
conseil auquel furent ceux du sang royah, et
plusieurs barons et gens de grande science _eT
anthorité tant de la coqr de parlement, que
des comptes , Uesoriers et autres. Et furent
mises plusieurs choses en délibération touchanf
le gouvernement du royaume. Et y eut diver-
ses opinions et imaginations. Car le roy de Si-
cile , frère aisné du roy Charles cinquiesme ,
disoit , que selon la couslume de France , veu
que Charles, l'aisné fils du roy n'avoilpas qua-
torze ans, qu'il devoit avoir le gouvernement
total du royaume, et de tous les deux onfans ,
jusques à ce que l'aisné eust quatorze ans. Et
ces choses requeroil avoir expressément et tres-
instamment. En cette matière messire Pierre
dOrgemont, qui se tcnoit comme principal du
conseil du roy , parla bien grandement . et di-
soit qu'on devoit attendre qu'il eust plus grapd
aage, alleguant.plusieurs raisons, et spéciale-
324
HISTOIRE DE CHARLES
ment que le roy Charles cinquiesme, père des
enfans, avoit ordonné et voulu qu'il ne fust
sacré , jusques à ce qu'il eust plus grand aage ,
el que les ducs de Bourgongne et de Bourbon
eussent le gouvernement des enfans. Et entre
les seigneurs y avoit de grandes divisions, et
mandoit-on gens d'armes de toutes parts, les-
quels se mirent sur les champs , et pilloient ,
et roboient, et empeschoient que les vivres ne
vinssent à Paris, et desja y avoit grand mur-
mure entre le peuple , et taschoient fort à eux
esmouvoir. El pource messire Jean des Mares,
qui estoit advocat du roy en parlement , bien
notable clerc, et de bien grand prudence,
considérant les choses dessus dites , fit une
moult et notable proposition, en monstrant
qu'on devoif mener le roy àRheims, pour estre
sacré , et allégua plusieurs grandes raisons ,
et comme plusieurs roys en moindre aage
avoienteu le gouvernement de leurs royaumes,
et mesmement le roy sainct Louis. El monstra
ledit maistre Jean des Mares, que quelconque
loy ou ordonnance qui auroit esté faite au
temps passé , elle se pouvoit muer ou changer
pour éviter plus grand inconvénient, lequel es-
toit taillé d'estre bien grand, pour la division
des seigneurs qu'on voyoit évidente ; et que
quand le roy seroit sacré, toutes telles divisions
cesseroient , et prendroit le gouvernement en
son nom , et auroit bon conseil. Et quand ledit
duc d'Anjou eut ouy parler ledit des Mares, et
aussi plusieurs autres, se condescendit à son
imagination. Toutes fois ledit duc tousjours re-
queroit, qu'il ne fust point defraudé de son
droict de régent , non mie pour convoitise ou
ambition , mais pour garder son honneur. Et
quand la matière eut fort esté débatue, fut le
conseil fort dissolu, et entre les serviteurs des
princes y avoit plusieurs paroles , et aux
champs mesmes entre les gens de guerre avoit
en paroles telles manières que gueres ne s'en
falloit , alloient jusques à la voye de faict. El ,
par l'admonestemcnt d'aucuns gens de bien,
les princes se condescendirent qu'aucuns gens
de bien y advisasscnt. Lesquels jurèrent aux
saincls Evangiles de Dieu, que cessans toute
amour, crainte ou peur, ils discuteroient selon
la qualité de la personne du roy. Et ainsi fut
juré el promis, qu'on liendroit ce qu'ils ordon-
ncroicnt et ticndroient. Ceux qui esloient eslous
s'assemblèrent, el après qu'ils eurent esté qua-
tre jours ensemble, desirans dire leur advis et
VI, ROI DE FRANCE, (1380)
imagination, selon ce que la matière hastive-
menl le requeroit, dirent et prononcèrent leur
sentence el imagination en la manière qui s'en-
suit : c'est à sçavoir que la loy des prédéces-
seurs roys de France, ne pouvoit pas teilement
arresler ou relarder ceux de la lignée royale ,
qu'ils ne peussent anticiper le terme prefix de
leur sacre. El à ce faire fut assigné la fin d'oc-
tobre, et que tous les vassaux et féaux lui fe-
roient fôy el hommage, et que tout le fait de la
guerre et de la justice se conduiroit en son nom
et soubs son scel, el que les enfans du roy se-
raient baillés au gouvernement des ducs de
Bourgongne elde Bourbon, lesquels les feroient
nourrir doucement, el instruire et endoctriner
en bonnes mœurs, jusques à ce qu'ils fussent
en l'aage de puberté. Et que toutes les finances
tant du domaine que des aydes se mettroient au
trésor du roy . Et au regard des meubles , or ,
argent el joyaux qui furent au roy son père,
le duc d'Anjou les auroit, en délaissant toutes-
fois au roy sa provision compétente , et que
seulement il useroit de ce mol : régent, et
qu'à parler des négoces et affaires il seroit ap-
pelle. Le dict des arbitres fut mis par escril ,
et les ducs l'acceptèrent , en remerciant les-
dils arbitres de ce que, par leur bonne dili-
gence , les questions étoient assoupies. Et com-
bien qu'il sembloitau ducquel'aulhoritéde la
régence estoit fort diminuée, toulesfois en fa-
veur du roy son neveu , en la salle du Palais il
le fil publier. Les gens de guerre estans sur les
champs, pilloient, roboient, prenoient prison-
niers, efforçoient femmes, violoienlet despu-
celoient vierges et faisoient tous les maux que
ennemis pourroient faire, excepté bouler feux;
el se retiroil tout le peuple es forteresses et
bonnes villes , marchands esloient destroussés,
et disoienl qu'ils se payoienl de leurs gages. Le
duc regenl envoya vers plusieurs capitaines, el
aucuns manda , el parla à eux , et fil faire dé-
fenses par cris et proclamations sur peine de la
hard,que plus ne usassent de telle manière do
faire. Mais conte n'en tenoient, et pis en fai-
soient. En plusieurs lieux le peuple s'esmeul,
el pillèrent ceux qui se mesloicnt de receples
des aides, gabelles, et impositions. Le duc par
douces paroles appaisa ceux de Paris.
Quand on délibéra de mener le roy au sacre,
il voulut aller par IMelun, voir les armures qui
y esloient, el (ju'il avoit voues durant la vie de
son feu perc Charles, roi doFrance, cinquiesme
:i380)
PAR JEAN JUVEINAL DES URSINS.
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de ce nom. El avoil eslé délibéré que à grande
compagnie de gens de guerre iliroit àlVheims.
Et, du temps de sondit feu père la grand plai-
sancequ'il avoit, cstoit le plus en beaux harnois
et armures, que autrement. Et luy monstra-on
de par sondit père, et en sa vie, les plus grandes
parties des trésors, où il y avoit de bien nobles
choses , et si lui monstra-on du harnois beau
et clair et bien fourbi , et luy fut demandé le-
quel il aymoit le mieux, et il respondit , que
il aymoit mieux les harnois que les richesses.
Et luy fut dit qu'il prist ce qu'il voudroit, et en
un coin il vit une moult belle espée, laquelle il
requit luiestredonnée. Et un autre jour après,
le Roy son père fît un grand convei, et moult
beau disner; et après qu'on fut levé de table ,
fit apporter une moult belle et riche couronne,
et un beau bacinet, et les monstra à son fils
Charles, et luy demanda lequel il aimoit le
mieux ou estre couronné roy de la couronne ,
ou avoir le bacinet , et estre sujet aux périls et
fortunes do guerre , lequel respondit plaine-
ment que il aimeroit mieux le bacinet que la
couronne, dont apperceurenl les presens qu'il
seroit chevaleureux. Et n'eut pas seulement ce
qu'il demandoit, mais selon son corps on lui fit
faire un gentil harnois, lequel on fit pendre au
chevet de son lit. Et fille roy promettre à tous
ses parens et à tous les presens , qu'ils le ser-
viroient loyaument après son trespas.
Le principal, comme on disoil, qui avoit
trouvé et conseillé à mettre aides sus , c'estoit
le cardinal d'Amiens, lequel estoil moult hay
du peuple , et avoit tout le gouvernement des
finances , et l'avoit le roy en grande indigna-
tion. La cause on disoil qu'il le hayoil, pour
cause qu'il esloil bien rude au roy durant la
vie de son père en plusieurs manières, et un
jour appella Savoisi , et luy dit : « Savoisi, à
1) ce coup serons vengés de ce prestre,» la-
quelle chose vint à la cognoissance du cardinal,
lequel monta lantosl à cheval , et s'en alla de
tire à Doué en une place qui estoit à messire
Jean des Mares, et de là le plustost qu'il peut
en Avignon, et emporta ou fil emporter bien
grande finance , comme on disoil.
Avant que le roy fust à Rheims pour son
sacre, fut ouverte la matière de faire un con-
nestable. Car depuis la mort de messire Ber-
trand du Glisquin n'en avoit point esté esleu
ou fait un. El disoil le duc d Anjou , regenl,
que c'esloil à lui de le faire. Et assez lost eut
response des ducs de Berry , Bourgongne , et
Bourbon que non estoit, et que seulement de-
voil user de nom de régent, et que le faict de
la guerre se devoil conduire cl faire parle roy.
Et ainsi fui conclu. El à conseiller le roy qui
seroit connestable, y eut diverses opinions et
imaginations. Car lors y avoit en France de
Vcullans princes, barons et chevaliers, et y eut
un prince lequel en parla à messire Louys de
Sancerre, et luy demanda s'il le vouloit estre.
El il respondit que non. Car il n'y avoit si
vaillant au royaume, qui peust, ne sceusl faire
de si vaillans fails d'armes, qui ne fussent ré-
putés pour néant envers ceux dudil Bertrand
de Glisquin. El desdites paroles ne fut nou-
velles , et vint-on à conseiller le roy. El par
délibération de tous, fut nommé messire Oli-
vier de Clisson , un vaillant chevalier de Bre-
tagne , et le fit le roy connestable, et luy bailla
l'espée, et fi les sermens en tels cas accoustu-
més. Et luy commanda le roy d'assembler
gens d'armes pour le conduire à Rheims à son
sacre.
Et le vingt-cinquiesme jour d'octobre partit
ledit connestable de Melun, et prit son chemin
â Rheims. El le roi après se partit, accom-
pagné des ducs d'Anjou , de Berry, de Bour-
gongne. de Bourbon et de Bar, des comtes de
Hainault, de Harcourt, et d'Eu, et de plu-
sieurs barons, chevaliers et escuyers , et firent
ceux de Rheims beau et grand appareil pour
recevoir le roy ^ sa compagnée. Or faut estre
adverti, que depuis le parlement du roy de
Melun , le duc d'Anjou contraignit Savoisi à
révéler le trésor , et luy cuida faire couper la
teste, et estoit ledit trésor en gros lingots d'or,
et si y avoit plusieurs joyaux. Le roy vint à
Rheims, où il fut grandement et honorablement
receu à processions, et mené jusques à l'hostel
archiépiscopal, et y avoil foison de peuple tant
nobles que autres. El après que ledit duc eut
eu ledit trésor, s'en vint hastivemenl à Rheims,
et fut le roy sacré. Tous les pairs de France
ecclésiastiques presens. Le duc de Bourgongne
y estoit, mais le comte de Flandres n'y fut
point. Et fut moult belle chose et notable de
voir le mystère du Sacre , la manière d'aller
quérir la saincte Ampoule, et de l'apporter, et
bailler es mains de l'archevesque, les cérémo-
nies de la messe . la belle et douce manière du
roy, veu l'aage qu'il avoit, cl aussi constam-
ment que s'il eust eu vingt ou trente ans. Et
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
326
qui voudroit voir le livre du sacre du roy, on
diroit bien que c'est une bien précieuse chose.
La messe finie , et le service fait, le roy s'en
vint au palais de l'Archevesque pour disner,
où tout estoit ordonné et appresté ainsi qu'il
îippartenoit. Et à l'assietedes seigneurs, yeust
aucunes controverses et dissenlions entre leduc
d'Anjou Louys, et Philippes duc de Bour-
gongne. Car Louys disoit qu'il estoit aisné, et
avant son frère Philippes maisné , il devoit
avoir les honneurs, et estre le premier assis.
Philippes disoit que au sacre du roy les prin-
cipaux estoient les pairs de France, et comme
pair et doyen des pairs il devoit aller devant,
et y eut plueieurs paroles d'un costé et d'autre
aucunement arrogantes. Car Louys se tenoit
pair, et tenoit en pairie sa duché. Philippes
respondit qu'il estoit doyen des pairs , et que
son frère ne tenoit que en pairie. Et parce le
roy assembla son conseil, auquel il y eut di-
verses opinions. El finalement fut conclu par
le roy que Philippes au cas présent iroit le pre-
mier, dont Louys ne fut pas bien content. Et
dient aucuns que ce nonobstant Louys s'en alla
seoir assez près du roy, qui avoit son siège
paré sur le banc : mais Philippes saillit par
dessus , et se vint mettre entre le roy et son
frère Louys , lequel prit en patience , et
dissimula le tout. Et lors Philippes fut ap-
pelé le Hardy. Le roy fut sacré le diman-
che avant la Toussaincts. Les connestables et
mareschaux servirent portans les mets à che-
val , le roy fit des chevaliers , et receut ses
hommages, et s'en vint à Paris sans passer par
aucunes bonnes villes fermées où on l'atten-
doit, pour doute des requestes que on eust peu
faire touchant les aides. La manière de ses pré-
décesseurs estoit qu'il devoit venir à Sainct-
Denis faire ses oraisons , et l'attendoit l'abbé.
Mais empesché fut par mauvaises gens. Il entra
à Paris vestu d'une robbe bien r.ichc toute se-
mée de fleurs de lys. Ceux de la ville de Paris
allèrent au devant de luy bien deux mille per-
sonnes vestus tout un, c'est à sçavoir de robbes
my-parties de vert et de blanc. Et estoient les
rues tendues et parées bien et notablement, et
y eut divers personnages et histoires. Elcrioit-
on Noël , et fut receu à très-grande joie. Et
tout droit vint à Nostre-Dame, si fut grande-
ment receu par l'evesque, et s'en alla au Palais.
Et receut les dons que la ville et autres luy fai-
soient , et par trois Jours fit grands convis et
(1380)
joustes. Et furent les dames présentes, et y
eut grande joie démenée.
Le comte de Sainct-Paul fut fort chargé d'a-
voir esté en Angleterre , et d'avoir espousé la
sœur du roy Richard sans le consentement du
roy. Il usa de grandes excusalions, et finale-
ment le roy lui pardonna. Et puis il chargea
fort messire Bureau de La Rivière d'avoir fait
venir les Anglois, et leur avoir escrit lettres.
Parquoy fut absent de la cour, et hastivement
rescrivit à Clisson, connestable, lequel tantosl
le veint excuser jusques à l'exposition de son
corps, et à gage. Et avoit ledit de La Rivière à
adversaires tous les seigneurs par envie, et fut
sa paix faite , si fut rappelle en cour comme
paravant.
Grandes divisions s'esmeurent derechef entre
les seigneurs , et estoient les gens d'armes sur
les champs faisans maux innumerables, com-
bien que commandemens leur eussent esté faits
qu'ils s'en allassent à leurs maisons et garni-
sons. Et en donnoit-on grand charge au duc
d'Anjou , et spécialement Philippes de Bour-
gongne, qui se plaignoit du trésor qu'il avoit
pris, et qu'il n'estoit point compris en ce qu'il
devoit avoir, et qu'il n'avoit fait aucune provi-
sion au roy, ainsi qu'il devoit. Et estoit le feu
de toute division fort allumé. Prélats et autres
se mesloient fort de tout appaiser , et leur
monstroit-on que tout ne pouvoit tourner que
au dommage du peuple, et y eut accord. Et fit
la proposition maistre Jean des Mares , lequel
loua le duc d'Anjou, et monstra ses vertus et
despenses, peines et travaux, et teut celles des
autres. Aucunes gens de bas estât de Paris
s'assemblèrent et vindrent vers le prevost des
marchands, et, luy contraint vint à une as-
semblée, et requeroient les aydes à cheoir, di-
sans que sur la requeste qu'ils avoient sur ce
autrefois faite, n'avoient eu quelque response,
et le contraignirent à aller vers le duc. Et beau-
coup de gens de bien estoient d'opinion qu'on
attendist, cuidans rompre le coup, mais un
savetier se leva et allégua leurs charges, et les
pompes de ceux de la cour, et tourna tout en
grand mal et sédition. Et parla le prevost, et
fit la requeste. Le chancelier des Dormans,
evesque de Beauvais , leur monstra leur folle
manière et entreprise, et fit tant qu'ils atten-
dirent jusques au lendemain , et n'oublièrent
pas à retourner, car on leur avoit donné espé-
rance. Et furent mis jus les aydes, et du corn-
(1380) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS
mandement du loy, et par son ordonnance, et
aussi des seigneurs du sang. Et par le conseil
fut chargé mcssire Jean des Mares de parler au
peuple, et de leur dire qu'ils s'appaisassenl, et
que le roy avoit mis et meltoit au néant les
aydes , sans ce qu'elles eussent plus de cours.
Ce qu'il fit, et print son thème novus rex, no-
va lex,novumgaudium, et le déduisit bien et
grandement, aussi en estoit-il bien aise. Et la
chose qui meut à conseiller, qu'on les mist jus,
c'esloil que le roy Charles cinquiesme, père du
roy, ordonna à cause des maux infinis qu'elles
causoient, qu'elles cheussent. El si monslra au
peuple le danger où ils se meltoient , de faire
telles commotions, et comme ils dévoient obeïr
au roy, elle servir, et fit tellement qu'il sem-
bloit qu'on en fust très-content, et cuidoit-on
qu'ils fussent conlens, mais ils requirent que
les juifs et usuriers fussent mis hors de Paris.
Et sur ce respondit qu'il en parleroit au roy,
et qu'il en feroit son devoir. Nonobstant la-
quelle response, et sans attendre la publication
de par le roy, s'esmeurent, coururent par la
ville, rompirent les boueltes des fermiers, jet-
terent l'argent par les rues, jetloient et deschi-
roient les papiers , allèrent environ en qua-
rante maisons de juifs , pillèrent et roberent
vaisselle d'argent, joyaux, robbes, et les obli-
gations. Et aucuns nobles et autres à ce les in-
duisoient, aucuns en tuèrent, et despleut la
chose bien au roy, et fit crier que tout fust
rapporté, mais peu y fut obey.
Les Anglois voyans que les seigneurs de
France estoient partis des marches de Guyenne,
se mirent sus, et ensemble coururent les pays
de Touraine, d'Anjou et du Maine , boutèrent
le feu es villages du plat pays , pillèrent et ro-
berent tout ce qu'ils trouvèrent, et se retirèrent
es marches de Bretagne , comme avec leurs
amis et alliés. Et combien que plu.«ieurs des
barons en fussent desplaisans, toulesfois ils le
souffrirent , considerans que c'estoit le plaisir
de leur duc, et frequentoient en marchandise
les uns avec les autres , comme si tous eussent
esté Anglois. Laquelle chose venue à la co-
gnoissance de messire Olivier de Clisson, escri-
vit à messire Robert de Beaumanoir que à
telles choses il voulust obvier. Car telles estin-
celles pouvoient allumer un grand feu préju-
diciable à tout le royaume. Ledit de Beauma-
noir estoit un vaillant et gentil chevalier, lequel
fit lantost venir vers luy , et parla aux sei-
32:
gneurs qui avoienl fait le serment au roy
Charles cinquiesme, et leur monslra les mau-
vaistiés couvertes du duc de Bretagne et d'au-
cuns autres, et que le roy de France estoit leur
souverain seigneur, devers lequel ils envoyèrent
afin d'y trouver aucun expédient, et dont se
meslcrenl les ducs d'Anjou et de Bourgongne,
et plusieurs ambassades envoyées de coslé et
d'autre. Et finalement envoya le roy vers le
duc et ceux du pays, l'evesque de Chartres, le
seigneur de Chevreuse , et messire Arnauld de
Corbie président en parlement. Et en la pré-
sence du duc et des barons, furent leues les
alliances anciennes, subjections et sermens faits
par les ducs et nobles, et les jurèrent garder et
observer, et les jura solemnellement le duc
mesmement, combien que aucuns disoient que
bien envis , et non de bon courage. Et furent
toutes les choses accordées , et consommées et
appointées au nom du roy par lesdits ambas-
sadeurs. Quand les Anglois eslans à puissance
au pays de Normandie, faisans tous les maux
que ennemys peuvent faire, ouyrent et sceu-
rent que le duc de Bretagne, qu'ils lenoient
pour leur amy, estoit tourné et déclaré leur en-
nemy, très-impatiemment le portèrent, et en
Bretagne entrèrent, et là firent forte guerre, et
furent en Bretagne bretonnant faisans maux
innumerables. Mais les nobles du pays à coup
s'assemblèrent, et par force d'armes les rebou-
terent. Et lors les Anglois vindrent devant
Nantes assez soudainement , en laquelle cité
assez diligemment , et hastivement le peuple
du plat pays se retira avec leurs biens, laquelle
chose venue à la cognoissance de messire
Amaulry de Clisson, capitaine de la ville, il fit
grande diligence de pourveoir à la garde, tui-
tion et défense de la ville , et ordonna ses
gardes. Et n'estoit pas la ville en aucun lieu
forte de murailles. Et pource délibérèrent les
Anglois de l'assaillir, promettant argent à ceux
qui premiers y entreroient. Mais ceux de de-
dans vaillamment se defendoient, et jour et
nuict estoient assaillis , et douloit fort le capi-
taine que ceux de dedans ne se lassassent. Si
envoya devers le roy hastivement, afin qu'il luy
envoyas! gens, par lesquels ils peussent esire
secourus. Et fit le roy grande diligence , et y
envoya de vaillans gens lesquels diligemment
chevauchèrent, et ne se donnoient les Anglois
de garde, quand soudainement frappèrent sur
eux. Lesquels Anglois furent bien esbahis, et
328
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
(1381)
perdirent leur principale bannière, el se reli-
roient. Mais leur capitaine les commença à ar-
guer de la lascheté de leur courage, el leur di-
soit que les François n'estoient pas si grand
puissance, comme ils estoient, et que s'ils se
vouloient rallier , qu'il ne faisoit doute qu'ils
desconfiroient les François , et approchèrent
les uns des autres depuis qu'ils eurent délibéré
de cornbatre , archers et arbalestriers fort ti-
rèrent, el y avoil si g:rande foison de Iraicts,
que le jour en esloit offusqué, et s'assemblèrent
aux lances, haches et espées , et combatirenl
durement et asprement , el fut long -temps
qu'on ne sçavoit lesquels avoienl le meilleur.
Finalement les Anglois ne peurent souslenir la
vaillance des François, et furent desconfits, et
la plus grande partie morts ou pris, et les autres
s'enfuirent navrés et blessés , et se retirèrent à
Brest, et y laissèrent garnison et le demeurant
à toutes leurs playes, se retirèrent et allèrent en
Angleterre.
Cependant 'es princes el ducs cognoissans la
pauvreté du domaine , et qu'il ne pouvoit suf-
fire aux choses urgentes et nécessaires, assem-
blèrent une partie des plus notables de Paris.
El furent assez contents qu'on mist douze de-
niers pour livre. Et fut ce à Paris el à Rouen
crié , et à Amiens. Mais le peuple tout d'une
volonté le contredirent, et ne fut rien levé ne
exigé.
Le roy après s'en alla à Sainct-Denys visiter
les corps saincls, et fut receu par l'abbé et re-
ligieux, et venu quérir jusques à la porte, et le
conduisirent jusques à l'église chantans res-
pons, et veid les reliques, el fit ses offrandes.
El selon la puissance de la ville , luy furent
faits presens.
Et de là s'en alla à Senlis pour chasser. El
fut trouvé un cerf qui avoit au col une chaisne
de cuivre doré, el défendit qu'on ne le prit que
au las, sans le tuer, et ainsi fut fait. El trouva-
on qu'il avoit au col ladite chaisne, où avoit
escrit : <^Cœsar hoc mihi donavit. » Et dès lors le
roy de son mouvement porta en devise le cerf
volant couronné d'or au col , el partout où on
meltoil ses armes y avoit deux cerfs tenans ses
armes d'un coslé et d'autre.
1381.
Audit temps de l'an mille trois cens quatre-
vingt et un , les ambassadeurs des roys d'Es-
pagne et de Hongrie estoient venus devers le
roy, lesquels furent ouys en la présence du roy
et du duc d'Anjou. Et firent une bien notable
proposition en latin touchant le faict de l'église,
en monslrant que l'eslection faite de Urbain en
pape, après la mort de Grégoire onziesme, fut
juste , saincle et canonique , el qu'ils avoient
assemblé toutes les personnes ecclésiastiques et
clercs de leurs pays et royaumes , et que telle
avoil esté trouvée, el qu'ils avoient délibéré et
conclu de luy obéir comme à vrai pape et
unique. En requérant au roy qu'ainsi le voulust
faire, ou autrement leur intention esloit de eux
départir, et se departiroient des alliances qu'ils
avoient avec le roy, el y renonceroient. Car
ceux qui n'obeïroient audit Urbain, ils les re-
puloient schismaliques. El avec telles gens ils
ne vouloient avoir nulle amour. Après la-
quelle proposition faite , on les fil retirer. Et
sembla aux seigneurs et conseil du roy, que
lesdites manières estoient bien estranges au
regard des Hongres , de eux départir de l'al-
liance du roy de France, sans ce que oncques
leur eust esté fait chose, parquoy ils ledeussent
estre. Et entant qu'il touche les Espagnols, ils
monslroient bien signe de grande ingratitude,
veu que par le roy trespassé et les François il
esloit roy, et fut par eux desconfit son adver-
saire. Et loutesfois fut-il conclu, qu'on leur fe-
roit la plus gracieuse response que faire se
pourroit, et les fit-on venir. El le duc mesme
d'Anjou fil la response, el comme il esloit
sage, prudent, et avoit moult beau langage, il
recita les alliances faites par feu de bonne mé-
moire son frère le roy Charles cinquiesme, les-
quelles furent jurées el promises par sermens
solemnellement faits par les roys, princes et
barons du pays , lesquelles n'esloienl pas seu-
lement personnelles, mais réelles de pays à
pays, plus pour avoir honneur, que pour avoir
mestier de eux. Et que l'intention du roy son
fils esloit en volonté , et avoil intention de les
entretenir el accomplir , et de non icelles en-
fraindre en aucune manière, tant que lesdits
roys garderoienl la loyauté, qu'ils avoient ju-
rée et promise aux roy et princes de ce royaume
de France. Et puis vint au faict de l'Eglise, en
leur monslrant que après la mort de Grégoire
onziesme, on procéda à eslire un Saincl Père,
el furent les cardinaux assemblés , mais le
peuple de Rome en grand tumulte cl impé-
tuosité vindrent en armes dire qu'ils lueroicnl
(1381)
tout , s'ils n'avoienl en pape un Romain , et
mesmemenl celuy qu'ils appelloient Urbain.
Et que si eslection y avoit esté faite, elle avoit
esté violente, el les cardinaux par force ou
crainte de la mort s'absentèrent , le pluslost
qu'ils peurent, et esleurent Clément, lequel
après son eslection envoya vers le roy son frère
trois cardinaux, pour lesquels ouyr, le roy fil
assembler plusieurs prélats , docteurs et clercs
en la présence desdits cardinaux, qui propo-
sèrent en effet ce que dit est. Et pource le
roy fit assembler tous les prélats, chapitres et
couvents, à ce qu'ils envoyassent vers luy gens
clercs et notables, et pareillement aux univer-
sités. Et furent à Paris assemblés, et ouys de-
rechef lesdits cardinaux. Et conclurent que le
roy devoit adhérer à Clément, et que ausdits
cardinaux on devoit adjouster foy. Mais que en
toutes manières le roy el ceux de son sang
estoient presls d'entendre à eux exposer à
trouver bonne union en l'Eglise , et que ainsi
feroit-on response. Ce qui fut fait. Et après la-
quelle response , et d'icelle les ambassadeurs
furent très- conlens. Et par aucun temps de-
meurèrent à Paris , el y furent grandement
festoyés, et eurent de beaux dons du roy el des
seigneurs, el s'en retournèrent.
Ledit schisme fil de grands dommages en
l'Eglise, au royaume de France, el autre part.
Avec Clément y avoit bien trente six cardi-
naux, lesquels meus de grande avarice, souhel-
terent d'avoir tous les bons bénéfices de ce
royaume par divers moyens , el envoyèrent
leurs serviteurs parmi le royaume, enquerans
de la valeur des prelateures, priorés et autres
bénéfices. Et usoil Clément de réservations,
donnoit grâces espectatives aux cardinaux , et
anteferri. El fut la chose en ce poincl , que
nul homme de bien , tant de l'université que
autres, ne pouvoient avoir bénéfices, exactions
se faisoient, tant des vacans, que des dixiesmes,
que d'arrérages des choses qu'on disoil estre
deues à la chambre apostolique , el poursui-
voit-on les héritiers des gens d'église , el di-
soit-on que tous leurs biens dévoient apparte-
nir au pape. Et seroil chose trop longue à
réciter les maux qui se faisoient, el les incon-
veniens qui en advenoienl. Et tout souffroit le
duc d'Anjou regenl, et disoit-on qu'il en avoit
son butin. Et estoil grande pitié de voir partir
les escoliers de Paris, et regens, el s'en alloienl
comme gens esgarés et abandonnés. Lesquelles
PAR JEAN JL'YENAL DES URSilNS.
329
choses considérant l'université de Paris, déli-
bérèrent de le remonstrer au roi, et audit ré-
gent espccialement. Et de faict y allèrent, et
ordonnèrent un notable docteur en théologie,
natif d'Abbeville, nommé maistre Jean Rousse,
demeurant au cardinal le Woyne, et monstra
au roy, le moins mal qu'il peut, les inconve-
niens dessus dits , en requérant que provision
y fust myse. Dont ledit duc fut tant mal con-
tent que merveilles, et le monstra bien. Car
il envoya de nuict furtivement audit lieu du
cardinal le Moyne, et furtivement et par force
entrèrent dedans , et vindrent jusques à la
chambre dudit proposant, rompirent l'huis,
cl le menèrent comme tout nud, et le menèrent
bien vilainement el scandaleusement en Chas-
lelet, el le menèrent en une trés-eslroite prison.
Laquelle chose engendra un grand scandale en
l'université , et non sans cause. Et se assem-
blèrent et allèrent devers le roy et le régent,
requerans très-instamment la délivrance de
leur sujet, qui esloit si notable homme. Fina-
lement après plusieurs délais et refus que le
duc faisoit, il fut rendu, pourveu qu'ils obeï-
roient à Clément. El avec ce duc estoient pre-
sens presque tous les princes et nobles du
royaume. El estoil bien grand crime el capital
de non obeïr à Clément , et fut le docteur dé-
livré, el lantost après monta à cheval, et s'en
alla le pluslost qu'il peut vers le pape Erbain.
Or advint que le pape Urbain escrivit une lettre
à l'université de Paris bien gracieuse , en les
remerciant et exhortant qu'ils luy voulussent
obeïr. El furent receues lesdites lettres par le
recteur, lequel fit faire une grande assemblée,
el les fil lire en pleine congrégation. Dont ledit
duc fut tant mal content que merveilles, et or-
donna gens pour prendre et aller quérir ledit
recteur, et luy amener. Lequel doutant de sa
vie , s'en partit hastivement. Car il en fui ad-
verti. Et prenoit le duc la cause, pource que
préalablement ledit recteur, n'avoit au roy ou
à luy premièrement présenté les lettres. El
tanlosl après , quand plusieurs notables gens
de Paris de Tuniversité, virent les manières de
procéder , ils délibérèrent de eux en aller , el
départir. El de faict plusieurs s'en allèrent à
Rome, el mesmemenl un bien notable homme
chantre de Paris, nommé maistre Jean Gilles,
el plusieurs tant avec luy que après. Et Clé-
ment, lousjours voulant capter la benevolence
el grâce du duc, voulut el ordonna que le duc
^30
HISTOIRE DE CHARLES
levast un dixiesme entier, et le fit lever non
mie par gens ecclésiastiques, mais par gens
purs lais et officiers de justice lave. Plusieurs
firent certaines appellations, et oppositions.
Mais ce nonobstant fut levé reaument et de
faict, et par force, au grand dommage des gens
d'église, et tels bénéfices y avoit, qu'on levoit
pour le dixiesme, plus que les bénéfices ne va-
loient.
Le duc de Berry voyant que le duc d'Anjou
estoit régent, et les ducs de Bourgongne et de
Bourbon avoient la garde du roy, luy desplai-
soit qu'il n'avoit quelque charge , et parla
d'avoir le gouvernement de Languedoc et de
Guyenne, au duc d'Anjou son frère, lequel fut
content d'en parler au roy, et de lui ayder à
obtenir son intention. Et de faict, lui fit avoir
ledit gouvernement, et en furent les lettres
scellées. Et quand ce vint à la cognoissance du
comte de Foix, il assembla à Toulouze grande
foison de gens de tous estats, pour sçavoir qu'il
estoit à faire. Et plusieurs furent d'opinion ,
qu'on devoit obeïr au roy et à ses mandemens.
Les autres et la plus grande partie furent d'o-
pinion , qu'ils ne le debvoient point souffrir, et
qu'ils vivoient sous le comte de Foix en bonne
paix et justice , et que le duc de Berry ne de-
mandoit qu'à exiger argent, et que en la
comté du Poictou, il avoit exigé tous les ans, à
cause de ce qu'il la tenoit , deux ou trois tailles.
Et furent délibérés de envoyer devers le roy ,
et de faict y envoyèrent, en lui faisant requé-
rir qu'il se voulust déporter de y mettre autre
que le comte de Foix , lequel le roy son père y
avoit mis, et en avoit osté le duc d'Anjou pour
les grandes exactions qu'il faisoit. Dont le roy,
combien qu'il fust jeune , fut très-mal content,
et renvoya les messages , et dit , que avant
iroit-illui-mesme, qu'il ne fist que son oncle
eust le gouvernement. Et de faict, s'en alla à
Sainct-Denys , et visita les corps saincts , fit
ses offrandes, fit bénir l'oriflambe par l'abbé,
et la bailla à messire Pierre de Yilliers , lequel
fit le serment accoustumé , et la garda près d'un
an entier. Car le duc de Bourgongne desmeut le
roy d'y aller, et qu'il en auroit à faire en lieux
plus prochains, c'est à sçavoir en Flandres,
lo8(iuels se rebelloient fort. Toutesfois le duc
de Berry délibéra d'aller en Languedoc, et d'en
avoir par force le gouvernement, et assembla
gens d'armes de toutes parts, et se confioit fort
au comte d'Armagnac , et s'en vint on Langue-
VI, ROI DE FRANCE, (1381)
doc accompagné de gens de guerre qui pilloient
et roboient tout le pays , et faisoient tout ce que
ennemis pouvoient faire, hors bouter feux et
tuer, et prenoient prisonniers et rançonnoient
ou mettoient à finance. Le comte de Foix as-
sembla à Toulouze presque les trois estats du
pays, gens d'église, nobles et marchands, pour
sçavoir qu'il estoit à faire. Et y eut diverses
opinions. Et finalement fut délibéré qu'il falloit
combatre les gens du duc de Berry , où luy-
mesme estoit en personne^ et se mit le comte
de Foix aux champs bien accompagné, et
avoit plus de gens que le duc de Berry: mais il
sembloit au duc que ses gens estoient plus usi-
tés de guerre. Et combien qu'on lui conseillast,
qu'il se retrahist, et qu'il ne combatisl point, il
respondit que ce luy seroil réputé à une lascheté
de courage. Et de faict se rencontrèrent bien
asprement et durement , et eut le comte la vic-
toire. Dont ledit duc tascha fort à recouvrer son
honneur. Si tint les champs près d'un an , et
aucunes fois couroit vers Thoulouze , et vers
Besiers , et en divers lieux. Mais tousjours il
trouvoit les autres prests à résister, et y eut de
ses gens morts bien trois cens, dont il fut bien
desplaisant. Toutesfois ledit comte de Foix con-
sidérant la dévastation et destruction du pays,
qui se faisoit sous ombre de cette guerre, vou-
lut préférer le bien de la chose publique à son
faict particulier, fut content de ce qu'il avoit
combatu et vaincu le duc notablement , et en-
voya vers luy, et firent paix et alliance, et luy
laissa tout le gouvernement du pays paisible-
ment , soi offrant au service du roy et de luy.
Et fut tout bien appaisé audit pays,
Hugues Aubriot natif de Bourgongne, lequel
par le moyen du duc d'Anjou fut fait prevosl
de Paris , riche et puissant estoit , et si avoit eu
grand gouvernement des finances. Et fit plu-
sieurs notables édifices à Paris, le pont Saincl-
jMichel, les murs de devers la bastille Sainct-
Antoine, le Petit-Chaslelet, et plusieurs autres
choses dignes de grande mémoire. Mais sur
toutes choses avoit en grande irrévérence les
gens d'église, et principalement l'Université de
Paris. Et tellement, que secrettement on fit
enqueste de son gouvernement, et de sa vie,
qui estoit tres-ordeetdeshonnesteen toute pu-
terie et ribaudise, à décevoir femmes , partie
par force, partie par argent, dons et promesses,
et avoit conipagnée charnelle à juifves, et ne
croyoit point le sainct sacrement de l'autel , et
(1381)
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
331
s'en mocquoil, et ne se confessoil point, et es-
toit un tres-mauvais catholique. En plusieurs
et diverses hérésies estoit encouru , et ne crai-
gnoil puissance aucune, pource qu'il estoit fort
en la grâce du roy et des seigneurs. Toutcsfois
fut fort poursuivi par l'université et gens d'é-
glise, tellement qu'on le print , et eniprisonna-
l'on , et à la fin fut content de se rendre prison-
nières prisons de monsieur Tevesques de Paris.
Et fut examiné sur plusieurs poincts, lesquels
il confessa, et fut trouvé par gens clercs à ce
cognoissans, qu'il esloit digne d'estre brûlé.
Mais à la requeste des princes, cette peine luy
fut relaschée, et seulement aux parvis Nostre-
Dame fut publiquement presché et mictré par
l'evesque de Paris, vestu en habit pontifical , et
fut déclaré en efTet estre de la loy des juifs, et
contempteur des sacremens ecclésiastiques, et
avoir encouru les sentences d'excommuniement
qu'il avoit par long temps contemnées etmes-
prisées. Et le condemna-on à estre perpétuelle-
ment en la fosse au pain et à l'eau.
Le comte de Flandres Louys s'efTorçoit de
faire grandes exactions sur ses subjets , et les
vouloit souvent tailler ainsi qu'on faisoit en
France, Et pource firent dire au comte , qu il
s'en voulust déporter , dont il ne fut pas con-
tent. Et s'en alla à la ville de Gand requérir
aide d'argent par manière de taille, et usa d'au-
cunes hautes paroles , et luy fut refusé sa re-
queste, dont il fut bien mal content. Et se partit
delà ville, et délibéra de se monstrer leur sei-
gneur par voye de faict. Et avoit un bastard
bien vaillant homme d'armes , auquel il char-
gea ceste besongne. El de fait, il fit grande as-
semblée de gens de guerre, et s'en vindrent
loger assez près de la ville de Gand comme à
une lieue , et faisoient à ceux de Gand guerre
mortelle. On tuoit, on prenoit, et mettoit-on à
rançon , et boutoient feu, ardoient moulins,
faisoient toute guerre que vrays ennemis pou-
voient faire. Et ledit comte pour luy aider, fit
mander des Anglois , lesquels vindrent à son
service. Ceux de Gand, voyans les manières
qu'on leur tenoit , plusieurs fois s'assemblèrent
et conclurent que pour mourir ils ne laisseroient
leurs libertés , et fort se defendoient , et por-
toient desdommages au comte. Et à seureté de-
mandèrent parler à luy, ce qui leur fut octroyé.
Et envoyèrent de bien notables gens devers le
comte, lesquels de par les habitans le suppliè-
rent qu'il leur voulust pardonner, si aucune
chose luy avoientniesfait. En luy suppliantqu'ils
ne feussent point subjets à aucuns subsides or-
dinaires : mais sil avoit affaire d'aucunes cho-
ses en ses nécessités , ils esloicnt prêts de luy
aider de certaine somme, et tant faire qu'il se-
roit content. Et culdoienl lesdits ambassadeurs
avoir satisfait : mais aucuns jeunes hommes ee-
lans près du comte, commencèrent à dire ,
qu'il auroil par force les vilains s'il vouloit, cl
qu'il les falloit poindre à bons espérons , et les
subjuguer de tous poincts , et ainsi s'en al-
lèrent lesdits ambassadeurs. Le comte les cui-
doit tousjours subjuguer et suppediler, et les
mettre en estât qu'ils n'eussent que manger ,
tellement qu'ils se misssent à sa volonté, et
tousjours faisoit forte et terrible guerre. Et lors
ceux deGand délibérèrent de y résister par voye
de faict. Et pour estre leur capitaine, esleurent
un nommé Jacques Artevelle, qui estoit un e
belle personne, haut et droit, vaillant et de très-
bel langage , et estoit fils d'un nommé Arte-
velle qui se voulut faire comte, lequel eut le col
couppé; et se mit sus, et assembla foison de
gens et délibéra de se mettre sur les c'nanips.
La chose venue à la cognoissance du comte .
manda gens à Bruges et de toutes parts. Et ys-
sit Artevelle et sa compagnée, et tant que luy
et les gens du comte se rencontrèrent et appro-
chèrent. D'un costé et d'autre y fut combatu
de traict tant d'arbalestriers que d'archers, et
à la fin combatirent main à main longuement ,
et tellement que le comte fut desconfit. Et y eut
bien cinq mille de ses gens morts et tués sur la
place, et puis se retrahit à Bruges. Et parla
Artevelle au peuple tousjours les animant à la
guerre. Et combien qu'il estoit nouvelles que
les François aideroient au comte, toutesfois ils
ne dévoient point craindre leurs jolivetés su-
perflues, qui estoient cause de leur destruction,
et qu'ils dévoient poursuivre leur guerre en-
commencée, veu la victoire qu'ils avoient eue.
Et donna tel courage au peuple, qu'il leur sem-
bloit qu'ils estoient taillés de conquester tout
le royaume. Et tellement que les bonnes gens
du plat pays, et autres, laissèrent leurs labou-
rages et mestiers, et prindrent les armes, telles
qu'ils peurent finer. Et tousjours se soullivoit
Artevelle, comme il pourroit grever le comte,
qui estoit dedans Bruges. El de tout ancien
temps ceux de la ville de Bruges, ont accous-
tumé de faire une belle et notable procession ,
et porter le précieux sang de Bruges, et là
332
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1382)
sire Philippes , et du mary de ladite Jeanne ,
abonde foison de peuple de Bruges et du plat
pays. Et là ordonna Artevelle deux mille hom-
mes des plus vaillans, lesquels seulement es-
loient vestus de leurs robbes, mais dessous ar-
més et bien garnis. Et à diverses fois, et par
divers lieux entrèrent dedans la ville, et se
trouvèrent tous ensemble au marché, ainsi
qu'on faisoit ladite procession , et crièrent
alarme au long des rues, dont le comte fut bien
esbahi. Toulesfois assez diligemment assembla
gens , et se efforça de résister. Mais à la fin il
fut vaincu, et se retrahit en son hostel, et fut
suivi par les Gantois, lesquels violemment en-
trèrent en son hostel, le cuidans trouver. Mais
il se sauva par une fenestre, et se bouta en
l'hostel d'une pauvre vieille femme, et y fut
jusques à la nuict, et de là s'en alla à l'Escluse.
Les Gantois le imputèrent à ceux de Bruges ,
disans que c'étoit par eux qu'il s'estoit sauvé,
et leur coururent sus, et en pillèrent et robe-
rent, et à toute leur proye s'en retournèrent à
Gand.
La reyne Jeanne de Sicile et de Jérusalem ,
comtesse de Provence , fille de Charles duc de
Calabre , fils de Robert roy de Sicile et de Na-
ples, et de Marie sœur du roy de France Phi-
lippes , laquelle avoit régné trente et un an , et
n'avoit peu avoir lignée, adopta Louys duc
d'Anjou , et en fit son héritier -, lequel l'en re-
mercia , et délibéra de y entendre. Et de ce ,
Charles, prince de Tarente, qui avoit espousé
la niepce de ladite dame, fut très-mal content,
et à luy allia les plus grands seigneurs du pays,
et le pape Urbain mesme luy aida et conforta.
Car il ne faisoit doute , si le duc Louys fust
venu , qu'il n'eust adhéré à Clément. Laquelle
chose venue à la cognoissance du duc Louys, il
fit grande assemblée de gens de guerre , et es-
crivit à messire Philippes d'Artois , qui estoit
vaillant chevalier, qu'il voulust prendre la
charge d'aller combalre ledit Charles. Lequel
s'en chargea , assembla gens, et s'en alla audit
pays , et ledit Charles se prépara à le recevoir.
El ladite Jeanne et son mary délibérèrent d'ai-
der audit Philippes 5 et de faict le firent, et y
eut bataille dure et aspre. Et avoit le pape Clé-
ment envoyé gens avec ledit Philippes, lequel
fut desconfit, et furent pris Jeanne et son mary,
et ledit messire Philippes d'Artois, et détenus
prisonniers. Et se fit ledit Charles couronner
par l'ordonnance de Urbain en roy de Sicile, et
eut bien grande finance de la rançon dudit mes-
laquelle assez tost après alla de vie à Irespasse-
ment. Quant le pape Clément sceut ces nou-
velles, doutant que plusieurs seigneurs se mis-
sent hors de son obéissance, escrivit au roy
duc Louys qu'il pensast de se mettre sus, et de
venger la mort de ladite Jeanne , sa mère, par
adoption. Lequel délibéra de ainsi le faire, et
d'y aller l'esté ensuivant.
En ceste année , le mareschal de Sancerre
s'en alla en Limosin pour résister aux ennemis,
spécialement aux gens, qui estoient en une
ville fermée, nommée la Souteraine , devant
laquelle il mit le siège, et y fut par aucun
temps , et par composition les Anglois rendirent
la place, et s'en allèrent vers Limosin, pillant
et robant, et plusieurs maux innumerables fai-
soient, et les suivit ledit mareschal , et y eut
plusieurs rencontres et petites batailles, mais
le mareschal estoit toujours victorieux, et s'en
retourna à Paris vers le roy.
Le roy accompagné de ses oncles, et de plu-
sieurs notables prélats, et autres, le seiziesme
jour de septembre alla à Sainct-Denys , et fit
faire un bien notable service pour l'ame de son
père.
Et pource qu'il y avoit jour assigné pour le
faict de la paix entre luy et les Anglois , il en-
voya à Boulongne l'archevesque de Rouen,
l'evesque de Bayeux, le comte de Brenne , et
messire Arnaud de Corbie, et se assemblèrent
à Lelinguehan , et là eut plusieurs choses ou-
vertes, et finalement ne firent rien, sinon de
prolonger les trefves en espérance de bonne
paix.
Le duc de Bretagne fit son hommage au roy
le vingt-cinquiesme jour de septembre. Et es-
toit le roy bien accompagné de prélats, princes
et barons, et gens de conseil. Et aussi estoit
le duc venu à tout bien belle compagnée et
gente.
1382.
L'an mille trois cens quatre-vingt et deux ,
le duc d'Anjou , et aussi les autres seigneurs et
ceux de la cour, considcrans que depuis que les
aydcs avoient esté mis jus, ils n'avoient pas les
profils qu'ils souloient avoir, desiroient fort à
remellre sur les aydes, et firent plusieurs as-
semblées , mais jamais le peuple ne leur vou-
loit soufl'rir. Combien que messire Pierre de
Villiers et messire Jean des Marcs, qui estoient
(1382)
en la grâce du peuple, comme on disoit, en
faisoient grandement leur devoir, de leur mons-
trer les grands dangers et périls qui leur en
pourroient advenir, et de encourir l'indigna-
tion et malveillance du roy. Lesquelles de-
monslrances ils prenoient en grande impa-
tience , et reputoient tous ceux qui en parloient
ennemis de la chose publique, en concluant
qu'ils garderoient les libertés du peuple jus-
ques à l'exposition de leurs biens, et prindrent
armures et habillemens de guerre, firent dixe-
niers , cinquanleniers , quarteniers , mirent
chaisnes par la ville , firent faire guet , et
garde aux portes. Et ces choses se faisoient
presque par toutes les villes de ce royaume ; et
à ce faire , commencèrent ceux de Paris. Et à
Rouen se mirent sus deux cens personnes mé-
caniques, et vindrent à l'hostel d'un marchand
de draps , qu'on nommoit le Gras, pource qu'il
estoit gros et gras , et le firent leur chef comme
roy, et le mirent sur un chariot comme en ma-
nière de roy, voulust ou non , et contre sa vo-
lonté-, et pour doute de la mort fallut qu'il
obeïst, et le menèrent au grand marché, et luy
firent ordonner que les subsides cherroient, et
qu'ils n'auroient plus cours. Et si auscuus vou-
loient faire un mauvais cas , il ne falloit que
dire : « Faites, » si estoit exécuté. Et procédèrent
à tuer et meurtrir les officiers du roy au faict
des aydes. Et pource qu'on disoit ceux de l'ab-
baye de Sainct-Ouen avoir plusieurs privilèges
contre la ville , ils allèrent furieusement en
l'abbaye, rompirent la tour où estoient leurs
chartes , et les prindrent et deschirerent. Et y
eussent eu l'abbaye et religieux grand dom-
mage, si le roy depuis deuement informé, ne
leur eust confirmé leursdits privilèges. Et après
s'en allèrent devant le chasteau , cuidans en-
trer dedans pour l'abbatre. Mais ceux qui es-
toient dedans , se défendirent vaillamment , et
plusieurs en tuèrent et navrèrent. Fresques
par tout le royaume , telles choses se faisoient
et regnoient , et mesmement en Flandres et en
Angleterre , où le peuple se esmeut contre les
nobles , tellement qu'il fallut qu'ils se retiras-
sent, et s'en allassent. Aucuns demeurèrent
avec le roy d'Angleterre , cuidans estre asseu-
rés : mais le peuple y alla , et en la présence
du roy tuèrent cinq ou six chevalier des plus
notables, et son chancelier, l'archevcsque de
Cantorbie. Et puis leur coupperent les testes
comme à ennemis de la chose publique , par
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
333
grande cruauté et inhumanité les traînèrent
parmy la ville, et mirent la teste dudit arche-
vesque au bout d'une perche sur le pont, et
fouloient son corps aux pieds emmy la boue.
Or faut retourner à la matière du peuple esmeu
à Rouen et à Paris, et par tout. Le duc d'Anjou
différa à faire aucunes punitions , ou mettre re-
mède aux choses dessus dites , dès le mois d'oc-
tobre jusques en mars , et cependant cuidoit
toujours mettre les aydes sus , et mesmement
l'imposition du douziesme denier, et trouva des
cautelles en diverses manières pour amuser le
peuple. Mais rien n'y valoit, à ce qu'ils s'y
fussent consentis. Toutesfois en Chastelet, il fit
crier ladite ferme de l'imposition , et bailler et
délivrer pour la lever mandement exprés, dont
on murmuroit et grommeloit par tout très-fort.
Et devoit commencer ladite ferme le premier
jour de mars. Et desja se assembloient mes-
chans gens, et y eut une vieille qui vendoit du
cresson aux halles , à laquelle le fermier vint
demander l'imposition , laquelle commença à
crier. Et à coup vindrent plusieurs sur ledit
fermier, et luy firent plusieurs playes , et après
le tuèrent et meurtrirent bien inhumainement.
Et tantost par toute la ville le menu peuple
s'esmeut , prindrent armures , et s'armèrent
tellement, qu'ils firent une grande commotion
et sédition de peuple , et couroienl et recou-
roient, et s'assemblèrent plus de cinq cens.
Quand les officiers et conseillers du roy, et l'e-
vesque de Paris, virent et apperceurent la ma-
nière de faire, ils se partirent le plus secrette-
ment qu'ils peurenl de la ville, et emportèrent
ce qu'ils peurent de leurs biens meubles petit
à petit. Et ceux qui ce faisoient estoient mes-
chans gens et viles personnes de pauvre et petit
estât, et si l'un crioit, tous les autres y accou-
roient. Et pource qu'ils estoient mal armés et
habillés, ils sceurent que en l'Hostel de la Ville
avoit des harnois, ils y allèrent, et rompirent
les huis où estoient les choses pour la défense
de la ville, prindrent les harnois et grande
foison de maillets de plomb, et s'en allèrent
par la ville , et tous ceux qu'ils trouvoient fer-
miers des aydes, ou qui en estoient soupçonnés,
tuoient et mettoient à mort bien cruellement.
Il y en eut un qui se mit en franchise dedans
Sainct-Jacques-de-la-Boucherie, et luy estant
devant le grand autel, tenant la représentation
de la Vierge Marie, le prindrent et tuèrent
dedans l'église -, s'en alloient aux maisons des
334
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1382)
tonnerre ne vent , et le temps estant doux et
morts, pilloient et roboienl tout ce qu'ils trou-
voient , et une partie jettoient par les feneslres,
dcschiroient lettres , papiers et toutes telles
choses , effonçoient les vins après ce que tout
leur saoul en avoient beu. Et de tant furent en-
corcs plus pires à exercer leur mauvaislié. Si
vint à leur cognoissance qu'il y avoit des im-
positeurs dedans l'abbaye de Sainct-Germain-
des-Prés, si saillirent hors de la ville, et là via-
drent et s'efforcèrent d'entrer dedans, et de-
mandèrent ceux qui s'y estoient retraits. Mais
ceux de dedans se défendirent vaillamment ,
tellement que point n'y entrèrent. Et de là se
partirent, et vindrent au Chaslelet de Paris, où
il y avoit encores deux cens prisonniers pour
dèlicts et debtes qu'ils dévoient, et rompirent
les prisons , et les laissèrent aller franchement.
Pareillement firent-ils aux prisonniers de Te-
vesque de Paris, et rompirent tout , et délivrè-
rent ceux qui y estoient, et mesmement Hu-
gues Aubriot, qui estoit condamné, comme
dit est. Et luy fut requis qu'il fust leur capitaine,
lequel le consentit, mais la nuict s'en alla. Et
tousjours croissoit la multitude de peuple ainsi
desvoyé. On le cuidoit refréner, mais rien n'y
valloit, et la nuict entendoient en gourmande-
ries et beuveries. Et le lendemain vindrent à
l'hostel de Hugues Aubriot, et le cuidoient
trouver pour le faire leur capitaine. Et quand
ils virent qu'il n'y estoit pas , furent comme
enragés et desplaisans , et commencèrent en-
trer en une fureur, et vouloient aller abatre le
pont de Charenton. Mais ils furent desmeus par
messire Jean des Mares , et commençoient ja
aucunement à eux repentir et refroidir.
Merveilles', en un village auprès Sainct-
Denys, un jour une vache, avant ladite com-
motion , eut un monstre en semblance d'une
beste, qui avoit com.me deux visages , et trois
yeux, et en sa bouche fourchée deux langues,
qui sembla chose merveilleuse à l'abbé, qui
estoit un bon prud'homme. Et dit, que telle.s
choses jamais ne venoient, que ce ne fussent
mauvais signes et apparences de grands maux.
Paravant aussi au cardinal le Moyne appa-
rut feu à gros globeaux sur la ville de Paris,
coruscant et courant de porte en porte, sans
' Merville est le nom du lieu où arriva le phéno-
mène; l'historien anonyme de Saint-Denis dit : « Le
jour précédent de la sédition, il naquit en la mai-
son de Merville, prés Saint-Dcnys, un veau mons-
trueux, elr. »
serein , qu'on tenoit chose bien merveilleuse.
Quand les choses que avoient fait ceux de
Paris, vindrent à la cognoissance du roy et de
son conseil , il en fut moult desplaisant et non
sans cause. Et délibéra d'en faire une bien
cruelle punition. Laquelle chose venue à la co-
gnoissance de ceux de Paris, ils envoyèrent de-
vers le roy, et aussi fit l'université, plusieurs
notables clers et docteurs, lesquels monstrerent
bien grandement et notablement, comme les
plus grands de la ville et principaux en estoient
courroucés et desplaisans ; et que ce qui avoit
esté fait , estoit par meschans gens et de bas
estât, en implorant sa miséricorde, et qu'il
leur voulust pardonner toute l'offense, et sur-
seoir de mettre plus aydes sus. Et y eut de
grandes difficultés, et le roy très-esmeu
n'en vouloit ouyr parler. Finalement meu de
grande miséricorde, fut content que le peuple
jouyst de ses immunités et franchises , et faire
cesser ce qui estoit mis sus, et leur pardonna
tout ce qui avoit esté fait , pourveu que justice
se feroit de ceux qui avoient rompu le Chas-
telet. Et de sa response furent les embassa-
deurs très-conlens, et en remercièrent le roy.
Et se fit mettre messire Jean des Mares en une
litière , à cause de sa maladie , et mener par
les carrefours, et le publia au peuple. Desja
le prevost de Paris avoit pris plusieurs des
malfaiteurs pour en faire justice. Et quand le
peuple sceut qu'on en prenoit foison , et qu'on
en vouloit faire punition, derechef s'esmeu-
rent aucunement, en disant que c'estoit chose
trop estrange , de faire mourir si grande mul-
titude de gens. Laquelle chose venue à la co-
gnoissance du roy, manda que tout fust sur-
sis jusques à une autre fois. Toutesfois souvent
on en prenoit , et les jettoit-on en la rivière.
Le roy , ses oncles et son conseil cuidoient
par simulation induire le peuple à consentir
les aydes estre levées , comme du temps de
son père , et assembla les trois estais à Com-
piegne, et à la my-avril manda les plus nota-
bles des villes à estre devers luy , et obéirent.
Et là proposa messire Arnaud de Corbie, pre-
mier président en parlement, et monstra bien
grandement et notablement les grandes affaires
du roy, tant pour le faict de la guerre, que
aussi pour l'entrctenement de son estât. Et
qu'il n'estoit pas possible que sans aydes la
chose publique se peusl conduire, ou qu'il fal-
(1382)
^^^"ivTlP tJi^rZiVAL Dï:^' .-/INS.
335
loit que le royaume vinst à perdition, et fust
subject à pilleries et roberies , en requérant
qu'ils n'empeschassent que le roy ne usast
de sa puissance, et aulhorilé, de le pouvoir
et devoir faire. Lesquels respondirent qu'ils
n'estoient venus que pour ouyr et rapporter,
mais qu'ils s'employeroient de leur pouvoir
à faire consentir ceux qui les avoient envoyés ,
à faire le plaisir du roy. Et leur ordonna-on
que à Meaux ils fissent sçavoir la response, et à
Pontoise. Ce qu'ils firent. Et tous presques
firent response que ainçois aimeroient mieux
mourir, que les aydes courussent. Et combien
que ceux de Sens , qui furent à Compiegnc , se
firent forts que ceux de Sens le consentiroient,
loutesfois quand ils y furent, le peuple dit que
jamais ne le consentiroient, ne souffriroient.
Le roy fut fort pressé de pardonner à ceux de
Paris , et de trouver moyen d'y aller joyeuse-
ment, et parlera eux. Et furent aucuns en-
voyés à Paris , lesquels rapportèrent que très-
volontiers ils verroient le roy, et joyeusement
le recevroient , et le roy dit que très-volontiers
il iroit. Mais ces deux choses requeroit. L'une,
que à sa venue, ceux de la ville laissassent
leurs armures et harnois, et qu'ils ne se ar-
massent point. L'autre , que les chaisnes de
nuict ne fussent point tendues , et que les por-
tes jour et nuict fussent ouvertes ; et que seule-
ment ceux qui stoient natifs de la ville de Pa-
ris , et qui avoient à perdre , allassent armés
par la ville -, et que par six de la ville de Paris,
on luy fist sçavoir à Melun la response. Si
s'assemblèrent en la ville de Paris , et leur fut
rapporté la volonté du roy, et y eut de mes-
chans gens qui commencèrent à murmurer, et
dirent que jamais ne se consentiroient à mettre
aydes ne tailles, et estoient plus enflambés
que devant. Et furent six envoyés devers le
roy , et y eut plusieurs allées et venues , et
journées prises à Sainct-Denys , où il y avoit
plusieurs conseillers du roy. Et de ceux de Paris
y eut ordonnés aucuns qui y allèrent, et à la
fin y alla messire Jean des Mares. Et fut là
une conclusion finale prise. C'est à sçavoir que
le roy iroit à Paris, et pardonneroit tout, et
la ville lui feroit cent mille francs. Et de ce fu-
rent les parties contentes, et fut fait grande joye,
et en l'église de Sainct-Denys chanla-l'on Te
Deum laudamus. Et ceux de Paris furent bien
joyeux , et y vint le roy, et à grande joie fut
receu. Mais à payer l'argent de cent mille
francs , derechef y eui . "ines dj^«'ncullés ou
contradictions , pource que les habitans vou-
loient que les gens d'église y contribuassent.
Qui estoit contre raison.
En ce temps la comtesse de Flandres Mar-
guerite, descendue de la couronne de France,
bien aagée alla de vie à trespassement, et avoit
son fils Louys lequel avoit toujours en volonté
d'estre Anglois. Mais à chacune foi la bonne
dame luy rompoit son propos et volonté, en
lui monstrant la haute folie qu'il feroit. Et en
monstrant !edit Louys sa mauvaise volonté, il
avoit une fille seule nommée IMarguerile, la-
quelle il vouloit bailler en mariage au duc de
Lanclastrc d'Angleterre. Mais la bonne dame
l'empescha, et fit tant que ladite fille fut mariée
au duc de Bourgongne Philippes le Hardy, le
quel par ce moyen fut comte de Flandres, d'Ar-
tois et de Rhelhel.
Audit an mille trois cens quatre-vingt et
deux, le duc d'Anjou considérant qu'il avoit eu
du roy moult grandes finances et trésors, eut
conseil avec aucunes jeunes gens nobles de
s'en aller en Provence , et de là à Naples , et
print son chemin par Avignon devers le pape
Clément. Et de faict y alla , et fut receu bien
grandement et honorablement. Et envoya le
pape au devant de lui des cardinaux et autres,
et à le recevoir y eut de grandes solemnilés, El
assez tost après le pape l'ordonna et déclara es-
tre roi de Sicile et de Naples , et le couronna
en roy , et le receut en foi et hommage tant
des royaumes que de la comté de Provence.
Puis s'en alla, et fit forte et aspre guerre, en
destruisant tout le pays. Belle , grande et nota-
ble compagnée y avoit amené avec luy, la-
quelle il bouta en Provence , et faisoient les
Provençaux forte résistance , et se defendoient
fort. Plusieurs villes, chasteaux et forteresses
y eut prises, et grande quantité de gens morts
et pris. Et dura ladite guerre près de huict
mois. Et finalement les Provençaux , voyans
qu'ils n'avoient aide ou secours aucun , se mi-
rent en l'obéissance du roy Louys , comme
vray comte de Provence. Et receut les foy ,
hommages et sermens des gens d'église, no-
bles, et autres du pays, et y commit officiers,
ainsi qu'il est accoustumé de faire en tel cas.
Et assez tost après se partit ledit roy Louys ,
et tira vers les marches de Naples. Et se fai-
soient au pays de Provence et à l'environ chan-
sons, comédies et balades à la louange dudil
HISTOIRE n^CHARLÉS^- Vï ..RHtJ^^;^ FRANCE ,
336 's
roy. Non ac'lendans n ^.-isiderans les fortu-
nes de guerre qui pouvoient survenir , luy et
ses gens entrèrent au pays de Lombardie , où
ils trouvèrent de grands empeschemens , spé-
cialement entre les montagnes d'Italie, où ils
trouvèrent plusieurs grandes résistances. Et y
perdit ledit roy beaucoup, tant de gens que de
richesses. Et souvent ceux qui passoient devant,
et aussi ceux qui estoient à la queue de Tost,
estoient destroussés , et mis à pied ; et d'au-
cuns on ne sçavoit qu'ils devenoient, ne onc-
ques puis ne furent veus. Toutesfois luy et son
armée passèrent outre-, et contre ceux qui le
vouloient empescher, eut en plusieurs lieux
victoires et rencontres. Et arriva le roy Louys
et son armée vers les marches de Naples. Et ce
vint à la cognoissance de Charles soy disant
roy de Naples et de Sicile, lequel avoit as-
semblé grand compagnée de gens de guerre ,
et avoit trop plus grande puissance et quan-
tité de gens, que le roy Louys. Et avoient
tous espérance qu'il y auroit bataille , et autre
chose ne demandoient les François. Mais Char-
les usa fort de subtilités , et partout où les
François dévoient passer, faisoit retraire le
peuple en bonnes places et fortes, et leur vi-
vre et bestail , et mit grandes et grosses garni-
sons en ses places. Et couroient souvent ses
gens sur l'ost des François , et leur portoient
de grands dommages. Et souvent en estoient
les François advertis, et reboutoient les par-
lies adverses bien hastivement en leurs places,
et jamais peu ou point n'arrestoient emmy les
champs. Charles soy disant roy de Sicile, par
toutes voyes et manières faisoit diligence de
trouver moyen comme il pourroit grever le
roy Louys son adversaire. Et vint à lui un
compagnon, qu'on disoit estre ouvrier de mer-
veilleuses manières de poisons. Et entre autres
choses, il avoit une petite lancette, qui estoit
comme la tierce partie d'une lance, de laquelle
il avoit tellement envenimé le fer, que si en
aucune manière celui qui l'avoit , touchoit à la
robbe, chapperon ou vestement d'un homme,
voire encores si une personne y fichoit ferme-
ment son regard , ladite personne tantost estoit
empoisonnée, et mouroit. Et ordonna ledit
Charles que ledit empoisonneur, en guise de
messager, héraut ou poursuivant, iroit vers le
roy Louys, pour le défier et demander jour
de combatre , afin qu'il le peust empoisonner.
De laquelle chose faire, il se faisoit fort, et
v^l
1382)
n'en faisoit doute. Et de laquelle chose le roy
Louys, par un Italien, qui avoit cognoissance
dudit mauvais homme, fut adverli. Et ainsi
qu'il venoit pour accomplir sa mauvaise vo-
lonté, fut pris sans voir la présence dudit roy
Louys. Tantost fut interrogé, et assez légère-
ment confessa le cas, et fut décapité par justice.
Dont ledit Charles fut bien desplaisant, et,
tant qu'il pouvoit, faisoit diligence d'empes-
cher de venir vivres en l'ost du roy Louys. Et
de ce , estoient luy et ses gens très-fort grevés.
Les Flamens se rebellèrent contre Louys
comte de Flandres, lequel assembla plusieurs
gens, tant de Bruges, que d'Artois et d'ailleurs,
pour refréner la fureur desdits Flamens , et se
mit sur les champs. Et en cette rébellion, n'y
avoit que ceux de G and-, et estoit leur capitaine
Philippes Artevelle, lequel estoit fort affecté
contre ledit comte. Car on disoit qu'il avoit fait
coupper la teste à son père. Et estoit beau lan-
gager, hardy et courageux. Mais les autres vil-
les comme Bruges, Liste, Audenarde et autres,
se tenoientdu parti du comte. Quand le comte
sceut que Artevelle estoit sur les champs, il pré-
para et assembla ses gens, et tant que les ba-
tailles se veirent, et s'approchèrent les uns des
autres. Et à l'assembler, firent d'un costé et
d'autre merveilleux et grands cris, et d'un costé
et d'autre, traict se tiroit, et dards. El y eut
dure et aspre bataille , et vaillamment de tou-
tes paris se combatirenl. Foison de communes
aussi y avoit du costé du comte, et de vaillans
archers Boulonnois et d'Artois. Et de la partie
d'Artevelle , arrivoienl de tous costés gens de
communes du platpays, lesquels vindrent har-
diment frapper en la|bataille contre les gens du
comte, par les costés et aussi par derrière -, et
tellement que Artevelle et ses gens eurent la
victoire. Et s'enfuit ou retrahit le comte et ses
gens, et s'en vint ledit comte par bois et che-
mins estranges jusques à Lisle, les autres de ses
gens à Bruges, et les François à Audenarde. Et
y en eut de morts en ladite bataille des gens
d'Artevelle quatre mille, et de ceux du comte
dix mille. Artevelle en sa compagnée avoit en-
viron quatre cens Angloijç , et quarante mille
hommes sans les bannis , Et continuellement
arrivoienl vers luy communes de toutes parts,
et leur disoit Artevelle plusieurs paroles par
lesquelles il les animoit fort contre leur sei-
gneur, et que ce qu'ils faisoient, estoit pour
leurs libertés et franchises garder et observer.
(1382)
En leur demonslrant par divers langages ,
qu'ils avoienl juste et sainclc querelle.
Quand Arlevclle veid la grande compagnôe
qu'il avoit, si disposa d'aller mellre le siège
devant Audenarde, où il sçavoit que les Fran-
çois s'estoient retraits : et de faict y alla , et y
mit le siège. Et à Taborder, les François sailli-
rent vaillamment sur les Flamens , et grand
foison en tuèrent, mais ils ne peurenlsoustenir
la grande charge et quantité de gens que Arte-
velle avoit. Et se retrahirent en leur place ,
laquelle ils firent fortifier diligemment, et firent
visiter les vivres et habillemcns de guerre, et
se trouvèrent assez competemment garnis. Et
pource délibérèrent et conclurent de eux tenir,
et souvent faisoient saillies , et plusieur Fla-
mens tuoient tant de traict que autrement. Au
pays de Flandres , avoit un seisçneur , nommé
le seigneur de Ilanselles, lequel se joignit avec
Artevelle , et envoya défier le comte, et se mit
audit siège aves les Flamens.
Artevelle se douloit fort que le roi ne aidast
au comte encores, veu que ceux de dedans Au-
denarde esloient François. Et pour ce envoya
Artevelle un chevaucheur vers le roi, en ma-
nière de poursuivant ou héraut, en luy faisant
sçavoir par paroles arrogantes, qu'il ne voulust
donner faveur aucune, aide, ou confort au
comte; ou autrement ils se allieroient aux An-
glois, etescrivit une lettre laquelle le messager
présenta au roy en la présence de ceux du sang,
et de ceux du conseil. Et après que la lettre
eut esté leue, veu que ce n'estoit qu'un messa-
ger, il fut gralieusemcnt renvoyé sans aucune
response.
Et tantost le comte vint devers le roy, en luy
exposant la rébellion de ses sbujets, et qu'il es-
toit son vassal tant à cause de la comté de
Flandres, que de plusieurs autres grandes terres
et seigneuries , en le requérant, qu'il voulust
l'aider et donner confort. Et combien, selon ce
que aucuns disoient, qu'il avoit fait des fautes,
en ayant plusieurs grandes conjonctions avec
les Anglois-, loutesfois le roi délibéra de luy
aider comme à son vassal, pour plusieurs cau-
ses cl raisons lors alléguées. El pource qu'on
voyoit , qu'il esloil cxi)edienl d'avancer la bc-
songne, le roy tres-diligemmenl manda, et fil
mander gens de toutes parts, qu'on fusl vers
luy à my-octobrc en armes , el que chacun se
disposasl d'eslre le mieux habillé qu'il pourroit.
El fut obéi par les vassaux , capitaines el au-
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
337
1res, el firent tellement que au jour assigné,
Ires-grande compagnie et merveilleuse , et de
vaillans gens esloient sur les champs par tout,
en tirant vers Arras el les marches de Picardie.
Quand le roy sceul que ses gens esloient prests,
el si belle et si grandes compagnées, il délibéra
de parlir el se mettre sur les champs. El en
ensuivant la louable manière de ses prédéces-
seurs, délibéra d'aller à Saincl-Denys, si y alla et
fut grandement et honorablement reccu par les
abbé et religieux. Et le lendemain malin fut
par l'abbé el les religieux chantée une bien no-
table messe , avec un sermon par un maistre en
théologie. Et ce fait, les corps de sainct Denys
elde ses compagnons furent descendus et mis
sur l'autel. Le roy sans chaperon el sans cein-
ture les adora , el fil ses oraisons bien et dévo-
tement, cl SCS offrandes, et si firent les seigneurs.
Ce fait, il fit apporter Torillambe, et fut baillée
à un vieil chevalier vaillant homme, nommé
messire Pierre de Villiers l'ancien. Lequel ré-
cent le corps de Nostre-Seigneur, el fil les ser-
mons en tel cas accouslumés. El après s'en re-
tourna le roi au bois de Yincennes,
Le peuple de Paris tousjours fort grommeloit,
el fui assemblé , et en leur présence le duc de
Bourgongne fil une proposition bien notable, en
exhortant le peuple à pacification, el à obéir
au roy leur souverain seigneur.
Trefves y avoit entre les François el les An-
glois, très-mal gardées el entretenues par les
Anglois, et tousjours en Guyenne les rompoient,
et sur la mer vers Normandie, pilloient et ro-
boient, et faisoient plusieurs grands exceds et
dommages aux François. Pour laquelle cause
ceux de Normandie, eux voyans ainsi foulés ,
firent finances de navire el se mirent sur la
mortel rencontrèrent les Anglois lesquels es-
loient en une grande nef, et joignirent ensem-
ble , cl y fut fort combalu d'un costé et d'autre,
et finalement les Normands eurent victoire et
furent les Anglois desconfits, dont lesdits Nor-
mands se habillèrent très-pompeusement de
leurs biens, tant qu'ils durèrent.
En ce temps le mareschal deSanccrre etoit
dans le Poictou, Xaintonge el Guyenne, et mit
en Tobeissancc du roy plusieurs places , les
unes par composition , les autres par force,
el si eut diverses rencontres d'Anglois. Car
plusieurs fois se trouvèrent en escarmouches
sur les champs, et tousjours en venoit à l'hon-
neur el profit du roy, el au sien.
22
338
HISTOIRE DE CHARLES
Le roi Jean d'Espagne sceut, que une bien
grande quantité d'Anglois tant nobles que ar-
chers estoient descendus en une isle estant sur
la mer près de La Rochelle, et là les vint assié-
ger. Geste isle estoit très-peu peuplée , et mal
garnie de vivres. Et tant fut devant eux, que
après qu'il eut gaigné leur navire , et que les
Anglois eurent défaut de vivres , ils commen-
cèrent à traiter. Et par composition fut ordonné
qu'ils s'en iroient tous desarmés en leur pays,
et leur bailla le roi d'Espagne vaisseaux, et
promirent de eux non armer jusques à trois
ans. Et s'en allèrent ainsi. Et disoit-on, et es-
toit commune renommée, que si le roy d'Es-
pagne eust encore demeuré par aucun temps, il
les eusl eus à sa volonté, et menés en son pays.
Et que par ce très-aisement eust esté trouvé
Iraicté entre les François et les Anglois.
Or faut retourner aux Flamens, qui tenoient
le siège devant Audenarde, où estoient les Fran-
çois. Et faisoient Artevelle et les Flamens de
grandes diligences d'assaillir la place, et avoir
à leur volonté lesdils François, qui estoient fort
lassés et travaillés de eux défendre, et non sans
cause-, et envoyèrent vers le ducdeBourgongne
et vers le comte les advertir, que si en bref
n'avoient secours, ils ne se pourroient plus te-
nir, et que aussi vivres leur defailloient. Le duc
de Bourgongne faisoit grande diligence d'assem-
bler gens de guerre, pour aller lever le siège ;
et de faict en assembla. Ce qui vint à la cognois-
sance de Philippes Artevelle, et luy fut rappor-
té par aucuns Flamens espies, et le sceurent
ceux de sa compagnée. Et en y eut un de la ville
deGand, bien notable homme, lequel leur mons-
tra bien doucement, et le plus gratieusement
qu'il peut, par manière de prédication, qu'ils fe-
roient bien de trouver accord, et qu'il se devoit
requérir, en déclarant les inconveniens qui s'en
pouvoient ensuivre. Mais incontinent il fut tué
et mis en pièces, et si vouloient-ils faire le
mesme à plusieurs autres. Mais Artevelle les pa-
cifia et appaisa, et prescha contre les raisons de
celuy qui fut tué, en contemnant et mesprisant
les François et leur puissance, etleappelloient
les Flamens leur prince et leur seigneur. Et.au
plus près de Audenarde, avoit bien cinq cens
pourceaux, qui paissoient et avoient gardes. Ce
que apperceurcnt ceux de dedans, lesquels es-
toient bien despourveus de vivres. Et se assem-
blèrent aucune petite compagnée à cheval et à
pied, et saillirent hors de la ville, et se mirent
VI, ROI DE FRANCE, (1382)
ceux de cheval entre ceux de pied et le siège
des Flamens, et vindrent aucuns de ceux de
pied jusques au lieu où estoient les pourceaux,
et en prindrent deux ou trois qu'ils traisnerent
vers la ville, et moult fort se prindrent à crier
lesdils pourceaux, et tous les autres les sui voient;
et pour abréger tous entrèrent dedans la ville.
Et s'esmeurent aucuns des Flamens pour empes-
cher que les François n'eussent les pourceaux,
mais ceux de cheval, et autres qui saillirent de la
ville, résistèrent. Plusieurs des Flamens y eut
de tués sans dommage des François, lesquels
des pourceaux furent fort reconfortés. Et avoient
bonne volonté de eux tenir, veu encores qu'il
estoit ja venu à leur cognoissance, que le roy
estoit sur les champs. Et estoit merveilles des
vaillances que faisoient les François dedans la
place, et tous les jours tuoient plusieurs Fla-
mens tant de traict que autrement.
Le roy environ la fin d'octobre vint en la
cité d'Arras, et envoya un gentilhomme, qui en-
tendoit et parloit bien flamend, par devers Phi-
lippes Artevelle et les Flamens, pour les des-
mouvoir et monstrer qu'ils avoient mal fait,
d'avoir fait l'entreprise, et les choses qu'ils fai-
soient. Et sur ce leur monstra plusieurs incon-
veniens qui leur pourroient advenir, le plus
gratieusement qu'il peut, et firent bonne chère
au gentilhomme. Mais la response de Artevelle
fut, que en nulle manière ils nelaisseroient leurs
harnois, et poursuivroient ce qu'ils avoient com-
mencé, veu que c'estoit pour la liberté du pays.
Et à tout ladite response, s'en retourna ledit
gentilhomme devers le roy, auquel il dit, ce
qu'il avoit trouvé. Quand le comte sceut la ve-
nue du roy, il envoya deux chevaliers devers le
roy, lesquels bien grandement, et en assez
briefves paroles et gratieuses exposèrent le bon
droict, et la juste querelle que avoit ledit comte,
en le suppliant, que, comme son vassal, il le
voulust aider, et rebouter l'orgueil et les com-
motions des Flamens. Le roy, qui estoit jeune,
respondif de son mouvement ausdits chevaliers:
« Retournez-vous-en devers mon beau cousin,
« et luy dites, que en bref il aura de nos non-
ce vellcs, » dont ils furent bien conlens. Et quand
ledit comte le sceut, avec la compagnée qu'il
avoit, il fut bien joyeux.
Le roy diligemment se mit sur les champs,
et ordonna ses batailles par le conseil des con-
nestable, mareschaux et capitaines. Et quand le
comte le sceut, il considéra que le passage se-
(1382)
roit bien difficile au roy cl à ses gens, sinon
par le pont de Comniincs, lequel les Flamens
occupoicnt, en intention de défendre le passage.
Et pource pour le gaigner et occuper sur les-
dits Flamens, envoya le seigneur d'An toing Guil-
laume, baslard de Flandres, le seigneur de Bur-
degand, son bastard de Flandres, et autres capi-
taines accompagnés de gens de guerre, lesquels
en belle et bonne ordonnance approchèrent du-
dit pont. Si les receurent les Flamens vaillam-
ment. Et y fut fait de vaillans faicts d'armes
tant d'un costé que d'autre, et très-asprement et
durement combatirent, et tellement résistèrent
les Flamens, que les gens dj comte ja ne fus-
sent venus à leur intention, si ce n'eust esté le-
dit Guillaume, lequel se lira et ses gens vers un
moulin, où il trouva des bateaux, et trouva
moyen de passer de l'autre part de la rivière.
Et vindrent luy et sa compagnée audit pont,
pour frappersurlesditsFlamens, lesquels furent
desconfits, et la plus grande partie morts et
tués. Et assez tost après se rassemblèrent et ral-
lièrent les Flamens en nombre de huict mille
combatans, et vindrent bien aspremcnt audit
pont de Commines. Et combien que les gens du
pont vaillamment résistassent et se défendissent,
toulesfois il fallut qu'ils démarchassent et se re-
Irahissent, et mesmement se relrahil ou enfuit
le bastard de Flandres et plusieurs autres. Guil-
laume dessusdit résista, et demeura, et fit mer-
veilles d'armes, dont les Flamens esloientbien
esbahis. Et combien qu'il fust environné de ses
ennemis, lesquels de leur puissance taschoient à
le prendre ou tuer 5 toutesfois il fit tant par sa
vaillance, à l'aide de ses gens, qu'il se sauva, et
revint devers le comte, qui fut bien dolent et
desplaisant de ce que les Flamens avoient re-
couvert ledit pont. Et fit très-bonne chère audit
Guillaume, et le rémunéra, et donna de ses biens
grandement.QuandArtevellesceutles premières
nouvelles de la perdition du pont, etque ses gens
avoient esté desconfits, il fut bien courroucé, et
délibéra de lever son siège, et venir luy et sa
compagnée vers ledit pont. Et tantost après luy
vindrent nouvelles, qu'il avoitesté recouvert et
regaigné. Et pource demeura.
Le roy, comme dessus est dit, se mit sur les
champs, en intention et volonté de combatre
les Flamens, et avoit grande foison de peuple
avec luy, et ordonna par délibération des gens
de guerre, que les gens débilités de leurs corps,
le les mal habillés et armés, demeureroient à la
PAR JEAN JUYENAL DES URSINS.
330
garde du bagage. Et au surplus, pource que né-
cessaire estoil de gaigner le pont de Commines,
que les Flamens lenoient comme dessus est dit,
pour avoir passage furent ordonnés messire Oli-
vierdeClisson connestablede France, et messire
Louys de Sancerre marcschal de France, à tout
deux mille combatans, qu'ils iroient audit pont,
duquel les Flamens avoient rompu une arche,
pour empcscher le passage. Et à la gardeduquel
estoient commis des plus vaillans gens de guerre
qu'ils eussent, et y avoit des Anglois, et mons-
Iroient bien qu'ils avoient grande volonté de eux
défendre. Les François, c'est à sçavoir Clisson
et Sancerre, et leurs gens allèrent devant ledit
pont, et faisoient les Flamens guet merveilleuse-
ment. Et considérèrent les François, que veu la
rupture du pont, il estoit impossible que par le-
dit lieu ils les peussent gaigner. Et pource trou-
vèrent moyen et manière de passer la rivière par
au dessus, la nuict ensuivant, et par lieux dont
les Flamens en rien ne se doutoient. Et quand
ils le sceurent, ils furent bien esbahis, et se mi-
rent en bataille au devant du pont. Et les Fran-
çois vigoureusement et vaillamment les assail-
lirent, et furent iceux Flamens desconfits, et y
en eut plusieurs morts et tués, et les autres s'en-
fuirent ou retrahirent vers leurs gens. Le pont
qui avoit esté par eux rompu, fut remparé et re-
fait, et bien fortifié. Et à la garde et défense
d'iceluy, fut commis un vaillant chevalier le
seigneur de Sempy, accompagné de gens de
guerre. Et par ledit pont passèrent tous les
François. Quand Artevelle sceut les nouvelles
de ladite desconfiture, il fut moult diligent de
bien enhorter ses gens d'estre vaillans en armes,
et de eux apprester à combatre. Et leur vint
dire une vieille sorcière, qu^elle feroit tant,
qu'il gagneroit, si on combatoit en bataille.
Artevelle ordonna de neuf à dix mille Flamens
pour y aller, et à un poinct du jour vindrent
frapper sur aucuns logis des François. Et à
grande et belle ordonnance vindrent pour ac-
complir ce qui leur avoit esté enchargé. Et de
faict, approchèrent d'un lieu, où esloient logées
aucunes parties de l'ost des François, et frappè-
rent sur ledit logis. Mais les François vaillam-
ment se défendirent. Et à l'heure Clisson, qui
estoit logé vers lesdites marches, qui sceut et
ouyt le bruit, s'en vint au lieu, et si tost qu'il
fut arrivé, les Flamens ne tindrent gueres, et
furent desconfits. Et y en eut de trois à quatre
mille morts, les autres s'enfuirent où bon leur
340
HISTOIRE DE CHARLES
sembla. Philippes Ai (evelle,doulant que ses gens
donl U avoit grand nombre, ne sceussent ces
nouvelles, se prit à parler avant que aucune
chose vinst à leur cognoissance, et leur dit, que
en bref il recouvreroit ledit pont, et que les
François à ladite besongne avoient esté descon-
flts.
Le roy après ses gens passa audit pont de
Commines, visitases gens et en trouva plusieurs
qui avoient esté navrés et blessés aux dites be-
songnes, et bien peu de morts. Messire Jean de
Vienne admirai de France, bien vaillant cheva-
lier, fut ordonné d'aller par le pays, faire ame-
ner et conduire vivres pour Tost, et print son
chemin vers Ipre. Plusieurs Flamens tant de la
ville que du pays s'estoient assemblés, et s'ef-
forçoient de courir sus, et de combatre ledit
messire Jean de Vienne, lequel se disposa à y
résister, et les combatit et desconfit, et y en eut
plus de trois cens de tués. Quand ceux de Ipre
veirent ladite desconfiture de leurs gens, se ren-
dirent, et mirent en Tobeissance du roy. Et
pour ceste cause, envoyèrent un religieux de-
vers le roy, le suppliant qu'il leur voulust par-
donner, et qu'il les voulust prendre à sa grâce
et mercy. Ce que le roy fit très-volontiers.
Artevelle animoit tousjours ses gens, et leur
donnoit courage, et envoya douze hommes de sa
compagnée en l'ost du roy pour sçavoir quelles
gens il avoit pour conserver le faict de l'ost du
roy, et de ses gens. Et aussi le roy envoya en
habits dissimulés messire Guillaume de Langres
etdouze autres, lesquelsentendoientet'parloient
flamend, pour sçavoir Testât de l'ost des Fla-
mens, lesquels y furent; et en eux retournans,
rencontrèrent les douze que Artevelle avoit en-
voyés en l'ost du roy, lesquels ils tuèrent, et
rapportèrent au roy ce qu'ils avoient trouvé, et
comme les Flamens se disposoient à combatre
le roy et son est. Et cependant les François en
divers lieux faisoient forte guerre, et soudaine-
ment allèrent une partie devant la ville du Dam,
qui estoit forte ville, et la prindrent d'assaut.
Et tous les jours les François dommageoient les
Flamens, et se commença Artevelle aucunement
à esbahir, quelque semblant qu'il monstrast.
- Le seigneur de liancelles , dont dessus est
faite mention , lequel se joignit avec les Fla-
mens et Artevelle, quant il sccut et apperceut
la puissance du roy et de ses gens , cognut sa
folie , et le danger et péril , si le monstra à ses
gens : mais ils n'en lindrent compte, et se ani-
VI, ROI DE FRANCE, (1382)
merenl plus que devant. Et pource il monta
secrètement à cheval , et s'en alla et les laissa.
Et dient aucuns que ainsi cuida faire Arte-
velle, et dist au peuple, qu'on lui laissast
prendre jusques à dix mille combatans, et il
se faisoit fort de desfaire la plus grande partie
de l'ost du roy , et leur monslroit la maniera
assez apparente. Mais ils respondirent qu'ils
ne soufTriroient point qu'il se partist d'avec
eux, comme avoit fait le seigneur de Han-
celles.
Les batailles du roy furent ordonnées , et
eurent Clisson etSancerre, et Mouton de Blain-
ville l'avant-garde. Et avec eux se joignirent
les comtes de Sainct-Paul, de Harcourt, de
Grand-Pré, de Salm en Allemagne, et de Ton-
nerre , le vicomte d'Aulnay , et les seigneurs
d'Antoing, de Chastillon, d'Anglure, et de
Hanguest. Les ducs de Berry et de Bourbon ,
l'evesque de Beauvais , et le seigneur de
Sempy faisoient les aisles. Le comte d'Eu , et
autres faisoient l'arriere-garde. En la grosse
balaile estoit le roy, le comie de Valoys frère
du roy, et le duc de Bourgongne Philippes,
avec grande et grosse compagnée. Et fut crié
de par le roy, que personne, sur peine de
perdre corps et biens , ne se mist en fuite. Et
fut ordonné, que tous descendissent à pied, et
renvoyassent leurs chevaux. Et ainsi fut fait.
Excepté que le roy seul estoit à cheval. Et au-
tour de luy furent ordonnés certains cheva-
liers, le Besgue de Villaines, le seigneur de
Pommiers , le vicomte d'Acy , messire Guy le
Baveux , Enguerrand Hubin , et autres. Tou-
tesfois aucuns dient que un chevalier, nommé
messire Robert de Beaumanoir , fut ordonné à
tout cinq cens lances pour les verdoïer et es-
carmoucher, pour voir leur estât et gouverne-
ment. Ce qu'il fit bien diligemment, et retourna
vers l'avant-garde , et descendirent à pied, et
renvoyèrent leurs chevaux comme les autres.
Deux choses advindrent, qu'on tenoit merveil-
leuses. L'une, qu'il survint tant de corbeaux
qui environnoient l'ost tant d'un costé que
d'autre, que merveilles, et ne cessoicnt de vo-
leter. L'autre, que par cinq ou six jours le
temps fut si obsour, et chargé de bruines,
que h peine on pouvoit voir l'un l'autre. Et
quand le roy sceut que les Flamens venoient
pour le combatre , il fit une manière de pro-
messe qu'il les combatroit, et fit marcher ses
gens, et desployer l'oriflambe. Et aussitôt
(1382)
qu'elle fut desployée, le lemps à coup se cs-
claircit, et devint aussi beau et clair qu'on
avoit oncques veu , tellement que les batailles
se entre-veirent. Et anima fort Artevelle ses
Flamens. Pareillement messire Olivier de Clis-
son parla , et monstra aux François qu'ils dé-
voient avoir bon courage à combatre , et plu-
sieurs mots et bonnes paroles leur dit. Les ba-
tailles marchèrent les unes contre les autres ,
tant qu'ils approchèrent pour combatre main
à main. Et y eut bien aspre et dure besongne-, et
se portèrent les Flamens si vaillamment, que ,
eux assemblés ils firent reculer les François un
pas et demy. Et lors un François commença
fort à crier : « Nostre-Dame, Mont- Joie, Sainct-
» Denys! » à eux, et plusieurs autres aussi. Et
en ce poinct, prindrent vertu et courage les
François , et tellement qu'ils firent reculer les
Flamens , elles rompirent, et furent desconfits
en peu d'heures. Et d'un costé et d'autre, y eut
de vaillans faicts d'armes. Et cheurent les Fla-
mens les uns sur les autres à grands tas, et y
en eut plusieurs morts estoufTés , et sans coup
ferir. Et estoit commune renommée , qu'il y
en avoit bien eu quarante mille morts ; les au-
tres disent vingt-cinq ou trente miWe de morts.
Et des gens du roy environ quarante-trois per-
sonnes. Messire Guy de Baveux, un vaillant
chevalier, y fut blessé.
Après ladite desconfîture, on douta fort que
les Flamens ne se ralliassent pour combatre.
Et pource furent ordonnés les seigneurs d'Al-
bret et de Coucy, à tout quatre cens hommes
d'armes à cheval à les poursuivre, et firent tel-
lement que les Flamens n'eurent loisir de eux
assembler; et là où ils se Irouvoient frappoient
dessus, et y en eut plus de mille morts. Et
quands les Flamens, qui s'en estoient fuys de la
bataille , virent qu'on les poursuivoit ainsi
chaudement, ils s'enfuirent es bois , mares-
cages et rivières. Et y en eut plusieurs noyés
esdits rivières et marescages, où ils se boutoient
si avant , qu'ils ne s'en pouvoient avoir , et là
mouroient.
Et quand on eut bien sceu par les Flamens
la quantité d'eux, on trouva que véritablement
il falloit qu'il y en eust bien quarante mille de
morts. Et si y avoit mesme des Flamens de la
partie du comte qui sçavoient les adresses des
bois, lesquels s'y boutèrent, et plusieurs en
tuèrent. Le roy fut moult joyeux de cette vic-
toire. Et en eurent grand honneur les connes-
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
341
table Clisson , et Sancerre maresclial , et ceux
de l'avant-garde.
El quand ceux de Flandres qui estoient de-
meurés au siège de Audenarde, et l'a voient fort
fortifié , sceurcnt que leurs gens estoient des-
confits , ils levèrent leur siège comme sans
arroi , et s'en allèrent par diverses pièces. Et
alors saillirent ceux de dedans, et les pour-
suivirent , et les trouvoient par petites parties
ou compagnées, et les luoicnt. Et y eut dere-
chef grande quantité de Flamens tués et mis à
mort.
Le roy voyant et cognoissant la grande grâce
que Dieu lui avoit faite, et bien dévotement
avec ses parens, et tous ceux de son ost, en re-
mercièrent Dieu.
Le comte de Flandres, en faisant son devoir,
vint en Tost du roy bien accompagné, et en la
présence des seigneurs du sang, et de plusieurs
capitaines, barons et seigneurs, remercia le roy
du grand bien et plaisir qu'il luy avoit fait, et
pareillement remercia tous les assistans. Auquel
le roy respondit : « Beau cousin, je vous ay aidé
)) et secouru tellement , que vos ennemis sont
» desconfits. Combien que du temps de feu
» monsieur mon père, dont Dieu veuille avoir
» l'ame, vous fustes fort chargé d'avoir eu al-
)) liance, et favoriser nos ennemis les Anglois ;
» si vous en gardez doresnavant, et je vous
» auray en ma grâce. »
Le roy avoit grand désir de sçavoir si Arte-
velle estoit mort ou non. Et y eut un Flamcnd
bien navré et blessé , qui estoit l'un des prin-
cipaux capitaines, auquel on demanda s'il en
sçavoit rien. Et il respondit qu'il croyoit cer-
tainement qu'il estoit mort, et estoit à la beson-
gne assez prés de luy. El fut mené sur le champ,
et fit telle diligence qu'il trouva le corps d'Ar-
tevelle mort , et le montra au roy, et aux assis-
tans. Et pource le roy voulut le faire guérir, et
donner sa vie. Mais le Flamend ne voulut , et
dit qu'il vouloil mourir avec les autres. Et par
l'évacuation du sang et des playes mourut.
Le roy voulut venir à Courtray, etabalreles
portes , et y tuèrent les gens d'armes, et y fu-
rent trouvés largement vivres et biens. El com-
bien que 1 ; roy eust fait crier qu'on ne tuast
personne, et qu'on nefist desplaisir à nul, lou-
tesfois en dcspil de la bataille de Courfray , où
les François avoient esté desconfits, les gens
de guerre tuèrent presque tous ceux de la ville,
et les pillèrent et roberenf, et puis boutèrent
342
HISTOIRE DE CHARLES
feux partout, et ardirent et bruslerent. Et en
ladite ville furent trouvées lettres , que ceux de
la ville de Paris avoient escrites aux Flamens,
très-mauvaises et séditieuses. Desquelles choses
le roy fut bien desplaisant. Et advinrent les
choses dessus dites environ la vigile deSainct-
Martin.
Le roy avec ceux de son sang, joyeux de la
victoire que Dieu leur avoit donné, délibéra de
s'en retourner à Paris pour remédier à leurs
mauvaises volontés, et passa par les villes de
Picardie, esquelles il fut grandement et hono-
rablement receu., et lui furent faits plusieurs
beaux dons et de grande valeur. Et à tout son
conseil, et à tout son aise s'en venoit. Et pour
aucunement passer l'hiver, il vint en la ville
de Compiegne chasser et déduire, et y fut par
aucun temps pour soy esbalre. Et après il vint
à Sainct-Denys en France prés de Paris, accom-
pagné de ses oncles, et de plusieurs barons et
seigneurs. Les abbé, religieux et couvent, et
ceux de la ville de Sainct-Denys , le receurent
bien grandement et notablement selon leur
pouvoir. Et vint le roy à l'église, et print l'ori-
(lambe luy estant nue leste et sans ceinture, et
la rendit en moult grande dévotion devant les
corps saincts, et la bailla à l'abbé. Et donna à
l'église un moult beau poille de drap d'or. Et
avoient les ducs de Berry et de Bourgongne, et
tous les notables barons, grande joye, et moult
se esjouyssoient de voir les maintiens du roy,
et à l'église firent aucuns dons.
Et cependant qu'ils s'esbaloient à Sainct-De-
nys, le roy délibéra en toutes manières d'ab-
batre l'orgueil de ceux de Paris , lesquels es-
toient moult esbahis, et non sans cause. Et vint
le prevost des marchands , qui lors estoit, vers
le roy, et luy dit, que toutes les choses estoient
appaisées, et qu'il pouvait entrer à tout son
plaisir et volonté en la ville et le pria très-hum-
blement qu'il eust pitié du peuple , et leur
voulust pardonner et remettre l'offense qu'ils
avoient faite. Et dient aucuns, que de ce que le
prevost des marchands avoit dit au roy , le
peuple n'en sçavoit rien. Toutesfois il s'offroit,
el plusieurs notables de la ville , de le faire en-
trer à ses plaisirs et volonté. Et le roy respon-
dit qu'il estoit content d'entrer dedans la ville,
et ordonna audit prevost le jour. Et fit crier le
roy en son ost, que tous fussent prests et ar-
més pour entrer en ladite ville de Paris. Le
jour au matin les gens du roy approchèrent la
VI, ROI DE FRANCE, (1382)
porte Sainct-Denys, et furent les barrières rom-
pues et abbatues, et pareillement le fut la porte.
Et ce fait, y eut trois batailles ordonnées toutes
à pied. En la première estoit Clisson le connes-
table, et le mareschal de Sancerre. En la se-
conde , estoit le roy , grandement accompagné
de ses parens , et estoient tous à pied, excepté
le roy, combien que aucuns disent, que ses
oncles estoient à cheval. Au devant du roy vin-
drent à pied humblement le prevost des mar-
chands , et foison de ceux de la ville , qui vin-
drent pour faire la révérence au roy, et aucune
briefve proposition. Mais il les refusa, et ne
voulut qu'ils fussent ouys, ne qu'ils fissent ré-
vérence, ne dissent parole, et passa outre, et
vint à Nostre-Dame, descendit de dessus son
cheval , et vint à l'oglise, et en bien grande
dévotion fit son oraison, et son offrande. Aussi
firent ses oncles et autres seigneurs. Et s'en re-
vint au portail de l'église, et monta à cheval ,
et s'en vint descendre au palais. Ses gens d'ar-
mes estoient logés par les quartiers es hostelle-
ries, et fut crié à son de trompes , qu'on ne dist
aucunes paroles injurieuses, ne qu'on ne print
biens, ou que on fist dommage à autruy. D'eux
y eut , lesquels usèrent d'aucunes manières sé-
ditieuses, et de mauvais langages, lesquels fu-
rent tantost pris , et pendus à leurs fenestres.
Les ducs de Berry et de Bourgongne, chevau-
chèrent par la ville bien accompagnés. Et y eut
des habitans de la ville bien trois cens de pris. Et
entre autres messire Guillaume de Sens, mais-
tre Jean Filleul, maistre Martin Double, et plu-
sieurs autres , jusques audit nombre. Et n'y
avoit celuy à Paris, qui n'eust grand doute et
peur. Et y en eut de décapités aux halles, qui
estoient des principaux de la commotion. La
femme d'un d'eux, qui estoit grosse d'enfant ,
comme désespérée se précipita des fenestres de
son hostel, et se tua. Après ces choses, furent
encores gens par la ville, pour oster les chais-
nés, lesquelles furent emportées hors de la ville
au bois de Vincennes, El furent tous les harnois
pris es maisons de ceux de Paris, et fut une par-
lie portée au Louvre, et l'autre au Palais. El di-
soit-on qu'il y avoit assez pour armer cent mille
hommes. La duchesse d'Orléans et l'université
de Paris vindrent devers le roy le prier et re-
quérir, que seulement on procedasl à punir
ceux qui estoient principaux des séditions. Un
nommé Nicolas le Flamend , qui estoit l'un des
principaux . eut aux halles le col couppé. E*.
(1382)
après ces choses ainsi faites, on mil sus les ay-
des, c'est à sçavoir gabelles, impositions, cl le
qualriesme. Et fut l'eschevinage oslé, et or-
donné, qu'il n'y auroit plus nulseschevins, ne
prevost des marchands, et que tout le gouver-
nement se feroit par le prevol de Paris. Messirc
Jean des Mares, qui esloit un bien notable hom-
me, conseiller et advocat du roy au parlement,
lequel avoit esté du temps du roy Charles cin-
quiesme en grande auclorilc, el croyoil le roy
fort son conseil , fut pris el emprisonne. Etes-
toit commune renommée, que ce n'csloil pas ,
pour cause qu'il eusl esté consentant des sédi-
tions et commotions, qui avoienl couru. Car
elles lui esloienl moult desplaisantes, et y eusl
volontiers mis remède. Mais es brouillis et dif-
férends qui avoienl esté entre le roy Louys de Si-
cile, cuidanlbien et loyaument faire, les ducs de
Berry et de Bourgongne avoienl conceu grande
haine contre luy. El luy imposa-on, qu'il avoit
eslé comme cause desdiles séditions. Si fut mis
en Chaslelel, el n'y fallut gueres de procès, el
sans à peine l'examiner ne dire les causes, fut
dit qu'il auroit le col couppé. El combien qu'il
requist eslre ouy en ses justifications et défen-
ses, et aussi qu'il esloit clerc, marié avec une
seule vierge et pucelle, quand il espousa , ce
nonobstant fut mené aux halles. El en allant
disoil ce pseaume : « Judica me Deus, et discerne
causam meam de gente non sancta.^) Eut la
teste couppce , à la grande desplaisance de plu-
sieurs gens de bien el notables, tant parens du
roy et nobles , que du peuple. Avec ledit des
Mares, y en eut douze autres qui furent déca-
pités. Et esloit grande pitié de voir la grande
perturbation qui esloit à Paris. Après plu-
sieurs exécutions faites, le roy ordonna qu'on
lui fist un siège royal sur les degrés du palais ,
devant la présentation du beau roy Philippes.
Et tantost fut grandement cl notablement paré.
El s'assit en chaire, accompagné de ses oncles
des ducs de Berry el de Bourgongne, et de foi-
son de nobles gens de conseil. El là fit-on venir
le peuple de Paris , qui esloit grande chose de
voir la quantité du peuple qui y esloit. El com-
manda le roy à messire Pierre d'Orgemonl, son
chancelier, qu'il dit ce qu'il luy avoit enchargé
de dire. Lequel commença bien grandement el
notablement dire le trespassemenl du roy Char-
les cinquiesme, elle sacre et couronnement du
roy présent , le voyage de Flandres, et la vic-
toire , el l'absence du roy, les grands el mau-
PAR JEAN JUVENAL DES UBSINS.
343
vais, et merveilleux cas de crimes etdelicts,
commis el perpétrés en effecl par tout presque
le peuple de Paris, dignes de très-grandes pu-
nitions. Et qu'on ne se devoit esmerveiller des
exécutions ja faites, en monstranl que encores
y avoit des prisonniers dignes de punitions, et
d'autres à punir el à prendre, en déclarant les
matières suffisantes de ce faire. El tint ces pa-
roles assez longuement. El en prenant issue
demanda au roy si c'esloil pas ce qu'il luy avoil
enchargé. Lequel respondil que ouy. Après ces
choses, les oncles du roy se mirent à genoux
aux pieds du roy, en le priant qu'il voulust avoir
pitié de son peuple de Paris. Après vindrenl les
dames cl damoiselles toutes deschevelécs, les-
quelles, en plorant, pareille requesle firent. Et
les gens et le peuple à genoux, nue leste, bai-
sansla terre, et commencèrent à crier: «.Mise-
ricordel » Et lors le roy respondil, qu'il esloit
content que la peine criminelle fust converlie en
civile. El furent tous les prisonniers mis en
pleine délivrance. Et fut la peine civile imposée
à chacun des coupables, selon ce qu'ils avoienl
mespris.Mais elleestoit qu'il fallutqu'ils payas-
sent el baillassent de meuble ou la valeur,
la moitié de ce qu'ils avoienl. El y eut moult
grande finance exigée et à peine croyable. Et
n'en vint au profit du roy le tiers. El fut la che-
vance distribuée aux gens d'armes. Lesquels
en furent bien payés et contentés. El leur
donna le roy congé, el promirent, veu qu'ils
esloyent bien payés et contentés , de ne faire
eux en allant aucunes pilleries ne roberies.
Mais ils lindrent très-mal leur promesse. Car
aussilost qu'ils furent sur les champs, ils com-
mencèrent merveilleuses pilleries à faire, en
rançonnant le peuple, el faisoient maux innu-
merables.
Quand ceux de Rouen, qui esloienl, comme
dit est encores, en courage de leur fureur, sceu-
renl comme ceux de Paris s'esloient esmeus , et
qu'ils se gouvernoienlàla manière dessus dite,
ils firent pareillement el pis que devant. Mais
quand ils virent ce que le roy avait fait à Paris,
ils eurent grande crainte et peur. Et non sans
cause. Ils envoyèrent devers le roy demander
miséricorde, el qu'il leur voulust pardonner ce
qu'ils avoienl mcspris. El pour celle cause, le
roy nnvoya messire Jean de Vienne, admirai de
France , vaillant chevalier el preud'homme ,
accompagné de gens de guerre. El avec luy mes-
sire Jean Paslourel, et messire Jean Le Mercier
344
PlISTOIRE DE CHARLES YI , ROI DE FRANCE,
seigneur de Noujant. El entrèrent dedans, et
firent abatre aucunes des portes, et prendre
grande quantité des habitans, spécialement
ceux qui avoient contredit à payer les aydes ,
et qui avoient couru sus et injurié les fermiers.
El de ceux-cy y eut plusieurs exécutés, et leurs
lestes couppées. Et lors les habitans deman-
dèrent pardon et miséricorde. Et pource que
c'estoit près de Pasques, c'est à sçavoir la se-
maine pcneuse, et la Résurrection de Nostre-
Sauveur Jesus-Christ, les prisonniers furent dé-
livrés. Et comme à Paris, le criminel fut con-
verti en amende civile. Et furent exigées Irés-
grandes finances très-mal employées, et en
bourses particulières comme on dit , et non
mie au bien de la chose publique. Et ainsi fu-
rent les choses appaisées à Rouen.
1383.
En l'an mille trois cens quatre-vingt et trois,
en Angleterre y eut de grandes séditions et com-
motions. Et estoit , pource que à un parlement,
qui fut tenu à Londres , fut mis en délibération,
si on feroit guerre au roy, et au royaume de
France. El des notables prélats et nobles fu-
rent d'opinion, qu'on trouvast manière d'avoir
la paix, et qu'il estoit plus expédient et plus pro-
fitable, que de faire guerre. Et sentoienl bien
que la volonté du roy Richard d'Angleterre ,
estoit plus à paix que à guerre. El celuy qui
souslenoit plus fort cesle matière , c'estoit l'ar-
chevesqucdeCantorbie, vaillant prclat, elpreu-
d'homme , contre lequel plusieurs s'esmeurenl,
et firent une grande commotion, elle luerenlet
meurtrirent bien inhumainement, et plusieurs
autres de sa compagnée. El disoient que leur
roy estoit bien lasche de courage, et qu'ils fe-
roient guerre. El pource ordonnèrent que Tho-
mas fils du roy, Hugues de Carvelay, Cres-
sonnal, et Robin Canole assembleroient gens
de guerre, et viendroienl en France. El se trou-
vèrent huicl cens hommes d'armes, et dix mille
archers pour venir en France. Et firent appa-
reiller leur navire et se mirent sur mer. Mais
merveilleux vents se levèrent, tellement qu'ils se
reboulcrent vers Angleterre. El y eut plusieurs
de leurs nefs peries, cl de leurs gens. Et quand
les vents furent cessés , derechef préparèrent
plusieurs autres navires, et rafrcschirent leurs
gens qui estoienl demeurés en ladite Icmpesle.
El bien orgncillcusemenf, comme ils ont bien
(1383)
accouslume, se mirent sur mer derechef , et
eurent vent assez propice, el s'en vindrenl des-
cendre à Calais. Puis se mirent sur les champs^
et cheminèrent jusques en Flandres, où ils
furent en aucuns lieux festoyés grandement,
et leur furent vivres administrés.
El de ces choses le roy rien ne sçavoit , le-
quel se disposa d'aller en pèlerinage à Chartres,
et visiter l'église qui est belle et notable, fondée
deNoslre-Dame. Et y fut grandemenlel hono-
rablement receu , ainsi qu'il appartenoit -, el fit
ses oraisons el offrandes. El luy estant audit
lieu , on lui apporta nouvelles que ceux d'Or-
léans s'estoient esmeus , et avoient les aucuns
fait aucuns grands excès, et avoient refusé de
payer les aydes, et qu'ils avoient fait grande
sédition et commotion contre les fermiers et
officiers du roy. El pource y alla, et fut gran-
dement el honorablement receu par ceux de la
ville. Mais pourtant ne demeurèrent pas les
fautes qu'ils avoient faites impunies. Car, com-
me à Paris et à Rouen , fit abatre aucunes
portes , et osier les chaisnes, et aux principaux
delinquans fit coupper les testes, et payèrent
aucuns certaine finance. El tout futappaisé.
El s'en retourna à Paris, où il ouyt nouvelles
des Anglois , qui estoienl en Flandres, el fai-
soient maux infinis, pilloienl, roboienl et pre-
noienl places. Le roy délibéra d'y remédier, et
manda gens de toutes parts. Ceux de Gand sça-
chans que le roy faisoil armée, envoyèrent vers
luy des nobles de la ville, lesquels cuiderent
avoir accès au roy, pour lui exposer les causes
de leur venue. Mais le roy qui avoil esté infor-
mé qu'ils s'estoient alliés aux Anglois, el leur
avoient baillé vivres el confort , ne les voulut
voir ne ouyr ; et leur fil dire qu'ils s'en retour-
nassent en leurs maisons. Gens venoient de
toutes parts au roy, el tant qu'on trouva que le
roy avoil bien de seize à dix-huit mille cheva-
liers et escuyers , el foison de gens de traicl. Et
voulut et ordonna, que tous ceux qui venoient
à son service , eussent estai en toutes leurs cau-
ses, jusques à deux mois après leur retour. Et
gens aagés, et aussi trop jeunes s'en retournas-
sent à leurs maisons , sans qu'ils fussent tenus
d'aller audit voyage. Les Gantois lousjours
poursuivoienl de trouver moyen de parler au
roy, et le prier, que si aucunes choses ils avoient
faites, qui fust à sa desplaisance , qu'il leur vou-
lust pardonner, et faire leur paix envers le duc
de Bourgongne, et le comte de Flandre», et ils
(1384) PAR JEAN JUVENAL DES URSINS
tôt qu'il peuf, et s'en alla en Bretagne. El fut
ordonné par le roy, que son oncle le duc de
Berry iroit devers Calais , pour avoir conven-
tion avec le duc de Lanclastre, et y furent bien
par l'espace de deux mois. Et sur les matières,
pourparlerent souvent lesdits deux ducs, et en-
voyèrent devers leurs roys. El finalement Icur-
dile assemblée ne porta nul fruict, sinon une
trefve laquelle ne dura gueres.
Le comte de Flandres, audit an, alla de vie à
trespassement. Duquel le duc de Bourgongne ,
Philippcs le Hardy, avoil espousé la fille nom-
mée IMarguerile. Et par ce moyen eut la comlé
de Flandres, et y fut bien obey.El à Theure de
sa mort se levèrent les plus terribles et horri-
bles vcnls qu'on avoit oncques veu , dont plu-
sieurs gens disoient ce que bon leur sembloit.
Les trefves , dont dessus est fait menlion,
furent publiées en Guyenne, où esloit le mares-
chal de Sancerre. El après ce , plusieurs bri-
gands et gens de guerre, se mirent soudaine-
ment sus, et se mirent sur les champs, sans ce
que ledit mareschal s'en donnast de garde. Et
vindrenl frapper sur ledit mareschal et ses gens,
et le cuiderent tuer et meurtrir. Mais vaillam-
ment il se défendit, et y eut une bien dure et
asprebesongne.Eln'csloienlpas les François au
quart autant que les autres. Et trouva moyen
ledit mareschal de se retraire el ses gens. Et y
en eut d'un costé et d'autre de morls. Et esloit
pilié des maux que faisoienl lesdits de Guyenne,
de piller , rober, el prendre places, el faisoient
guerre à toutes personnes, où ils pouvoient. El
esloient commune renommée que les Anglois
le faisoient faire. Car ils sont cauts et malicieux,
et en telles manières ont accouslumé d'user de
paroles ambiguës et diverses. Et par effect
monslroient que leurs paroles n'estoient qu'une
manière de feintise sans ferme volonté. Et au
temps passé, plusieurs fois l'ont fait.
Et en ce temps ou environ , le duc Louys de
Bourbon se partit de ce royaume pour aller en
Barbarie. En sa compagnée esloient le comte
de Harcourt, el le seigneur de La Trimouille,
et.aulres jusques au nombre de huictcens che-
valiers, escuyers, el plusieurs autres de nations
eslranges. Et vers Afrique fil de grands dom-
mages aux Sarrasins, vaillans en armes, et tous
les jours y avoit escarmouches , et de belles ar-
mes faites. Et y fut six semaines , en grande
souffreté et indigence de vivres, el avoienl les
Sarrasins relraicl Ions leurs vivres en Afrique.
34o
Et tellement que ledit duc Louys cl les chres-
tiens, furent contraints de lever leur siège qu'ils
avoienl mis, et retourner en leur pays.
1384.
L'an mille trois cens quatre-vingt el quatre,
les trefves qui avoienl esté pourparlées entre les
ducs de Berry el de Lenclaslre à Calais , furent
derechef publiées el par terre et par mer, et
assez compelemmenl gardées.
El délibéra le duc de Berry d'aller visiter le
pape en Avignon. El en y allant, il vint nou-
velles audit duc que les païsans, laboureurs,
el gens mécaniques en Auvergne, Poictou , et
Limosin , se melloienl sus , et tenoient les
champs, et faisoient maux innumerables, et
firent un capitaine nommé Pierre de Bruyères.
Et quand ils Irouvoient nobles gens , ou bour-
geois, ils melloienl tout à mort, et les tuoienl.
Ils rencontrèrent un bien vaillant homme d'ar-
mes et noble d'Escosse, et luy mirent un baci-
net tout ardent sur la teste , el piteusement le
firent mourir. Ils prindrenl un preslre, el luy
coupperent les doigts de la main, luy escorche-
renl la couronne, et puis le boulèrent en un
feu, elle bruslerent. Ils trouvèrent un Hospi-
talier, et le prindrenl , el pendirent à un arbre
par les aisselles , et le transpercèrent de glai-
ves, virelons , et sageltes, et ainsi mourut. Et
ne sçauroit-on songer , dire ne penser maux,
qu'ils ne fissent, el les plus grandes cruautés
el inhumanités que oncques furent faicles. Et
pource le duc de Berry assembla des nobles et
des gens de guerre, dont il fina assez aisément,
et sceut où lesdiles communes esloient. Et à un
matin frappa sur eux , et ne firent gueres de
résistance, el légèrement furent desconfils, et
grande foison en y eut de tués sur le champ,
et de prins, lesquels furent tous pendus. El les
autres se mirent en fuite, et retournèrent à leurs
maisons labourer, comme ils faisoient para-
vant, el furent délaissés, et leur fut tout par-
donné. Et de cet exploit , fut le duc de Berry
moult loué , et recommandé , s'en alla outre
vers le pape. Lequel quand il sceut sa venue, il
envoya des gens de son palais et serviteurs , et
si envoyèrent tous les cardinaux , et fut gran-
dement et honorablement receu par le pape,
lequel le festoya, et fil festoyer en plusieurs et
diverses manières, et monslra, à chacune fois
qu'il alloil devers luy, son palais, cl ses joyaux.
346
HISTOIRE DE CHARLES
saillirent dehors. Mais on les tuoit A mesure
qu'on les trouvoit , et n'y en eut comme nuls
sauvés, qui fussent de défense. Plusieurs jeunes
hommes et enfans , furent pris et réduits en
servitude , pour avoir finance et rançons.
Après ces choses ainsi faites, le connestable
Clisson et les l'rançois sceurent, que lesdits
Anglois s'esloient retraicts à Bourbourg, et
vint Clisson devant ladite ville avec l'ost des
François, et fit tant Clisson qu'il trouva manière
déparier à leurs capitaines, et par belles et
douces paroles les cuida induire , à ce qu'ils
s'en allassent en leurs pays, et délaissassent le
pays du roy. Mais ils en furent plus aigres, et
fort abandonnés en grosses paroles , et firent
des saillies, et de merveilleuses armes et vail-
lances, aussi trouverent-ils les François forts et
roides à résister, et les rebouter dedans. Le
siège fut mis devant eux de toutes parts , et
dressa et assit-on les engins, et les fit-on jcttcr
et tirer-, et environ la fin d'octobre fut ordon-
né, qu'on feroit assaillir la ville. Et de faict ,
fut assaillie, et estoit merveille de la vaillance
des François. Et entre les autres, fit moult, et
se porta vaillamment messire Philippes d'Ar-
tois comte d'Eu , et print la bannière du roy à
fleurs de lys , et monta en une eschelle^ et si
chacun eust fait comme luy, on disoit que la
ville eust esté prise d'assaut, combien que les
Anglois fort se defendoient. Et demandèrent à
parler au duc de Bretagne , qui estoit en la com-
pagnée, et leur fut accordé, et cessa l'assaut.
Et vint ledit duc de Bretagne parler à eux. Au-
quel ils ramenteurent le service qu'ils luy firent
en Bretagne, et que tousjours luy et ses prédé-
cesseurs avoient servi la maison d'Angleterre,
elqu'il leur voulust aider à trouver moyen, que
honneslementilspeussent saillir, etretourneren
leur pays (car ils voyoient bien , qu'ils ne pou-
voient résister à la volonté des François), el qu'il
devoit bien considérer, que si n'eussent esté les
Anglois, il ne futpasducde Bretagne. Lorsleduc
leur promit, qu'il y feroit le mieux qu'il pour-
roit. Et s'en alla devers le roi , et parla à luy,
non mie par manière de supplication, mais d'une
forme de admonnestement, en lui monslrant,
que les faicls de guerre estoient adventureux ,
et qu'ils estoient puissans gens dedans, et que à
les avoir d'assaut, il y pourroit perdre foison de
ses gens, et des plus vaillans qu'il eust, et si
ne sçavoit quelle en scroil l'issue , et que l'hy-
ver approchoit fort ; et que le pays de Flandres
VI, ROI DE FRANCE, (1383)
estoit froid, en luy monstrant qu'il y devoit ad-
viser, et luy conseillant qu'il devoit trouver
expédient et moyen qu'ils s'en allassent, et que
la ville demeurast au roy. Autres seigneurs et
capitaines estoient d'opinion contraire, et que
le roy ne devoit point lever son siège, ne
partir, sans les avoir à son plaisir et volonté. El
spécialement y eut un vieil chevalier, vaillant
homme, nommé messire Pierre de Villiers, le-
quel monstroit au roy bien évidemment , que
ses ennemis estans dedans la ville, estoient
perdus, qui conlinueroil à les assaillir, et que à
l'opinion et imagination du duc de Bretagne ne
se devoit arrester, veu que aulresfois les avoit
eus à son service, et avoit esté leur allié. El si
dit plusieurs autres paroles aucunement poi-
gnans, lesquelles le duc pour venir à son in-
tention dissimula , et allrahit à sa cordellc plu-
sieurs des seigneurs du sang et du conseil , tel-
lement que le roy conclud qu'il Iraileroit, et
s'en iroit, et retourneroit à Paris. Et par le
moyen dudit duc fut traité et accordé, que les
Anglois s'en iroient sauves leurs corps, el biens,
et iaisseroiont la ville à la volonté du roy. Ce
qui fut fait, et se partirent de la ville, et vin-
drent au roy le remercier et rcgralier du gra-
tieux traité qu'il leur avoit fait , et vindrent
bien pompeusement parés et habillés, el puis
s'en allèrent à Calais. Et dudit traité, furent
la plus grande partie des gens de guerre très-
mal contens, et maudissoient le duc de Bre-
tagne, en disant diverses paroles. Les François
entrèrent dedans la ville, et y en eut un de la
compagnée, qui par force entra dedans l'église,
et rompit l'huis, et y avoit une moult belle
image de sainct Jean, d'argent, laquelle il cuida
empoigner et prendre, mais l'image luy tourna
le dos. Et devint celuy qui ce fit, enragé, et
hors du sens. Et de ce, tous les autres compa-
gnons de guerre se mirent en grande dévotion ,
tellement que dedans Tcglise, n'y eut aucun
mal fait, et en la ville se portèrent doucement
et gratieusement.
Et retourna le roy à Paris. Et vint à Sainct-
Denys, où il fit ses oraisons cl offrandes, et re-
mit l'oriflambe en la forme el manière dessus
déclarée. Et quand il fui à son hoslel à Paris,
et il eut ouy aucuns capitaines parler , il con-
sidéra la fraude et malice dudit duc de Bretagne.
Mais il la dissimula. Et après le roy, ledit duc
retourna à Paris. El apporta une manière d'abs-
tinence de guerre. Et de là s'en partit, le plus-
(1383)
esloient prests d'obeïr. Mais le roy ne fut con-
seillé à ce faire, et leur fut dit, qu'ils s'en re-
tournassent. Et au roy venoient tousjours nou-
velles, que les Anglois descendoient, et nies-
mement que le comte de Warwic estoit descen-
du à bien mille hommes d'armes , et cinq mille
archers, et estoit arrivé et abordé à Bourbourg.
Le roy assembla ses gens , et fit crier que , sur
peine de la hart , ils ne fissent pilleries , ne
roberies. Car ils furent bien payés. Difficulté y
eut grande, comme un si grand ost pourroit
avoir vivres. Et fut mandéun marchand et bour-
geois d.e Paris , nommé Colin Boulart, lequel
se fit fort de trouver du bled , et mener à Tost
pour cent mille hommes, quatre mois. Et luy
fut ordonné, afin qu'il le fist, et aussi qu'il se-
roitbien payé, lequel fit ses diligences.
Le roy se partit de Paris , et vint à Sainct-
Denys, ouyt messe ^ print l'oriflambe en grande
révérence, et la bailla à messire Guy de La Tri-
mouille, vaillant chevalier. Lequel receut le
corps de Nostre-Seigneur, et fit le serment ac-
coustumé, et la prit.
Et vint à la cognoissance du roy, que les Gan-
tois mesmes, lesquels faisaient si bien la manière
d'être bons François, prièrent aux Anglois qu'ils
voulussent mettre le siège devant Ipre en Flan-
dres. Lesquels le firent, et ceux de dedans vail-
lamment se defendoient. La chose venue à la
cognoissance du roy, il délibéra de aider ausdits
de Ipre, et de débouter ses ennemis, qui estoient
au pays de Flandres. Et se mit sur les champs ,
et vint jusques à Arras accompagné de son ost.
Et de là se partit, et entra au pays de Flandres,
et sceut que ceux de Ipre estoient bien oppres-
sés , et fort travaillés des Anglois, si print son
chemin vers Ipre, où les Anglois estoient, et
tenoienl le siège. Et eux, sentans que le roy et
son ost approchoient d'eux , ils levèrent leur
siège assez hastivement. Et au partir, boutèrent
le feu aux faux-bourgs, lesquels valoient mieux
que la ville, dont ce fut grand dommage. Et
tout le pays destruisirent, pillèrent et roberent,
en prenant hommes, femmes et enfans, et en fai-
sans maux innumerables. Et de là, s'en allèrent
devant Cassel, feignans d'y mettre le siège, et
de résister à la puissance du roy ; et de fait
mirent le siège. Ceux qui avoient l'avant-garde
du roy, c'est à sçavoir Clisson le connestable,
et le duc de Bretagne, commencèrent à tenir
leur chemin vers lesdits Anglois. Et aussi-tost
qu'ils le sceurent, ils levèrent leur siège, et bou-
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
347
terent le feu en leurs tentes, et s'en allèrent la
nuict à Bergues , Bourbourg, et Gra vélines , se
retrahirent , et faisoient merveilleux et grands
signes de résister à l'entreprise du roy, et de son
armée.
RobertCanole estoit devers Bergues, etpource
qu'il estoit renommé d'estre le plus vaillant et
mieux accompagné d'Anglois, le roy délibéra
d'aller devant l'assiéger. Et quand Canole sceut
les nouvelles , il partit de ladite ville, et sen alla
à Gravelines, où les gens du roy le suivirent.
Et fut mis le siège devant ladite ville, et y eut
de belles armes faites , et très-vaillamment se
portoient les Anglois, en monstrant toutes ma-
nières de eux vouloir bien défendre , et aussi
faisoient-ils. Et pource les capitaines françois
firent approcher l'artillerie , c'est à sçavoir ca-
nons , bombardes , et autres habillemens propi-
ces à assiéger et à assaillir villes. Et quand les
Anglois apperceurent et veirent les préparations
qu'on leur faisoit, ils délibérèrent de eux partir,
et s'en aller. Ceux de la ville résistèrent le plus
fort qu'As peurent, et s'efforcèrent de les rete-
nir, et empescher leur partement. Ce qu'ils ne
peurent faire, et secrettement partirent par une
porte non assiégée -, lequel partement les Fran-
çois ignoroient. Ce qui fut rapporté à ceux qui
estoient devant au siège, mais ils ne le pouvoienl
croire. Et supposé qu'ils ne vinssent point escar-
moucher, ne eux monstrer ainsi qu'ils souloient,
toutesfois les François cuidoientet imaginoient
que ce fust une fiction, pour cuider faire quel-
que grosse entreprise ou saillie sur les François.
Et y eut trois de la nation de Picardie , qui es-
toient dedans, lesquels pource que par les portes
on ne laissoit personne saillir, descendirent par
dessus les murs et fossés, et affermèrent aux
François que sans doute les Anglois estoient par-
tis, et encores on ne les vouloit pas croire. El
pource y eut des plus vaillans de ceux qui es-
toient au siège, qui prindrent un petit vaisseau ,
et se mirent dedans ^ et par l'eaue allèrent jus-
ques aux murs, et à eschelles assez aisément
entrèrent dedans la ville en assez génie compa-
gnée. Et y eut aucuns qui s'assemblèrent en la
ville pour résister. Mais tous furent mis à l'es-
pée. Et après tous ceux de l'ost y entrèrent, et
fut tout pillé et pris , et en aucunes extrémités
de la ville, fut le feu boulé, tellement que
toute la ville fut comme bruslée et arse. Plu-
sieurs y avoit des habitans retraicls en leurs
maisons, lesquels pour éviter le péril du feu,
348
HISTOIRE DE CHARLES
el très-longuement parloient ensemble , et se
faisoient très-bonne chère. Le duc de Berry
voulut prendre congé du pape. Car il avoit à
faire en plusieurs manières pour les besongnes
du roy, et du royaume. Et au partir, n'y eut si
petit serviteur du duc , à qui le pape ne fist
donner aucune chose. Et au duc donna une bien
pretieuse chose, c'est à sçavoir une partie des
clous dont Nostre-Seigneur fut crucifié.
1385.
L'an mille trois cens quatre-vingt et cinq, il
y eut aucune rumeur et renommée , que le
corps de monseigneur sainct Denys , n'estoit
pas en l'abbaye ou église Sainct-Denys. Et
disoient aucuns religieux de estrange pays ,
qa'ils l'avoient en leur pays et église. Et y eut
aucunes enquesles faites, et trouva-on qu'il es-
toit en ladite abbaye de Sainct-Denys en France.
Et en signe de ce, on ouvrit la chasse, el trouva-
on les enseignemens dedans, par lesquels appa-
roissoit, que lesdites reliques estoient Qedans ,
et y eut de beaux miracles. Car il y avoit un
homme enragé ou démoniaque , terriblement
vexé el travaillé, qui fut mené devant le cruci-
fix, et de là, devant les corps saincts, et y eut
des religieux faisans oraisons et prières, reque-
rans l'aide des corps saincts, et fut tout guary,
et ne luy souvenoit de chose qu'il eust faite ou
dite, durant sa maladie. Il y avoit le fils d'une
bonne femme, auquel une espine estoit entrée
dans l'œil, et disoient les chirurgiens qu'il n'y
avoit remède, et qu'il perdroit l'oeil, et elle le
voua, et mena à monseigneur sainct Denys , et
fut de tout poinct soudainement guary. Et un
homme y eut, qui fut mors d'un chien enragé,
tellement qu'il devint hors du sens et enragé,
si fut mené devant la chasse de sainct Denys ,
et tantost recouvra santé.
En ce temps un Sarrasin prince des Turcs ,
nommé l'Amaurabaquin, avait promis et voué
au souldan de Babylone de faire guerre aux
chrestiens, et qu'il avoit songé que Apollon luy
apportoit, et bailloit une moult belle couronne,
laquelle douze personnes portant la croix ado-
roient. Et luy sembloitque ce fussent religieux
de Sainct-Jean-de-riIopital, el que la lueur et
resplendisseur de ladite couronne alloil jusques
en Occident. Et de fait se mit sus, et fit guerre
mortelle aux chrestiens jusques à bien dix jour-
nées, et conquesla tout le pays, et fit tellement
VI, ROI DE FRANCE, (1385;
qu'il mit l'empereur de Constanlinople en telle
nécessité qu'il fallut qu'il se rendist tributaire
à luy, et en avoit tous les ans certaine pension.
Le roy d'Arménie, qui estoit vaillant roy,
sage, prudent, el riche, fut tellement vexé et
travaillé des Turcs, qu'il fut contraint à soy
partir de son royaume, et délibéra de s'en venir
vers le roy. Et sur la mer, eut moult à faire par
les terribles vents et tempestes. El finalement
après plusieurs vexations et travaux, arriva en
France. Si vint devers le roy, où il fut moult
honorablement receu, et luy fille roy une Ires-
grande chère , en l'accolant et baisant , et or-
donna , et voulut que à ses despens son estât
fust tenu, et ainsi faire le promit le roy.
Comme dessus a esté louché, le duc Louys,
soy disant roy de Sicile, estoit allé vers Naples,
et eut bien à faire à passer les montagnes, et y
fit grande perte de gens , et de biens. Car les
premiers qui passoienl,aussi-lost qu'ils estoient
outre, les Lombards les destruisoient, et met-
toient à pied. Et pareillement ceux qui passoient
les derniers estoient deslroussés, et en y eut de
morts aucuns. El quand ils furent passés, en-
cores furent-ils plus esbahis. Car Charles , qui
se disoit roy de Sicile, avoit tellement fait re-
traire les gens et vivres, qu'ils ne trouvoienl que
manger pour eux , ne pour leurs chevaux, et
estoient en grandes pauvreté el misère. Le roy
Louys envoya à Charles lui signifier , que la
royne l'avoit adopté à son fils , el donné le
royaume qui luy appartenoit, en luy requérant
qu'il luy voulust laisser, sans luy donner aucun
empeschement. Et promptement ledit Charles
luy fil response, que le royaume lui appartenoit
par succession, el que son intention n'estoit pas
de luy laisser : mais l'empescheroit et luy resis-
teroit en toutes manières possibles. El lors le
roy de Sicile estant en grande indigence el per-
plexilé d'avoir conseil sur ce qu'il avoilàfaire,
veu que leurs chevaux mouroient, el que lou-
tes leurs jolivelés estoient vendues, el à peine
pouvoient-ils avoir du pain d'orge ou d'espeau-
tre ', ou trouver moulins pour moudre, l'envoya
sommer et requérir qu'il le voulust combalre,
el plusieurs fois y envoya, el bien par dix fois,
et Charles tousjours usoit de feintes paroles
couvertes. El une fois jura et promit de le venir
voir en champs. El pourcele roy Louys cuidanl
que son adversaire le vint combalre, lequel
' Espèce de blé que les Italiens nomment spella, et
ceux iJu Languedoc spcut. {Codefroy.)
(1385) PAR JEAJN JUVENAL DES URSINS.
estoil en la cité de Barlctle, alla devant en belle j furent comme de nul fruict
349
bataille arrangée. Et estoient les François assez
bien armés, mais petitement habillés, et telle-
ment que le roy n'avoit qu'une cotte d'armes de
toile, peinte seulement. Charles voulut accom-
plir sa promesse de le voir aux champs, et par-
tit par une des portes do la ville , et cuidoicnt
les François qu'il les vint combatre , mais il
rentra par une autre porte. Le roy Louys, se
voyant illudé de son adversaire, et en la néces-
sité dessus dite , et que en son ost avoit forte
mortalité, délibéra de s'en partir et retourner.
Et de courroux et desplaisance mourut, et alla
de vie à trespassement le vingt et uniesmejour
de septembre. On mit son corps en un coffre de
plomb, et luy fit-on ses obsèques possibles se-
lon l'adventure. Et au regard de ses gens tant
nobles que non nobles , ils s'en retournèrent à
grande peine à pied , ayans chacun un baston
en leur main, et estoit grande pitié de les voir.
Et ainsi toute la chevance que le roy Louys avoit
eue du royaume, qui estoit merveilleuse, fut per-
due. Et ce fut bel exemple à princes, de ne faire
telles entreprises, si on ne sçait bien comment.
Or est vray, que le roy Louys de Sicile, con-
sidérant la grande despense qu'il avoit esté né-
cessité de faire en Provence , à conquester la
comté de Provence, et les pertes qu'il avoit eues
à passer les monts , envoya messire Pierre de
Craon , auquel moult i\ se fioit, en France vers
sa femme fille du comte de Blois , afin d'avoir
argent. Car il luy en avoit laissé une partie.
Laquelle bonne dame, bailla audit messire
Pierre ce qu'elle avoit. Et mit ledit de Craon à
soy partir plus qu'il ne devoit, et vint à Venise
bien grandementetorgueilleusement habillé. Et
là sceut la mort du roy Louys, dont comme on
disoit, il fut bien joyeux , et s'en retourna , et
vint en grande pompe à Paris. Et un jour en-
tra au conseil du roy, auquel étoit monseigneur
de Berry. Et quand il veid ledit de Craon , il
lui dit : « Ha I faux traistre, mauvais et desloyal,
» tu es cause de la mort de mon frère. Si tu eus-
)) ses fait diligence, de luy porter l'argent que
» tu avois receu, les choses autrement fussent
» advenues, » en disant : « Prenez-le, et que jus-
)) tice en soit faite. » Mais il ne fut pas pris ,
ne arresté. Car il n'apparoissoit en rien, de ce
que monseigneur de Berry disoit.
En ladite année, depuis le printemps jusques
en aoust, y eut si grande sécheresse que mer-
veilles , tellement que tous les biens de la terre
Et depuis ledit
mois d'aoust jusques en mars , et y eut si mer-
veilleux et si mauvais hyver et mcschant, que
tous les raisins et autres biens de la terre fu-
rent pourris. On faisoit diligemment durant
ledit temps processions , mais rien n'y vallut.
Audit temps les Anglois firent sçavoir qu'ils
estoient contens qu'on s assemblast derechef
pour adviser si on pourroit trouver traité entre
eux et les François. Et pour ce faire, envoyè-
rent le duc de Lenclastre à Calais. Le roy alla
en pèlerinage à Sainct-Denys, et en sa compa-
gnée estoient ses oncles. Et delà envoya le duc
de Berry vers Calais en bien grand estât et
pompe, et y eut tentes tendues et dressées. Et
quand les ducs estoient assemblés, faisoient
très-bonne chère, et disnoient et souppoient le
plus souvent ensemble, et tous seuls devisoient,
ainsi que bon leur sembloit. Et aucune fois
parloient du faict de trouver traité et accord.
Et se mettoit fort le duc de Berry en son de-
voir, faisant plusieurs offres grandes. Mais le
duc de Lenclastre n'y vouloit entendre. Et avoit
le duc de Berry très-grand désir d'avoir paix
bonne et ferme. Et fut ordonné que par tout on
fist processions, et dévotes prières à Dieu pour
avoir paix. Mais par la manière que tenoient
les Anglois, qui sont cauts et malicieux, et de
la condition dessus déclarée, apparoissoient
cuidement qu'ils n'avoient intention aucune
d'entendre à paix. Et pource s'en retourna à
Paris le duc de Berry, devers le roy. Et se dis-
posa d'aller ôs pays , dont il avoit le gouverne-
ment, vers les marches de Languedoc et de
Guyenne. Et fit mandement de gens de guerre,
et en assembla conpetemment.
Ledit an mille trois cens quatre-vingt et cinq
y eut mutation de monnoye. Et disoit-on que le
roy y avoit merveilleux profit, et au grand
dommage du peuple , et de la chose publique
du royaume. El y eut de grands murmures tant
des gens d'église, que nobles, marchands et au-
tres. Et la faisoit-on plus foibles, que celle qui
avoit paravant couru. Et à peine la vouloit-on
prendre, et mesmement les créditeurs, à qui es-
toitargent deu de prest, de rentes, et autres ma-
nières de debtes. Et disoit-on, qu'il n'estoit ja
mestier de la muer, veu que le royaume estoit
opulent et riche. Toutesfois la chose demeura
en la manière qu'elle avoit esté ordonnée. Et
donna-on coursa la monnoye qui souloitestre,
pour certain prix.
350
HISTOIRE DE CHARLES
Mariage fat traité entre le comte de Nevers,
et la fille du comte de Hainaut; et le fils du
comte de Hainaut , et la fille du duc de Bour-
gongne , afin que alliance fust faite ferme et
stable , et à ce qu'il se declarast au roy, et
qu'il se joignist à faire guerre aux Anglois. Les-
quelles choses furent jurées et promises , et fu-
rent les nopces à Cambray. Ety eut grandefeste,
et belles joustes. Et combien que les roys
n'ayent pas accoustumé de eux exercer en telles
manières de joustes, toulesfois le roy voulut
jouster contre un nommé Colart d'Espinay, fort
jousteur réputé. Et de faict jousta, et se porta
très-vaillamment, et de tous en fut loué et prisé.
Le roy de Navarre eut intention de faire em-
poisonner les ducs de Berry et de Bourgongne,
et de la matière parla à un nommé Jean Des-
tan , Anglois, et lui fit de grandes promesses,
en cas qu'il le feroit, et luy offrit bailler argent
promptement. Lequel Destan luy promit d'en
faire son devoir. Et ainsi il eut argent comptant
assez largement. Et fit faire ledit roy de Na-
varre une poudre , laquelle il bailla audit Des-
tan. Laquelle estoit de telle force et vertu, que
si une personne en eust mangé , tant fust petit,
il fust entré en une chaleur, que les cheveux
et poils de la teste lui fussent cheus , et au bout
de trois jours fust mort, et allé de vie à tres-
passement. Et mangeoient souvent lesdits deux
ducs ensemble. Aussi estoient-ils frères, et fort
s'entr'aimoient. Et toutes et quantes fois qu'ils
dévoient disner ou soupper l'un avec l'autre ,
tousjours ce Jean Destan frequentoit les lieux
où on dressoit la viande, et plusieurs et diver-
ses fois y vint, et tellement que aucuns de leurs
serviteurs eurent imagination , que ledit Des-
tan qu'ils ne cognoissoient point, et ne sça-
voient qui il estoit, n'y venoit point pour bien.
Et pource le firent prendre et mettre en pri-
son , et faisoit trop bien la manière d'estre in-
nocent, et qu'il n' estoit venu que pour voir
l'honneur de la cour, et apprendre la forme de
servir. Toutesfois il fut interrogé, et aucune-
ment aux interrogations varioit , et pource on
luy monstra la question , et incontinent après
confessa ce que dessus est dit. Et pource fut
décapité et escartelé.
Le roy estoit encores à marier, et plusieurs
grands seigneurs laschoient fort à avoir son al-
liance , et non sans cause. Et envoya-on en plu-
sieurs et divers pays peintres, pour luy appor-
ter, au plus près que faire se pourroit, les phi-
VI, ROI DE FRANCE, (1385)
sionomies de celles dont on luy parloit. Et
finalement celle qui plus lui pleut, fut Isabeau
de Bavière, qui estoit belle, jeune, et gente
et de très-belle manière.
En ce temps avoit en France de vaillans che-
valiers, et escuyers, et de gens de traict, et
bien largement. Et sembloit aux capitaines et
chefs de guerre, que si une fois ils descendoient
en Angleterre , que très-aisement la conqueste-
roient. Et tant que les paroles allèrent jusques
en la présence du roy, lequel estoit jeune , et
de vaillant courage Et assembla ceux de son
sang, et aussi des capitaines. Et fut conclud
d'entreprendre le voyage , et descendre en An-
gleterre. Et furent mis en escrit les choses né-
cessaires pour exécuter ce qui avoit esté entre-
pris , et mesmement de faire diligence d'avoir
navires. Lesquelles choses ne se pouvoient exé-
cuter, ne faire, sans grande finance. Et pource
fut mise sus une grande et excessive taille. La-
quelle fut cause que une grande partie du peu-
ple, s'en alla hors du royaume en autres pays.
Et estoit pitié de l'exaction. Car on prenoit en
divers lieux à peu près tout ce qu'on avoit vail-
lant, sans quelque considération, ou avoir re-
gard à la faculté des personnes. Grands navi-
res et de divers pays furent assemblés. Et es-
toit renommée, qu'il y en avoit si grande
quantité, qu'on en eust fait un pont à passer
jusques en Angleterre. Et fit-on grande provi-
sion de vivres, habillemens de guerre, et autres
choses nécessaires. Et estoient les choses bien
ordonnées pour passer. Et toutesfois tout vint à
néant , et ne portèrent lesdites provisions aucun
fruit. Et disoit-on , et estoit commune renom-
mée, que aucuns seigneurs du sang de France
en furent cause. Et que la grosse somme de de-
niers, qui fut levée à cause de ladite taille, fut
entre eux butinée. Et qui pis estoit, aucuns
avoient eu argent et grands dons des ennemis,
pour rompre ladite entreprise.
Quand messire Jean de Vienne, admirai de
France, veid et sceut que l'entreprise dessus
dite estoit rompue, il fut moult desplaisant, et
non sans cause , si furent plusieurs autres capi-
taines. Ledit admirai délibéra d'assembler gens,
et de passer en Escosse , pour faire guerre à
l'aide des Escossois aux Anglois, et fit tant qu'il
eut soixante navires et autres vaisseaux, garnis
de gens de guerre et de vivres, et autres choses
nécessaires. Et se mit sur mer environ après le
commencement du printemps, ety fut jusques
(1385)
au commencement d'esté , avant qu'il peust en-
trer en Escosse. Pendant lequel temps les An-
glois à bien grosse puissance, et plus deux fois
que n'estoient les François, se mirent sur mer
pour combatre les François , et avoient fait faire
un vaisseau tout fourré , farcy et garny de poix,
pour le faire joindre aux vaisseaux des Fran-
çois. Et leur sembloit que par ce moyen, avec
autres habillemens qu'ils avoien.t, qu'ils brusle-
roient et arderoient les vaisseaux des François.
Cependant y eut merveilleuses tempestessur
mer de vents et tonnerre, et tellement que les
aucuns vouloient, comme que ce fust, retourner
en France. Et par aucun temps après, le temps
s'appaisa, et cessèrent les tempestes, et fut le
temps bien clair et net. Et en une belle grève
sur la mer descendirent les François pour eux
aisier. Et la plus grande partie de la compagnée
de ceux qui là estoient, estoient d'opinion et vo-
lonté de retourner en France. Mais ledit admi-
rai, qui estoit un vaillant chevalier et coura-
geux, commença à parler à eux si gratieusement
et doucement, et tellement que les principaux,
qui estoientd'opinion de retourner, délibérèrent
d'aller en Escosse avec ledit admirai. Les gens
d'église cognoissans la vaillance dudit admirai,
et son entreprise, et aussi le peuple, faisoient
belles processions et bien dévotes, en priant
Dieu pour luy, et sa compagnée. Ils allèrent
tant par mer, que ils vindrent en Escosse, et ar-
rivèrent à Edimbourg. Et allèrent ledit admirai
et aucuns de sa compagnée vers le roy d'Escosse,
et luy firent la révérence et l'honneur qui luy
apparlenoit, en luy exposant qu'ils estoient là
venus pour faire guerre aux Anglois en sa com-
pagnée, et pour l'aider à les combatre, en le
priant et requérant que le plustost qu'il pour-
roit, il livrast bataille auxAnglois, et ils estoient
prests et disposés d'y employer leurs personnes.
Et sembloit par ses manières qu'il n'estoit pas
joyeux de leur venue. Toutesfois il respondit
qu'il falloil bien trois semaines avant qu'il peust
avoir mandé et assemblé ses gens, et qu'il en
feroit diligence. Et fit crier que aux François
on baillast vivres en les très-bien payant, et non
autrement. Et seulement le roy d'Escosse bailla
trois mille combatans aux François, lesquels
délibérèrent à ladite compagnée passer outre,
et sçavoir s'ils trouveroient les Anglois, et se
partirent ensemble, et passèrent par merveil-
leux déserts, et tant cheminèrent qu'ils arrivè-
rent en Angleterre, en un pays aucunement peu-
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
351
plé, et où avoit aucunes forteresses, et firent
tout ce que ennemis ont accoustumé de faire, en
boutant feux, et prenant tout tant qu'ils pou-
voient et trouvoient, et tuoient ceux qui resîs-
toient. Et lindrent par huict jours les champs,
sans qu'ils trouvassent empeschement, ne gens
qui les voulussent combatre. Et vindrent de-
vant un chasteau nommé Drouart, que les An-
glois et Escossois tenoient comme imprenable.
Et advisa l'admirai ladite place, et luy sembla
que par un endroit elle estoit prenable d'assaut,
et en parla à ses compagnons, lesquels furent
tous d'opinion qu'on l'assaillist. Les Escossois
au contraire disoient que ce seroit folie, et qu'ils
la tenoient comme imprenable. L'admirai fit ses
préparatoires, et fît sonner ses trompettes à l'as-
saut. Et combien qu'il y eut gens de défense de-
dans, toutesfoisles François assaillirent si vigou-
reusement et asprement la place, qu'ils y entrè-
rent, etla gaignerent à la veue des Escossois qui
les regardoient sans faire semblant d'aider aux
François, et estoient comme statues de pierre,
esbahis de la grande vaillance des François-
Autres places y avoit, qu'on tenoit fortes au
pays: mais rien n'arrestoit devant eux. Et y
gagnèrent assez competemment. Et fort dou-
toientles Escossois, qu'ils ne leur jouassent un
mauvais tour, et se séparèrent des François.
Toutesfois ils trouvèrent tousjours le comte du
Glas bon et loyal envers eux, et les aidoit et
confortoit en toutes les manières qu'il pouvoit.
Les exploits que faisoient les François vindrent
à la cognoissance du roy d'Angleterre, lequel
fut fort sommé et requis par les gens desdites
marches, qu'il voulust résister à l'entreprise des
François, et qu'il y mist remède. Et diligem-
ment assembla des gens de guerre, le plus qu'il
peut, et escrivit à l'admirai en luy improperanl
sa folle entreprise d'estre venu en son pays, et
que en bref il lui feroit monstrer. L'admirai
receut, le plus honorablement que il peut, le
message qui estoit venu, en luy donnant large-
ment du sien, et escrivit au roy d'Angleterre,
qu'il ne se devoit point esbahir, s'il estoit entré
en son pays, et qu'il ne faisoit chose, que en-
nemy ne deust faire à autre. Et que si en sa
présence il vouloit qu'on fist armes, il offroità
les faire faire de dix François contre trente An-
glois, ou de cent François contre trois cens An-
glois. Et le roy d'Angleterre respondit, que
telles offres n'estoient ne raisonnables ne fai-
sables, et ne les acceptoit point. Mais il assem-
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
35-2
bla foison de gens, et les envoya es marches où
estoil ledit admirai. Et quand il le sceut, il
parla aux Escossois bien et doucement, en leur
priant et requérant que par vertu des alliances,
que les roys de France et Escosse et leur pays
avoient ensemble, qu'ils les voulussent aider et
conforter. Si respondirent les Escossois, que là
eu les Anglois les suivroient jusques à l'entrée
d'Escosse, et qu'ils s'efforçassent d'y entrer, ils
resisteroient le plus qu'ils pourroient, et rece-
vroient les François, Quand l'admirai sceut la
venue des Anglois, et qu'ils estoient si grosse
puissance, et plus dix fois qu'il n'avoit de gens,
et que les Escossois n'avoient pas intention de
leur aider à combalre les Anglois, ils se retra-
hirent vers les marches d'Escosse en la comté
du Glas, où ils furent receus. Quand les An-
glois sceurent qu'ils estoient audit pays, ils
s'en retournèrent, et ne poursuivirent plusles-
dits François.
Esdiles marches furent par aucun temps les
Françoispoureuxaisier, et leur faisoit-on bonne
chère. Et commença l'admirai à fréquenter les
nobles dames et damoiselles du pays, lesquelles
estoient bien joyeuses de voir les François, et
joyeusement les receurent. Et tellement que
l'admirai s'accointa d'une dame, prochaine pa-
rente du roy, et estoit aucune renommée qu'il
avoit sa compagnée. Si fut adverty par ladite
dame qu'il se sauvast, ou il estoit en adventure
d'avoir à faire de sa personne, et ses gens aussi.
Et tantost et bien diligemment envoya visiter
ses vaisseaux et les mettre à poinct. Et le plus
secrettement qu'ils peurent, luy'et ses gens en-
trèrent dedans, et s'en vindrcnt en France. Et
ne rapportèrent aucun profit, mais seulement
renommée de vaillance et hardiesse, et sans
comme nulle perle de gens. Et par le roy, les
seigneurs et autres furent bien receus.
Au temps que ledit admirai estoit allé en Es-
cosse, pource que l'armée qui vouloit passer en
Angleterre estoit rompue, il demeura à l'Es--
rluse très-grande foison de beaux et grands na-
vires. Et y eut aucuns de la ville de Gand, les-
quels meus d'une grande mauvaistié, délibérè-
rent d'ardre les navires et y faire bouler le feu.
Et celui qui en avoit la charge, estoil homme de
bas estai, nommé Francon, et luy fit-on de
grandes promesses. El de faict s'en vint à l'Es-
cluse, cuidanl exécuter sa mauvaise volonté, et
luy et ses alliés arrachèrent les verouils et ser-
rures dos portes. Le capitaine de l'Escluse s'en
(1385)
apperceul et le fit sçavoir au roy, qui estoit au
pays. Le roy manda qu'on print les malfaic-
leurs, et qu'on en fist bonne justice. Mais ils
s'enfuirent et partirent de la ville, et se relrahi-
rent en la ville de Dam, en laquelle avoit plu-
sieurs Anglois, qui s'en dévoient aller en Angle-
terre, lesquels ceux de Dam relindrent, doulans
que le roy ne leur donnast des affaires, comme
il fit. Car il ordonna que le siège fust mis devant
la ville, ce qui fut fait. Et quand ceux de de-
dans virent qu'on y meltoit le siège, ils com-
mencèrent à se mocquer des François, et leur
disoient plusieurs injures, opprobres, et vilen-
nies. On y fil plusieurs assauts, qui peu profi-
tèrent. Car ceux de dedans estoient vaillantes
gens, et fort se defendoient, et merveilles d'ar-
mes faisoienl, et avoient fort traict, et alloient
les pierres de leurs canons jusques aux tentes
du roy. Les François, voyans leurs manières,
firent dresser leurs canons et firent faire en-
gins de bois nommés chars, pour approcher des
murs, tellement que ceux de dedans ne les
eussent peu grever. El quand les assiégés co-
gnurentles préparatoires que faisoienl les Fran-
çois, et puis que le roy y esloil en personne,
jamais ne partiroienl jusques à ce qu'il les eusl,
ils s'assemblèrent, et conclurent, et délibérè-
rent, s'ils pouvoient avoir traité qu'ils y enlen-
droient. Et pour ce faire, ils envoyèrent devers
le roy, et offrirent bailler la ville, et qu'on les
laissasl aller eux et leurs biens sauves. Et leur
fut respondu, que le roy auroit advis s'il le fe-
roit ou non, et dilayoil-on à faire response. Et
doutoient aucuns de dedans que les délais ne se
fissent, que pour leur faire dommage. Or il y
avoit d'un costé de la ville marests très-grands,
et ne cuidoient pas les François qu'on les peust
passer, cl pource n'y avoienl-ils point mis de
garde ^ et par là aucuns et quasi lous les An-
glois s'en allèrent. El au malin , environ le
poinct du jour, ceux qui tenoienl le siège s'en
apperceurent^ et afin que plus n'en parlist par
là, fut mis un siège par devers lesdits marests,
cl fut la ville tout en l'environ assiégée, dont
ceux de dedans furent bien esbahis. Et quand
les murs furent aucunement battus, les Fran-
çois conclurent d'assaillir la ville, combien que
encores dedans y avoit de vaillantes gens. Et
après aucuns préparatoires faits , nécessaires
à assaillir, y cul fait assaut dur et aspre, et de
grandes armes faites. Et finalement fut d'as-
saut la ville prise, et sans gucres grande perle
(1382)
de Françofs, veu la grande vaillance et défense
de ceux de dedans. En ccsle ville y avoit de
grandes richesses et largement. Tout fut pillé
cl pris par les François, et tuoienl et mettoient
i\ mort tout ce qu'ils Irouvoient. Le roy lan-
tost fit crier que sur peine de la hart on ne
luast les desarmés , et y eut grande occision.
Les uns se cuiderent sauver, et allèrent par
une des portes : mais Clisson conncstable les
suivit , et ne cessa Ton de tuer des ennemis
jusques à la nuicl. El Francon , qui devoit
bouler le feu aux navires , se retrahit en une
bien forle place à sixmiiliesdcGand. On déli-
béra d'y aller l'assiéger, mais quand il le sceul,
il s'en alla relraire dedans Gand. Les François
vindrent devant ladite place , et la prindrenl,
et fut toute rasée jusques à terre. Et est chose
comme incroyable des grandes richesses que
les François y trouvèrent. Le roy , voulant
pourvoir à la garde et seurelé des navires
eslans à l'Escluse , fit faire une belle et grosse
tour à l'Escluse au havre. Et depuis , comme
on dit , donna le roy lesdiles navires et la ville
de l'Escluse au duc de Bourgongne son oncle.
On rapporta au roy que sur les marches de
Zelande avoit un pays assez fort, où il y avoit
beaux pasturages, et largement vivres et gens,
lesquels favorisoient les Gantois , et s'estoient
préparés à résister à la puissance du roy. Si or-
donna le roy qu'on y allast et qu'on y menast
son armée. Forle résistance y cul faite par
ceux du pays, nonobstant laquelle les François
y passèrent et entrèrent. Et trouvèrent un
bien riche pays plein de biens, tant de vivres
pour eux et leurs chevaux, que autres ri-
chesses. Et prirent ce qu'ils trouvèrent , et y
eut grande occision de gens. Car ils s'estoient
mis en défense, cuidans résister. Et si y eut
des prisonniers pris des plus riches. Et cui-
doient ceux qui les prirent, les mettre à fi-
nance et avoir quelques grandes sommes d'ar-
gent : mais le roy les fit prendre, afin que de
eux punition en fust faite. Mais plusieurs des
princes et seigneurs eslans en la compagnée du
roy, luy firent requesles et prières qu'il leur vou-
iusl pardonner la morl, et ils se declareroient
ses subjels. Laquelle chose le roy esloit prest
de faire, et leur fut dit. Mais ils respondirent,
qu'ils aimoient mieux mourir, et que après
leur mort, leurs os, s'ils pou voient, resiste-
roient à ce qu'ils ne fussent en l'obcissance du
roy, et très-constamment pcrsislcrenl en ceste
PAU JEAN JU VENAL DES URSINS 353
opinion et volonté. El pource fut ordonné, que
tous seroient décapités. El en y eut l'un d'eux
cuidanl éviter la mort , lequel s'offrit à les dé-
capiter, et les décapita. El le plus loin, qui fut
en degré de ceux qu'il décapita , estoit son ar-
riere-cousin. Et pource le roy, veuc Tinhu-
manilé d'iceluy, et le courage qu'il eut de dé-
capiter ses parens , le fil mourir, et non sans
cause.
I]n Avignon avec le pape y avoit trente-six
cardinaux , et si n'esloil obeï en toute chres-
licnlé, que à peine en France. Il n'y avoit celuy
qui ne voulusl mener un grand estai, et tout le
principal du profit qu'ils pouvoienl trouver et
avoir , venoit du royaume de France. Et en
toutes manières qu'ils pouvoienl trouver d'a-
voir argent, ils le faisoienl. El lors y avoit un
abbé de Sainct-Nicaise de Rheims , bien no-
table homme, auquel le pape commenda qu'il
vinsl en France, et que de tous bénéfices il prit
la moitié des revenus , pour estre employée à
tenir les estais de luy et ses cardinaux. Et que
ceux qui desobéiroient, il les privast de leurs
bénéfices. Lequel abbé obéît au commande-
ment du pape. Et s'en vint en France, et se
transporta en Bretagne et Normandie, pour
exécuter sa commission. El faisoil de bien
aspres contraintes, et grande somme de deniers
commençoil à exiger, et des bénéfices mesmes
d'aucuns escholiers estudians à Paris, lesquels
se pleignirent à l'université. Et fut conclu, que
le recteur cl aucuns députés iroient devers le
roy. El y vindrent, et y eut une proposition
bien notable faite par un docteur en théologie,
etmonslra que la chose n'esloil ne soustenable
ne faisable par le pape. Et leur fut respondu,
que le roy y pourvoiroit. Et y eut ordonnances
faites, par lesquelles fut défendu, que nul or,
ne argent, ne se transporlast hors du royaume.
El outre qu'on saisisl tous les bénéfices, et que
les fruicls fussent mis en la main du roy. Et
que le tiers en fust mis es réparations des mai-
sons el édifices, l'autre liers à payer les charges,
et l'autre au vivre des personnes ecclésiastiques.
Et quand ils sceurent en Avignon ces nouvelles,
ils furent bien csbahis. Le roy pour cesle cause
envoya vers le pape messire Arnaud de Corbie,
lequel exposa au pape les complaintes que fai-
soienl et avoienl faites au roy Tuniversité et
les gens d'église, louchant ladite exaction. Et
le pape et les cardinaux cognoissans que à
bonne et juste cause ils se plaignoient, pro-
23
354
HISTOIRE DE CHARLES
mirent cesser, et de faict cessèrent lesdiles
exactions. Et s'en retourna ledit de Corbie à
Paris devers le roy. Et ainsi Tuniversité fut
contente de la response.
Le roy après la prise de la ville de Dam, s'en
retourna à Paris , bien desplaisant de ce que
l'entreprise , qui avoit esté faite de passer en
Angleterre, avoit esté rompue, et qu'on n'y
estoit passé. Et donna congé aux gens d'armes
qu'ils s'en allassent en leurs maisons, et qu'ils
fussent prests de retourner au printemps. Ce-
pendant ceux de Bruges et de Ipre envoyèrent
devers le roy un orfèvre bien éloquent, en
priant et requérant au roy qu'il luy pleust
avoir bonne paix avec ses subjets de Flandres.
A laquelle chose le roy estoit fort enclin , et
accorda d'y entendre. Et fut conclu qu'il en-
voyeroit à Tournay, et aussi vers les Flamens,
et que là on adviscroit si aucun bon accord ou
expédient s'y pouvoit trouver. Et de faict, le
roy y envoya de bien noiables gens, et aussi fît
le duc de Bourgongne. Ceux de Gand y en-
voyèrent cinquante personnes bien pompeu-
sement habillées, tant en chevaux que vestures
et habillemens, dont les gens du roy ne furent
pas bien conlens. Car il leur sembloit qu'ils
deussent estre venus en toute humilité. Mais
en paroles , langages et manières , ils se por-
tèrent si doucement et gralieusemenl, que tous
les gens du roy et du duc en furent très-con-
lens. Et y eut accord et traité fait, dont on fit
grande joye. Et se mirent en l'obéissance du
roy et du duc, selon les poincls contenus en la
charte faite dudit traité.
En ce temps fut le mariage du roy à Amiens,
et de dame Isabeau de Bavière, et y eut joustes
et grandes festes faites.
La disme de l'église de Sainct-Donys en
France, qui souloit estre deneuf cens soixante
et une livres treize sols parisis, fut réduite par
le pape à la requesle du roy à quatre cens. Et
h cette cause l'abbé fit faire deux images d'ar-
gent, l'une de sainct Nicolas, et l'autre de
saincte Catherine.
Pierre de Courtenay, Anglois d'Angleterre,
lequel estoit des plus prochains du roy d'An-
gleterre en service et auquel il se fioit moult,
vint en France voulant faire armes contre le
seigneur de La Trimouille. Et se présenta en
la présence du roy audit de La Trimouille, en
luy requérant qu'il voidust accomplir ce qu'il
rcqueroit. Et le conseil du roy rcspondil, que
VI, ROI DE FRANCE, (1386)
telles manières de faire n'estoit à souffrir ne
point honnestes , veu qu'il n'y avoit point de
matière. Et le seigneur de La Trimouille res-
pondit qu'il le combatroit , et qu'il y avoit as-
sez cause, veu qu'il estoit François et Courte-
nay Anglois. Et fut journée assignée à la cous-
ture Sainct-Martin. Il y avoit des astronomiens
à Paris lesquels vindrent dire au seigneur de
La Trimouille, qu'il combatist hardiment. El
que au jour assigné il feroit très-beau temps,
et qu'il vaincroit son adversaire. Au jour as-
signé , ils apparurent en champ en la présence
du roy et des seigneurs, et faisoit un temps
très-pluvieux. Et quand ils furent tous prests
de besongner , et de faire armes, le roy les fit
prendre , et défendre qu'ils ne combalissent
point. Et ainsi se départirent. Ledit Anglois
s'en partit de Paris, et le fit le roy deffrayer
et donner du sien bien et honnestement. Et
s'en vint devers le comte de Sainct-Pa\il , qui
avoit espousé la sœur du roy d'Angleterre , et
se vantoit qu'en la cour du roy, il n'avoit trou-
vé François qui l'eust ozé combatre. Un gen-
tilhomme seigneur de Clary estoit présent qui
luy respondit , que s'il vouloit, il le combatroit
le lendemain , ou quand il luy plairoit. El
estoit homme de petite stature, mais de grand
courage. Et en fut l'Anglois content, et jour
assigné au lendemain, et comparurejitle Fran-
çois et l'Anglois au champ , et combatirent
vaillamment. Et finalement l'Anglois fut bles-
sé, etcheut à terre, et fut desconfit, et y eut le
seigneur de Clary grand honneur. La chose
venue à la cognoissance du duc de Bour-
gongne, il en fut très-mal content, et disoit
que ledit de Clary avoit gagné de mourir, et
qu'on luy coupast la teste, pource que sans le
congé du roy, il avoit fait armes et combalu
ledit Anglois. Et il respondit que ce pouvoit
avoir lieu entre gens d'un party : mais un
François pouvoit combatre un Anglois son en-
nemy mortel en tous les lieux qu'il le trou-
voit. Toutesfois ledit de Clary, craignant le
courroux et mal-talent du duc de Bourgongne,
se absenta , et en divers lieux se lalila et mus-
sa. Et à la fin , le roy luy pardonna l'offense
qu'il luy avoit peu faire, en faisant armes sans
son congé.
1386.
L'an mille trois cens qiiairc-vingl ot six-, le
roy, désirant lousjouis de passer en Angle-
(!38G)
terre, manda le duc de Touraine son frcrc, cl
les ducs de Berry, de Bourgongne, et de Bour-
bon , el autres princes , tous délibérés de non
plus entendre à aucun traité avec les Anglois.
Quand le roy d'Arménie sceul ladite délibéra-
tion , il vint en la présence du roy , et desdils
seigneurs et du conseil, et fil une belle propo-
sition , en monstrant le faict des ennemis de la
foy, et la conquesle qu'ils avoient faite , el les
tirannies qu'ils faisoient aux chresliens. El que
le souverain remède estoit, que les roys de
France et d'Angleterre fussent bien unis en-
semble, et qu'ils esloient assez puissans pour
résister à l'entreprise des Turcs, et les confon-
dre el conquesler leur pays , en exhortant le
roy qu'il voulusl encores entendre à faire paix.
Et s'offroil à aller en Angleterre, el parler au
roy, de laquelle chose le roy fut très-content.
El dit, que le plus grand désir qu'il eut, c'estoit
qu'il eusl bonne paix avec ses ennemis. De la-
quelle response le roy d'Arménie fui Irés-
joyeux. Elle plustost qu'il peut, se mil en
chemin devers les Anglois. Et de faict, arriva
en Angleterre, où il fut receu grandement el
honorablement , et vint en la présence du roy
d'Angleterre. Et là recita les causes de sa ve-
nue. Et si en la présence du roy il avoit fait
belle proposition , encores se porla-il mieux
en monstrant quel profit la paix d'entre les
deux royaumes pouvoit faire au bien de la
chreslienté. Et conclud le roy d'Angleterre
d'y entendre, et qu'il envoyeroit à Calais de
ses gens en certain temps. Et retourna le roy
d'Arménie devers le roy, el luy dit la response
qu'avoit fait le roy d'Angleterre. El estoit le
roy très-joyeux d'y entendre. El pource en-
voya à Boulogne bien notable ambassade. Et
estoit le médiateur ledit roy d'Arménie, et là
furent six semaines. Et esloil merveilles de
voir l'orgueil des Anglois el leur arrogance, et
demandoient plus beaucoup qu'ils ne souloyent
faire. El par leurs manières apparoissoil évi-
demment qu'ils n'avoient aucune volonté d'ac-
corder ne traiter, el n'y eut rien de fait. Si
s'en retournèrent les Anglois en Angleterre, et
les François à Paris devers le roy , auquel ils
récitèrent les allées, venues el paroles , qui
avoient esté faites el dites. El estoit tout évident
et clair, que les Anglois ne vouloienl aucun ac-
cord, s'ils n'avoient tout ce qu'ils demandoienl.
El cependant de Brest en Bretagne, el de Cher-
bourg en Normandie qu'ils lenoient, faisoient
P\R JEAN JUYENAL DES ERSINS.
355
forte guerre sur la mer. El leur rcsisloient les
François , el esloient les frontières bien gar-
nies de vaillantes gens -, et tellement, que quand
les Anglois sailloient desdites places, le plus
souvent bien chaudement elaspremenl esloient
reboutés jusques dedans leurs places dessus-
dites, à leur grande confusion.
Quand le roy, ceux du sang, el le conseil
sceurenl et appcrceurent la manière des An-
glois , ils conclurent de faire armée , et de pas-
ser en Angleterre. El pource faire, estoit chose
nécessaire d'avoir argonl. El furent faits gros
emprunts des gens d'église, elune grosse taille
sur le peuple, montans à grandes sommes de
deniers. Et se chargea le duc de Berry d'en
faire les diligences. El envoya monseigneur le
conneslable de Clisson en Bretagne, messire
Jean de Vienne , admirai de France , en Nor-
mandie, et le seigneur de Sempy en Picardie,
pour faire provision de navires, et aussi de gens.
El esloil commune renommée, que ledit duc de
Berry assembla assez de gens, pour conquesler
et combalre toutes nations eslrangeres. Et fut
ordonné, que tous se rendroienl à certain temps
à l'Escluse. Et pour avoir, quand on seroil des-
cendu, quelque retraicl, on fist faire certaines
clostures de bois, en manière de murs de ville,
qu'on devoil dresser audit pays d'Angleterre.
El pour les choses dessus dites accomplir, y
eut de grandes mises el despenses.
Il fut grande renommée que le duc de Breta-
gne favorisoit fort les Anglois, el furent trou-
vées certaines lettres de ce faisans mention , et
y avoit très-grande apparence. Et vint la chose
à la cognoissance du duc, lequel envoya bien
diligemment une notable ambassade devers le
roy , en soy excusant , et monstrant que lesdiles
leltres ne vindrenl oncques de luy, el que les
Anglois les avoient contrefaites, pour luy don-
ner charge. Et receul le roy benignemenl son
excuse, considéré mesmcment qu'il fit dire,
qu'il monstreroil si cuidemment qu'il esloil bon
François , qu'on s'en appercevroil , el qu'on en-
voyaslàBrest en Bretagne, pour avoir la place,
el qu'il y aideroil de tout son pouvoir. Mais
plusieurs disoicnl que ce n'esloit que fiction.
Toulesfois le duc fit grand appareil de navires
bien garnis, el fit assiéger Brest sur mer. Et
sur les vaisseaulx, fit faire chasteaux de bois,
tellement que les Anglois par la mer n'eussent
peut sortir ne s'en aller. Et pareillement par
terre fit faire grosses bastilles de bois , el mettre
356 HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE.
pens dedans, et fit tout bien garnir de vivres.
Elesloienlles choses très-bien disposées à avoir
la place. Le duc de Lanclaslre délibéra daller
en Espagne faire guerre , et assembla foison de
gens de guerre, et grande foison de navires,
pour y aller. Et de faict , se mit sur mer , et fut
prié et requis, que en passant il voulust faire
lever le siège par mer, mis par le duc de Breta-
gne; ce qu'il promit de faire. Et de faict , ap-
procha les marches de Bretagne, et vint vers la
place où les vaisseaulx du duc de Bretagne
estoient, les cuidant gagner, ou au moins faire
départir, et par trois jours les assaillit : mais
les Bretons si vaillamment se défendirent, que
le duc de Lanclastre ne vint pas à son intention.
Et se départit de l'entreprise, qu'il cuidoit
faire , et print son chemin en Espagne. Et fu-
rent les Anglois dedans Brest tellement affamés,
qu'ils estoient contraints, et comme délibérés
d'eux rendre , et laisser la place , n'cust esté
que les Bretons furent contraints de lever le
siège, pource qu'il n'estoient payés.
En ce temps y eut grande guerre entre le roy
d'Espagne et le roy de Portugal , lequel estoit
fort allié des Anglois. Et l'année de devant , le
roy d'Espagne avec dix mille combatans estoit
entré au royaume de Portugal , et y faisoit forte
«t aspre guerre, et vint devant Lisbonne, une
grosse ville de Portugal. Le roy de Portugal
assembla gens de toutes parts, et si avoit des
Sarrasins et des Anglois. Et avec le roy d'Espa-
gne estoit messire Geoffroy de Roye , avec huict
cens hommes bien armés. Et furent contons les
Espagnols ellesPortugalois de combalre , et se
mirent sur les champs, et se rencontrèrent l'un
l'autre , et y eut dure et aspre bataille , et foison
de morts d'un costé et d'autre , et finalement les
Espagnols furent desconfits, et s'enfuit le roy
d'Espagne. Et le roy de Portugal encores, non
content d'avoir gagné la bataille , voulut faire
forte guerre , et envoya en Angleterre pour
avoir gens , et en escrivit au duc de Lanclastre,
lequel avoit espousé la fille de Pierre, qui se
disoit roy d'Espagne. Et se disposa le duc de
Lanclaslre de venir en aide au roy de Portugal,
et passa par emprès Brest , comme dessus est
dit. Quand la chose vint à la cognoissance du
roy d'Espagne, il envoya aussi hastivcmcnl de-
vers le roy de France, quérir aide et secours. Le
duc de Bourbon , un vaillant prince , s'offrit d'y
aller, et d'y mener gens le plus qu'il pourroit.
Kl cependant qu'il faisoil son armée , le roy y
Cl 386*.
envoya mille combatans estant soubs messire
Pierre de Villaines, et Olivier de Glisquin, et
firent grande diligence d'aller vers le roy d'Es-
pagne. Dont il fut moult joyeux , et les mit en
garnison en ses villes. Quand le duc de Lan-
clastre sceut que les François estoient venus , il
fut bien esbahi , et leur envoya dire que la chose
ne touchoit le roy de France, et que s'ils le
vouloient servir, il les contenteroit très-bien.
Les François respondirent , que si la chose tou-
choit le roy ou non , ils n'en avoient point à
cognoistre, et qu'il leur avoit commandé qu'ils
vinssent servir le roy d'Espagne, et pour ce y
estoient-ils venus , en luy obéissant, pour le ser-
vir.
Et commencèrent à faire forte guerre, et
aspre, et merveilleuse, et se monstroient bien
les François estre vaillans en armes. Leduc de
Lanclastre considérant que aisément il ne pou-
rolt pas venir à son intention, et que grandes
nouvelles estoient de la venue du duc de Bour-
bon , et que, dès avant son parlement, il sçavoit
que les François dévoient passer en Angleterre,
et faisoient grand appareil , délibéra d'entendre
à trouver moyen d'aucun traité , et accord. Et
y eut aucunes trefves entre les deux roys , et
finalement ils furent amis. Et avoit le duc
de Lanclastre deux filles, et les deux roys
estoient à marier, et eut le roy d'Epagne l'une
des filles, et le roy de Portugal l'autre. Et y
eut paix et bon accord , et par ce moyen les
François s'en retournèrent, et ne fut aucune
nécessité que le duc de Bourbon s'en allast en
Espagne. Et devoit ledit duc de Lanclastre por-
ter des armes d'Espagne un quartier. Et tous
les ans avoit certaine somme d'argent, à cause
de sa femme qui estoit fille de Pierre, soy di-
sant roy d'Espagne. Et après ces choses survint
une merveilleuse et piteuse mortalité esdils
pays, et tellement qu'on disoit, qu'il n'y de-
meura pas le quart du peuple qui y estoit. Et y
moururent la femme dudit duc de Lanclastre et
son fils. Et y eut sur la mer telle et si grande
tempesle, et vents merveilleux , que les navires
dudit duc furent toutes peries et perdues : tou-
tesfois il fit diligence d'en trouver d'autres, et
en eut, et s'en retourna en Angleterre, Et y eut
bien pileuse venue , quand on sceut la merveil-
leuse mortalité qui avoit esté, par le moyen de
laquelle plusieurs chevaliers et escuyers de bien
esloienl Irespassés. Et ne sçauroit-on à peine
déclarer la douleur qn'avoienl les dames et da-
(1386)
moiselles , elles enfans, qui estoient demeurés
vefves et orphelins.
Le roy se lenoit à Paris , et lousjours faisoit-
011 préparatoires pour passer en Angleterre. Le
roy avoit une sœur nommée Catherine , qui n'a-
voil que de neuf à dix ans. Monseigneur de
Berry oncle du roy, avoit grand désir que
son fils l'eust en mariage, et envoya vers le
pape pour en avoir dispense, laquelle il eut bien
aisément. El donna le roy sa sœur au fils du
duc de Berry, et en fit le mariage.
Et après se partit de Paris, et vint à Sainct-
Denys faire ses offrandes. Et y eut difficulté s'il
prendroit l'oriflambe, et disoient le plus des
chevaliers et escuyers que non , et qu'elle ne se
devoit prendre sinon à la défense du royaume,
mais non mie quand on veut conquester autre
pays. Il se partit de Sainct-Denys, et vint à
Sentis, et delà à Amiens, et de Amiens à Ar-
ras, esquelles cités il fut grandement et nota-
blement receu, comme il luy appartenoit. Il fit
enquérir s'il y avoit navires presls. Et trouva-
on, qu'il y avoit neuf cens nefs ou vaisseaux
tous prêts et garnis de vivres, et huict mille
chevaliers et escuyers , et gens de traict et gros
varlets sans nombre. Et sembloit que les choses
estoient bien fort appreslées pour passer. Et fut
ordonné que partout on fist prières , oraisons, et
processions , ce qui fut fait bien diligemment.
On vint devers le roy lui dire qu'il attendoit
trop à partir , et que tout estoit prest, et le temps
doux et paisible. Et il respondit, qu'il attendoit
son oncle le duc de Berry, qui estoit à Paris,
auquel il manda qu'il s'avançast. Lequel duc
rescrivit au roy qu'il fist bonne chère , et ves-
cust joyeusement sans partir. Les gens de guerre
et autres de bonne volonté estoient en grande
desplaisance de ce qu'on ne parloit, veu que le
temps estoit propice, et convenable , et estoient
de très-grand désir et affection de exploiter sur
leurs ennemis. Et de très-grande desplaisance
commencèrent à piller, dérober, et détrousser
gensallans parle pays. Et fut l'entreprise rom-
pue, et de nulle valeur. Et si furent lesdites
pilleries si merveilleuses , que au pays ne trou-
vèrent plus que manger, et furent contraints
eux en aller et départir par défaut de vivres et
de payement, combien qu'on eust levé grand
argent.
Auditan le vingt-cinquiesme jour de septem-
bre , la royne eut un fils nommé Charles. Par-
quoy furent ordonnés chevaucheurs par tout le
PAR JEAN JUVEINAL DES URSINS.
357
royaume, pour le faire sçavoirauxgeusd'église,
nobles et peuple. Si en fut faite grande joye par-
tout. Et combien que au temps passé, on eust
accoustumé de faire aumosnes, et relever le peu-
ple d'aucunes charges qu'on leur faisoit ; tou-
tesfois de ce ne fut rien fait, ne monstre semblant
de le vouloir faire. Et le jour des Innocens en-
suivant , ledit enfantalla de vie à trespassemenl.
Et fut enterré à Sainct-Denys en la chapelle de
son ayeul Charles cinquiesme de ce nom.
En ce temps y eut merveilleux vents et tem-
pestes , es forests et jardinages , arbres arrachés
de terre et maisons , cheminées abatues sans
nombre et si fit merveilleux tonnerres 5 et si
advint en une ville sur la rivière de Marne, que
le tonnerre et foudre cheut sur une église , tel-
lement que ladite église fut toute arse, et la
custode où estoit le corps de Nostre-Seigneur ,
mais on trouva l'hostie sacrée tout entière sur
l'autel.
Le duc de Berry, après l'entreprise faillie de
passer en Angleterre, et par sa faute , comme
on disoit feignif de vouloir tant faire qu'on
passast. Et disoit en soy excusant, qu'il ne
pouvoit plustost venir. Et estoient les excusa-
tions apparemment vaines et frivoles. Et de
faict , vint jusques à lEscluse, où le roy estoit.
Mais le temps n'estoit pas bien disposé. Car
sur mer estoient merveilleuses tempestes. Et si
estoient les gens de guerre tellement séparés en
divers lieux, qii'il estoit tout apparent qu'il
n'estoit pas possible de passer, et les manières
que lenoit le duc de Berry, n'estoient que moc-
queries et dérisions. Et estoit-on très-mal con-
tent, et en disoit-on plusieurs meschantes pa-
roles. Et furent tous les navires péris par la
tempeste de la mer, ou gagnés par les Anglois.
Et y avoit vaisseaux pleins de vivres et de vins,
jusques à deux mille tonneaux, lesquels furent
gagnés par les Anglois. Et fut contrainct le roy
s'en retourner à Paris , et donna la ville de
bois, dont dessus est fait mention, au duc de
Bourgongne son oncle.
En ladite année, Charles I, roy de Navarre,
(qui estoit fils de la royne Jeanne II, fille uni-
que du roy Louys X, dit Hulin), lequel au
royaume de France par plusieurs et diverses
fois fil maux innumerables, alla de vie à tres-
passemenl. A sa mort y avoit un evesque , le-
quel fit une manière d'escrire à sa sœur, en
louant fort sa vie et sa fin. IMais autres, qui en
sçayoicnt, affermèrent que pource que oar
358
HISTOIRE DE CHARLES
\ieillesse il esloit tout refroidi , on conseilla
qu'il fust enveloppé en un drap mouillé en
eaue de vie, et y fust cousu dedans, et que
quand le drap seroit sec , qu'on l'arrousast de
ladite eaue. Celui qui le cousoit avoit devant
luy de la chandelle de cire aimée, et pour rom-
pre son fil , il prit la chandelle de cire pour le
brusler. Mais il advint que le feu du filet alla
jusques au drap.
Et fut ledit drap mis en feu et en flamme,
et n'y peut-on oncques mettre remède, et ves-
quit trois jours, criant et brayant à très-gran-
des et aspres douleurs , et en cet estât alla de
vie à trespassement. Et disoit-on que c'estoit
une punition divine.
En ce temps y avoit un gentil chevalier
nommé messire Jean de Carrouget, qui avoit
espousé une très-belle et vaillante dame, le-
quel par aucun temps avoit esté absent. Et
quand il revint, la dame en plorant dit à son
mary, qu'elle avoit esté prise à force et cognue
charnellement par un escuyer nommé .Tacques
le Gris. Lequel, quand il sceut qu'on le vou-
loit charger d'un tel cas, fut bien desplaisant,
et souvent affermoit par serment , que oncques
le cas ne luy esloit advenu. Toulesfois Carrou-
get ne le creut point, et le fit adjourner en la
présence du roy en cas de gage de bataille, et
comparut, et fut jette le gage, et celte malicre
renvoyée en la cour du parlement. Et le tout
veu et considéré, fut dit qu'il y escheoit gage,
ei fut adjugé le gage , et ordonné que la dame
seroit détenue prisonnière. Et feroit serment,
que ce qu'elle imposoit à Jacques le Gris esloit
vray, et ainsi le jura et afferma, et ledit Jac-
ques aussi pareillement le contraire. Si furent
les parties mises au champ, et les cris faits en
la forme et manière accoustumée. Et disoit-on
que messire Jean de Carrouget avoit fièvres, et
que à ceste heure le prirent, si combalirent
lesdils champions bien et asprement l'un contre
l'autre. Et finalement Jacques le Gris clicut.
Et lors Carrouget monta sur luy, l'espée traite,
en luy requérant qu'il luy dist vérité. Et il res-
pondit que sur Dieu , et sur le péril de la dam-
nation de son ame, il n'avoit oncques commis
le cas dont on le chargeoit. Et pourtant Carrou-
get, qui croyoit sa femme , luy bouta l'espée
au corps par dessous, et le fit mourir, qui fut
grande pitié. Car depuis on sceut verilablemcnl
qu'il n'avoit oncques commis le cas, et que un
autre l'avoit fait, lequel mourut de maladie en
VI, ROI DE FRANCE, , (1387)
son lict, et, en l'article de la mort, il confessa
devant gens que ce avoit-il fait.
En Bretagne audit temps avoit un chevalier
nommé messire Robert de Beaumanoir, qui fit
appeller devant le duc un autre chevalier
nommé Pierre de Tournemine , en gage de ba-
taille. Et disoit qu'il avoit un sien parent de son
nom et armes, lequel on chargeoit d'entretenir
la fille d'un laboureur, devers lequel vint ledit
de Tournemine, et luy dit, qu'il esloit bien
meschanl, qu'il ne tuoit, ou faisoit mourir le
parent dudit de Beaumanoir, veu la cause des-
sus dite, et luy conseilloit qu'il le fist; et telle-
ment il enhorta ledit laboureur, qu'il se mit en
aguet de le tuer par plusieurs fois, et le trouva
une fois à son advantage, et le tua. Et disoit
ledit de Beaumanoir, que le meurtre avoit esté
fait par l'induction dudit de Tournemine, et
que faussement et mauvaisement il l'avoit fait;
et s'il le vouloit nier, il estoit prest de l'en com-
batre , et jelta son gage. Tournemine respon-
dit, en niant tout ce que disoit Beaumanoir. Et
finalement veue la matière, et tout considéré ,
le gage fut adjugé, et dit qu'il y avoit gage de
bataille. Et y eut jour et lieu assigné , auquel
les parties comparurent en la présence du duc,
et furent les sermens faits en la manière ac-
coustumée. Et après cry fait , que chacun fist
son devoir, ils s'approchèrent l'un de Taulre,
et combatirent bien longuement, et ne sça-
voit-on à peine lequel avoit le meilleur 5 et fi-
nalement de Tournemine fut desconfil, san»
recognoistre le cas , et comme mort fut mis
hors du champ.
1387.
L'an mille trois cens quatre-vingt et sept, y
eut en France une merveilleuse et comme gé-
nérale mortalité, et si piteuse que à peine trou-
voit-on qui cnsevelist les morts, et estoit de
bosses et de flux de ventre. Et ne sçavoit-on
remède humain trouver. Si fut-il advisé, qu'il
falloil avoir recours à Dieu , et ordonna-on à
faire processions , et dévotes oraisons. Et es-
toit grande pilié de voir les pleurs et gemisse-
mens des créatures humaines. Les uns prians
à Dieu , qu'elle voulust cesser, les aulr^s pleu-
rans leurs parens et amis trespassés. Et comme
soudainement cessa ladite mortalité, ce qu'on
Icnoit œuvre de Dieu.
Les nobles de Normandie et autres gens de
(1387)
guerre , voyans que en rien on ne les occupoil,
délibérèrent de faire finance de vaisseaux, et
eux mettre sur mer, pour grever les Anglois ,
s'ils pou voient-, et de faict ils le firent. Laquelle
chose vint à la cognoissance des Anglois , les-
quels s'appareillèrent à résister , et équipèrent
les Anglois, et fournirent de gens , et de choses
nécessaires à ce apparlenans, leurs navires, et
se mirent sur mer en intention de trouver les
François, lesquels aussi ne dcniandoient autre
chose. Et estoit chef des Anglois messire Hue
le Despensier, et cinglèrent tant par mer qu'ils
s'apperceurent les uns les autres, et se dispo-
sèrent les Anglois et François à combatre, et
approchèrent et commencèrent à tirer canons,
arbalesles , et sagetles , et y eut bien dure et
aspre besongne, et plusieurs blessés d'un costé
et d'autre. Or advint que le traict faillit aux
Anglois , et se joignirent à eux les François, et
finalement les Anglois ne peurent soustenir
l'assaut que les François leur faisoient, dont
ils furent desconfits , et presque tous morts et
jettes en la mer. Et fut messire Hue le Despen-
sier pris et amené en Normandie. Dedans les
vaisseaux des Anglois qui furent pris, y avoit
peu de vivres , mais de grandes richesses , et
fut tout butiné entre les François. Et dient au-
cuns , que messire Hue les Despensier fut déli-
vré sur sa foy, et comme sans finance.
Le cardinal de Luxembourg, lequel fut fait
pour le bien qui estoit en sa personne , cardi-
nal en l'aage de dix-huict ans , alla de vie à
Irespassement, et fut enterré en Avignon aux
Celestins. Et à son enterrement, y eut foison
de peuple. Et y eut des aveugles, qui par les
mérites du glorieux sainct, recouvrèrent veue,
et des boiteux, qui allèrent droit. Aussi plu-
sieurs créatures humaines, malades de diverses
maladies, vindrent faire leur dévotions, en re-
quérant le glorieux cardinal trespassé, qu'il
voulust prier Dieu , qu'il leur donnast santé ,
lesquels au neufiesme jour estoient guaris , et
tous sains.
En ce temps y avoit grandes divisions en
Angleterre. Messire Ollivier de Clisson , con-
nestable de France, et messire Jean de Vienne
admirai , voyans et considerans le voyage de
passer en Angleterre rompu , délibérèrent d'y
passer à tout trois mille combatans , et qu'ils
prendroient assez de navires et gens aux mar-
ches de Bretagne, Normandie , et Picardie , et
leur sembloit, veue ladite division qui estoit en
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
359
Angleterre, qu'on porleroil grand dommage
aux Anglois. Et pour faire aucuns préparatifs,
Clisson s'en alla en Bretagne. Les Anglois, qui
en curent cognoissance, escrivirenl au duc de
Bretagne, conmie à leur accointe, qu'il les vou-
lust aider, avec plusieurs autres chosfs. Quand
le duc de Bretagne sceul que le coniioslable de
Clisson estoit en Bretagne , il lui manda comme
à son amy et serviteur de venir disner avec
luy, et qu'il luy foroit très-bonne chère. Le
conneslable, cuidant que ce fust à bonne in^
lentioii , y alla volontiers, cuidant estre très-
bien en la bonne grâce du duc, et qu'il n'cust
aucune malveillance contre luy. Et estoit le duc
à Yennes, et aussi-lost que Clisson y fut, par
l'ordonnance du duc fut pris , et mis en une
trés-nmuvaise prison , et très-durement traité,
et souvent on le menaçoit de le faire mourir ,
et le traitoit-on moult durement et meschain-
ment. Et après , par le moyen d'aucuns barons
de Bretagne, qui monstrerent au duc le mal
qu'il faisoit, veu que Clisson estoit si vaillant
chevalier, et le père duquel, et Clisson mesmes,
l'avoient grandement servi , et qu'il estoit con-
neslable de France, qui estoit grande chose,
et parce il pouvoit encourir l'indignation du
roy, y eut aucun traité et accord. Et requeroit
le duc, que Clisson mist toutes les places qu'il
lenoit en la main du duc , et qu'il luy fist cer-
tains sermens et promesses de le servir, et
autres choses , comme on disoit non bien hon-
nestes. El quand on dit à Clisson , ce qu'il fal-
loit qu'il fist, et ce que le duc vouloit, ou au-
trement il seroit en grand danger de sa vie, il
luy fit grand mal de l'accorder. Toutesfois il
s'y accorda , et mit ses places en la main du
duc, etfitcedequoy on le requeroit, ou promit
de le faire et accomplir, et à ce s'obligea. Et
par ce moyen fut délivré, très-mal content, et
monslroit bien par ses manières , que il avoit
bien intention de s'en venger. Et en le déli-
vrant , le duc dit qu'il voyoit bien que la déli-
vrance , qu'il faisoit de Clisson , une fois re-
tourneroit au grand dommage du pays. La
chose venue à la cognoissance du roy, il fut
bien mal content, et non sans cause, et envoya
une ambassade vers le duc , et luy manda que
comme que ce fust, il mist les places de Clisson
en sa main , ou autrement qu'on l'adjourneroit
à comparoir en personne en parlement. El ce-
pendant Clisson ariva devers le roy, soy plai-
gnant du duc , et luy recita la manière comment
360
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1387)
il avoit esté gouverné par le duc , et les pro-
messes qu'il luy avoit faites 5 et pleinement de-
vant le roy, ceux du sang, et le conseil, dit
que le duc estoit « faux et mauvais envers le
w roy et la couronne de France. » Le roy et le
conseil considerans que le cas estoit très-mau-
vais, et que c'estoit crime de lèse majesté , or-
donnèrent qu'on luy envoyeroit certains com-
missaires, à l'adjourncr pour comparoir en
personne à Orléans, par devant luy. Etdefaicl,
y furent certaines personnes notables , les-
quelles firent diligence de venir en Bretagne en
la présence du duc , lequel les receut bien dou-
cement et honorablement. Et luy exposèrent
les causes pourquoy le roy les avoit envoyés ,
en aucunement délestant le plus doucement
qu'ils [icurent le cas par luy commis en la per-
sonne du conneslable, et que pour ceste cause
lis estoient chargés de l'adjourner à comparoir
en personne devant le roy à Orléans , ce qu'ils
faisoient. Et après ces choses ainsi dites , le duc
responditen brefves paroles qu'il estoit serviteur
du roy, et luy voudroil obeïr en toutes choses.
Et que ce qu'il avoit fait, ce n'estoit au con-
empt du roy, ny comme à connestable, mais
\l estoit son vassal , et en plusieurs et diverses
manières, il avoit mespris vers luy, et qu'il
avoit assez de matière de monstrer qu'il avoit
envers luy confisqué corps et biens, et que trop
doucement et gratieuscmenl il avoit procédé
contre luy. Ce qu'il monstreroit en temps et
lieu. Et que très-volontiers en l'esté , il compa-
restroit en personne par devant le roy, espérant
qu'il n'auroit que justice et raison , et leur fit
très-bonne chère. El prirent congé , et s'en
vindrent devers le roy, auquel ils dirent la res-
ponse du duc.
En celen>ps y eut un doclour en théologie,
»le l'ordre des Frères Prescheurs, nommé mais-
îre .lean de Monlesono, qu'on lenoit bien
notable homme, et bon clerc, lequel souvent
preschoil. En une prédication dit et lint pu-
bliquement, que la glorieuse Ylergc Marie,
mère de Noslre-Sauvcur et Rédempteur Jesus-
(]hrist, fut engendrée en péché originel. L'e-
\esque de Paris le sceut, et sur ce assembla
plusieurs notables clercs tant séculiers, que ré-
guliers, etmendians. l^t fut la matière ouverte,
et disputée, et debatue en son hoslel , et fut
conclu que ladite conclusion dudil rnaislrc en
llieologio scroit et devoil eslre condamn'^e. El
tre-Dame de Paris. Et par l'evesque de Paris ,
vestu en estât pontifical, fut ladite proposition
condamnéebienetsolemnellemenl. EtàRoueny
y eut un autre docteur en théologie, qui pres-
cha publiquement, comme avoit fait l'autre, et
estoit dudil ordre ; et en preschant dit, que s'il
ne le sçavoil monstrer, qu'il vouloil qu'on l'ap-
pelast Huet. Et au contempt de ce , quand on
voyoil aucuns de ladite religion , on les appel-
loit Huets, et mesmement les jeunes enfans de
l'université le crioient à haute voix , quand ils
les voyoient.
En Angleterre y avoit grande division , et di-
soit-on que le roy Richard II du nom se gou-
vernoit par gens non nobles , et non mie de
grand estai , dont les nobles du pays estoient
très-mal contens. Et s'assemblèrent les oncles
et parens, et avec eux les plus nobles qui y fus-
sent , et pource que aucuns contredisoient au-
cunement au roy, il fit coupper aucunes lestes.
Lesquelles choses enflammèrent plus Icsdits
nobles , et soudainement , et comme on ne se-
donnoil de garde, vinrent devant Londres ar-
més , tous presls de combalre. El y avoit avec
le roy, le duc de Hibernie , et sembloit au peu-
ple de Londres, que lantost les desconfiroit :
et furent les uns devant les autres en bataille
rangée , et s'approchèrent d'un coslé et d'autre,
et tirèrent largement sagettes , et puis s'assem-
blèrent aux haches , lances et espées. Et en
peu d heures les nobles desconfirent le roy Ri-
chard , et ceux qui estoient avec luy : car ils
estoient exercés en armes, et qui sçavoient ce
que c'esloit de guerre, et les autres non. Le roy
Richard se retraliil aux prochains chasleaux,
et avec luy le duc de Hibernie, et les princi-
paux de son conseil. Aucuns y en eut de pris,
ausquels on coupa les lestes, et estoient ceux
qui estoient avec le roy bien esbahis, et leur
conseilla le roy, qu'ils se retrahissent en Fran-
ce, ce qu'ils firent. Et combien qu'ils fussent
ennemi» du roy do France, toutesfoisles receut-
il, doucement cl benignemenl, et leur fil or-
donner leur estai bien grandement. Et firent
sçavoir au roy d'Angleterre leur gralieuse ré-
ception. De laquelle chose il envoya remercier
le roy de France : et appaisa les nobles, et par
eux se gouverna : et y eut aucunes trefves.
En Guyenne vers Limosin y a une place bien
forte nomn)éeChalucet, cl y avoil grosse gar-
nison de gens, et en esloit capitaine un nonuné
pource. fui l'ail une procession générale à Nos- | Tc^ile-Noire, vaillant homme d'armes, lequel
(1388)
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
361
endommageoit forlles François, et couroil sou-
vent le pays : il assembla bien quatre cens com-
batans tous gens de guerre , porlans habille-
niens pour escheller et prendre places, et s'en
vinrent devant Montferrand , sçachans que de-
dans n'y avoit aucunes gens de défense, et ar-
riva en une nuict obscure, et mit une assez
grosse embusche au plus près de la ville, et
ordonna dix ou douze compagnons ausquels le
plus ilsefioit,qui esloient vaillans et armés
dessous , menans huict ou neuf chevaux char-
gés de diverses marchandises, lesquels vinrent
au poinct du jour, au pont levis , crier et requé-
rir qu'on les mist dedans , et leurs marchandi-
ses. Aucuns de la ville vinrent , qui se disoienl
portiers pour le jour, et avalèrent le pont levis.
Les Anglois, qui se disoient marchands, ti-
rèrent leurs dagues , et tuèrent les portiers, et
saillit l'embusche, et entrèrent dedans la ville.
Les habilans se cuiderent allier, pour les rebou-
ler, mais ils ne peurent résister. Et pillèrent et
dérobèrent la ville, prirent prisonniers, et
firent tous les maux que ennemis ont accous-
tumé de faire. Laquelle chose vint à la cognois-
sance du mareschal de Sancerre, qui estoit vers
lesdiles marches , lequel tantost assembla gens
de guerre, en intention d'aller assiéger Teste-
Noire dedans Montferrand : mais Teste-Noire
en sceul les nouvelles , et chargea sur chevaux,
charettes et chariots , ce qu'il avoit pillé, et le
plustost qu'il peut, avec ce qu'il avoit , se re-
trahit à Chalucet , dont il estoit venu.
Jean de Bretagne espousa la fille de messire
Olivier deClisson.
Il y eut un cardinal de l'antipape Urbain ,
qui vint vers Clément, feignant qu'il vouloit
estreen son obéissance , et délaisser Urbain, et
y fut par aucun temps , et luy faisoit-on beau-
coup de biens. El sceul et enquil de tout le faict
de Clément, et amassa de l'argent largement,
et puis s'en alla par Allemagne, et de là vers
Urbain l'antipape.
1388.
L'an mille trois cens quatre-vingt et huit,
comme dessus a esté touché, le duc de Breta-
gne avoit esté adjourné à comparoir en per-
sonne à Orléans par devant le roy. Mais au
jour assi;îné, combien qu'il fut longuement at-
tendu, il ne vint ny ne comparut en aucune
manière. Ouand Clisson vi'id (ju'il ne vcnoit
point, il s'agenouilla devant le roy, en disant
que autresfois il avoit dit, et encores mainle-
noit, que le duc luy avoit faussement fait les
choses dessus dites , et comme faux , Iraistre ,
et desloyal, estoit content de le combalre, et
autre qui le voudroit soustenir. Et jella son
gand par manière de gage sur le lict, lequel
aucunement ne fut receu par personne. Le roy
retourna à Paris , très-fort indigné contre le
duc, et avoit le duc grande crainte et doule
que le roy, par le moyen de son connestable
Clisson , ne fist armée pour aller en Bretagne
contre luy : et plusieurs de ses barons y avoit,
lesquels luy remonstroient qu'il avoit mal fait,
et qu'il seroit bon d'y trouver aucun expédient .
el pour ceste cause, le duc envoya vers le roy
certains ambassadeurs, pour aucunement ap-
paiser l'indignalion du roy. Et quand ils furent
à Paris, y eut aucunes difficultés, si le roy les
oiroitou non. Car le connestable toujours chau-
dement poursuivoit. Et finalement fut dit que
le roy les oiroit. Ils excusoient le duc, de ce
qu'il n'estoit venu à Orléans, en offrant qu'il
estoit content de venir jusques à Blois, et il
pleust au roy envoyer personnes , ausquelles
il se peust fier, cl à seurelé il viendroit jusques
en la présence du roy. El pour ceste cause, le
roy, considérant la matière estre haute et
grande, envoya ses deux oncles les ducs de
Berry et de Bourgongne jusques à Blois. Et là
vint le duc , auquel les deux ducs monslrerent
qu'il avoit grandement failly el offensé, mais
que s'il s'en vouloit venir à Paris devers le roy,
il leur sembloit qu'ils trouveroicnt moyen de
toutappaiser, tant envers le roy, que Clisson.
Et délibéra le duc de soy y en venir avec les-
dils deux seigneurs. Et luy sembloit bien veu
qu'ils le supporleroient, que par leur moyen
tout s'appaiseroit. Et de faict, s'en vint comme
eux à Paris, et le présentèrent au roy, lequel,
quand il veid que ses deux oncles le presen-
loionl, trôs-joyeusemenl et gralieusement le
receut, et luy fist très- bonne chère, dont
plusieurs s'esbahissoicnt : etiuy disoit-on plu-
sieurs paroles aucunement contre l'honneur de
sa personne, touchant lesdils cas. Et des ma-
nières dessus dites, Clisson esloit très-mal con-
tent et desplaisant, et eust volontiers usé de
faict , s'il eust ozé, et s'arresloit fort à sçavoir si
le duc ou autre voudroit lever son gage , qu'il
avoit jette. Mais Icsdits deux ducs de Berry et
de Bourgongne parlèrent par diverses fois à
362
HISTOIRE DE CHARLES
luy, en disant, que s'il se vouloit sousmellre
du tout au conseil du roy, en monstrant que
autre chose ne pouvoit-il demander, et que le
duc estoit content. Et finalement Clisson fut
d'accord, que, les parties ouyes, le roy en son
conseil luy fit justice et raison -, et fut fort à
émouvoir de s'y consentir, jaçoit que autre
chose ne pouvoit-il raisonnablement requérir :
il sceut que le roy, à la requesle desdits deux
seigneurs ses oncles , avoit tout pardonné audit
duc, entant qu'il luy touchoit, l'offense, et les
cas commis et perpétrés par iceluy duc, et en
avoit eu remission, et appercevoit qu'il n'avoit
que son interest civil. Si vinrent et comparu-
rent en la présence du roy et de son conseil, et
fit proposer Clisson les exceds que le duc luy
avoit faits, et la forme, qui estoit pour le duc
bien deshonorable. Par le conseil du duc fut
défendu , en proposant plusieurs excusations ,
plus tendans à excusation et couvrir sa faute,
que autrement. Et les parties ouyes , fut ap-
pointé, et dit par le chancelier, que le roy les
avoit ouys, et qu'il feroit tout ce qu'il appar-
liendroit par raison : si fut le conseil du roy
plusieurs et diverses fois assemblé, tant en la
l»resencedu roy, queautrement. Et finalement
fut la sentence prononcée par la bouche du
chancelier, par laquelle le duc de Bretagne fut
condamné à délivrer les places de la Rôcheda-
rion , Tosselin, et autres qui estoient audit con-
neslable Clisson, avec tous les joyaux, trésors,
et autres biens meubles estans dedans lesdites
places: et en faisant du criminel civil, fut
condamné en cent mille francs. Et sur ce, fu-
rent lettres royaux faites , et scellées , et bail-
lées à chacune des parties. Et par ce moyen
fut la paix faite entre le duc et le connestable,
et ne dura gueres.
En ce temps il vint à la cognoissance du roy,
que le docteur religieux prescheur qui avoit
presché de la conception de la benoiste et glo-
rieuse Vierge Marie, mère de Dieu , esloit de-
vers le pape Clément. Et pource y envoya l'u-
niversité certains ambassadeurs, et fut appelé
et evocqué de Monlesono en la présence du
pope, cl fut ouy, et aussi ceux de l'université
bien et au long. Et finalement fut condamné
ledit Montesono à retourner à Paris, et à près-
cher, et à soy revocquer publiquement. La-
quelle chose il promit de faire, mais la nuict
se partit, et s'en alla en Arragon dont il estoit.
La cité de Boulongne en Lombardic fit obcïs-
VI, ROI DE FRANCE, (1388)
sance à Clément estant en Avignon , et non à
Urbain estant à Rome. Et envoya l'université
de Boulongne vers le pape en Avignon deman-
der roolle pour les escoliers à avoir bénéfices,
et l'eurent.
La royne eut une fille nommée Jeanne , la-
quelle alla de vie à trespassement. Il y eut un
hermite, ayant une croix rouge à son bras
dextre , et sembloit une bien dévote créature,
et de bien dure et aspre vie , et faisant une
grande pénitence, lequel vint à la cour du roy,
requérant trés-instamment qu'il parlast au roy,
et fut par aucun temps qu'on n'en tenoit conte.
Et finalement fut dit au roy, et en parla-on en
plein conseil devers deux fois. Et faisoit-on
grande difiicullé de luy laisser parler , et es-
toient plusieurs d'opinion qu'on ne le souffrist
point venir en la présence du roy, et finale-
ment par la volonté du roy mesme il luy parla.
Car le roy dit qu'il le vouloit ouyr. Et dit au
roy qu'il avoit eu révélation de Dieu , que s'il
ne faisoit cheoir les aydes , que Dieu se cour-
rouceroit à luy, et en sa personne le puniroit.
Et si n'auroit lignée qui vesquit. A laquelle
chose le roy pensa fort, et y eust diverses ima-
ginations , et fut le roy en volonté de faire
cheoir les aydes. Et quand il vint à la cognois-
sance des ducs de Berry et de Bourgongne,
que le roy estoit aucunement en ceste volonté,
ils vinrent vers luy, en luy disant que ledit
hermite n'estoit qu'un folastre, et qu'on ne se
devoit arrester à chose qu'il dist. Et que n'es-
toit les aydes, ni ne sçauroit de quoy soustenir
le faict de la guerre, ni soustenir son estât, ny
celuy de la royne. Et tellement firent, qu'ils
desmeurent le roy , et tousjours coururent les
aydes.
En l'année dessus dite , le duc de Gueldres,
en Allemagne, envoya défier le roy, et es let-
tres de défiance n'y avoit contenu aucunes
causes, mais que simples défiances. Le roy ré-
cent le héraut assez honorablement. Et luy fit
bonne chère, et luy fut respondu, qu'on voyoit
bien ce que son maistre avoit rescrit, et que le
roy y pourvoyeroit, et luy fit-on assez beau don,
et luy dit-on qu'il s'en relournast à celuy qui
l'avoit envoyé, ce qu'il fit. Le roy assembla
son conseil, et ceux de son sang, pour sçavoir
ce qu'il avoit à faire. Et y eut diverses opi-
nions. Car les uns conseilloient que le roy ne
se bougeast, et qu'il mist les gens d'armes sur
les marches et frontières dudit duc de GucI-
(t388)
dres , et que s'il commençoil et arrivoil que
aucunement il fit guerre, que le roy y pour-
voyeroit. Les autres disoient que puis (jue le
roy estoit défié , que c'estoit commencer en
etTet guerre, et ce luy feroil grand deshonneur,
s'il ne se revenchoit, et rnonstroit sa puissance
contre le duc. Et fut conclu par le roy, qu'il
iroit jusques en Gueldres , et assembla gens de
guerre de toutes parts. Et partit le roy bien
accompagné et tira es marches d'Ardenne, et
l'aisoit grande diligence de avancer son allée,
et de approcher du duc de Gueldres, et tant
qu'il arriva à Verdun, où il fut grandement et
notablement receu. Le roy envoya vers le
comte de Julliers, lequel estoit père dudit duc
de Gueldres, entant qu'il avoit espousé sa fille,
pour sçavoir s'il vouloit faire guerre, et sous-
tenir son fils. Lequel respondit qu'il estoit ser-
viteur du roy , et luy voudroit complaire en
toutes manières. Et vint l'archevesque de Co-
logne vers le roy , et amena avec luy ledit
comte de Julliers, auquel le roy fit très-bonne
chère, et aussi parla-il au roy très-doucement
et humblement , et luy jura foy, loyauté et ser-
vice , et si promit à son pouvoir de faire hu-
milier son fils envers le roy. Et pource qu'on
avoit vivres à grande difficulté, Colin Boulart,
marchand de Paris , envoya vers le Rhin , et
par sa diligence on amenoit et faisoit venir
\ivres largement. Ceux aussi du Traict* et de
Jîrabant en amenoient assez. Car les gens du
roy estoient très -bien payés, parquoy ils
payoient bien. Le comte de Julliers envoya à
son fils , en luy monstrant la folie qu'il avoit
faite, de défier le roy ainsi légèrement, et qu'il
estoit taillé d'estre détruit s'il ne se venoit hu-
milier vers le roy. J^equel duc n'en tint conte,
et pour son père ne voulut rien faire. Et toutes-
fois tous les pays voisins vinrent capter la be-
nevolence du roy, et eux offrir à luy complaire
en toutes manières. Quand le comte veid que
son fils ne luy vouloit obéir, il envoya la merc
du duc, laquelle parla à son fils le plus douce-
ment qu'elle peut, en luy monstrant qu'il ne
pourroit résister à la puissance du roy. Mais il
fut plus obstiné que devant, et en ce poinct et
en ceste volonté fut bien quinze jours, et jus-
ques à ce que l'archevesque de Cologne y al-
last. Et tousjours le roy , le plus doucement
qu'il pouvoit, approchoit les marches du pays
• l'trechl.
PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS.
363
dudit duc de Gueldres. Auquel l'archevesque
de Cologne monstra sa faute, et haute folie, et
s'il ne se advisoit, il estoit taillé d'estre perdu,
et sa terre destruite. Et à la fin se modéra, et
fut d'accord d'aller à seureté devers le roy, et
le amena l'archevesque où estoit le roy et
toute son armée emmy un champ. Et quand
le duc veid toute la compagnée , il s'esmer-
veilla de la haute et grande puissance que le
roy avoit, et de la chevalerie. Parquoy il déli-
béra d'avoir paix, et pria son père et l'arche-
vesque qu'ils voulussent traiter avec le roy, ce
qu'ils firent très-volontiers, et en fut le roy
très-content. Et fit certains sermens , et fut
très-joyeux d'avoir veu le roy , et de sa très-
gratieuse réception , et prit congé du roy, le-
quel luy fit aucuns dons. El par toutes les Al-
lemagnes publia la douceur gratieuse, vail-
lance et puissance du roy. Et environ la fin
d'octobre, le roy se mit en chemin pour re-
tourner, et passer certaine rivière, laquelle en
esté estoit passable. Mais lors les eaues estoient
devenues si grandes et grosses, qu'on n'y eust
peu passer, et mesmemcnt les chariots, cha-
rettes , sommiers et bagages. Et y eut des gens
qui essayèrent à passer, et en y eut une partie
de noyés et de morts. La plus grande partie
du bagage demeura en la rivière, et y eut grand
dommage. Et on imputoit tout cela au duc de
Bourgongne.
Le roy arriva à Rheims à la Toussaincls, et
y ouy t le service , et se logea en l'hostel de l'ar-
chevesque. Et quand la feste fut passée , et le
service des morts, il assembla ceux de son sang
et conseil en la salle dudit hostel , et y avoit
grande assemblée, où estoient les oncles, cou-
sins et parens du roy , et des prélats et gens
d'église. Et y estoit le cardinal de Laon, l'ar-
chevesque de Rheims et autres. Et fut mis
en délibération ce que doresnavant il avoit à
faire , veu l'aage qu'il avoit, et considérées les
affaires du royaume. Car combien qu'il fust
assez jeune d'aage , toutesfois il avoit grand
sens et entendement , et estoit très-belle per-
sonne, bénigne, et douce, et voyoit faire à ses
oncles et autres par leur moyen , choses qui
estoient plus au profit d'eux, et d'aucuns par-
ticuliers, que du bien public. Le chancelier,
qui presidoit au conseil après le roy, demanda
au cardinal de Laon ce qu'il luy en sembloif,
et ce que le roy avoit à faire , lequel moult se
excusa de vouloir délibérer , ou parler !c prc-
364
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
(1388)
mier. Toufesfois après que le roy luy eut com-
mandé, il monstra que le roy estoit en aage
compétent pour cognoistre et sçavoir le faict
de son royaume, et pour osier de tous poincts
plusieurs envies des seigneurs, qu'ils avoient
lésons envers les autres , dont inconveniens
advenoient et pouvoient advenir plus grands.
Il fut d'opinion que le roy seul eust le gouver-
nement de son royaume , et qu'il ne fust plus
sous le gouvernement d'autruy, c'est à sçavoir
de ses oncles, et spécialement du duc de Bour-
gongne, combien qu'expressément il ne les
nomma pas, mais on les pouvoit assez en-
tendre. Après, l'archevesque de Rheims et les
chefs de guerre furent de ceste opinion, et ainsi
fui conclu. Et bien et gralieusement le roy re-
mercia ses oncles des peines et travaux qu'ils
avoient eus de sa personne , et des affaires du
royaume, en les priant que tousjours ils l'eussent
pour recommandé. Lesquels prirent congé du
roy, lequel leur donna du sien le mieux qu'il
peut. Et s'en alla le duc de Berry en Langue-
doc, dont il avoil le gouvernement, et le duc
de Bourgongne en ses terres el seigneuries,
très-mal content, et ses gens desplaisans, de
ce que ils n'avoient l'administration et Taucto-
rité qu'ils avoient eu auparavant, quand ils
gouvernoient. Or advint que ledit cardinal,
qui avoitditle premier son opinion, assez tost
après alla de vie à Irespassement bien piteuse-
ment. Car il fut sceu que véritablement il avoit
esté empoisonné , el le cognut et sentit bien,
et pria et requit très-instamment, que nulle
enqueste ou punition en fust faite. Il fut ou-
vert, et trouva-on les poisons. Le roy en fui
très-deplaisant et courroucé.
Elle roy de son mouvement advisa quelles
gens il vouloit avoir près de luy, et choisit prin-
cipalement le seigneur de La Rivière pourestre
fn sa compagnée. Et près de sa personne, le
seigneur de Noujant, lequel il fit son grand
maistre d'hostel , et avoit à nom messire Jean
le Mercier. Gentilhonmie et noble estoit de père
et de mère , lesquels n'esloient pas si bien héri-
tés , qu'on pourroit bien dire , mais ils en vi-
voienl. En jeunesse fut moult nourry avec le
roy. Sage et prudent estoit, et de grande dis-
crétion. Et en elTect avoient presques tout le
gouvernement des finances, luy, et le fils d'un
secrétaire nommé jMontagu. Et s'en vint le roy
d Paris, et fit voir et visiter les ordonnances an-
ciennes que ses predccetteurs uvoien! fait en les
confirmant, et adjoustant où mestier estoit, et
les fit publier, el ordonna qu'elles fussent gar-
dées el observées sans enfraindre. Et gouver-
noit tellement ledit seigneur de Noujant, qu'il
fit un bien grand trésor pour le roy, lequel il
gardoit pour les affaires du roy, qui luy pou-
voient survenir. El tousjours estoit fort desplai-
sant le duc de Bourgongne, qu'il ne gouver-
noit.
Or est vray , comme dessus a esté dit, que
comme le roy revint de Flandres, après la com-
motion faite par le peuple, nommée les Mail-
lets ou Maillolins, il abolit, et mit au néant les
prevoslé et eschevinage de la ville de Paris , et
fut tout uny à la prevoslé de Paris, cl avoit le
prevost de Paris toute la charge, gouvernement
et administration. Et pour le temps estoit pre-
vost de Paris un nommé messire Jean de Sol-
leuille, qui avoit esté des seigneurs de parle-
ment, qui estoit bon clerc, et avoit très-bien
fait son devoir Lequel à certain jour s'en vint
devers le roy et son conseil, et leur exposa les
charges, peines et travaux qu'il avoil pour le
gouvernement des deux prevostés de Paris et
des marchands , et que bonnement les deux en-
semble ne se pouvoient pas bien exercer. Et
fut advisé par le conseil, que les prevost et es-
chevins des marchands jamais ne se remet-
troientsus, comme ils esloienl, veu les incon-
veniens et les cas dessus déclarés : mais ils
esloienl bien d'opinion , que on advisast un
notable clerc et preud'homme , qui eust le gou-
vernement de la prevoslé des marchands de
par le roy, ne plus ne moins que le prevost de
Paris, pareillement celuy qui y seroil commis,
s'appelleroit Garde de la prevosté des mar-
chands pour le roy. Et furent aucuns chargés
de trouver une personne qui fust propre et ha-
bille à ce, et que celuy qu'ils auroient advisé,
ils le rapportassent au conseil. Lesquels enqui-
rent en parlement , chaslelet , et autres lieux.
El entre les autres , ils rapportèrent au roy el
au conseil , que en parlement y avoit un advo-
cat, bon clerc et noble homme, nommé mais-
tre Jean Juvenal des Ursins ', el qu'il leur
sembloil qu'il seroil très-propre. En ce conseil
l)lusieurs y avoit, et mesmement des nobles de
Bourgongne, qui lui appartenoient, qui plei-
nement dirent qu'ils respondoienl pour luy ,
qu'il gouvernoroit bien rolîice de la garde de la
' Lv p<ic de l'auleui de ccUc liisloire.
(1389)
prevoslé des marchands. Et estoient ses prédé-
cesseurs extraits des Ursins de devers Naplcs,
et de Rome du mont Jourdain , et furent ame-
nés en France par un leur oncle, nommé mes-
sire Neapolin des Ursins, evesque de Mets, Et
fut son père, Pierre Juvenal des Ursins, bien
vaillant homme d'armes, et l'un des princi-
paux qui résista aux Anglois avec l'evesque de
Troyes , qui estoit de ceux de Poictiers , et le
comte de Vaudemont. Et quand les guerres
furent faillies en France, s'en alla avec autres
sur les Sarrasins , et là mourut , auquel Dieu
fasse pardon. Ledit maistre Jean Juvenal, ins-
titué audit office de garde de la prevosté des
marchands, vint demeurer en Thostel de la
ville, et trouva que les affaires, droicts , et
privilèges de la ville avoient esté délaissés. Et
à laide d'aucuns notables bourgeois de la ville,
trouva moyen de les remettre sus. Et fallut
commencer procès tant contre la ville de
Rouen que autres, et obtint plusieurs arrests,
tant des compagnées françoises que autres.
Et si trouva que plusieurs empeschemens y
avoit sur les rivières, obslans lesquels, les
vaisseaux, amenans vivres à Paris, estoient
empeschés, et ne pouvoient passer, et mesme-
ment en la rivière de Marne. Et pource, à la
requeste du procureur du roy, fut obtenu un
mandement adressant à luy-mesme, qui estoit
officier royal, et garde de la prevosté pour le
roy, qu'il pourveust, et mit remède tellement,
que les vaisseaux librement et sans empesche-
ment peussenl venir à Paris, en démolissant
ce qui seroit trouvé nuisible et dommageable.
Et au cas que aucuns seigneurs des lieux y
auroient dommages, le roy vouloit qu'ils fus-
sent recompensés, pour un denier de revenu ,
de dix , fust de moulins ou autres choses. Si en-
voya par vertu dudit mandement, sur la rivière
de Marne , pour soy informer quels empesche-
mens il y avoit, et les eut par déclaration, et
envoya pour faire les démolitions, bien trois
cens compagnons pour y aller, et leur distri-
bua par nombre les lieux où ils iroient, et le
jour et l'heure qu'ils exploicteroient. Et en une
nuicf rompirent et abbatircnl tous lesdils em-
peschemens. De laquelle chose les seigneurs
furens très-mal conlens , et envoyèrent à Paris,
et, voulussent ou non, fallut que de un denier
de dommage, qu'ils y pouvoient avoir, pris-
sent dix, et leur fut permis de faire des mou-
lins , tellement que le navigage des vaisseaux
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS. 365
no fust point empesché. Et ainsi fut fait , la-
quelle chose fut très-profitable pour la ville de
Paris.
Comme dessus a esté dit , le duc de Berry
avoit le gouvernement de Languedoc , et faisoit
de merveilleuses exactions sur le peuple. Pour
laquelle cause plusieurs habitans s'en alloient
demeurer hors du royaume, tant en Provence
qu'en Arragon, et aucuns es marches de France.
El y eut un religieux de l'ordre de Sainct-Be-
noist, qui fust envoyé devers le roy. Et, en la
présence du roy et dudit duc , déclara les exac-
tions que faisoit le duc, bien hautement et gran-
dement, et sans lespargner, et que le pays re-
queroil qu'ils eussent derechef le comte de
Foix. Et pource qu'il doutoit que monseigneur
de Berry ne luy fit desplaisir, le roy le mit en
sa garde , en défendant au duc qu'il ne luy
mcflit, ou fit meffaire en corps ne en biens, en
aucune manière. Ce que promit le duc, nonobs-
tant qu'il fust bien desplaisant et courroucé,
de ce qu'on l'avoit blasonné en la présence du
roy. Et s'excusa, en disant qu'il n'en sçavoit
rien, et escrivit qu'on cessas! , et aussi fit-on.
Un hérétique vint à Paris, lequel semoitbeau-
coup d'erreurs , et avoit un livre en quoy il es-
ludioit, auquel plusieurs mauvaises choses
estoient contenues, lequel fut pris, et son livre
aussi, et fut presché publiquement, et son
livre ars , bruslé et mis au feu. Quant à l'hereli-
que, il fut mis en prison, sans ce qu'on pro-
cedast en sa personne. Car on trouva qu'il es-
toit altéré d'entendement.
1389.
L'an mille trois cens quatre-vingt neuf, le
roy voulut que la reyne sa femme entrast à
Paris. Et il le fil notifier, et à sçavoir à ceux
de la ville de Paris, afin qu'ils se préparassent.
El furent toutes les rues tendues, par lesquelles
elle dcvoit passer. Et y avoit à chaque carre-
four diverses histoires, et fontaines jettans eaue,
vin , et laict. Ceux de Paris allèrent au devant
avec le prevosl des marchands, à grande mul-
titude de peuple criant Noël. Le pont par où
elle passa estoit tout tendu d'un tafl'elas bleu à
fleurs de lys d'or. Et y avoit un homme assez
léger, habillé en guise d'un ange, lequel par
engins bien faits , vint des tours Nostre-Dame
de Paris à l'endroit dudit pont , et entra par
une fente de ladite couverture, à l'heure que
3G6
HISTOIRE DE CHARLES
la reyne passoit , et luy mit une belle couronne
sur la leste. Et puis, par les habillemens qui
estoient faits , fut retiré par ladite fente, comme
s'il s'en fust retourné de soy-mesmes au ciel.
Devant le grand Chastelet y avoit un beau lict
tout tendu et bien ordonné de tapisserie d'azur
à Ileurs de lys d'or. Et disoit-on qu'il estoit fait
pour représentation d'un lict de justice, et estoit
bien grand et richement paré. Et au milieu y
avoit un cerf bien grand à la mesure de celuy
du Palais, tout blanc, fait artificiellement, les
cornes dorées, et une couronne d'or au col. Et
estoit tellement fait et composé , qu'il y avoit
homme qu'on ne voyoit pas , qui luy faisoif
remuer les yeux, les cornes , la bouche , et tous
les membres , et avoit au col les armes du roy
pendans, c'est à sçavoir l'escu d'azur à trois
fleurs de lys d'or , bien richement fait. Et sur
le lict emprès le cerf, y avoit une grande espée,
toute nue, belle et claire. Et quand ce vint à
l'heure que la reyne passa, celui qui gouver-
noit le cerf, au pied de devant dextre luy fit
prendre l'espée, et la tenoit toute droite, et la
faisoit trembler. Au roy fut rapporté qu'on
faisoit lesdits préparatoires, et dit à Savoisi,
qui estoit un de ceux qui estoient des plus près
de luy : « Savoisi, je te prie tant que je puis ,
«que tu montes sur un bon cheval, et je
» monteray derrière loy, et nous nous habille-
» rons tellement , qu'on ne nous cognoistra
» point , et allons voir l'entrée de ma femme. »
Et combien que Savoisi fit bien son devoir de
le desmouvoir, loutesfois le roy le voulut, et
luy commanda que ainsi fust fait. Si fit Savoisi
ce que le roy avoit commandé, et se desguisa
le mieux qu'il peut, et monta sur un fort che-
val , et le roy derrière luy et s'en allèrent parmy
la ville en divers lieux , et s'advancerent pour
venir au Chastelet, à l'heure que la reyne pas-
soit, et y avoit moult de peuple et grande presse.
Et se boula Savoisi le plus près qu'il peut, et
là y avoit sergens de tous costés tenans grosses
boulayes : lesquels pour défendre la presse, et
qu'on ne fist quelque violence au lict, où estoit
le cerf, frappoienl d'un costé et d'autre de leurs
boulayes bien fort , et s'eflorçoit tousjours Sa-
voisi d'approcher. Et les sergens qui ne co-
gnoissoienl ny le roy, ny Savoisi, frappoienl
de leurs boulayes sur eux : et en eut le roy
plusieurs coups et horions sur les espaules bien
assis. Et au soir en la présence des dames et
damoiicllcs fut la chose sceuc cl récitée, et
VI, ROI DE FRANCE, (1389)
et s'en commença-on à farcer, et le roy mesme
se farçoit des horions qu'il avoit receus. La
reyne , à l'entrée, estoit en une lictiere bien ri-
chement ornée et habillée, et aussi estoient les
dames et damoiselles , qui estoit belle chose à
voir. Ils souperent, et firent grande chère. Et
qui voudroil mettre tous les habillemens des
dames et damoiselles, des chevaliers et es-
cuyers, et de ceux qui menoient la reyne, ce
seroienl choses longues à reciter , et ne servi-
roient de gueres. Après souper, y eut chansons
et danses jusques au jour, et fait une très-grande
chère. Le lendemain y eut jouslcs , et autres
esbalemens.
Le pape Clément envoya vers le roy le car-
dinal de Thury, pour déclarer la pileuse cala-
mité et misère du royaume de Sicile. Lequel
arriva devers le roy , et luy exposa la charge
qu'il avoit, en luy priant et requérant qu'il
voulust adviser, comme on y pourroit remé-
dier, et offrit, de par le pape, à y employer et
gens, et argent, de tout son pouvoir. Le roy fit
respondre par son chancelier, que très-volon-
tiers il y adviseroil.
Le roy voulut aller à Saincl-Denys en France,
et y mena la reyne, et y fut receu bien grande-
ment, et le lendemain y eut messe bien notable.
Audit lieu estoit venue la reyne de Sicile, bien
et grandement accompagnée, et y amena ses
deux fils. Lesquels le roy à grande solemnilé
fit chevaliers , à la joye de tous les assistans.
Car ils estoient très-beaux enfans.doux et gra-
lieux, et les faisoit beau voir. Le roy, pour fes-
toyer la reyne, et plusieurs seigneurs tant es-
trangers que autres, ordonna audit lieu de
Saincl-Denys certaines jousles eslre faites , et
y fit-on grands préparatoires, tant d'eschafauls
que d'habillemens , et durèrent trois jours. Le
premier jour jousterent les chevaliers. A l'en-
trée au champ, les chevaliers qui dévoient
jouster estoient menés par dames veslues de
robes semées et bordées d'eschels. El y avoit
au col du coursier un gros las d'or et de soye
lié , que les dames lenoient en leurs mains, et
au champ les presentoient, montées sur grosses
hacquenées. Les chevaliers présentés au champ,
les dames descendoienl, et montoienlsur escha-
fauts. Pareillement furent menés les cscuyers
par damoiselles, veslues comme celles du i)re-
mier jour. Le Iroisiesme jour n'y eut ny dames
ny damoiselles qui menassent les jousteurs.
Aussi jousluit-il qui vouloil, fussent chevaliers
(1389)
ou escuyers. Une belle salle fui faite de lentes
longue et large , où les disners et soupers fu-
rent préparés. Et pource que lesdites jousles
ont esté faites tapisseries, on s'en passe en bref.
Et esloil commune renommée que desdites
joustes estoient provenues des choses deshon-
nesles en matière d'amourettes, et dont depuis
beaucoup de maux sont venus. Et dit une
chroniquequeesdites joustes /Mbrica /acfa sunf.
Le roy, voulant honorer la personne de mcs-
sire Bertrand Du Guesclin, en son vivant con-
neslable de France, et lequel estoit (respasséau
service du roy son père, et enterré en sa cha-
pele à Sainct-Denys, fit faire en ladite église de
Sainct-Denys un très-beau service des morts ,
où y avoit très-grand luminaire de cierges et
de torches. Et estoient le connestable messire
Olivier de Clisson , le mareschal Sancerre , et
huict autres tous vestus de manteaux noirs ,
faisans le deuil. L'evesque d'Auxerre chanta
la messe. Et quand ce vint à l'offrande, l'eves-
que et le roy vinrent à l'entrée du chœur. Et
premièrement vinrent quatre hommes d'armes
armés de toutes pièces , montés sur quatre
coursiers bien ordonnés et parés, represcntans
la personne du mort quand il vivoit. Seconde-
ment après vinrent quatre hommes d'armes,
ayans les cottes d'armes du trespassé quand il
vivoit, porlans les bannières ausdites armes.
Ce fait, l'evesque retourna à l'autel, et vinrent
à l'offrande ceux qui faisoient le deuil , lenans
chascun un escu aux armes du mort , et une
espée nue, la pointe dessus. Et après seconde-
ment allèrent à l'offrande ceux du sang et pa-
rens du roy. Et puis vinrent huict gentilshom-
mes armés ou habillés de haubergeons , qui
porloient les heaumes, et quatre bannières aux
armes du mort, et les mirent sur l'autel : et
après ces choses, y eut un beau sermon par un
docteur en théologie, bien notable, lequel dé-
clara les vertus, vaillance, et preud'hommie du
trespassé. Et fut la messe achevée, et s'en al-
lèrent disner. Il y eut aumosne générale aux
pauvres, qui y voulurent venir. Et estoient les
seigneurs et tous les presens joyeux de l'hon-
neur que le roy avoit fait à un si gentil cheva-
lier et vaillant, comme estoit le feu connestable.
Et ce fait, s'en retourna à Paris.
Le duc de Berry, oncle du roy, prit à femme
la fille du comte de Bolongne, laquelle estoit
très-belle damoiselle. Mais enfans n'en pou voit
avoir, dont il estoit moult desplaisant.
PAR JEAN JLVEISAL DES LKSIINS.
367
Le comte d'Estampes fut conjoint par ma-
riage avec la duchesse d'Athènes, laquelle alla
de vie à trespassement , et fut ensepulturée à
Sainct-Denys en France.
Tousjours y avoil allées cl venues des Fran-
çois aux Anglois, et aussi des Anglois aux Fran-
çois , pour trouver les manières d'avoir paix ,
et souvent pour ceste cause on s'asscmbloit. Et
après plusieurs choses, furent accordées et or-
données trefves jusques à trois ans entre les
roys et royaumes, sur espérance cependant de
faire paix, et furent jurées et promises.
Le pape Clément plusieurs et diverses fois
escrivit au roy, qu'il le voulust visiter , et il
avoit très-grand désir de le voir, et communi-
quer avec luy du faictde l'Eglise, et du royau-
me de Naples et de Sicile. Et le roy, sous om-
bre d'y vouloir aller , fil des exactions sur les
gens d'église bien griefves, et à leur bien grande
desplaisance. El estoit large et abandonné à
l'argent distribuer, et donner les finances. Et
là où son feu père donnoit cent escus, il en don-
noit mille. Dont estoient ceux de la chambre
des comptes trés-mal contens. Et tellement que
quand les receveurs venoient en ladite chambre
rendreleurs comptes, ainsi qu'ilsdevoient faire,
et ils voyoient les dons excessifs , ils mettoient
ou faisoient mettre en teste sur l'article de ce
faisant mention : i(Nimishabuit,recuperetur.»
Et fut lors advisé parle seigneur de Noujant, qui
avoit la charge principale des finances, et autres
du conseil du roy, qu'on ne gardast point d'or
monnoyé, et que tout tantost fust amassé en
gros lingots, comme le faisoit faire le roy Char-
les cinquiesme. Et advisa ledit de Noujant qu'il
feroit un cerf d'or, pareil à la grandeur et cor-
pulence de celuy qui est au Palais entre deux
pilliers. Et fut commencé et en fut fait la leste ,
et tout le col, et non plus.
La reyne fui grosse d'enfant sentant, dont le
roy et tout le peuple fut bien joyeux, et voulut
le roy qu'elle entrast bien et honorablement à
Paris. El, en signe d'aucune joyeuseté , à tous
bannis et prisonniers donna franchise et immu-
nité jusques à quatre mois, sans ce que rien on
leur peust demander. Et en outre voulut que la
reyne fust couronnée et sacrée. El s'en retourna
à Sainct-Denys , et dudil lieu s'en partit pour
venir et entrer à Paris à belle et noble compa-
gnée, tant de ceux du sang, que de gens de-
glise, nobles et peuple. El s'en vint au Palais
à Paris, et le lendemain à grande solemnilé fut
368
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE
(1389)
couronnée el sacrée, el estoil richement habillée
et vestue, el de joyaux bien garnie. El si esloienl
ses dames el damoisclles, les seigneurs, cheva-
liers, el escuyers chacun selon son eslal. Ets'en
vinrent à Saincl-Paul au disner, qui estoil or-
donné. Et là le roy l'altendoit, el y eut grande
et notable feste , et trompettes et menestriers
cornoient.Et si y avoit bas instrumens, hérauts
et poursuivans, ausquels le roy fit donner lar-
gement. Et y eut joustes , el.jousta le roy, le-
quel fil bien son devoir. Mais plusieurs gens de
bien furent très-mal contens de ce qu'on le fit
jousler. Car en telles choses peut avoir des
dangers beaucoup, el disoient que c'estoit très-
mal fait. Et l'excusation estoil , qu'il l'avoil
voulu faire.
Le peuple avoit grande espérance que, à la
venue de la reyne, et pour son couronnement,
ils deussent avoir aucune allégeance, louchant
les tailles et aydes extraordinaires. Mais rien
n'en fut diminué, ains la gabelle du sel aug-
mentée. Et si fut la monnoye, qu'on faisoil du
temps du père, du tout annullée, sans ce qu'on
luy donnast aucun cours, dont ils furent moult
grevés et travaillés.
Après ces choses ainsi faites, le roy, veues
les prières du pape, délibéra de le visiter. Et ,
ainsi qu'il estoil sur son parlement, vinrent de-
rechef du pays de Languedoc au roy grandes
plaintes du duc de Berry son oncle , en eux
complaignans des grandes exactions qu'il fai-
soil sur le peuple, el tellement qu'il s'en estoil
parly plus de quarante mille mesnages. Si sup-
plioient el requeroienl ceux qui esloienl venus
de la partie du pays, qu'il y voulust remédier.
Le roy, dolent et desplaisanl des plaintes qu'on
faisoil de son oncle, respondit qu'il iroit au pays
de par delà , et y mettroit remède. Et manda à
son oncle, qu'il ne se bougeasl, et qu'il remc-
diast ausdites exactions , ou sinon il y pour-
voyeroit tellement que les autres y prendroienl
exemple.
Le roy, pour accomplir son voyage d'aller de-
vers le pape, s'en alla à Saincl-Denys, soy re-
commander à Dieu , et aux corps saincls, et y
fil ses offrandes, el donna à l'Eglise de très-
beaux veslemens. Et s'en vint à Monlargis, puis
à la Charité, et de là à Nevers, el passa par Au-
vergne cl Mascon. Et esditcs villes fut notable-
ment receu, et à grande et joyeuse chcre. Et luy
fit-on dons et presens, selon la possibilité et fa-
culté des pays. Et s'en vint à Lion , cl les habi-
tans furent moult joyeux de sa venue, et parè-
rent les rues. Et à l'entrée de la ville, joignant
la porte, y avoit un bien riche poille sur quatre
basions, que lenoicnt quatre belles jeunes filles,
el se mit le roy dessous. Et en certains lieux
en la ville , y avoit jusques à mille enfans ves-
tus de robes royales , louans , el chantans di-
verses'chansonssur la venue du roy. Chères se
faisoient, feux et tables furent mises par les
rues, el ne cessèrent pendant quatre jours de
ce faire , jour el nuicl. Jeux et esbatemens se
faisoient, et tous signes qu'ils pouvoienl faire
de joyeusetés , de la venue du roy leur sou-
verain seigneur, el de le voir en bonne santé et
prospérité. De ladite ville de Lion, après ce
qu'il y eut esté par aucun temps , se partit, et
son vint à Rocquemeure , une belle place sur
le Rhosne , qui estoil au roy assez près d'Avi-
gnon. Laquelle chose vint à la cognoissance
du pape , dont il fut moult joyeux. Et se dis-
posa le roy d'aller en Avignon , où le pape es-
toil. Lequel envoya au devant certains cardi-
naux avec evesques el prélats , lesquels firent
les révérences au roy, el le roy à eux , ainsi
qu'il appartenoit. Et esloit le pape en son palais
en consistoire , où il attendoit le roy en son
siège papal. En Avignon faisoient grande joye
de la venue du roy, et le receurent bien ho-
norablement. Et s'en vint le roy jusques au
palais, entra dedans, el jusques au lieu où le
pape estoil. Et luy fit le roy la révérence qu'il
appartenoit, comme fils de l'Eglise, en mettant
un gtnouil à terre , baisant le pied , la main et
la bouche. El emprès le siège, où estoil le pape
assis, y avoit une chaire bien ordonnée el pa-
rée, non mie si haute que celle du pape, en
laquelle le roy fut assis. Or après aucuns signes
de joyeuselé , monstres l'un à l'autre, le roy
dit, qu'il esloit venu vers luy le visiter, en soy
offianl à son service el de l'Eglise, en toutes
manières à luy possibles , dont le pape et les
cardinaux le remercièrent bien grandement.
Et luy dit le pape que aussi à luy « comme à
)) bras dextre de l'Eglise, el vray champion, et
)) très-chresticn roy » il avoit singulière fiance.
El ce fait ils se partirent du conclave , el al-
lèrent prendre leur réfection. Avec le roy esloit
Louys qu'il avoit fait chevalier, et Charles son
frerc, et aussi la reyne de Sicile leur mcre. Et
à la messe couronna le pape en roy de Sicile
Louys. Le pape et le roy à part eux deux tous
seuls curent plusieurs paroles et colloculions
(1389)
ensemble , tant du faict de l'Eglise , que d'au-
tres choses , et depuis en la présence des car-
dinaux. Puis se disposa le roy à soy partir, et
prendre congé du pape , et luy furent faits au-
cuns presens , et aux seigneurs et serviteurs
estans en sa compagnée. Et si octroya au roy
nominations pour avoir et obtenir bénéfices à
ses serviteurs et offîciers. Et si y en eut plu-
sieurs qui demandèrent dispenses de diverses
manières , et rien ne leur fut refusé. Et prit
congé et sa compagnée du pape , et des car-
dinaux.
Le quatriesme jour de novembre partit le
roy d'Avignon , et prit son chemin vers Mont-
pellier, et par Carcassonne et Narbonne passa.
Esquels lieux fut grandement et notablement
receu comme il appartenoit , et luy fit-on
beaux et grands presens. Et s'en vint à Thou-
louse, qui estoit le lieu principal de Langue-
doc , et y fut jusques au huictiesme jour de
janvier. Et pendant le temps qu'il y fut plu-
sieurs plaintes et requestes luy furent faites.
A toutes lesquelles choses le roy fit et fit faire
si douces et gratieuses responses, que tous en
estoient contens , et donna provisions où il les
falloit donner. Et quand il entra à Thoulouse,
trouva que en la prison de l'archevesque, estoit
un nommé Oudart de Atenville, qui avoit esté
baillif et officier du roy, auquel on imposoit
aucuns cas sentans hérésie. Le roy à sa bien-
venue le délivra , et ce nonobstant ordonna
que le procès qui avoit esté fait fust veu et vi-
sité par notables clers , lesquels en fi^rent leur
rapport. Et fut trouvé que à tort et contre rai-
son on avoit procédé contre luy injustement.
Et par les valets d'un surnommé Betizas, fa-
milier et serviteur du duc de Berry, il avoit
esté chargé. Et en aucun endroit du procès,
on trouvoil ledit Betizas aucunes fois entaché
du péché de sodomie Et en fut fuite informa-
tion, et icelle veue fui mis en prison, puis exa-
miné , et confessa les cas à luy imposés assez
pleinement. Et pour ce fut ars etbruslé.
Le roy délibéra d'aller voir le comte de Foix,
et se partit de Thoulouse pour venir à Ma-
seres , qui est la ville principale de la comté
de Foix. En icelle estoit le comte, qui estoit
bien vieil , mais riche homme, et puissant de
chevance et de gens. Au devant du roy en-
voya cent chevaliers, et de gras moulons sans
nombre , et cent bœufs gras , et après douze
beaux destriers ou coursiers , lesquels avoienl
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
369
au col sonnettes d'argent , comme celles qui
estoient au col de bœufs, et sailloienleii pleine
terre merveilleusement. Et ceux qui condui-
soient ledit beslail, et aussi chevauchoienl les-
dits destriers, estoient vestus en habits de va-
chers et bouviers, encores que ce fussent des
plus nobles gentilshommes qui fussent au pays
de Foix. Dont le roy, et sa compagnée, et ceux
du pays mesmes rioient, else devisoient, en
disant : u Quels vachers et bouviers à mener
)) bestail, et pages à mener coursiers ! » Et de
toutes les choses dessus dites fut fait présent
au roy de par ledit comte de Foix. A Maseres
le roy fut receu grandement et notablement,
et festoyé par le comte plusieurs et diverses
fois. Et ordonna un jeu nommé joculatoires,
à jeter dards et javeline» , et promettoit au
mieux jouant et jettant une belle couronne qu'il
avoit , qui estoit moult riche. Et de ce faire le
roy dès jeunesse se delectoit à jetter verges de
couldre, et souvent à Paris en jettoit en sa cour
de Sainct-Paul par dessus les salles , et n'y
avoit en son hostel personne qui de ce l'eust
mieux fait. Et audit jeu se essaya de jouer,
et de faict gagna le prix , et luy fut baillée la
couronne, laquelle aussitost donna aux cheva-
liers et escuyers du comte. Lequel fit au roy
foy et hommage de la comté de Foix , et de
toutes les autres terres qu'il tenoit au royaume
de France. Et encores vouIut-il donner, céder
et transporter au roy la comté après sa mort,
car il n'avoit lors aucuns enfans. Et est vray
que aucun temps paravant il avoit un très-beau
fils , duquel il tenoit Testât moyennement le
mieux qu'il pouvoit, mais non mie si grande-
ment que le fils eust bien voulu. El estoit fils
de la sœur du roy de Navarre, et s'en alla au-
dit roy de Navarre son oncle soy plaindre de
son père , en disant qu'il ne tenoit conte de
luy, non plus que d'un simple gentilhomme de
son hostel. Et fut par aucun temps avec sondit
oncle, lequel conseilla à sondit neveu qu'il
empoisonnast son père, et ainsi il seroit comte
de Foix et seigneur de tout, et qu'il luy feroit
finance de bonnes et fortes poisons, et presclia
tant sondit neveu , fils dudit comte, qu'il s'y
consentit. Et prit les poisons, et s'en vint vers
son père , cuidant mettre à exécution le con-
seil que sondit oncle luy avoil donné. Et tous
les jours espioit l'heure qu'il le pourroil faire,
et aucunes fois alloit en la cuisine de son père,
ce qu'il n'avoit accoustumé de faire. Et d'ad-
24
370
HISTOIRE DE CHARLES YI, ROI DE FRANCE,
(1390)
venture la petite bouette de lalile poison cheut
à terre, et fut levée par un des gens du comte,
et monstrée aux physiciens et apolicaires, qui
disoient que c'estoient Irôs-mauvaises poisons.
Si fut le fils pris et arre-slé. Un homme esloit,
qui avoit gagné à mourir, auquel en fut baillé
avec autres viandes , et tanlost mourut. Le
comte fit interroger son fils , et examiner, le-
quel confessa la chose , ainsi que dessus est
escrite. Et pour cesle cause , il luy fit coupper
la teste. Et aimoit mieux que le roy eust ladite
comté, que nul autre, et pource luy donna.
L'antipape Urbain VI moarut à Rome , les
Romains en esleurent un autre, qu'on appel-
loit Boniface.
Il y avoit un nommé Paulus Tigrin, lequel
se disoit patriarche de Constanlinople , et sur
les marches de devers Orient leva de merveil-
leuses finances, et vint en Cypre, où par le roy
fut receu grandement et honorablement, et le
tenoit-on riche desja de trente mille florins, et
commença sa renommée à croistre par tout le
pays, et donnoit bénéfices , et faisoit merveil-
leuses assemblée* de finances , et vint à Rome
du temps d'Urbain l'antipape , lequel fit faire
information de la vie dudit Paule, et de son
gouvernement, et trouva-on que ce n'estoit
qu'un abuseur -, si le fit prendre et emprison-
ner , et eut sa finance , qui estoit grande. A
l'antipape Urbain, comme dit est, Boniface
luy succéda , et délivra à sa coronalion ledit
Paule, et le laissa aller où il voulut, lequel
s'en vintleplustost qu'il peut, vers les marches
de Savoye , et dit au comte qu'il estoit son pa-
rent, luy déclarant une grande généalogie, la-
quelle ledit seigneur de Savoye creut , et une
très-bonne chère eut de luy , et luy donna du
sien grandement. Et le fit veslir et habiller se-
lon Testât de patriarche et notablement. Et à
douze chevaux l'envoya vers le pape en Avi-
gnon , en le recommandant comme son parent
et vray patriarche de Constanlinople. Parquoy
le receut le Sainct Père bien honorablement.
Auquel récita maux infinis que luy avoit fait
l'antipape Urbain , sous ombre de ce qu'il fa-
vorisoit le pape Clément, et luy donna le pape
plusieurs beaux et bons dons. Si demanda
congé de visiter le roy de France, et y vint, et
le receut le roy honorablement, et luy fit très-
bonne chère , et se monstroit une très-devole
créature , et frequentoit bien et dévotement
l'église. Et voulut visiter l'église et l'abbaye
de Sainct-Denys, et après plusieurs choses dit
à l'abbé et religieux qu'il sçavoit qu'ils avoient
le corps de monseigneur sainct Denys, mais il
avoit de belles choses de sainct Denys, comme
sa ceinture, et plusieurs bons livres, qu'on
n'avoit pas par deçà. Et que si on luy vouloil
bailler deux religieux , qu'il les leur feroit
avoir. Et luy fut accordé que ainsi se feroit, et
furent deux religieux ordonnés. Et cauteleuse-
ment et malitieusement se tira vers les marches
de la mer , et se mit en un vaisseau avec ses
richesses , et s'en alla. Les deux religieux al-
lèrent après , le cuidans trouver , et furent
jusques à Rome, et s'en enqueroient le mieux
qu'ils pouvoient. Mais ils sceurent que ce n'es-
toit qu'un trompeur et abuseur. Parquoy ils
s'en revinrent.
1390.
L'an mille trois cens quatre-vingt et dix ,
quand le roy fut retourné de Languedoc, com-
bien qu'il avoit dit, et faiit sçavoir à son oncle
que son plaisir n'estoit pas qu'il fist si grandes
exactions sur le peuple , dont il avoit le gou-
vernement, pourtant ne cessa-il point qu'il
ne fist tailles trop merveilleuses, et sans ce que
nécessité en fust. Lesquelles choses vinrent à la
cognoissance du roy, dont il fut très-desplai-
sant, et dit qu'il n'y sçavoit remède, sinon de
le desapointer. Messire Jean Herpedenne le
sceut, et fit sçavoir au duc de Berry comme on
le vouloit desapointer du gouvernement qu'il
avoit. Et fut le duc très-mal content de ceux
qui estoient alentour du roy, et de son conseil,
et spécialement du connestable Clisson. Et es-
toit le roy fort indigné contre sondit oncle; et
de faicl le desapointa, et envoya seulement un
simple chevalier, nommé messire Pierre de La
Capreuse, homme sage et prudent, lequel en
peu de temps s'y transporta, et s'y porta gran-
dement bien et notablement, et en estoit le
peuple très-content. Mais il vint à sa cognois-
sance que le duc de Berry très-impatiemment
portoit son desapointement dudit gouverne-
ment. Et de faict fit à sçavoir audit de La Ca-
preuse que s'il s'en mesloit plus qu'il le feroit
courroucer du corps. Et luy qui n'estoit qu'un
simple chevalier, et pour ce doutoit sa per-
sonne, et s'en retourna devers le roy.
Les Turcs faisoienl forte guerre aux chres-
liens, et merveilleuse jusques à Gennes. Pour
laquelle cause les Genevois envoyèrent une
(13£0J
bien notable ambassade devers le roy. El firent
par la bouche d'un clerc qui esloit là une pro-
position bien notable, et louoit fort le roy, la
la maison de France et le royaume, puis ex-
posa les tyrannies que faisoient les Sarrasins
aux chrestiens, et que à luy comme à roy très-
chrestien ils requeroient à avoir ayde et con-
fort pour résister à l'entreprise du Turc. On
les fit reiraire, et fut mise leur rcquestc en dé-
libération, laquelle sembloit bien haute, et y
cheoit bien advis, et diverses fois y adviserent.
Et audit conseil estoient le duc de Bourbon, le
comte d'Eu, l'admirai de Vienne, et autres. Et
dit le bon duc de Bourbon, que ensuivant le
bon roy sainct Louys, il iroit volontiers , s'il
plaisoit au roy. Pareillement firent les dessus
dits, et le seigneur de Coucy, le comte de Har-
court, et plusieurs chevaliers et escuyers, dont
le roy fut très-content. Si furent mandés les
ambassadeurs ou messagers en la présence du
roy, lequel leur fit response, que volontiers il
les aideroit et conforleroit, et que en bref il
leur bailleroit gens tant de son sang , que au-
tres, et leur fit dons et presens. De laquelle
response ils furent très-joyeux et contens du
roy. Et avec ce que lesdits seigneurs s'offroient
d'aller contre les Sarrasins, et faisoient comme
bons et vrays chrestiens, toutesfois volontiers
aussi ils y alloient pour distraire eux de la
cour. Car ils voyoient sourdre aucunes divi-
sions, et si faisoit-on des choses qui leur sem-
bloient estre non bien honnestes, lesquelles es-
toient à leur grande desplaisance. Lesdits
seigneurs faisoient diligence bien grande pour
assembler gens, et tant qu'ils se trouvèrent
bien quinze cens chevaliers et escuyers, avec
les arbalestriers, et autres gens de traict. Les
nouvelles furent en Angleterre, comme aucuns
seigneurs de France se disposoient d'aller sur
les Sarrasins. Et àceslecause, le comte Derby,
un vaillant chevalier d'Angleterre , délibéra
d'aller avec lesdits seigneurs de France, et vint
vers eux avec une compagnée de ceux de son
pays non mie grande. Et s'en partirent du
royaume de France, et prirent leur chemin à
Marseille. Et partout où ils passoient, on leur
faisoit bonne chère, car ils payoient compe-
lemment ce qu'ils prenoient. Et de Marseille
tirèrent àGennes,où ils furent grandement
receus, et leur faisoit-on grande chère. Et en
passant faisoient diligence de trouver gens de
traict, et trouvèrent jusques à mille arbales-
PAR JEAN JLYENAL DES URSINS.
371
triers, sans ceux qui estoient es navires, qu'on
estimoit bien à quatre mille combatans bien
armés et habillés , et trouvèrent des vaisseaux
de mer bien largement. Et pource qu'on dou-
toit qu'il y cust aucuns débats pour le schisme
qui estoit en l'Eglise (car les François et au-
tres tenoicnt Clément '^''11 pour vray pape à
Avignon , et les autres Boniface IX à Rome),
fut ordonné et défendu que de ladite matière
ne fust faite aucune mention ou parole, et que
chacun sans avoir en ce regard , en bonne
amour , fraternité et diiection comme bons
chrestiens, en bonne et parfaite union s'em-
ployassent contre les mescreans, en la défense
de la foi catholique.
Après que les choses furent prestes et dispo-
sées à monter sur mer, les chrestiens entrèrent
es vaisseaux et firent chef un nommé Jean de
Oultremarins , qui estoit vaillant homme , et
tout son temps s'estoit tenu sur mer à faire
guerre aux Sarrasins, et scavoit et cognoissoit
leurs manières de faire. Après leur partement,
quand ils furent aucunement bien avant sur la
mer , survinrent merveilleuses tempestes de
vents, et très-merveilleux et horrible temps,
desplaisant, et non sans cause, à ceux qui n'a-
voient pas accouslumé la mer. Mais tousjours
ledit Jean leur capitaine les confortoit, leur
donnant fiance et espérance en Dieu, et arri-
vèrent en l'isle de Sardaigne. Et là descendi-
rent, et estoient très-ennuyés et desplaisans d'y
estre venus, et très-volontiers les aucuns s'en
fussent retournés. Mais ce vaillant duc de Bour-
bon si doucement les confortoit et donnoit cou-
rage que tous délibérèrent de le suivre, et ren-
trèrent en leurs vaisseaux, et voguèrent sur mer.
Et si paravant ils avoient eu forte tempeste,
encores l'eurent-ils plus merveilleusement et
terrible, et n'y sceurent trouver remède, si-
non avoir recours à Dieu , et à sa glorieuse
mère, et à tous les saincts ausquels ils avoient
fiance. Et se mirent tous en oraisons et prières,
et comme à coup toute la tempeste cessa. Le
roy de Thunes mit dedans Carthage deux mille
combatans. Et aux champs en avoit bien qua-
rante mille. Car il avoit sceu la venue des
chrestiens , lesquels approchoient de terre en
lieu propice pour descendre. Et lors le capi-
taine nommé Jean commença à parler aiix
chrestiens, en leur exposantla manière des Sar-
rasins à combatre, et qu'ils eussent bon cou-
rage et fiance en Dieu , et il avoit espérance
372
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
qu'ils auroicnt victoire des mescreans. Et vin-
rent jusques à descendre sur la grève, où des-
cendirent les Anglois bien vaillamment les pre-
miers. Et d'un costé et d'autre y eut traict
abondamment. Et firent bien hardiment les
archers d'Angleterre, et tellement que les Sar-
rasins reculèrent. Et tousjours descendoient les
chrestiens , et y eut de vaillantes armes faites,
spécialement par l'admirai de Vienne, le sei-
gneur de Coucy, le comte Derby, et autres. Et
les animoient fort le duc de Bourbon et le comte
d'Eu, qui estoient tousjours les premiers à faire
leur devoir et donnoient courage aux autres.
Ceux de dedans Thunes saillirent à escarmou-
cher, qui faisoient merveilles d'armes, et se
raonstroient bien vaillantes gens et habiles en
armes, et finalement parla vaillance des chres-
tiens furent reboutés dedans Thunes. Parquoy
délibérèrent les chrestiens y mettre le siège de-
vant, et là y eut divers assauts. Ceux de dedans
estoient trop forts et bien se defendoient. Et
avoit-on ordonné des chrestiens pour tenir les
champs, lesquels les Sarrasins souvent venoient
assaillir bien hardiment , et plusieurs fois re-
boutoient les chrestiens jusques à leurs navires.
Il y avoit des Genevois, qui parloient et enten-
doientbien le langage des Sarrasins, et avoient
aucune cognoissance du capitaine de dedans
Thunes, et eurent paroles ensemble, et le cui-
derent induire qu'il se fist chrestien, et qu'il
rendisl la ville, et qu'on la luy laisseroit comme
sienne, et si luy faisoit-on plusieurs promesses
et offres bien grandes. Et il respondit qu'il
avoit bonne loy, en laquelle il avoit esté nourri
dès sa jeunesse, et que jamais ne la laisseroit,
ne la ville ne rendroit, avec plusieurs autres
paroles . El quand les chrestiens sceurent sa res-
ponse et la volonté de ceux de dedans, ils li-
vrèrent plusieurs assauts et par mer et par
terre, et en divers lieux. Mais tousjours estoient
reboutés les chrestiens à leur dommage, et
voyoient bien qu'ils ne pouvoient faire chose
qui peust profiter, et pource levèrent le siège,
et délibérèrent de tenir les champs et comba-
tre les Sarrasins, qui estoient sur les champs en
belles tentes, et grande foison. Quand les Sarra-
sins apperceurent la volonté des chrestiens, ils
vinrent au devant d'eux, et s'assemblèrent en
bataille, laquelle fut dure et aspre. Mais après
que les Sarrasins virent la force et vaillance
des chrestiens, ils se mirent en fuite, et furent
desconfils, et y en eut grande quantité de
(1390)
morts, et en leurs tentes les chrestiens boutè-
rent le feu après qu'ils eurent pris ce qui es-
toit dedans. Et s'assemblèrent les capitaines des
chrestiens pour sçavoir ce qu'ils avoient à faire,
et trouvèrent qu'ils ne se pouvoient tenir au
pays par défaut de vivres. Et aussi que leur
puissance estoit fort diminuée de gens, tant par
mortalité et guerre, que autrement. Et pource
conclurent qu'ils s'en retourneroient d'où ils
estoient venus. Et ainsi le firent, et se mirent
en leurs navires. Quand le roy de Thunes sceut
la desconfiture de ses gens, il douta que ce que
les chrestiens s'en alloient ne fust qu'une fic-
tion , et pour assembler derechef gens et eux
renforcer. Et fit tant qu'il parla aux principaux
des Genevois, à la requeste desquels ladite ar-
mée avoit esté faite, en volonté de traiter avec
eux, et de faict y eut accord, c'est à sçavoir
que le roy rendroit tous les prisonniers chres-
tiens qu'il detenoit, et dix mille ducats, et tref-
ves jusques à un certain temps, se doutant que
les chrestiens ne retournassent. Et en ce voyage
eut le duc de Bourbon grand honneur.
Le duc de Milan, et les Florentins, et Bou-
lonnois de Lombardie , eurent forte guerre en-
semble. Et estoit le duc comme on disoit. plus
puissant que les autres. Parquoy ils envoyèrent
devers le roy une bien notable ambassade , en
luy suppliant qu'il les voulust prendre en sa
seigneurie, et pour ses subjets , et qu'ils luy
obeïroient en toutes manières , comme à leur
seigneur. Et sur ce assembla le roy son con-
seil, et fut trouvé que entre le roy et le duc de
Milan y avoit grandes alliances jurées et pro-
mises, et que ce ne seroit pas son honneur de
les prendre en sa seigneurie , et ceste response
leur fut faite. Mais aussi si le duc de Milan les
vouloit aucunement travailler ou vexer, qu'il
leur aideroit.
Les Anglois qui conversoient aucunes fois
avec les François à Calais , disoient que les
François estoient lasches de courage. Et y avoit
deux barons ou chevaliers d'Angleterre, qui
mainlenoient qu'ils n'avoient trouvé François,
qui avec eux , ou contre eux voulussent faire
armes ; laquelle chose venue à la cognoissance
de messire Regnaud de Roye , et de messire
.Jean Boussicaut, vinrent devers le roy, en luy
suppliant qu'il leur voulust donner congé de
faire armes. Et de ce le roy fut très-content, et
s'en allèrent à Boulongne, et les Angloisestoient
à Calais. El comparurent les Anglois, et aussi
(1391)
firent les François, El combalirenl fort et as-
prement , et assez longuement. Et finaierrient
fut dit par les juges , que c'estoit assez fait , et
eurent honneur les uns et les autres, et dis-
nerent et soupperenl ensemble, et firent très-
bonne chère les uns aux autres , et se firent de
beaux et gratieux presens. Les François pré-
sentèrent leurs chevaux et harnois en Teglise
de Nostre-Dame de Boulongne, et se rendirent
à Paris à grand honneur.
Audit an , le roy s'en alla esbatre à Sainct-
Germain-en-Laye , et la reyne aussi, et plu-
sieurs des seigneurs, dames et damoiselles, et
devisoient ensemble , et s'esbatoient es bois de
Poissy. Et une fois survint un terrible tonner-
re, si se retirèrent au chasleau. Et disoient au-
cuns que oncques n'avoient veu si horrible ne
terrible tonnerre, et entre Sainct-Germain et
Poissy y eut quatre hommes morts et foudroyés.
Et après ce toute la nuict fit le plus merveil-
leux vent que oncques on eust veu, qui arracha
arbres es forests et jardins, et abbatit cheminées
et hauts des maisons , et aucuns clochers , et fit
des dommages innumerables. Et disoit-on , et
aussi estoit-iivray, que leconseilestoit assemblé
pour faire une grosse taille sur le peuple, et
quand on veid lesdites tempestes, le conseil se
sépara , et fut rompu. Et à la requeste de la
reyne fut expressément défendu qu'on n'en le-
vast aucunement.
Le roy d'Espagne un jour s'en alloit esbatre
aux champs pour chasser. Si trouva un lièvre
lequel ses chiens chassèrent , si frappa son
cheval des espérons, et courut après, son che-
val cheut, et luy aussi, et de ladite cheute en
fut si malade, qu'il en mourut. Etpource son
fils envoya devers le roy, pour renouveller les
alliances , qu'ils avoient son feu père et Luy
ensemble. Laquelle chose le roy fit volontiers.
Il vint un homme en guise de hermite à Pa-
ris, disant qu'il vouloit parler au roy, comment
que ce fust. Et vint jusques à Sainct-Paul en
Ihostel du roy, et que ce qu'il vouloitdire, estoit
sur le faict du schisme qui estoit en l'Eglise.
Et furent aucuns du conseil commis et dépu-
tés de parler à luy, et luy parlèrent. Et futde-
liberé que le roy ne luy parleroit point, ny ne
le verroit, et luy dit-on, qu'il s'en allast.
L'université de Paris faisoit grande dili-
gence d'exciter le roy pour mettre paix en
l'Eglise, etappaiser le schisme qui y estoit. Et
de ce faire avoit le roy grande volonté d'y cn-
PAR JEAN JUYENAL DES LRSINS.
373
tendre. Et dit que on advisast les moyens, et
ce qu'il avoit à faire, et il l'cxecuteroit très-di-
ligemment, et ne tiendroit point à luy.
Grandes dissentions, haynes et divisions y
avoit en l'hoslel du roy, et par tout le royau-
me, tant entre les princes que les populaires ,
spécialement entre les gens pour le faicl des
aydes et finances qu'on exigeoitsur le peuple,
sans ce que comme point rien en fust mis au
bien de la chose publique. IMais pourtant au-
tre chose ne s'en faisoit, et s'en alloit la finance
en bourses particulières , et ne sçavoit-on que
tout devenoit.
En la fin de ladite année y eut sur mer et sur
terre les plus merveilleux vents qu'on veid
oncques , et tellement qu'il n'arracha pas seu-
lement les arbres , et abbatit les autres choses
dessus dites, mais il y eut cités abbatues et
fondues, et estoienten la mer les ondes si gran-
des, qu'elle vomissoit poissons de diverses es-
pèces jusques sur la terre. Et disoit-on que
c'estoit signe de tout mal.
L'an mille trois cens quatre-vingt et onze,
le roy voulant aucunement appanager son frère
Louys, luy bailla la duché d'Orléans, laquelle
après la mortdePhilippes duc d'Orléans estoit
venue à la couronne, et l'en receut en foy et
hommage. Dont ceux d'Orléans furent très-
mal contens, disans que le roy leur avoit pro-
mis que jamais ne partiroient de la couronne,
et en firent forte poursuite, mais finalement la
chose demeura en ce poinct, et fut nommé
duc d'Orléans. Et combien qu'il fust jeune
d'aage, toutesfois il estoit sage et de bon enten-
dement, desiroit fort d'acquérir loyaument et
à bon prix terres et seigneuries; et acquesla la
comté de Blois , la seigneurie de Coucy , la
comté de Soissons, et plusieurs autres terres et
seigneuries.
Quand les Florentins et Boulonnois sceu-
rent que le roy ne les vouloit pas prendre en
sa subjetion et seigneurie , ils s'allièrent du
comte d'Armagnac, en luy requérant qu'il leur
voulust aider à faire guerre au duc de Milan.
Et combien que il fist plusieurs doutes, crai-
gnant à prendre si grande charge, toutesfois il
sy accorda. Car plusieurs luy conseilloient, et
luy disoit-on que s'il vouloit mener plusieurs
cstans au royaume de France, qu'on nommoil
374
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE
compag lées , qui pilloicnt el deroboient, il fe-
roit un grand bien. Et principalement pour
ceste cause il s'y condescendit, et les assembla,
se mit sur les champs , et passa les monts pour
venir devant Alexandrie. De laquelle chose le
duc de Milan fut adverti , et dedans Alexandrie
mit des gens très-vaillans secrètement. Et
quand il sceut la venue du comte d'Armagnac,
qui se disposoit à mettre le siège, le duc fit
mettre une bien grosse embusche assez pr^ès de
la ville. Le comte d'Armagnac et ses gens se
mirent devant la ville : ceux qui estoient en
embuscheenvoyerentcerlains coureurs, comme
pour escarmoucher les gens du comte, lesquels
non sçachans qu'il y eust grosse garnison de-
dans, et aussi l'embusche, coururent sus aux
coureurs, et les suivirent jusques à l'embus-
che, et la passèrent, et lors ceux de l'embusche
saillirent, et y fut fort combatu. Le comte d'Ar-
magnac voulant secourir ses gens , y alla bien
accompagné. Et quand la garnison , qui estoit
dedans la ville , ainsi que dit est , le veid , ils
saillirent, et fut le comte desconfit, el y en eut
bien trois cens de morts , et luy-mesme fut
navré de huict playes, et en disant «/w manus
tuas Domine commendo spiritum meum, « alla
dévie à trespassement. Vaillant homme estoit,
et avoit guidé bien faire.
Audit an le bon comte de Foix aagé de qua-
tre-vingts ans . en soy voulant mettre à table
pour soupper fut frappé d'apoplexie, parquoy
alla de vie à trespassement. Il avoit esté vail-
lant prince en son temps, et subjugua tous ses
voisins. Et estoit bien aimé, honoré, et prisé,
craint, et redouté. Et estoit très-bon François,
et pource estoit-il en hayne du roy de Navarre.
Riche estoit, et avoit grand trésor. Un fils bas-
tard avoit, bel et vaillant homme, et bien
ayiné de ceux du pays. Et comme dessus est
dit, il avoit donné la comté au roy, et en ef-
fcct l'avoit fait son héritier. Mais le roy qui es-
toit libéral, donna au bastard tout le comté, et
tout le trésor, et en fut receu par le roy en foy
el hommage.
Dessus a esté faite mention de l'arrest et ap-
pointement du duc de Bretagne, et de messire
Olivier de Clisson, connestable de France, que
le duc n'a voulu eiLeculer. Et quand il fut au
pays, rien n'accomplit de chose qui fust or-
donnée , ne par luy promise. Dont ledit con-
nestable se plaignit au roy, dont il fut très-
mal content, el desplaisaril. Parquoy il envoya
(1391)
vers le duc pour ceste cause , en luy mandant
qu'il accomplis! ce qu'il luy avoit esté ordonné .
Mais il n'en tint conte. Et pource Clisson sus-
cita une grande guerre en Bretagne , qui fut
bien aspre, et y eut de grands dommages faits
au pays , et furent comme presques destruits ,
où les frontières estoient. Et y eut de vaillan-
tes rencontres et armes faites aucunes fois inhu-
maines. Les choses estoient fort à la desplai-
sance du roy, et de son conseil , et pource le
roy commanda à son oncle le duc de Berry,
qu'il allast en Bretagne parler au duc. Quand
le duc de Bretagne sceut la venue du duc de
Berry, il se mit en un vaisseau bien accompa-
gné, et contremont la rivière vint au devant de
luy, et ensemble arrivèrent à Nantes. La du-
chesse de Bretagne , qui estoit sœur du roy de
Navarre, vint avec ses enfans au devant dudit
duc de Berry : plusieurs convis y eut, où on fit
très-grande chère, et y eut de beaux dons don-
nés d'un costé et d'autre. Et requit le duc de
Berry au duc de Bretagne, qu'il assemblast ses
barons et son conseil, et ainsi furent convoqués
et assemblés en bien grand nombre. Et avec le
duc de Berry, avoit envoyé le roy de bien nota-
bles gensde conseil, et autres. Et en sa présence
et de son conseil furent exposées les doléances
quefaisoitle roy. C'est à sçavoirdelamonnoye,
qu'il faisoit d'or et d'argent, et toutesfois il ne
la devoit faire que noire. Secondement fut ex-
posé comme il n'avoit obey à l'arrest, que le
roy avoit donné touchant son connestable, et
qu'il n'avoit voulu délivrer, ny ne delivroit les
chasteaux, et autres terres dessus déclarées, et
autres estans à Jean de Bretagne. En comman-
dant et requérant qu'il se desistast de forger
lesdiles monnoyes, el qu'il voulust accomplir
ce qui estoit ordonné touchant le connestable,
et qu'on cessast de faire guerre , veu que ce
n'estoit que destruction de pays, et que desja
y en avoit qui estoient moult endommagés.
Quand le duc et ses barons eurent ouy ce que
les ambassadeurs avoient dit et proposé, les
barons furent très-conlens , en disant assez
pleinement que les requesles estoient raison-
nables. Mais le duc à chose qu'ils dissent ne
voulut ouvrir les oreilles, cl en estoit très-
mal content. Et s'en allant en son hoslel dit
qu'il feroit emprisonner tous les ambassadeurs
du roy, et les arrester. Messire Pierre de Na-
varre, qui estoit frère de la duchesse, sceut la
volonté du duc, et vint à sa sœur, en luy
(1391)
priant qu'elle voulust advertir le duc , qu'il ne
mit pas à exécution cequ'ilvouloit faire, en luy
monstrant les inconvenicns qui en pouvoient
advenir. Laquelle très-benigncment ouyt ce
que son frère luy disoit, et en cognoissant qu'il
luy disoit vérité , luy dit et promit qu'elle y
feroit ce qu'elle pourroit. Et pour ceste cause
le duc estant au soir en sa chambre, la du-
chesse et ses enfans avec elle vinrent à la
chambre, et entrèrent dedans, et aux pieds du
duc se jetterent , en pleurans abondamment,
et en luy supplians humblement qu'il voulust
avoir esgard à ce que les ambassadeurs du roy
luy avoienldit,etqu'il nevoulustfairece qu'on
disoit, qu'il avoit entrepris de les arresler.
Quand le duc veid sa femme et ses enfans, il y
pensa aucunement, et finalement leur dit qu'il
accompliroit leur requeste. Toulesfois plu-
sieurs de ses gens mesmes disoientque cen'es-
loit que fiction. Et quelque chose qu'il en fust,
il ordonna que le lendemain ils fussent à l'é-
glise pour ouyr la response qu'il leur vouloit
faire, qui seroil douce, raisonnable, et paisi-
ble. Et lendemain le duc de Berry, et les au-
tres ambassadeurs allèrent en ladite église , et
fut la response du duc faite. C'est à sçavoir
qu'il iroit devers la personne du roy mesme ,
et lui feroit telle response qu'il en seroit con-
tent. De laquelle response lesdits ambassa-
deurs furent contens , et s'en retournèrent de-
vers le roy, et le duc de Berry s'en alla à
Poictiers. Et en accomplissant ce que le duc
de Bretagne avoit promis , il se disposa de ve-
nir devers le roy bien grandement accompa-
gné. Car il avoit quatre cens gentilshommes,
tous armés de haubergeons bien beaux, et s'en
vint à Paris. Et avant qu'il y fust , et vint en la
présence du roy, il y eut aucuns brouillis et dif-
ferens en jeux et esbatemens , dont inconve-
nicns eussent pu venir : mais le duc d'Orléans
appaisa tout. Et s'en vint le duc en la présence
du roy, qui le receut très-gratieusement et be-
nignement, dont le duc fut très-content, et en-
semble firent bonne chère tant en convis que
autremcnl, et bien joyeuse. Et s'excusa le duc
en la présence du roy et du conseil , le mieux
qu'il peut et sceut , tant par luy-mesme de
bouche , que par son conseil. Et spécialement
des choses louchant le connestable , et disoit
qu'il luy faisoit grand mal , que son vassal et
subjetseportoitsi orgueilleusement contre luy.
Et que s'il n'avoil point rendu aucunes places,
PAR JEAN JUVENAL DES IIRSINS.
375
on ne s'en devoit point esbahir; car il doutoil
que Clisson desdites places ne luy fist guerre,
comme sans icelles il avoit ja fait un an entier.
Finalement après plusieurs responses de coslé
et d'autre faites et alléguées, fut par le roy ap-
pointé, que le premier appoinlcment parle
roy fait , tiendroit et vaudroil. Et quelque vo-
lonté que les parties eussent ou monslrassent,
ils monstroient semblant qu'ils feroienl le plai-
sir du roy.
Le sixiesme jour de février en ladite année,
la reyne eut un fils nommé Charles , lequel fut
baptisé par l'archevesque de Sens , accompagné
de dix autres. Et de ladite nativité furent en-
voyés messagers par tout le pays , et fit-on son-
ner les cloches de Paris, et y eut grandes joyes
et fesles , tant de feux faits parmy la ville, que
de tables mises parles rues.
En ceste année , y eut par plusieurs fois faites
diverses assemblées et coUocutions, pour trou-
ver moyen et manière d'avoir paix entre le roy
et les Anglois. Et pource que entre Calais et
Boulongne avoient esté diverses voyes ouvertes,
le roy d'Angleterre désirant d'en avoir une fin
et conclusion , délibéra d'envoyer le duc de
Lanclastre son oncle jusques vers le roy de
France. Et de faict vint jusques à Amiens, où
il fut receu joyeusement par le roy , lequel avoit
bien accousluméde faire bonne chère àeslran-
gers, et à ses ennemis mesmes. Et demanda le
duc au roy jour et heure qu'il peust parler à
luy , et exposer les causes pourquoy il estoit
venu. Jour luy fut assigné en la présence du
roy et de ceux de son sang, et autres de son
conseil. Et fit le duc plusieurs demandes , et
mesmement demandoit le demeurant de l'or ou
argent qui fut promis pour la rédemption du
roy Jean, montant à un million , la duché de
Guyenne jusques au portereau d'Orléans, et la
comté de Poictou. Et qu'en ce faisant bonne
paix se tiendroit. Lesdites nouvelles ouyes, on
les fit retraire. Et cependant le conseil du roy
eut advis qu'on feroit la response, laquelle au-
Iresfois avoit esté faite en autres conventions,
esquelles ils faisoient les requestes dessus dites.
C est à sçavoir que aux demandes que on faisoit
pour les Anglois on ne donneroit aucune res-
ponse , pour denier ou refuser ce qu'ils deman-
doient, ne leur rien accorder. Mais simplement
leur fut respondu qu'ils rendissent le roy Jean,
et les oslages qui estoient en Angleterre avec
luy , et qui estoient morts par leur faule. Et
376
HISTOIRE DE CHARLES
que par le traité qu'ils avoient fait dévoient faire
vuider les gens des places, qui y firent dom-
mages irréparables, pour lesquels on leur de-
manda trois millions. Et quand ils auroient fait
ce que dit est, ils rendroient response à ladite
requeste, et aux demandes qu'ils faisoient. Le
duc de Lanclastre quand il ouy t ladite response,
il dit qu'il rapporteroit à son roy ce qui luy
avoit esté dit. Et au surplus prit congé du roy,
et s'en alla à son pays.
1392.
L'an mille trois cens quatre-vingt et douze,
on disoit aucunement que le duc d'Orléans ,
(qui estoit jeune d'aage , mais avoit assez bon
sens et entendement, et estoit beau prince et
gratieux), par le moyen d'aucuns qui estoient
près de luy, oyoit volontiers gens supersti-
tieux , qu'on maintenoit exercer sortilèges. Et
pource que messire Pierre de Craon se tenoit
bien son serviteur , il délibéra de l'en adverlir.
El de faict, par la manière qu'il peut, l'en ad-
vertit , et luy dit la renommée qui de luy cou-
roit. Dont le duc ne fut pas bien content. Car
il luy sembloit que Craon le tenoit sorcier, et
le fit bouter hors de la cour. Et pource que le
duc d'Orléans avoit aucune atîection au con-
nestable Clisson, et qu'il le croyoit, et qu'une
fois y avoit eu paroles entre Clisson et luy d'une
manière de hautaineté, Craon cuida que ce
qu'il avoit esté bouté hors de la cour, que ce
fusl par le moyen de Clisson, et qu'il luy eust
conseillé, il délibéra en luy-mesme qu'il le
courrouceroit, et feroit mourir ou battre. Et
pour exécuter son intention et propos, manda
gens , et en venant de l'hostel Sainct-Paul où
le roy estoit, en un hostel , en un lieu , Craon
se mit en une manière d'embusche , et vingt
compagnons avec luy bien habillés, couverts ,
et armés. Et le jour du Sainct-Sacremcnt , le
qualorziesme jour de juin , que Clisson s'en ve-
noit de devers le roy, de Sainct-Paul en son
hostel , les compagnons saillirent et l'assailli-
rent. Et tantost tira son espée, et merveilleu-
sement se défendit. Et disoit-on qu'il estoit
tousjours garny de haubergeon par dessous , ou
d'autre forte garniture, et fut jette de dessus
son cheval à terre, mais habilement il se re-
leva, et mit dans une maison , et eut es fesses
trois coups. Ceux qui firent l'exploict, bien
haslivement s'enfuirent, doutons le peuple, et
YI, ROI DE FRANCE, (I3S2)
aussi que les gens de Clisson ne s'assemblassent,
lesquels desja s'assembloient. Parquoy ils se
mirent en fuite , mais ils ne sceurent si bien
fuir, qu'il n'y en eust trois de pris, qui furent
mis en Chastelet, et là par les gens du roy
examinés, confessèrent le cas, parquoy eurent
les testes couppées. Craon fut appelle à ban , et
necomparut point, parquoy il fut banni, et ses
biens confisqués. L'admirai se transporta pour
exécuter la sentence en un chastel, où on cui-
doit qu'il fust retrait, mais il n'y estoit pas, et
s'en estoit parti. Et prit la place, et entra de-
dans, et y trouva force meubles, qui montoient
bien jusques à quarante mille escus. Et ne laissa
rien à la femme dudit Craon qui estoit dedans,
sinon de très-pauvres habillemens, et la mit
dehors, pour s'en aller où bon luy sembleroit.
En ce temps le roy bailla à monseigneur d'Or-
léans Pierrefons , et la Ferté-Millon.
Clisson futguary des playes qu'il avoit eues,
et faisoit grande diligence d'enquérir où estoit
Craon , et disoient aucuns qu'il estoit es Alle-
magnes, ou en Bretagne, ou en Hainaut, hors
du royaume. Et enfin on trouva qu'il estoit allé
vers le duc de Bretagne , lequel l'avoit receu, et
luy faisoit très-bonne chère. Et estoit commune
renommée que de ladite bature le duc de Bre-
tagne estoit consentant, et estoit bien desplai-
sant qu'on ne l'avoit tué. Quand le roy et son
conseil furent aucunement advertis que le duc
de Bretagne estoit consentant de la bature de
Clisson , et qu'il avoit receu Craon , et luy avoit
fait bonne et joyeuse chère, combien qu'il eust
commis un si horrible et damné cas et crime de
leze-majesté, et que pource il estoit banni du
royaume de France, il fut délibéré etconclu par
le roy que luy-mesme iroit en Bretagne : veu
mesmement que le duc touchant la prise do Clis-
son n'accomplissoit ce qui avoit esté ordonné
par le roy, et que luy-mesme avoit prom.is d'ac-
complir. Et manda le roy à ses oncles de Berry,
et de Bourgongne, la délibération qu'il avoit
faite d'aller en Bretagne, en les requérant qu'ils
vinssent vers luy le mieux accompagnés qu'ils
pourroient. Lesquels furent bien esbahis quand
ils sceurent l'entreprise , et comme ceux qui es-
toient au conseil du roy, avoient ozé estre si
hardis, d'avoir fait ladite conclusion, sans les
appcller, eux qui estoient oncles du roy, veu
que l'entreprise estoit grande, et à l'exécuter il
y pouvoil avoir des diflicullés et dangers beau-
coup. Et pource furent très-mal oonlensdeccux
(1392)
i^AR JEAN JUVENAL DES URSINS.
377
qui estoient autour du roy, et qu'on disoit le 1 le roy bien notable ambassade, car il redouloil
gouverner, c'est à sçavoir Clisson, La Rivière
etNoujant, et si estoient plusieurs autres. Car
ils tenoient le roy de si près, que nul office
n'estoit donné sinon par eux, ou de leur con-
sentement. Et sembloit parleurs manières qu'ils
cuidoient estre perpétuels en leurs offices , et
qu'on ne leur pouvoit nuire : hautement et en
grande auctorité se gouvernoient. Et si estoient
les gens d'esgliseet de l'université tres-mal con-
tens d'eux, car ils grevoient eux, et leurs juris-
dictions ecclésiastiques, et leurs privilèges. Et
voloient de si haute aisle qu'à peine en ozoit-on
parler. Et afin qu'on n'eust pas léger accès
devers le roy, ils le firent partir cje Paris, et
aller à Sainct-Germain-en-Laye. Ce nonobstant
l'université délibéra d'envoyer une notable am-
bassade devers le roy audit lieu de Sainct-Ger-
main. Et y furent députés le recteur mesme, et
plusieurs nobles clercs de toutes les quatre fa-
cultés. Et quand ils furent à Sainct-Germain, ils
firent sçavoir à monseigneur le chancelier, et
au conseil, qu'ils avoient à parler au roy, et
qu'il leur pleust de leur faire avoir audience, et
par plusieurs fois interpellèrent, et firent dili-
gence de l'avoir. Et après plusieurs responses
et choses dites parle chancelier, il leur dit que
le roy estoit occupé en très-grandes et hautes
besongnes, et que de présent n'auroient au-
dience, et qu'ils ne se souciassent de leurs privi-
lèges, et qu'on les garderoit très-bien, et qu'ils
s'en allassent. Et pource s'en retournèrent à
Paris, sans estre ouys. Ce qu'on lenoit à chose
bien estrange.
Le roy pour exécuter ce qui avoit esté en-
trepris et conclu en son conseil, se partit des
marches de devers Paris, et se mit en chemin
pour venir au Mans, et y arriva environ la fin
de juillet. En ladite vdle il attendit ses oncles
les ducs de Berry et Bourgongne. Et estoit le
duc de Berry fort occupé à la conqueste de
Guyenne, où il labouroit et travailloit fort, et
en avoit conqueste la plus grande partie, et
presques tout.Toutesfois il faisoit la meilleure
diligence qu'il pouvoit de s'en venir. On envoya
devant Sablé, une place forte, faire commande-
ment qu'ils rendissent la place au roy, et luy
fissent obéissance. Mais ils firent les sourds, et
n'obeïrent en aucune manière, et disoit-on que
Craon estoit dedans. Quand le duc de Bretagne
sceut que le roy approchoit, et qu'il avoit in-
tention de venir en armes sur luy, il envoya vers
fort la venue du roy, et qu'il n'entrast en ar-
mes en son pays. Si prsenterent ses ambassa-
deurs leurs lettres qui estoient de créance, qui
fut que le duc s'esmerveilloit que le roy vouloit
venir audit pays, et qu'il n'estoit ja nécessité
qu'il amenast armée, et qu'il le feroil obeïr en
toute la duché de Bretagne, et que tout estoit
sien, et à son commandement. Et s'offroit à luy
faire tout service, commeson bon, vray, etioyal
vassal et subjct. Or est vray que environ le com-
mencementd'aoust, ons'appercevoitbienquele
roy en ses paroles et manières de faire avoit
aucune altération, et diversité de langage non
bien entretenant. Lequel dit que comme que ce
fust il vouloit aller aux champs en armes. Et de
faict monta à cheval, pour aller, et au devant
de luy vint un meschant homme mal habillé,
pauvre, et vile personne, lequel vint au devant
du roy, en luy disant: « Roy où vas-tu? Ne
» passes plus outre, car tu es trahy, et le doit-
» on bailler icy à tes adversaires. » Le roy en-
tra lors en une grande frénésie, et merveilleuse,
et couroit en divers lieux et frappoit tous ceux
qu'il rencontroil, et tua quatre hommes. Lors
on fit grande diligence de le prendre, et fut pris
et amené en son logis, et fut mis sur un lict, et
ne remuoit ny bras, ny jambes, et sembloitqu'i!
fust mort. Les physiciens vinrentqui le veirent,
lesquels le jugèrent mort sans remède. Tout le
peuple pleuroit et gemissoit, et en cet estât le
voyoit chacun qui vouloit. Des Angloismesmes
par le moyen du seigneur de La Rivière le vin-
rent voir. Et de ce fut le duc de Bourgongne très-
mal content. Et dit au seigneur de La Rivière
qu'un jour viendroit auquel il s'en repentiroit.
C'estoit grande pitié de voir les pleurs et dou-
leurs qu'on menoit. La chose vint à la cognois-
sance du pape et du roy d'Angleterre, qui en
furent très-desplaisans. Et partout on faisoit
processions, et oraisons très-devotes. Si recou-
vra santé, et se voua à Nostre-Dame, et à mon-
seigneur sainct Denys. Il fut en une abbaye de
religieuses, et y fit sa neufvaine. Puis bien dé-
votement vint à Chartres, fit sa dévotion en l'é-
glise, et y donna un beau don. Et fut ramené à
Paris.
Et tousjours faisoient les seigneurs de La Ri-
vière et Noujant le mieux qu'ils pouvoient. Les
ducs de Berry et de Bourgongne reprirent le
gouvernement du royaume. Et combien que les-
dits de La Rivière et Noujant eussent bien nota-
378
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
(1392)
blement gouverné, et espargné une grande fi-
nance, toutesfois lesdits ducs ne queroient que
manière de les vouloir deslruire. Et advint que
le duc de Bourgongne rencontra le seigneur de
Noujant au Palais et luy dit : « Seigneur de Nou-
.) jant, il m'est survenu une nécessité, pour la-
» quelle me faut avoir présentement trente mille
» escus, faites me les bailler du trésor de mon-
» seigneur le roy, je les restitueray une autre
M fois. » Lequel luy respondit bien doucement
et en grande révérence que ce n'estoit pas à luy
à faire, et qu'il en parlast au roy, et au conseil,
et qu'il feroit ce qu'il luy seroit ordonné. Ledit
duc qui vouloit avoir ladite somme, sans ce que
personne en sceut rien (ce qui eust esté en la
charge dudit seigneur de Noujant), respondit :
« Yous ne me voulez pas faire ce plaisir, je vous
)) asseure que en bref je vous deslruiray. » Et
lantost après ne furent pas contens lesdils ducs
d'avoir desappointé ceux qui gouvernoient, et
de leur avoir osté tout le gouvernement qu'ils
avoient, mais les persécutèrent eux et leurs al-
liés en plusieurs et diverses manières, et spécia-
lement le connétable messire Olivier de Clis-
son, lesdits de La Rivière et Noujant. Et fut
mandé Clisson par le roy, qui respondit à ceux
qui y vinrent que le roy n'avoit mesticr de con-
nestable, et n'y voulut venir, car il se doutoit,
et non sans cause. Si fut desappointé, etle comte
d'Eu fait conneslable. Et procédèrent au ban-
nissement dudit Clisson, et de faict fut banni.
Et quand ledit duc de Bourgongne eut dit audit
de Noujant les paroles dessus dites, de Noujant
vint audit Juvenal, garde de la prevosté des
marchands (duquel Noujant, Juvenal avoit es-
pousé la niepce), et luy dit ce que le duc de
Bourgongne luy avoit dit. Dont ledit Juvenal le
conforta, en luy disant, que souvent les grands
seigneurs disent des paroles qu'ils ne mettent
pas à exécution, et qu'il falloit trouver moyen
de capter sa benevolence. Et ledit de Noujant,
qui estoit sage et prudent, et cognoissant bien
les gens, responditqu'il cognoissoitbien les con-
ditions du duc, et qu'il avoit accoustumé de
mettre ses volontés à exécution. Etqu'ill'avoit
bien monstre au faict de messire Jean des Ma-
res, et d'autres. Et tantost après fut mis en la
bastille de Sainct-Antoine, et bien gardé, et ne
trou voit amy, parent, ny autre qui s'en ozast
mesler. Eltouslesjoursdisoit-on,etestoitcom-
munercnornmée, qu'on luy coupperoit la teste,
et vcnoient plusieurs de ses haineurs qui l'accu-
soient, et luy bailloient de grandes charges.
Comme dit est, ledit Juvenal avoit espousé la
niepce dudit seigneur de Noujant, lequel Juve-
nal se gouvernoit tellement en son ofRce, qu'il
avoit l'amour et la grâce du roy, et de tout le
peuple, tant de gens d'église, que nobles, mar-
chands, et commun. Et par les paroles mesmes
que le roy disoit souvent, qu'il n'avoit fiance
en sa maladie ne autrement qu'en son prevost
des marchands et ceux de sa ville. Or est vray,
que ledit duc fit emprisonner pareillement le
seigneur de La Rivière, et plusieurs autres, du-
quel de La Rivière ledit Juvenal estoit parent.
Et sçavoit ledit Juvenal que eux estans en gou-
vernement, avoient grandement fait leur devoir,
et que ce qu'on leur faisoit n'estoit que par en-
vie. Et pource il délibéra de leur aider, et en
parla ausdits seigneurs, et à ceux qui se mes-
loient du gouvernement de la justice, en toute
douceur et humilité, requérant qu'on leur fist
justice, accompagnée de miséricorde si mestier
estoit. Et de ce le duc de Bourgongne, quelque
semblant qu'il monstrast, feignant que la re-
questeestoitraisonnable, estoit très-mal content.
Et dès lors commença à machiner contre ledit
Juvenal pour le destruire. Et finalement la chose
par le moyen dudit Juvenal fut tellement con-
duite, que esdits de La Rivière et de Noujant ne
fut trouvée chose, pour laquelle ils eussent des-
servi à avoir forfait ny corps, ny biens, et fu-
rent seulement bannis de la cour du roy, en
leur défendant qu' ils n'en approchassent de qua-
torze ou quinze lieues, et seulementeurent dom-
mage es biens qui furent pris en leurs maisons,
après leur prise, et en plusieurs frais et mises
qu'il fallut faire. Et le tout considéré, Dieu leur
fit belle grâce d'ainsi eschapper.
Les seigneurs dessus dits recognoissans la
faute qu'ils avoient faite touchant Clisson, et
aussi que le roy recouvroit souvent santé, et
luy donnoit-on le plus de plaisance qu'on pou-
voit, voulurent que tout ce qui avoit esté fait
contre Clisson fust rappelle, révoqué, et mis au
néant. Toutesfois toujours estoit en l'indigna-
tion du duc do Berry.
Audit temps le roy avoit aucunement recou-
vert santé, et luy donnoit-on le plus de plaisance,
comme dit est, qu'on pouvoit. Et fut ordonné
une feste au soir en l'hostcl de la reyne Blanche,
à Sainct-Marcel près Paris, d'hommes sauvages
enchaisnés, tous velus. El estoient leurs habil-
lemens propices au corps, velus, faits de lin, ou
ri 392)
d'estoupes attachées à poix-raisinc, et engrais-
sés aucunement pour mieux reluire. Et vinrent
comme pour danser en la salle, où il y avoit
torches largement allumées. El commença-on à
jetter parmy les torches torchons de foucrre. Et
pour abréger, le feu se bouta es habillemens,
qui estoient bien lacés et cousus. Et estoit
grande pitié de voir ainsi les personnes embra-
sées, etcombien qu'ils s'entretinssent, toutcsfois
se delaisserent-ils. Et d'iceux hommes sauvages
est à noter que le roy en estoit un. Et y eut
une dame vefve, qui avoit un manteau, dont
elle affeubla le roy, et fut le feu tellement es-
touffé qu'il n'eut aucun mal. Il y en eut aucuns
ars et brûlés, qui moururent piteusement. Un
yeutquise jettaen un puits, l'autre se jetla dans
la rivière. Et fut la chose moult piteuse et mer-
veilleuse. Plusieurs diligences furent faitesd'en-
querir d'où ce venoit, el en parloit-on en diver-
ses manières, et ne peut-on oncques sçavoir ny
avérer le cas. Et pour l'enormité du cas, fut
ordonné queledithostel, où advinrentleschoses
dessus dites, qu'on disoit l'hostel de la reyne
Blanche, seroit abbatu et demoly. Le roy le-
quel s'etoit voué à monseigneur sainct Denys,
y alla en pèlerinage, et ses oncles avec luy. Et
fit mettre le corps de monseigneur sainct Louys
en une chasse, et voulut qu'elle fust couverte
d'or. Et pour la faire belle et bien faite, il
donna deux cens cinquante deux marcs d'or, et
mille livres parisis pour au dessus de la chasse
faire un chapiteau decuivre. Aussi messieurs de
Berry et de Bourgongne donnèrent de beaux et
riches vestemens, en remerciant Dieu, et mon-
seigneur sainct Louys de la gracequeDieu avoit
faite au roy, d'avoir recouvert santé.
Clisson nonobstant toutes les choses dessus
dites faisoit tousjours forte guerre , et merveil-
leuse , et avoit toujours plusieurs qui luy ai-
doient, comme le seigneur d'Aigreville, lequel
alloit vers luy pour le servir, et menoit certaine
quantité de gens. Mais il fut rencontré par les
gens du duc de Bretagne, et fort se défendit.
Et y eut d'un costé cl d'autre des morts. El à la
fin fut ledit seigneur d'Aigreville pris prison-
nier, et mis à rançon et finance , laquelle il
paya, et fut délivré.
Le pape en faveur du roy de Sicile, ordonna
un dixiesme pour lui aider à trouver moyen de
recouvrer son royaume, et pour ses autres né-
cessités. Les gens d'église s'y opposèrent , et
l'université, et appellerent des commissaires
PAR JEAN JLYENAL DES LRSINS.
370
ordonnés, cl eurent npostres refulatoires : mais
il leur fut dit pleinement , que nonobstant leurs
appellations el oppositions , ils le payeroient.
Et ainsi le firent.
Soubs ombre d'aucunes différences el divi-
visions dessus déclarées, plusieurs seigneurs
tenoienl des gens sur les champs, lesquels fai-
soient des maux beaucoup. Et pour ce fut ad-
visé qu'il falloil trouver moyen de les meltre
hors. El fut ordonné que le marcschal de Bous-
sicaut en meneroit une partie en Guyenne. Et
ainsi le fit.
Le comte de Sainct-Paul avoit une grandi-^
guerre contre le roy de Bohême. El disoit que
son père avoit preste grande foison d'argent
audit roy , et de ce avoit obligation. Et avoit
envoyé vers ledit roy, requérant qu'il le vou-
lusl payer, lequel voulut voir son obligation ,
et luy envoya-l'on ^ il la vcid , et la Icut, puis
la jetla au feu, et respondit que jamais n'en
payeroil rien. Et pource ledit comte délibéra
de faire guerre audit roy, lequel lenoit la du-
ché de Luxembourg. El pource ledit comte
prit le demeurant desdits gens de guerre, et
les mena en la duché de Luxembourg, en la-
quelle on ne se donnoil garde d'avoir guerre ,
el n'en estoit nouvelles, et occupa la plus grande
partie, et luy obeïssoit-on. Le roy de Bohême
le sceut, et tantost envoya gens d'armes pour
défendre son pays, et fit meltre le siège en au-
cunes places. Le comte envoya prier au roy
qu'il luy envoyast ayde de gens. Ce que le roy
fil, el y envoya le conneslable avec huict cens
hommes d'armes. Les gens du roy de Bohême,
qui tenoienl le siège , le sceurent, et doutèrent
que les François ne fussent plus qu'ils n'es-
toient. Et pource se levèrent, s'enfuirent hasti-
vemenl, laissèrent leurs tentes, el tout ce qui
estoit dedans , el des biens plusieurs , dont les
François furent moult riches.
En ladite année , les eaues furent si très-
basses et petites , que les rivières furent non
navigeables.
Une loy fut faite ou une constitution dont
dessus est faite mention, que en France les roys
seroient majeurs et couronnés en l'aage de qua-
torze ans, laquelle n'avoil pas esté publiée. El
pource le roy ordonna qu'elle fust publiée, et
enregistrée, tant en parlement, que es autres
chambres. Et ainsi fut fait.
Il y eut deux chartreux, qui s'en allèrent à
Rojne, devers l'antipape Bonifacc, en l'exhor-
380
HISTOIRE DE CHARLES
tant qu'il voulust entendre à avoir union en
l'Eglise, et que sur ce il voulust escrire au roy
de France. Lequel se condescendit fort à leur
requeste. Et fit faire une epistre bien faite et
dictée adressée au roy, laquelle il bailla ausdits
chartreux. Et vinrent en France, et la présen-
tèrent au roy. Et la vcid et fit lire le roy, et en
estoitbien content. Et en icelle ofTroit Boniface
à faire toutes choses licites à avoir union en
l'Eglise. Le pape Clément le sceut, et voulut
faire prendre et emprisonner lesdils deux char-
treux, tant par le moyen de l'université, que
autrement. Mais le roy les en garda, et défen-
dit qu'on ne mist la main sur eux, ne que aucun
empeschement leur en fusl fait , ny en corps ,
ny en bien , et les receut le roy très-doucement
et gratieusement. Tanlost le pape Clément en-
voya devers le roy diligemment, en lui signi-
fiant qu'il estoitprestde faire cesser le schisme
en toutes manières. Combien que plusieurs di-
soient que ce n'estoit que toute fiction , et qu'il
avoit intention que ja accord ne se feroit, ne à
union n'entendroit, sinon qu'il fusl tousjours
pape. Et plusieurs seigneurs et notables clercs
tiroit à son intention et cordele. Processions
et oraisons se faisoient bien et diligemment
pour la paix de l'Eglise et union. Et y eut une
propre messe ordonnée et faite , et pardon à
ceux qui la diroient, et pour l'union de l'Eglise
prieroient,
La duchesse d'Orléans nommée Blanche l'An-
cienne , fille de feu Charles le Bel , fils de Phi-
lippes le Bel , alla de vie à trespassement. Et
disent aucuns que ce fut celle à laquelle le roy
Philippes de Valois , ou le roy Jean son fils ,
parla aucunement aigrement. Et elle luy res-
pondit que si elle eust esté homme , il ne luy
eust ozé dire ce qu'il luy disoit. Et elle estoit
de belle , honneste et saincte vie , et grande au-
mosniere en sa vie , distribuant aux pauvres
tous ses biens meubles, tellement qu'on n'y
trouva comme rien. Le corps fut porté à Sainct-
Denys, et y eut beau service de mort, auquel
le roy estoit présent, et faisoient le deuil les
oncles du roy, et ceux du sang. Et disoit-on
merveilles de bien d'elle. Et par tout prières
et oraisons se faisoient pour le salut de son
ame.
Quand on sceut la grâce que Dieu avoit faite
au roy du feu qui fut bouté, quand le roy et
autres faisoient les hommes sauvages, dont il
cs:liappa sain et sauf, par le moyen de la dame
VI, ROI DE FRANCE, (1393)
qui le couvrit de son manteau , on fit deux
choses : l'une, un service pour ceux qui y Ires-
passerent, bel et notable; l'autre, le roy et
ceux du sang allèrent en pèlerinage à pied à la
chappelle des Martyrs, au pied de Mont-Mar-
tre, pour revenir à Nostre-Dame en dévotion.
Et estoit le roy seul à cheval , ses frères et on-
cles, et autres du sang, et foison de gentils-
hommes, nuds pieds. Et en cest estât, vinrent
jusques à Nostre-Dame, où ils furent receus
par l'evesque , chanoines , chappelains, et gens
d'église bien honorablement, firent leurs of-
frandes et oraisons , et y eut une très-belle
messe chantée , et maintes larmes des yeux jet-
tées, en remerciant Dieu de la grâce qu'il avoit
faite au roy.
Le duc d'Orléans , frère du roy , se gouver-
noit aucunement trop à son plaisir, en faisant
jeunesses estranges , à luy qui estoit si prochain
parent du roy et de la couronne , lesquelles
ne faut ja déclarer. Si fut ordonné qu'on lui
monstreroit doucement et gratieusement. Le-
quel fit semblant de le prendre en patience,
car il estoit assez caut, et sage de son aage.
Mais il avoit jeunes gens prés de luy, et aussi
les vouloit-il avoir, qui l'induisoient à faire
plusieurs choses, que bien adverty il n'eust
pas fait. Et une journée le dessus dit Juvenal ,
lequel le duc avoit retenu de son conseil, se
advisa qu'il luy diroit, et de faict luy dit par
une manière joyeuse. Si le prit ledit duc trop
plus en gré qu'il ne fit de ses oncles , et res-
pondit qu'il pourvoyeroit aux charges qu'on
luy donnoit. Et commença à faire faire une
belle chapelle aux Celestins de Paris, et autres
bonnes œuvres.
1393.
L'an mille trois cens quatre-vingt et treize, il
y eut plusieurs collocutions etparlemens faits,
pour trouver moyen d'avoir paix entre les roys
de France et d'Angleterre, dont s'entremet-
toient plusieurs notables personnes gens d'é-
glise, et plusieurs autres tant nobles que autres,
tant d'un costé que d'autre. Et fit le roy dAn-
gleterre à Wesmontier auprès Londres un par-
lement , où les trois estais estans assemblés ,
fut mis en délibération si on traiteroit de paix
avec le roy de France, et y eut diverses ima-
ginations. Car les jeunes princes et nobles es-
loicnt d'opinion qu'on n'entendist point à paix.
El leur sembloit que qui vicndroil en France
(1393)
en grande puissance, qu'on la conquesleroit ,
veu la maladie du roy , et qu'il y avoit eu en
aucuns lieux des différences et divisions, et
mesmement en Bretagne. Les anciens princes,
seigneurs et prélats furent d'opinion contraire,
et alleguoient plusieurs grandes et belles rai-
sons , par le moyen desquelles la plus grande
et saine partie se condescendit à ouvrir traité
de paix avec les François, et que s'ils y vou-
loient entendre, qu'on y envoyast notable am-
bassade. Et fut ce fait à sçavoir au roy de
France, lequel fut très-content d'y entendre.
Et y eut jour el lieu pris à y besongner. El y
envoyèrent les Anglois les ducs de Lanclastre,
de Clocestre, el aucuns comtes, prélats et gens
d'église, qui vinrent à Calais. De la partie du
roy y furent envoyés les ducs de Berry et de
Bourgongne, et gens d'église, et autres, qui
vinrent à Abbeville, en Ponlhieu. Et fut or-
donné et accordé , que l'assemblée se feroit à
Lelinguehan en une cliappelle, en laquelle fut
ordonné qu'on feroit deux huis opposiles Tun
de l'autre, pour entrer et yssir les princes en
ladite cliappelle , et d'un costé et d'autre se
lendroient tentes pour eux retrairc. Le duc
de Bourgongne fit dresser une moult belle
tente, en forme et manière d'une ville envi-
ronnée de tours, et en icelle y avoit grand
logis, et y avoil assez d'espace pour retraire
trois mille hommes, et entour par dedans y
avoit salles el chambres , où estoient tendues
diverses tapisseries, les unes de laine, à ba-
tailles diverses , toutes battues en or, et es au-
tres esloil signée la Passion deNostre-Sauveur
Jesus-Christ, et estoient tenues moult belles,
et moult riches. El puis y avoil les sièges des
seigneurs à eux asseoir, Irés-noblemenl parés,
qui esloil bien plaisante chose à voir, et le bas
comme le plancher couvert de tapis velus. Et
disoient les Anglois que oncques n'avoient veu
chose en tel cas si riche , ne si bien ordonnée.
Et là furent les feries de Pasques tous les sei-
gneurs assemblés en ladite chappelle. Et dé-
layèrent h ouvrir les matières ouvertures de
paix (pource qu'on leur avoil envoyé aucunes
choses sccreltes par escrit), jusqu'au mois de
mai ensuivant. Auquel temps, et d'un costé et
d'autre, fut promis de retourner. El cependant
y eut les plus merveilleuses tempestes de ton-
nerre , grcsle , el vents horribles qu'on veid
oncques. Et disoil-on que ce faisoienl les dia-
bles, courroucés el indignés de ce qu'on ou-
PAR JEAN JUVENAL DES URSFNS.
381
vroit les matières de paix. El audit mois de
mai , revinrent lesdils seigneurs bien parés, et
richement, tant d'un costé que d'aulre. El très-
diligemment enlendoient à ouvrir les moyens
de paix. Or esloil le cardinal de la Lune à
Paris , lequel y esloil venu par l'ordonnance et
commandement du pape Clément, pour l'union
de l'Eglise. Lequel vint où lesdils seigneurs
estoient, pour parler aux Anglois du faict de
l'Eglise , el leur demanda à avoir audience. Ce
que lesdils princes d'Angleterre ne luy voulu-
rent donner en aucune manière, et plusieurs
fois le refusèrent, disans qu'ils n'esloient en-
voyés de leur roy pour ceste matière. Toutes-
fois à la requeslc des princes de France, el par
son imporlunité, il eut audience , et leur fit
une notable proposition de l'esleclion de Clé-
ment, pour monstrer qu'elle esloil bonne, juste
et canonique , et qu'on luy devoil obeïr, et le
repuler pour pape, en détestant le faict de
l'antipape, et es matières deduisoil plusieurs
el grandes auctorilés de la saincle Escrilure. Et
quand il eut tout au long dit tout ce qu'il vou-
lut dire et proposer, la rcsponse des Anglois
fut bienbrieve, en disant ce que dilesl^ que
de la matière n'avoient point de charge de leur
roy, mais bien sçavoient qu'il lenoit pour pape
Boniface , et que pour tel le lenoient tous ceux
du pays d'Angleterre. El que s'il vouloil aller
audit pays d'Angleterre, prescher et dire ce
qu'il leur avoit dit, qu'ils luy feroient avoir
sauf-conduit. IMais ledit cardinal n'y voulut
aller, el s'en retourna. Lesdils seigneurs de
France el d'Angleterre ouvrirent plusieurs
moyens d'avoir paix ensemble, et leur sem-
bloit que les choses y estoient très-bien dispo-
sées. Et les choses estoient secrettes , et eussent
esté mises à effect, si ce n'eust esté la maladie
du roy. Et conclurent que le roy iroil jusques à
Abbeville , et le roy d'Angleterre jusques à Ca-
lais. Et derechef le roy devint malade, et en la
frenaisie où il avoil esté au Mans. Qui esloit
grande pitié, tant pour le royaume , que pour
sa personne, car il esloil beau, et bien formé
de tous ses membres , el de grand el vaillant
courage.
Le duc de Berry, qui long-temps avoit eu en
grande indignation messire Olivier de Clisson,
conneslable de France , le receul en sa grâce,
et fut sa paix faite.
Plusieurs grandes divisions avoil en la cour
du roy, mais tousjours Juvenal metloil tout à
382
HISTOIRE DE CHARLES
poinct, dont plusieurs l'honoroient et prisoient.
Les autres qui ne pensoient que à leur profit,
luy en sçavoient nnauvais gré , disans qu'il se
inesloit déplus de choses qu'il ne luy apparle-
noit. Et de faict y en eut qui dirent au duc de
Bourgongne , qu'il avoit dit plusieurs paroles
de luy et d'autres , et fait plusieurs choses
dignes de grande punition, si luy en dirent au-
cunes , qui n'estoient que toutes bourdes. Le
duc de Bourgongne, qui ne l'avoit pas trop
bien en sa bonne grâce, pour cause qu'il avoit
pourchassé la délivrance desdits de Noujant
et de La Rivière, légèrement ouvrit les oreilles,
et les creul , et furent les cas mis par escrit, et
baillés à deux commissaires deChastelel, pour
en faire information. Et subvertit-on bien
trente tesmoins tous faux, qui deposoienll'un
comme l'autre. Puis apporta-on l'information
audit duc , un jeudy après disner, et lui dirent
que l'information estoit faite, et qu'il ne la fal-
loit que grossoyer. Lequel leur dit qu'elle sulïi-
soit ainsi , et qu'ils la baillassent aux advocats
et procureur du roy de parlement , afin qu'ils
fussent instruits le samedy malin de proposer
les cas contre ledit Juvenal. Ce qui fut fait.
Mais ledit procureur respondit qu'il ne se fe-
roit ja partie contre ledit Juvenal , ny ne pro-
poseroit ce qu'ils apportoient. Car par plu-
sieurs conjectures voyoil bien , que c'estoient
toutes choses conlrouvées. Parquoy lesdits cas
furent baillés à un advocat de parlement, nom-
mé maistre Jean Andriguet, lequel se chargea
de les proposer le samedy matin , comme de
par le roy et commandement du grand con-
seil. Or advint que lesdits commissaires de
Chastelet, quand ils se partirent du duc de
Bourgongne , s'en vinrent soupper à l'eschi-
quier en la Cité , et se tinrent assez aises. Car
aussi estoicnt-ils bien payés, et beurent fort,
tellement qu'ils mirent leur information sur le
bord de la table, etd'adventureen janglant et
caquetant ensemble, avec aucuns des sollici-
teurs et conducteurs de la besongne, lesditcs
informations cheurent à terre. Et le lieu où
ils souppoient estoit la chambre du maistrede
l'hostel, si y survint un chien, qui estoit de
l'hostel, qui les prit pour ronger, et les porta en la
ruelle du lict, dont lesdits commissaires ne s'ad-
viserenl, car l'un s'attendoitque l'autre les eust
en sa manche. Et quand vint que le seigneur fut
couché, la dame en se voulant coucher prés de
son mary , s'en alla à la ruelle , et toucha de
VI, ROI DE FRANCE, (l39:n
son pied ausdiles informations , et dit à son
mary qu'elle avait trouvé un gros roole en la
ruelle du lict. Lequel luy dit qu'elle luy bail-
lasl, ce qu'elle fit. El quand il veid que c'esloit
une information contre maislre Jean Juvenal,
garde de la prevosté des marchands de par le
roy, il fut bien fort esbahy, en disant : « HelasI
» qui sont ces mauvaises gens qui le veulent
» grever? » Si se leva à l'heure presque de mi-
nuict et vint à l'hostel de la ville , frappa à
l'huis et parla au concierge qui couchoit en
bas , en disant qu'il vouloit parler au prevost.
Si se leva, le fit entrer en sa chambre, et tan-
lostluy bailla lesdiles informations. Et quand
le prevost les veid , il remercia le bourgeois,
lequel après qu'il luy eut conté comme il les
avoit trouvées , s'en retourna en son hostel.
Encore fut ledit prevost bien joyeux quand il
fut advcrty des bourdes et charges qu'on lui
imposoit, et cognoissoit bien aucuns des tes-
moins. Et ne se sccut le lendemain lever si
matin , qu'il n'arrivast à sa porte un huissier
d'armes , nommé Jésus , qui le vint adjourner
à comparoir en personne pardevant le roy et
son conseil, au bois de Yincennes (où le roy
estoit, qui estoit retourné à convalescence ) au
samedy matin ensuivant , à l'heure de neuf
heures. Et audit lieu, fut ordonné une forte
tour et prison pour le mettre. Et ledit samedy
fut renommée comme publique, qu'on lui de-
voit coupper la teste, dont tout le peuble s'es-
bahissoit. A ladite heure et jour, ledit prevost
ne s'y trouva pas seul , car il fut accompagné
de (rois à quatre cens des plus notables de la
ville de Paris, et vint au bois, non de rien es-
bahi. Si comparut devant le roy et son conseil.
Et proposa ledit maistre Jean Andriguet, en al-
léguant les cas qu'on lui avoit baillés par es-
crit, et prenant conclusions criminelles. Et lors
se leva ledit Juvenal, qui estoit adverty du cas
par ladite (elle quelle information, et se voulut
défendre «omme il en estoit bien aisé, et avoit
un beau langage, et si estoit plaisant homme,
aimé, honoré et prisé de toutes gens. Mais
ledit Andriguet dit qu'il ne devoit point estre
ouy, et qu'on le devoit envoyer en prison. Et
sur ce y eut plusieurs paroles. Et finalement
le roy en sa personne dit , qu'il vouloit que
son prevost des marchands fust ouy. Lequel
sexcusa bien et grandement des cas qu'on luy
imposoit, et se défendit, en soy deschargeant
bien et honorablement. Et outre dit, que contre
(1393)
un officier royal , on ne devoit pas procéder
par informations. Et aussi qu'il necroyoitpas,
quelque chose que disl Andriguet, qu'il y eust
informations faites, veu que ce n'estoient que
toutes choses conlrouvées. Et lors ledit Andri-
guet qui cerlifioit qu'il en appcrroit bien, de-
manda aux commissaires qui estoient derrière
luy, qu'ils luy baillassent, qui cuidoient les
avoir, et demandoient l'un à l'autre : « Ne les
)) avez-vous pas ? » Pour abréger, ils ne sça voient
qu'elles estoient devenues. Et quand le roy
veid la manière, luy-mesmedit : «Je vous dit
» par sentence que mon prevost est preud'-
» homme, et que ceux qui ont fait proposer les
)) choses sont mauvaises gens, » Et dit audit
Juvenal : «Allez-vous-en, mon amy, et vous
» mes bons bourgeois. » Si s'en retournèrent.
Et quand les faux tesmoins sceurent l'issue,
ils furent moult esbahis , et parlèrent l'un à
l'autre, en cognoissant leur faute, et estoient en
bien grande perplexité, et sceurent que leur
information estoit perdue. Et les commissaires
leur dirent, qu'il falloit qu'ils déposassent en-
cores ainsi qu'ils avoient fait. Et ils respon-
dirent qu'ils n'en feroient rien, et qui plus est,
qu'ils sçavoient ledit Juvenal estre preud'-
homme , et demeura la chose en ce poinct.
En ce temps y eut un beau miracle à Nostre-
Dame de Sainct-Martin-des-Champs. Il y avoit
une créature pécheresse, qui estoit enceinte
d'enfant, et elle mussoit sa grossesse le mieux
qu elle pouvoit, tellement qu'on ne s'enapper-
ceut oncques. Toute seule se délivra et cuida
couvrir, et celer son cas advenus, et elle-
niesme mussa son enfant dans du fiens. Un
chien sentit aucunement qu'il y avoit quelque
chose, et gratta tellement au lieu qu'il descou-
vrit l'enfant. Une bien dévote femme le veid,
qui passoit d'adventure par là , et prit cet en-
fant et le porta à Sainct-Martin-des-Champs
devant l'autel Nostre-Dame , en faisant une
oraison telle qu'elle lasçavoit. L'enfant ouvrit
les yeux, cria et alaila, et fut baptisé, et vesquit
trois heures, puis après mourut.
C'estoit grande pitié de la maladie du roymoult
merveilleuse, comme dit est, et ne cognois-
soit personne quelconque. Luy-mesme se des-
cognoissoit, et disoitque ce n'estoit-il pas. On
luy amenoit la reyne, et sembloit qu'il ne l'eust
onques veue, et n'en avoit mémoire, ne co-
gnoissance, ne d'hommes ou femmes quelcon-
ques, excepté de la duchesse d'Orléans ; car il
PAR JEAN JUVENAL DES L'RSINS.
383
la voyoit et regardoit très-volontiers, et l'ap-
pelloit belle sœur. Et comme souvent il y a de
mauvaises langues , on disoit et publioient au-
cuns qu'elle Tavoit ensorcelé, par le moyen de
son père le duc de Milan, qui estoit Lombard,
et qu'en son pays on usoit de toiles choses. El
fut malade depuis le mois de juin jusques en
janvier : et l'une des plus dolentes et courrou-
cées qui y fust c'estoit la duchesse d'Orléans.
Et n'est à croire ou présumer qu'elle l'eust
voulu faire ou penser. Il vint à Paris un mes-
chant homme, lequel à proprement parler es-
toit sorcier. Et se vanta que qui le voudroit
laisser faire qu'il guariroit le roy. Et qu'il avoit
un livre qui s'adressoità Adam, de la consola-
lion de son fils Abel , qu'il pleura et en fit le
deuil cent ans. On fit parler à luy, et trouva-
l'on que c'estoit un trompeur. Et de luy fut faite
punition telle qu'au cas appartenoit. L'on fit
partout processions , bien dévotes oraisons et
prières pour la santé du roy, car autre remède
on ne trouvoit. Et diverses fois les physiciens
du roy furent assemblés, et autres physiciens
mandés de divers pays. Mais on n'y sçavoit
trouver ny la cause de la maladie, ny la forme
comment on la pourroit guarir. Et luy cessa
ladite frenaisie , et disoit-on que c'estoit par le
moyen des prières et oraisons qu'on avoit faites,
et qui de jour en jour se faisoient.
Le vingt-qualriesme jour d'aoust, la reine
eut une fille, qui fut nommée Marie. Et fit la
reyne promesse et vœu , que si elle vivoit ,
qu'elle seroit religieuse.
Afin que les Anglois ne cuidassent pas qu'on
ne voulust entendre à paix en toutes manières
licites et raisonnables, on envoya messire Phi-
lippes vicomte de Melun devers les Anglois,
leur requérir qu'ils voulussent continuer les
journées entreprises sur le faict de la paix. A
laquelle parfaire le roy, ses parens, et ceux de
son sang avoient très-bonne volonté.
Le roy alla en pèlerinage à Saint-Denys en
France , et aussi au mont Sainct-Michel. Et
avoit de belles et grandes dévotions en Dieu ,
et s'en retourna esbatre à Sainct-Germain-en-
Laye. Et lui faisait-on toutes les plaisances
qu'on pouvoit.
La guerre estoit tousjours fort en Bretagne
entre le duc et Clisson , laquelle estoit bien des-
plaisante à plusieurs. Et y envoya le roy l'e-
vesque de Langres , messire Hervé-Lere che-
valier, et maistre Pierre Blanchet, lesquels
384
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE
vinrent en Bretagne, et parlèrent à Clisson , en
luy monstrant les inconveniens qui estoient ad-
venus , et advenoient tous les jours à cause de
ladite guerre. Lequel respondil qu'il esloitprest
de faire le plaisir du roy, et très-gratieuse-
ment se porta. Puis allèrent vers le duc, mais
il ne les voulut voir, ne ouyr, et sembloit qu'il
fust fort indigné contre le roy mesme. Et après
ce que plusieurs de ses gens luy eurent remons-
tré, qu'au moins nepouvoit-il que de les ouyr,
il les fit venir en sa présence. Si luy exposèrent
bien humblement et doucement la charge qu'ils
avoient de par le roy. Ce qu'il prit en grande
impatience. Toutesfois il respondit assez gra-
lieusemenl, mais on appercevoit bien qu'il es-
toit fort indigné. Les ambassadeurs s'en retour-
nèrent, et dirent la response qui leur avoit esté
faite.
Le roy estant à Sainct-Germain-en-Laye et
son conseil, l'université de Paris envoya une
notable ambassade par devers luy , le prier et
requérir qu'on voulust entendre à l'union de
l'Eglise. Et leur octroya leuc requeste, et vou-
lut qu'on advisast toutes les manières, par les-
quelles l'union se pourroit faire, et il estoit prest
d'y entendre. De laquelle chose les ambassa-
deurs au nom de l'université rendirent grâces
et mercis au roy, et aux seigneurs qui estoient
avec luy, et en firent leur rapport à l'univer-
sité. Laquelle fit une bien notable procession à
Sainct-Martin-des-Champs, en remerciant Dieu
et le roy de sa bonne response. Et pource que
plusieurs craignoient et douloient de dire publi-
quement leur imagination et opinion, il fut dit
qu'on auroit un coffre, auquel par un pertuis
on metlroit l'imagination des opinans. Et furent
ordonnés de chacune nation députés qui ver-
roient les cedules. Et fut trouvé que la com-
mune opinion de ceux qui mirent les cedules,
esloitque la voye de cession ou de compromis,
estoit la plus seure. Et sur ce un bien notable
clerc, et grand orateur, nommé maistre Nicole
de Clemangis, fit une très-belle epistre , qui fut
monslrée au roy, et présentée de par l'univer-
sité. Lequel très-benignement et doucement la
receut.
Boniface l'antipape de Rome escrivit aussi
une lettre au roy , par laquelle il sembloit
bien , qu'il avoit bonne volonté à l'union de
l'Eglise.
Le roy de Hongrie escrivit au roy de la vic-
toire que les Sarrasins avoient eue alenconlre
(1393)
de luy, et la forme et manière de la bataille, en
luy requérant aide et confort. A laquelle chose
faire , le roy estoit fort enclin , et si luy escri-
vit la moquerie et dérision que les Sarrasins fai-
soient et disoienl de la division qui estoit entre
les chrestiens, louchant l'Eglise , et le schisme
d'icelle.
Le roy d'Arménie, qui avoit esté assez lon-
guement en France, seigneur de belle et bonne
vie, honneste, et catholique, alla de vie à tres-
passement. Et fut mis en sépulture, vestu de
vestemens tous blancs. Et à son enterrement
furent les princes et seigneurs, et foison de peu-
ple. Et estoit assez riche de meubles, car quand
il vint il apporta de grandes richesses , lesquel-
les il distribua en quatre parties : l'une à un
baslard qu'il avoit, la seconde aux pauvres
mendians , la tierce à ses familiers et servi-
teurs, et la quarte aux maitres et gouverneurs
de son hoslel. Et estoit fort plaint pour sa belle
vie, et honnesle conversation.
Quand le roy et son conseil eurent ouy la
response des ambassadeurs, qu'on avoit en-
voyés vers le duc de Bretagne, on douta fort
qu'il ne fust mal content de ce qu'on ne luy avoit
envoyé aucun du sang du roy. Et pource fut
advisé parle conseil que le duc de Bourgongne
y iroit , lequel y alla, et le receut le duc gran-
dement, notablement, et joyeusement. Et fut
mandé Clisson par les ducs tous seuls , lequel
parla à eux en toute douceur et humilité , et
tellement qu'il y eut bonne paix et accord fait,
dont tout le pays fut bien joyeux. Et monslroit
le duc à Clisson tous signes d'amour. Et pource
qu'on avoit parlé de mariage de la fille du roy,
et du fils du duc , il s'en vint à Paris , et laissa
en Bretagne Clisson son lieutenant et gouver-
neur de tout le pays.
En ladite annnée monseigneur de Berry fut à
Sainct-Denys en France. Et avoit volonté et
grand désir d'avoir une partie du chef sainct
Hilaire, qui estoit en ladite abbaye. Et de ce
avoit plusieurs fois requis l'abbé et les religieux.
Dont après plusieurs diflicullés luy fut accordé,
et luy en baillèrent partie. Pour laquelle en-
châsser il fit faire un beau chef tout d'or, et le
fil mettre dedans, et l'apporta à Poicliers, et le
donna à l'église de Saincl-Hilaire. Et en re-
compensation de ce, il donna à ladite église
de Sainct-Denys une partie du chef et du bras
de monseigneur sainct Benoist.
Les juifs ci Paris furent accusés d'avoir en
(1394)
despit de INostre-Sauveur Jesus-Christ tué un
chreslien , et quoy que ce fust ils l'avoienl vil-
lené et battu. El en faisant information fut
trouvé qu'ils faisoienl plusieurs choses non bien
honnestes, en despit des chrestiens. Plusieurs
y en eut de pris, et emprisonnés, et battus de
verges par les carrefours , et condamnés en dix-
huict mille escus , lesquels ils payèrent, qui fu-
rent employés à faire le Petit-Pont à Paris. Et
si y en eut plusieurs qui se firent chrestiens, et
furent baptisés.
Le roy qui n'avoit pas mis en oubly la re-
queste que luy avoit fait le roy de Hongrie, de
luy envoyer aide et secours , luy envoya le
comte d'Eu connestable de France, bien gran-
dement accompagné. Et quand le prince des
Turcs sceut que les François venoient pour luy
faire la guerre, il se retrahit, et laissa les entre-
prises qu'il avoit faites contre ledit roy de Hon-
grie. Le comte d'Eu desplaisant qu'il n'avoit fait
quelque exploit de guerre sur les Sarrasins,
sceut par le rapport de gens de bien, que le roy
de Bohême senloit mal en plusieurs articles de
la foy,et ne valoit gueres mieux que Sarrasin,
et pource se bouta audit royaume. Et mit le
roy et tout le pays en sa subjection , et s'en
retourna à grand honneur et louange.
H y avoit en l'université de Paris un bien no-
table clerc nommé maistre Jean de Varennes,
lequel estoit très-bien bénéficié en plusieurs et
divers lieux. Lequel délaissa tous ses bénéfices,
excepté sa prébende de Rheims , délibéré de
soy retraire. Et s'en vint au pays , et esleut son
lieu et sa demeure assez prés de la cité de
Rheims à Ville-Dommange, en une chappelle
fondée de Sainct-Dié , assise au dessus dudit
village.
1394.
L'an mille trois cens quatre-vingt et qua-
torze, y eut plusieurs allées et venues, pour le
fait de trouver moyen de paix entre les roys de
France et d'Angleterre. Et de ce faire avoient
grand désir d'un costé et d'autre d'y entendre.
Et mesmement le roy d'Angleterre desiroit d'a-
voir alliance sur toutes choses par mariage,
combien que la plus aisnée des filles du roy
n'avoit que sept ans. Et fut advisé qu'il estoit
expédient que derechef fussent envoyés nota-
bles ambassadeurs pour traiter de la matière.
Et de ce furent contens les deux roys. Et envoya
le roy à Boulongne nos seigneurs les ducs de
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
385
Berry et Bourgongne avec notables gens de con-
seil , et autres. Et aussi de la partie des Anglois
furent envoyés plusieurs notables princes, et
grands seigneurs. Et furent entre eux ordon-
nées et conclues certaines trcfves en espé-
rance de paix , durant quatre ans. Et disoit-on
que entre les princes y avoit conclusions tcn-
dans à finale conclusion de paix. Et pource
que souvent les Anglois usent de paroles de-
ccptives , fut advisé qu'on revisileroit les bon-
nes villes, et qu'on les fortifieroit. Et en outre
fut défendu qu'on ne jouast à quelque jeu que
ce fust, sinon à l'arc, ou à l'arbalestre. Et en
peu de temps les archers de France furent tel-
lement duits à l'arc , qu'ils surmontoient à bien
tirer les Anglois, et se mettoient tous commu-
nément à l'exercice de l'arc et de l'arbalestre.
Et en effect si ensemble se fussent mis, ils
eussent esté plus puissans que les princes et
nobles. Et pource fut enjoint par le roy qu'on
cessast, et que seulement y eust certain nombre
en une ville et pays , d'archers et d'arbales-
triers. Et en après commença le peuple à jouer
à autres jeux et esbatemens, comme ils fai-
soient auparavant.
En ce temps vint à Paris comme légat le
cardinal de La Lune, commis pour le faict de
l'union de l'Eglise,
Et environ le caresme, lesdits faux lesmoins,
qui avoient déposé contre maistre Jean Juve-
nal des Ursins , garde de par le roy de la pre-
vosté des marchands , eurent contrition et
repentance de leur péché. Et vinrent un jour
à leur curé , en luy exposant la faute qu'ils
avoient faite, le plus secrètement et douce-
ment qu'ils peurent tous ensemble, et en une
mesme manière, et estoient bien trente ou en-
viron. Quand le curé les eut ouys, il leur dit
qu'il ne les ozeroit absoudre , et qu'ils allassent
au pénitencier de l'evesque de Paris, et y allè-
rent; et les envoya à l'evesque, et y furent , et
les ouyt. Et leur dit que le cas de soy estoit si
grand et si mauvais , qu'il craignoit bien de les
absoudre. Et pource qu'ils allassent au cardi-
nal de La Lune, qui estoit à Paris, et légat de
nostre Sainct Père, lesquels y furent, et fai-
soient toutes ces choses le plus secrètement
qu'ils pouvoient. Lequel cardinal les ouyt, et les
absolut, et leur donna en pénitence que le ven-
dredy sainct au matin , ils fussent à l'huis dudit
prevost tous nuds , en luy confessant leur cas
et mauvaisetié , et le priant qu'il leur voulust
25
386
HISTOIRE DE CHARLES
pardonner. Et ils respondirent que si ledit Ju-
venal les voyoit il les cognoistroit bien. Et
pource ledit cardinal fut content qu'ils eussent
chacun un drap affeuble , et fussent nuds des-
sous. Lesquels ledit matin vinrent à Thuis du-
dit Juvenal , lequel s'estoit levé bien matin ,
pour aller gagner les pardons , qui trouva à
, son huis les dessus dits ainsi affeublés, dont il
fut bien esbahy. Si leur demanda ce qu'ils
vouloient, desquels l'un dit leur faute et péché.
Et tous d'une voix en pleurant luy requirent
pardon. Et adonc ledit Juvenal et ses serviteurs
commencèrent à pleurer. Aussi n'y pensoit-il
plus , et leur demanda qui ils estoient qui luy
demandoient pardon. Lesquels dirent que par
leur pénitence ils ne se dévoient point nom-
mer. Mais parce qu'il avoit veu l'information,
dont dessus est faite mention , il les nomma
chacun par leur nom , tellement qu'il n'en ou-
blia nul, et leur dit : u Vous êtes tel, et tel. »
Puis bien doucement leur pardonna. Dont ils
le remercièrent humblement, en baisant la
terre, et pleurant effondemenl. Et puis par le
moyen d'aucuns des dessus dits à qui il parla ,
il sceut toute la mauvaiselié , et d'où elle es-
toit venue , et pourquoy.
Et entre ledit cardinal , et ceux de l'univer-
sité, pour le faict de l'union de l'Eglise, il y
eut plusieurs diversités merveilleuses, et pro-
positions bien et trop rigoureuses. Et baillèrent
ceux de l'université une proposition , que le
cardinal veid et leut, et eurent aussi de luy
response bien rigoureuse. Et en outre, de l'auc-
torité apostolique leur défendit, qu'ils n'usas-
sent plus de telles manières de langages, dont
ils ne furent pas bien contens , et de tout leur
pouvoir poursuivoient ladite union. Et escrivit
le papeau roy, qu'il luy voulust envoyer maistre
Pierre d'Ailly, et maistre Gilles des Champs ,
qui estoient deux solemnels docteurs en théo-
logie. Lesquels quand on leur en parla, dirent
pleinement qu'ils n'y iroient point ^ car ils se
doutoient de leurs personnes. Quand le pape
veid que ceux de l'université estoient si aigres,
il s'advisa qu'il falloit qu'il se joignist aves les
seigneurs et ceux qui estoient près du roy. Et
envoya messages bien garnis d'or et d'argent ,
et de choses plaisantes, et spécialement fit faire
un plaisir au duc de Berry, tellement que luy
et le cardinal se joignirent ensemble, et mena-
cèrent fort aucuns de l'université. Lesquels s'en
allèrent au duc de Bourgongne , et lui supplie-
VI, ROI DE FRANCE, (1394j
rent qu'il fisl tant envers le roy qu'ils fussent
ouys. Lequel le fît , et tellement qu'ils furent
ouys et firent une epistre , laquelle le roy vou-
lut estre mise en françois , ce qui fut fait. Puis
tout veu et considéré, leur fut défendu que d'i-
celle, ny du contenu ils ne parlassent, ne usas-
sent point. Dont ils furent très-mal contens, et
délibérèrent que toujours poursuivroient le
contenu en ladite epistre. Et pource qu'on les
vouloit empescher , intimèrent cessations , et se
sentoient bien avoir aucun port d'aucuns es-
tans près du roy. Et en l'intimation desdites
cessations estoit présent ledit cardinal: mais le
duc de Berry estoit absent.
Et cependant les cardinaux estant en Avi-
gnon, desirans l'union de l'Eglise, considerans
comme il leur sembloit, que le pape très-sage-
ment y entendoit, s'assemblèrent en intention
d'y remédier. Et de ce fut le pape tant mal
content que merveilles. Et s'en retourna ledit
cardinal de La Lune vers le pape, lequel le sei-
ziesme jour de septembre cheut malade d'apo-
plexie, dont il mourut comme soudainement.
Riche et puissant estoit, tant en meubles que
autrement, et est chose comme incroyable de
la chevance qu'il avoit. Et lors les cardinaux
après qu'il eut esté mis en sépulture honora-
blement, ainsi qu'il appartenoit bien , délibé-
rèrent de eux mettre en conclave. Laquelle
chose le roy cuida plusieurs fois empescher par
messagers, et autrement, espérant d'y mettre
union. Dont ils firent difficulté, disans qu'il leur
falloit un chef, et aussi que messire Raymond
de Turaine, qui se disoit neveu du feu pape,
leur menoit guerre très-grande , et avoit pris
par la vaillance de son corps, plusieurs places
ausquelles il avoit mis garnisons, parquoy il
tenoitles cardinaux en Avignon en grande sub-
jection. Dont les cardinaux escrivirent au roy,
dequoy il fut bien desplaisant contre ledit Ray-
mond, et luy escrivit qu'il se deportast. Lequel
craignant le roy, le fit par aucun temps, et
s'abstint de faire guerre. Et eux considerans et
voyans qu'il leur falloit un chef, esleurent le
cardinal de La Lune, lequel fut nommé Bene-
dict.
Et assez tost après recommença ledit mes-
sire Raymond à faire guerre, et estoit sa que-
relle, qu'il demandoit les biens meubles et suc-
cessions du pape Clément son oncle. Et disoit-
on , qu'il faisoit guerre au pape sans Rome , et
au roy sans couronne , c'est à sçavoir au roy
(1394)
de Sicile , el au prince d'Orenge sans terre ,
car toutes ses terres esloient occupées.
Le roy avoit dévotion d allei" à Saincl-Denys,
el y alla et fit ses offrandes. Car continuelle-
ment estoit en oraisons et prières , croyant par
l'intercession de monseigneur sainct Denys,
éviter l'inconvénient de maladie qui luy esloit
advenue , doutant d'y recheoir.
Et après l'eslectiondudit cardinal dcLaLune,
il envoya devers le roy avant sa consécration,
en luy signifiant son eslectioUj laquelle par l'im-
pression et importunité des cardinaux il avoit
accepté. Et faisoil sçavoir au roy, que par toutes
voyes qu'on adviseroit , il estoit prest d'enten-
dre à l'union de l'Eglise. Dont le roy et aussi
ceux de l'univcrsilé furent bien joyeux. Et dé-
libérèrent ceux de l'université d'envoyer vers le
pape. Et de faict, ils envoyèrent une bien no-
table ambassade, et escrivirent lettres exhor-
tatoires à entendre à union. Et vinrent en Avi-
gnon, et présentèrent les lettres au pape, lequel
vouloit aller disncr. Et quand il eut veu les
lettres , par lesquelles on l'exhortoit si douce-
ment, il respondit en dépouillant sa chappe,
qu'il estoit aussi prest de céder, comme il avoit
esté prest de despouiller sa chappe, laquelle de
faict il despouilla. Et depuis demandèrent au-
dience en public, et l'eurent, et les ouyt le pape
à leur plaisir, et leur dit qu'il estoit content de
leur octroyer roolles pour avoir des bénéfices.
Et que pour ouvrir la forme et manière de venir
à la voye de cession , il faudroit avoir aucunes
collocutions secrettes. Et s'en retournèrent les-
dits embassadeurs trés-joycux. Et la response
ouye à Paris, le roy y envoya son aumosnier,
nommé maistre Pierre d'Ailly , qui estoit un
bien notable docteur en théologie. Lequel pré-
senta les lettres du roy, et eut audience. Et luy
fit le pape pareille response, comme à ceux de
l'université. Et après s'en retourna à Paris , et
rapporta au roy la bonne volonté que le pape
avoit pour Tunion de l'Eglise. Mais plusieurs
doutoient que ce ne fust que toute fiction, et
qu'il disoit d'un, et pensoit d'autre.
Le roy par la délibération de son conseil, el
de ceux de l'université, voulut et ordonna que
les archevesques, evesques, abbés, religieux, et
autres personnes ecclésiastiques fussent assem-
blés, et leur manda qu'ils fussent à Paris à cer-
tain jour, pour avoir leur advis de procéder en
la manière. Et combien que tous n'y vinrenlpas
(car aucuns avoient justes excusalions) toules-
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
.'^87
fois la plus grande partie y vint. Et si y avoit
plusieurs grands et notables clercs, tant de l'u-
niversité de Paris, que d'autres universités et
lieux de ce royaume. Et estoit belle chose el
notable de voir l'assemblée. El pour demander
les opinions, el en faire les relations au roy, el
à son conseil , fut ordonné messire Simon de
Cramaull, patriarche d'Alexandrie el evesquo
de Carcassonne, qui estoit un des principaux du
conseil du roy, et notable clerc. Les prélats et
autres personnes ecclésiastiques, furent tous as-
semblés au Palais à Paris. El là esloient prcsens
ledit maistre Pierre d'Ailly aumosnier du roy,
docteur en théologie , et les ambassadeurs de
l'université, qui avoient esté en Avignon vers
le pape Benedicl. Lesquels firent leur relation
des responses que leur avoit fait le pape Bene-
dicl, disant qu'il estoit prest el appareillé d'en-
tendre à l'union de l'Eglise en toutes manières,
jusques à céder son droict, si mestier estoit. Et
ce fait, le patriarche leur exposa comme le roy
les avoit mandés, pour avoir leur advis el
conseil des manières de procéder, el de trouver
la voye d'y parvenir. Lors lesdits prélats , en
gardant les louables coustumes anciennes, firent
une procession par la grande salle du Palais,
et par la cour, pour venir à la Saincle-Chap-
pelle,- où fut dite une messe du Sainct-Esprit
par un prélat, pour invoquer l'aide de Dieu, à
ce qu'il les voulust inspirer à bien délibérer ,
puis s'en retournèrent en ladite salle. Et les fil
le palriarchejurer , qu'ils diroient leur vrayc
opinion, sans aucune fiction, ny partialité , el
demanda à chacun son opinion, dont yen eut
plusieurs belles el hautes. Et finalement tous
furent d'opinion, que la voye de cession esloil
la plus expediente, imô nécessaire à trouver
union el meilleure que la voye de compromis ,
dont aucuns avoient touché. Laquelle délibéra-
tion fut rapportée au roy, aux seigneurs du
sang, et du grand conseil , lesquels en furent
très-contens. Et fut conclu que ladite voye di-
ligemment se pratiqueroil. El y eut gens or-
donnés à faire les instructions. El donna le roy
congé aux prélats de eux en retourner, et leur
fut chargé expressément de faire procession et
oraisons pour l'Eglise, el aussi pour la santé du
roy.
En ladite année, la duchesse d'Orléans eut
un fils nommé Charles , el à le baptiser y eut
grande solemnilé.
Et le douziesme jour de janvier ensuivant la
388
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE
rcyne eut une fille nommée Michelle. Et vou-
lut le roy que la porte de Paris, par laquelle
on va aux Chartreux, à Yanvres, et plusieurs
autres villages, qu'on appelloit la porte d'En-
fer y eust nom la porte Sainct-Michel , et la
fit faire plus grande et ample qu'elle n'estoit.
Depuis le mois de décembre jusques au pre-
mier jour de mars , les rivières tant grandes
que petites furent si giandes, terribles et mer-
veilleuses qu'on veid oncques, et firent plu-
sieurs grands dommages. Et estoit pitié de
voir les maisons , hommes, femmes et en-
fans , qui par ravines venoient à val les
eaues. Et fut ce comme tout généralement en
ce royaume. Qui estoit chose bien piteuse, et
merveilleuse.
1395.
L'an mille trois cens quatre-vingt et quinze,
le roy, comme très-chresticn et catholique , et
bras dextre de l'Eglise, de tout son pouvoir
voulut et délibéra d'entendre à mettre union
en l'Eglise. Et combien que les Anglois eus-
sent fait une epistre par l'une de leurs univer-
sités, adressante au roy Richard, différente
de l'université de Paris, leur semblant la voye
de cession n'estre la plus convenable , et plu-
sieurs grandes raisons sur ce alleguoient , res-
ponsables à ceux de France, maintenansque la
voye de compromis ou de faire concile gêne-
rai , où toutes les deux parties fussent présen-
tes , ou deuement appellées, estoit la plus con-
venable. Toutesfois le roy délibéra d'avoir
union par voye de cession, selon la délibéra-
tion qui avoit esté faite en son Palais , et en-
voya vers Benedict une bien notable ambas-
sade , c'est à savoir les ducs de Berry et de
Bourgongne, et son frère le duc d'Orléans, ac-
compagnés de l'evesque de Senlis , de maistre
Oudart de Moulins , du vicomte de Melun , et
de messire Gilles des Champs, et autres, qui
arrivèrent à Avignon le quatriesme jour de
may, environ quatre heures après midy, et al-
lèrent tout droit vers le pape, et luy présentè-
rent les lettres du roy escrites et signées de sa
main. Et pareillement l'evesque d'Arras en
présenta une au collège des cardinaux. Et les
receut le pape bien grandement et honorable-
ment, et luy baisèrent le pied , la main , et la
bouche. Et après prit la parole le duc de Ber-
ry, en disant les causes pourquoy le roy les
avbit envoyés. Et le pape respondit qu'ils cs-
(1395)
toient las et travaillés, et qu'ils s'en allassent
reposer , et que le lendemain vinssent disner
avec luy, et il leur diroit quand ils auroient au-
dience. Ceux aussi de l'université de Paris
avoient pour la matière mesme envoyé une no-
table ambassade , et lettres , lesquelles furent
présentées aux pape et aux cardinaux par
maistre Jean Luquet, qui furent receus en la
manière dessus dite , et leur fut dit comme
ausdits seigneurs. Et les fit-on retraire en la
chambre de parement, et prirent vin, et espi-
ces, et s'en allèrent à Yille-Neufve, où ils es-
toient logés. Et là fut le conseil assemblé, pour
sçavoir s'ils auroient audience, et aussi si mais-
tre Gilles des Champs proposeroit, qui en estoit
chargé. Lequel recita ce qu'il avoit intention
de dire. El luy fut ordonné ce qu'il diroit, et
aussi ce qu'il tiendroit.
Et le lendemain retour erent au palais, dis-
nerent avec le pape , et furent grandement et
honorablement servis, et de divers mets. Et
après disner leur fut dit par le pape qu'ils vins-
sent le lendemain et qu'ils auroient audience.
Lesquels vinrent, et furent ouys en la pré-
sence du pape et de vingt cardinaux, où pro-
posa maistre Gilles des Champs, et prit son
thème : « Illuminare his , qui in tenehris et in
umhra mortis sedent, ad dirigendos pedes nos-
tros inviampacis. » Lequel il déduisit bien no-
tablement, en monstrant le bien de paix, en
recommandant le roy et les seigneurs, et le
royaume , et aussi la bonne volonté du pape,
de tendre à fin d'union. Et demandèrent au-
dience à part et particulière, et à leur donner
jour. Le pape fît response incontinent, et prit
son thème : aSubditi estote omni creaturœ prop-
ter Deum , sive regem tanquam prœcellenti ,
sive ducibus, tanquam ab eo missis. » El Irès-
benignemenl et gralieusement le déduisit, et
pour conclusion dit, qu'il entendoit à trouver
union en l'Eglise en toutes manières deues et
raisonnables , qui luy seroienl conseillées.
Et au lendemain assigna jour à avoir au-
dience particulière, et y vinrent, et proposa
l'evesque de Senlis, et prit son thème : ((.Spiri-
tus sanctus docebit vos omnem veritatem. » La
division de son discours, et la fondation de son
thème estant faites, il requit au pape qu'il
baillast la cedule , et toutes les escrilures qui
avoient esté faites tant en son eslection, que en
son entrée du conclave , et que expressément
ils avoient charge de ce requérir, et qu'il avoit
(1395)
escrit au roy qu'ainsi le fcroit. Le pape rcspon-
dit, que sur ceste matière il parleroit aux
seigneurs à part. Lesquels respondirenl que
s'il y parloit, si ne fcroienl-ils aucune res-
ponse jusques à ce qu'ils eussent eu et veu au-
tant de ladite cedule. Et lors il l'envoya quérir
parle cardinal de Pampelune, qui l'avoit en
garde, et fut leue, et en fit maistre Gonlier-
Coul, notaire et secrétaire du roy , autant. La-
quelle il envoya au roy et leur sembloit qu'elle
serviroit très-bien à l' intention pour laquelle ils
estoient venus; car expressément à l'entrée du
conclave les cardinaux jurèrent et promirent
d'entendre àla voje d'union, et que si l'un d'eux
estoit esleu il y entendroit usque ad cessionem
inclusive. Et estoit signée de toutes les mains
des cardinaux. Toutesfois le pape requit et sup-
plia qu'elle fust tenue secrette. Et le vingt-hui-
tiesme jour de may , le pape en bref dit, que
luy et ses cardinaux avoient advisé, que luy et
l'antipape, et ses cardinaux d'un coslé et d'au-
tre fussent assemblés en quelque lieu, près du
royaume de France, et soubs la protection du
roy, et qu'il falloit qu'ils fussent ouys, et qu'il
n'y avoit autre voye plus seure, car il falloit
avoir le consentement des deux parties.
Le mardy premier jour de juin, les ducs et
ambassadeurs retournèrent vers le pape, et les
cardinaux. Et pour respondre à la voye que le
pape avoit ouvert, proposa maistre Gilles des
Champs, et prit son thème : af^'iam veritatis
elcgi, et judicia tua non sum obligatus. » Lequel
il déduisit, et déclara les voyes qui avoient
esté ouvertes au conseil de l'Eglise à Paris.
Dont la première estoit d'avoir concile gêne-
rai ; la seconde , de s'assembler en un lieu
soubs la protection du roy. Et en ce estoit com-
prise la vo.ye de compromis. La tierce estoit ,
la voye de franche cession , et volontaire re-
nonciation des deux parties à leur droict. Et
qu'en ceste manière s'esloient tous arrestés, le
roy et le conseil. Le pape persista en son ima-
gination , et usa de gratieuses paroles, en dé-
clarant plusieurs choses, et demanda qu'on lui
baillast ladite voye , souslenue et roborée de
toutes raisons, et la manière de la pratiquer. Et
luy fut respondu qu'il pouvoit assez entendre
ce qui luy avoit esté dit , sans rien bailler par
escrit. Et lors usa d'aucunes paroles , mons-
trant qu'il estoit aucunement desplaisant , di-
sant que nul ne le pouvoit en rien contraindre
sinon Dieu, dont il esloii \icaire.Et à tant s'en
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
389
allèrent les seigneurs disncr. Et de par le roy
privement fit-on prier aux cardinaux , qu'il
leur pleust de venir devers eux à Villc-Neufve,
lesquels y allèrent très-volonlicrs. Et leur re-
quit monseigneur de Berry, qu'en leurs privés
noms ils voulussent dire et déclarer leurs ima-
ginations. Lesquels tous en effect furent d'opi-
nion, qu'il n'y avoit voye sinon de faire bouler
l'antipape dehors , ou la voye advisée par le
pape , de convention. Et s'en retournèrent les
cardinaux à leurs maisons. Et envoya le pape
aux seigneurs un evesque, leur prier qu'à cha-
cun d'eux parlast à part. Dont ils voulurent
avoir l'opinion de leur conseil, qui fut différent,
car aucuns disoient qu'ils dévoient parler, les
autres non.
Et le mercredy, veille de la Feste-Dieu , al-
lèrent vers le pape, et disnerenl avec luy, et
tous les principaux de l'ambassade , et y de-
meurèrent jusques au vendredy malin, et fu-
rent à vespres. Après lesquelles les ducs de
Berry et d'Orléans allèrent souper , et Bour-
gongne demeura avec le pape, et parla à luy à
son aise, car tous deux jeusnoient. Le jeudy il
parla à part à monseigneur de Berry, et le ven-
dredy malin à Orléans, lequel se confessa à luy
et de sa main receut le saint sacrement de l'au-
tel. Si s'en retournèrent à Yille-Neufve , et au
conseil récitèrent ce que le pape leur avoit dit,
qui estoit tout un , qui estoit qu'il se plaignoit
fort de ce qu'on vouloit ouvrir la voye de ces-
sion , et dit aucunes paroles bien poignantes.
A quoy le duc de Bourgongne luy avoit bien
respondu, en soustenanl l'opinion du roy.
Si luy fut requis par les seigneurs qu'il vou-
lus! bailler conclusion finale de sa volonté
en public. Et y eut un jacobin nommé frère
Jean Halonis, qui mit aucunes conclusions er-
ronnées, parquoy fut requis qu'il fustarresté,
et saisi de son corps. Et finalement le pape le
vingt-cinquiesme jour du mois de juin fit venir
les seigneurs, et disnerenl avec luy. El après
disner leur bailla certaine bulle déclarative de
son intention. Et lesdits seigneurs respondi-
renl qu'ils la feroienl voir et visiter, et se par-
tirent cl allèrent à Ville-Neufve. El les con-
duisoient les cardinaux d'Albanie , et de Pam-
pelune. Entre lesquels cardinaux y eut de
grosses paroles sur le faicl du contenu dans la-
dite bulle. En imposant l'un à l'autre que ce
a voit-il fait faire, et qu'il vouloit gouverner, et
tant qu'ils procédèrent jusques à démentir l'un
390
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1395)
messeigneurs les ducs, de ce qu'ils avoient pris
l'autre bien hautement. Et dit Albanie à Pam-
pelune qu'il avoit menti par la gueule et y eut
entre eux plusieurs meschantes paroles, dont se
rioienlles seigneurs. Et la nuict fut le feu bouté
en deux arches dû pont, qui estuit de bois , tel-
lement qu'il falloit passer à bateaux. Et de ce,
ceux de la ville d'Avignon , et plusieurs cardi-
naux furent fort troublés. Et disoient aucuns
que ce avoit fait faire le pape à caulelle. Mais
il s'en excusa grandement , en affermant qu'il
n'en sçavoit rien , et en estoit desplaisant, et
très-diligemment le fît refaire. Et qui voudroit
mettre toutes les allées, venues, propositions ,
et allégations d'un costé et d'autre, la chose
seroit longue. Et doit suffire de monstrer la
bonne et vraye affection qu'avoit le roy et nos
seigneurs de son sang à l'union de l'Eglise.
Les jacobins d'Avignon , quand ils sceurent
les conclusions de Hatonis,ils vinrent vers les-
dits seigneurs, et ambassadeurs de l'université,
déclarer que lesdites conclusions n'avoient onc-
ques esté faites de leur sceu ou consentement ,
et qu'en rien ils n'y adheroient.
Plusieurs assemblées et consultations furent
faites, tant aux cordeliers d'Avignon, comme à
Yille-Neufve , et autrement. Et fut conclu que
lesdits seigneurs , et autres ambassadeurs du
roy, et de l'université, se tiendroient fermes à
la voye de cession, et non à la volonté du pape.
Et en ce s'adjoignirent tous les cardinaux, ex-
cepté deux , ou un nommé Pampelune. Et en
rien n'approuvèrent la bulle que le pape avoit
baillée. Et firent mettre par escrit leurs volon-
tés, et offrirent de les signer. Et envoyèrent
lesdits seigneurs et ambassadeurs vers le pape,
luy requérir audience publique, et par deux
fois : mais à chacune fois pleinement les refusa,
et ne leur vouloit octroyer. Qui plus est, il dé-
fendit aux cardinaux qu'ils ne signassent leurs
opinions. Et lors lesdits ambassadeurs du roy
requirent auxdits cardinaux, qu'ils voulussent
dire leurs opinions publiquement. Laquelle
chose ils firent très- volontiers , en recitant la
conclusion faite au conclave, et les sermens et
promesses, et en effecl le contenu de la cedule,
à laquelle ils se tenoient. Et par ce adhérèrent
à la voye conclue par le roy et l'EgUse de
France. Et eussent bien voulu qu'on leur eust
déclaré la forme et manière de pratiquer ladite
voye. Par lesdits seigneurs leur fut respondu
qu'ils ne s'en doutassent , et qu'ils le pratique-
l'oienl très-bien. Et remercièrent grandement
la peine et travail d'avoir passé le Rhosne à
bateaux, veue la roide eaue, et le fort vent qu'il
faisoit. L'université de Paris avoit envoyé une
epislre , laquelle fut leue en la présence des
seigneurs , lesquelles conclurent qu'elle ne se-
roit point présentée. Et ce jour mesme au ma-
tin, qui estoit le vingt-sixiesme jour de juin,
fut mise la première pierre en l'église, de nou-
veau édifiée, de Sainct-Pierre-Celestin, où es-
toit enterré sainct Pierre de Luxembourg. Et y
avoit foison de gens, et y eut un beau sermon
fait par maistre Gilles des Champs, lequel re-
commanda fort la vie dudit cardinal. Et fit-on
deux cedules, l'une de l'intention du pape, l'au-
tre de celle du roy. Et esleva-on le cercueil où
estoit le corps, et dessus mit-on les deux cedu-
les, en priant audit cardinal, qui avoit eu tant
grand désir et affection à l'Eglise, qu'il voulust
ficher au cœur des gens, laquelle voye estoit la
meilleure. Et se tenoit tousjours fort le pape
en son imagination , et aussi faisoient lesdits
seigneurs et ambassadeurs , et les cardinaux
avec eux , excepté le cardinal de Pampelune.
Et après plusieurs allées et venues vers le pape,
de Ville-Neufve aux cordeliers , et augustins
d'Avignon , nos seigneurs desirans avoir issue
et conclusion, et aussi les cardinaux requirent
au pape d'avoir audience publique. El de ce
faire délaya longuement.
Et finalement le jeudy huictiesme jour de
juillet, nosdits seigneurs et aussi les cardinaux
vinrent au palais du pape , en la chambre de
parement , et là firent supplier au pape qu'ils
parlassent à luy. Et après aucunes excusations,
il issit hors de sa chambre, et vint en ladite
chambre de parement. Et les seigneurs s'age-
nouillèrent, et par la bouche de monseigneur
de Berry, le prièrent qu'il voulust ouyr lesdits
cardinaux publiquement en paroles très-douces
et humbles. Et allégua plusieurs raisons , en
monstrant qu'il estoit plus raisonnable de les
ouyr à part. Et à la fin Irès-envis et malgré luy
se condescendit, et fit le cardinal de Florence
pour tous les autres (excepté le cardinal de
Pampelune) la proposition, et bien grandement
recita tout le démené de la matière , et toutes
les voyes qui avoient esté ouvertes de venir à
union, et que tous estoient condescendans à la
voye esleue par le roy et l'Eglise de France,
c'est à sçavoir de cession. Et luy firent aucunes
rcquesles raisonnables, mais en effecl il les re-
(1395)
fusa, et disoit qu'on les luy baillast par escrit,
et esloienl paroles toutes frustratoires évidem-
ment. Et pource lesdits seigneurs requirent au-
dience publique , et estoient desplaisans de ce
qu'il ne vouloit bailler la cedule , et qu'il ne
vouloit pas révoquer le commandement qu'il
avoit fait aux cardinaux, de non signer et scel-
ler leurs opinions. Laquelle audience le pape
leur refusa. Dont lesdits seigneurs furent moult
courroucés , et prirent congé du pape , en di-
sant qu'ils rapporteroient au roy ce qui avoit
esté fait et dit. Après laquelle chose , le pape
les pria bien affectueusement qu'ils disnassent
le lendemain avec luy. Et mondit seigneur de
Berry respondit qu'ils avoient assez mangé et
parlé à luy tout à son aise. Et que s'il n'avoit
volonté de condescendre à la voye que le roy
luy conseilloit, qu'ils ne revicndroicnt plus.
Et à tant se départirent , et allèrent à Ville-
Neufve à leur logis. Et de là tirèrent à Paris
devers le roy.
Le jour de Sainct-Barthelemy, lesdits sei-
gneurs et ambassadeurs arrivèrent à Paris de-
vers le roy, et en briefves paroles récitèrent au
roy et à son conseil ce qui avoit esté fait. Et
supplièrent au roy, qu'il luy pleustde poursui-
vre ce qu'il avoit commencé pour Tunion de
l'Eglise, et que ce luy seroil grand honneur que
la chose se conduisist tellement qu'elle peust
parvenir à son intention. Et fut lors conclu par
le roy et son conseil que le roy envoyeroit vers
les autres roys et princes chrestiens pour ceste
matière. Et de faict, furent ordonnés d'aller es
Allemagnes l'abbé de Sainct-Gilles de Noyon ,
et maistre Gilles des Champs, notable docteur
en théologie; lesquels y allèrent, et firent
grandement et notablement leur devoir, mais
très-petit fruict en rapportèrent. Et en Angle-
terre furent envoyés messire Simon deCramault,
patriarche d'Alexandrie, et l'archevesque de
Tienne, et autres, lesquels y furent receus
grandement et honorablement. Et après la pro-
position faite, et la cause déclarée pourquoy ils
estoient venus, eurent du roy d'Angleterre res-
ponse gralieuse, disant que la voye que le roy
de France avoit esleue estoit bonne et louable,
à laquelle il s'adjoignoit. Et donna de ses biens
ausdits ambassadeurs , puis s'en revinrent à
Paris devers le roy, et firent leur relation bien
notablement. Et quand le pape Benedict sceut
Jes diligences que le roy faisoit, il fut bien es-
bahi. Et pour leaucunementcuider desmouvoir,
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
391
et aussi les seigneurs qui avoient esté devers
luy, de son mouvement , et sans ce qui en fust
requis, octroya au roy un dixiesme. Dont les
gens d'église n'estoient pas bien contens. Et
aussi pourtant ne fut pas la poursuite délaissée.
En ce temps, comme dit est, s'enlrelenoient
tousjours les traités des roys de France et d'An-
gleterre. Et entre les seigneurs y avoit un cer-
tain accord, que le roy d'Angleterre devoil
avoir en mariage madame Isabeau, fille du roy,
laquelle n'avoit d'aage que sept ans , et il en
avoit trente, et qu'il y auroit trefve de trente-
huict ans, csquelles il y eut plusieurs et diverses
clauses concernans le bien public des deux
royaumes. Et pour parfaire ledit traité, le roy
d'Angleterre envoya à Paris le comte Roland
de Corbe , admirai d'Angleterre , le comte de
Norlhampton, mareschal d'Angleterre, et mes-
sire Guillaume Sirop , grand chambelan , et
autres nobles d'Angleterre, pour demander la
fille du roy. Et avoient procuration suflisanle
pour espouser, et passer l'accord en la forme
et manière dessus déclarée. Et par aucuns jours
furent assemblés messeigneurs les ducs de
Berry et de Bourgongne, lesquels avoient con-
duit ceste matière , et finalement accordèrent
ledit traité. Ledit comte Roland, par le moyen
de sa procuration, au nom et comme procureur
du roy d'Angleterre, espousa madame Isabeau
de l'aage dessus dit. Et furent les nopces au
Palais , et y avoit trois roys , c'est à sçavoir le
roy de France , le roy de Sicile et le roy de
Navarre, et plusieurs ducs, comtes, princes et
barons, archevesques, evesques, abbés et pré-
lats, nobles , bourgeois et habitans des bonnes
villes , et y eut huict mets , et chacun mets en
huict paires de manières. El si on vouloit dé-
clarer les assietes des personnes, les paremens
et habillemens, tant en tapisseries, que robbes,
trompettes , et menestriers , et ceux qui ser-
voient . la chose seroit trop longue à reciter.
Toutesfois le commun langage estoit , que là
pouvoit-on voir la pompe et superQuité des
François, et les bombans. Et dons merveilleux
s'entre-donnoient les roys et les princes les uns
aux autres. El pource que plusieurs choses ,
comme on disoit, se ftiisoient, qui n'estoient ho-
norables ne profitables pour les royaumes, on se
passe de les déclarer. Une chose toutesfois n'est
pas à délaisser, que pour ledit temps, le roy
d'Angleterre tenoit Cherbourg, qui est une place
très-forte en Normandie, et Brest en Bretagne,
392
HISTOIRE DE CHARLES
qui sont places, comme on dit , à faire guerre
très-grande esdils pays, et comme imprenables,
si gens de faict y esloient, et qui eussent vivres.
Lesquelles n'esloient que engagées de certaine
somme d'argent. Desquelles sommes ledit roy
de France paya et contenta ledit roy d'Angle-
terre, Et pource rendit-il lesdites places en l'o-
beïsssance du roy, qui fut un grand bien pour
le royaume et pour le pays.
En cesle année furent merveilleux vents par
l'espace de trois mois, et spécialement au mois
de septembre furent si horribles et si grands ,
qu'ils abatoient gros arbres portans fruicts, fo-
resls , maisons et cheminées , et estoit grande
pitié des dommages qu'ils faisoient au diocèse
de Maguelone.
AU pays de Languedoc fut veue au ciel grosse
estoile, et cinq petites. Lesquelles, comme il
sembloit, assailloient et vouloient combatre la
grosse, et la suivirent bien par l'espace de
demie heure. Et oyoit-on voix au ciel par ma-
nière de crys. Et après fut veu un homme qui
sembloit estre de cuivre, tenant une lance en sa
main, et jettant feu, qui empoignit la grande
estoile, et la frappa. Et oncques plus rien ne fut
veu.
En aucunes marches de Guyenne furent ouyes
voix, et froissemens de harnois, et de gens qui
se combatoient. Lesquelles choses donnoient
aux gens grande crainte et peur , et non sans
cause. Et pource que lesdites choses advin-
rent avant la bataille de Hongrie, aucuns di-
soient que ce en estoit la signification.
Or estoient les trefves fermées entre les deux
roys de France et d'Angleterre , et alloit-on de
l'un à l'autre qui vouloit. Et pour lors faisoit-
on grandes chères et esbatemens , comme
jousles, disners, etsoupers,et estoit toute abon-
dance d'or et d'argent. Et regnoient en France
merveilleuses pompes , tant en vesturcs et ha-
billemens , que chaisnes d'or et d'argent. Et
combien qu'il ne fust point de guerre, toutes-
fois levoit-on toujours les aydes et l'argent sur
le peuple, lequel fort murmuroit, et disoit que
Dieu punissoit le royaume pour la cause dessus
dite , par la maladie du roy.
Aucuns disent qu'en ceste année le mares-
chal de Boussicaut eut le gouvernement de
Gcnnes pour le roy, et avoil bien dix ou douze
mille chevaux, et mit en l'obeïssance du roy
Milan , Plaisance , Pavie , et plusieurs autres
i)laces. Et assez tost après fut deux fois sur
YI, ROI DE FRANCE, (1395)
les Sarrasins. Et estoit chef des Sarrasins le .
Basac, qui fut longuement devant Contanti-
nopte , où ledit mareschal fit moult de belles
vaillances et armes , et aida fort à secourir la
ville de Constantinople, qui estoit assiégée des-
dits Sarrasins. Et dedans estoit un chevalier
françois nommé Chasteaumorant , lequel vail-
lamment se porta , et tellement que le Basac
leva son siège. Et s'en allèrent luy et ses Sar-
rasins.
Les Turcs , qui comme dessus est touché,
s'estoient retraits quand ils avoient sceu la ve-
nue des chrestiens , et mesmement de France,
s'assemblèrent en bien grand nombre. Et es-
toit merveilleuse chose de la grande quantité
qui estoit, et leur sembloit qu'ils pouvoient et
dévoient conquester toute chrestienté. Le roy
d'Hongrie assembla gens pour leur résister
bien cinquante-deux mille chrestiens, et se mit
sur les champs, et aussi y estoient les Sarra-
sins. Et quand ils furent aucunement près l'un
de l'autre, le roy d'Hongrie envoya environ
quatre cens hommes d'armes , pour voir et
conjecturer l'ost des Sarrasins. Lesquels furent
enclos : mais vaillamment et longuement se
défendirent, tellement que plusieurs Sarrasins
tuèrent 5 et finalement ne peurent résister à la
puissance de leurs ennemis, et tous furent mis
à mort. Quand les chrestiens veirent ceste des-
confiture, et sceurent la grande compagnée que
les Turcs estoient , ils eurent ensemble advis
de ce qu'ils avoient à faire. Et fut la plus
grande partie d'opinion, qu'ils s'en retournas-
sent. Mais le roy, qui estoit vaillant chevalier,
et autres des plus grands seigneurs, eurent au-
tre imagination , c'est à sçavoir qu'on les com-
batist. Et ne fallut gueres marchander : car ils
esloient les uns près des autres. Si frappèrent
nos gens sur la première bataille , contre la-
quelle lesdits quatre cens avoient combatu, et
y en avoit de las et de blessés. Et y eut forte et
aspre besongned'un costé et d'autre. Et ne peu-
rent lesdits Sarrasins de la première bataille
soutenir la vaillance des chrestiens, et se trou-
vèrent desconfits. Lors le roy d'Hongrie leva
sa baniere, en donnant courage à ses gens. Si
frappa sur les Sarrasins, lesquels n'arrcsterent
point, et furent desconfits, et y en eut plusieurs
mille de morts. Et fut tué le fils dudit Basac,
nommé l'Amaurabaquin. Et son neveu, ac-
compagné de grand nombre de Sarrasins, qui
vcnoit à l'aide de son oncle pour combatre les
(1396)
chresliens , quand il sceut ladite desconfiture ,
il s'en retourna d'où il estoit venu. Lesquelles
choses venues à la cognoissance du roy, il fil
faire processions par tout son royaume, et ren-
dit el fit rendre grâces à Dieu.
Aucuns seigneurs du pays de France es-
toient allés en Lombardie en armes, el mes-
memenl plusieurs de la comté d'Armagnac ,
dont estoit capitaine un chevalier nommé mes-
sire Amaury de Severac, qui vaillant chevalier
estoit, et pour lors jeune d'aage. El furent con-
traints les François tant par famine que mor-
talité de eux en retourner mal habillés, et
comme tous nuds , et à grande difficulté pas-
soienl par les destroits de Savoye, el du Dau-
phiné , et n'avoient aucun argent , pour eux
deffrayer en retournant. Et pource falloil qu'ils
se pourveussent de vivres , dont ils se pour-
voyoienl le plus doucement el gralieusement
qu'ils pouvoient, en demandant et requérant
qu'on leur donnast à manger, en les laissant
passer et aller à leur pays. Et s'assemblèrent
les nobles du Dauphiné, pour leur courir sus.
Et pour ce faire assemblèrent le comte de Va-
lentinois, l'evesque de Valence, le prince d'O-
renge, el le seigneur de la Vernouilliere-, et
pour abroger, tous les nobles du Dauphiné , et
leurs alliés. Et les estimoit-on à bien huictcens
chevaliers cl escuyers, el de faictse mirent sur
les champs. Laquelle chose venue à la cognois-
sance dudit Severac, il envoya devers eux un
héraut, en les priant et requérant, qu'ils le
laissassent passer luy el ses gens seurcmenl ,
et leur ordonnassent quelque peu de vivres. El
encores estoient-ils contens de ce queDieu leur
avoit donné d'en payer partie selon leur pos-
sibilité. Lesquels n'en voulurent rien faire:
mais persistèrent en leur imagination et opi-
nion. Et pource Severac parla à ses compa-
gnons, en leur monstrant qu'il valoil mieux
qu'ils se défendissent, que de eux laisser pren-
dre et tuer, et qu'il avoit espérance en Dieu el
en leurs courages. Elfaisoientlesdits seigneurs
la nuicl grands feux , mais petit guet, car en
rien ils ne craignoient la puissance dudit Se-
verac, el des siens, lesquels, comme dit est, es-
toienl la grande partie tous nuds et sans arroy.
Au poinct du jour vinrent frapper sur les no-
bles du Dauphiné , el les desconfirent : el y
furent pris ledit comte de Valenlinois, l'eves-
que de Valence , le prince d'Orengc, el plu-
sieurs autres. El pource que ledit Severac dou-
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
393
toit que ceux qui s'en esloient fuys ne se ral-
liassent ensemble, cognoissant que leur des-
confiture estoit une chose soudaine, el que
quand on vint frapper sur eux, ils n'avoient
pas eu le loisir de s'armer, ny de s'habiller,
désira de trouver une manière d'expédient avec
eux. Car à tout considérer, combien que ses
gens fussent armés de leurs harnois, toulcsfois
il y avoit plusieurs passages difficiles. El quand
il n'y eusl eu que les paysans du pays, si y
eust eu fort à faire. Et pource lesdils seigneurs
mesmes ayans désir d'estre hors de ses mains,
et se doutans que si leurs gens s'assembloient,
pour luy courir sus, qu'on ne les tuast, de-
mandèrent audit Severac qu'il leur fisl bonne
compagnée , et on les laisseroit passer seure-
ment. Lequel en fut d'accord, et ses gens. El
au regard desdils princes, ce qu'ils voulurent
donner de leur franche volonté, Severac el ses
gens en furent contens , el des autres gentils-
hommes chacun paya un marc d'argent. Et
par ce moyen ledit Severac , el ses gens , qui
esloient tous nuds , mal habillés , et sans ar-
gent, s'en vinrent à leur pays , et devers leur
seigneur, le nouveau comte d'Armagnac, mon-
tés , armés , et bien garnis. Ainsi va aucunes-
fois des advenlures de la guerre. Et desdits du
pays de Dauphiné se mocquoient les François,
Anglois, et toutes autres nations.
Ceux de la cité et pays de Gcnnes , eux sça-
chans et sentans fort grevés, envoyèrent vers
le roy, en luy priant et requérant qu'il les vou-
lust prendre en sa garde. A laquelle chose le
roy, et ceux de son sang et conseil délibérèrent
d'entendre diligemment.
Le roy devint en ceste saison merveilleuse-
ment malade, el estoit grande pitié de le voir,
el les choses qu'il faisoil. Et n'y Irouvoit-on
remède sinon prier Dieu. Et estoit belle chose
cl piteuse des dévotions, qu'avoienl toutes gens.
Et faisoit-on aumosnes à églises, Hostels-Dieu,
et pauvres gens.
1396.
L'an mille trois cens quatre-vingt et seize, le
roy el son conseil advisercnl , que le schisme
de l'Eglise estoit bien merveilleux , et par ice-
luy pouvoit avoir plusieurs erreurs en la foy,
et que à luy comme à roy très-chrestien,etbras
dextre de l'Eglise, appartenoitde faire diligence
de mettre paix en l'Eglise. Et pource conclud
d'y entendre de son pouvoir, et envoya diver-
394
HISTOIRE DE CHARLES
ses , grandes , et notables ambassades par de-
vers presques tous les roys et princes chresliens,
et y fit le roy de moult grandes despenses. Et
en la matière , furent ouvertes par lesdits am-
bassadeurs voyes, de mettre paix et union en
l'Eglise, qui estoit chose bien nécessaire.
En ce temps le roy d'Arragon lequel sou-
venlesfois prenoit plaisir et déduit de chasser
tant de grosses bestes, que de lièvres, et vo-
lontiers couroit après ses chiens. Advint un
jour luy prit volonté de voir courre un lièvre ,
et vint aux champs bien monté et accompagné,
et fut par les petits chiens trouvé et levé un
lièvre, qui commença fort à courir, et le sui-
voient les lévriers, et aussi le roy alloit après,
et faisoit fort courir son cheval, lequel cheut
et tresbucha des pieds de devant. Parquoy
le roy cheut à terre et se rompit le col, et
mourut, qui fut grand dommage, comme on
disoit. Et pource roys, princes, chevaliers, es-
cuyers, et autres personnes prenans plaisir à
tels déduits , doivent bien entendre à eux. Et
est bien grande simplesse , de se mettre trop à
telles choses ardemment, dont la mort se peut
ensuivre sans profit et honneur. Et esloit lors
le patriarche d'Alexandrie en Arragon , si fut
aucunement retenu. Le service du roy fut fait
bel et notable. Et ce fait furent renvoyés ledit
patriarche, et les autres ambassadeurs du roy,
sans autre response, à cause de la mort du
roy.
Les autres ambassadeurs aussi qui avoient
esté envoyés en divers royaumes, retournèrent
devers le roy, et firent leur relation, disans que
la plus saine partie estoit d'opinion , que la
voye par le roy esleue estoit la meilleure , et
qu'elle estoit bonne, saincte, et juste.
De par le roy d'Angleterre , et le clergé de
son pays furent envoyés certains clercs bien
aigus devers le roy, touchant le faict de l'E-
glise, et firent une proposition , et à la fin di-
rent que le roy n'acceploitpoint la voyc de ces-
sion, et qu'il sembloit que la voye d'assembler
gênerai concile esloit la plus expcdienle. Et on
leur requit que avec aucuns ils voulussent par-
ler de la matière, et conférer ensemble, pour
sçavoir les causes qui les mouvoient, et ouyr
aussi les causes du roy. A quoy ne voulurent
entendre en aucune manière, et s'en retour-
nèrent en Angleterre, combien que depuis ils
changereiil leur imagination.
Le comte de Hainaul avoit forte guerre con-
VI, ROI DE FRANCE, (1396)
tre les Frisiens , et envoya devers le roy luy
prier qu'il luy envoyast des gens d'armes pour
luy aider. Laquelle chose le roy luy octroya 5
et de faict luy envoya gens de guerre large-
ment , parquoy il surmonta ses ennemis.
En ce temps fut advisé par le roy, et ceux
de son sang et conseil, et aussi par les Anglois,
qu'il falloit achever ce qui avoit esté encom-
mencé touchant l'alliance par mariage de ma-
dame Isabeau de France. Et requeroient les
Anglois qu'on leur livrast ladite dame. Et fut
advisé qu'il estoit expédient que les roys s'en-
tre-veissent en quelque lieu, et qu'ils parlassent
ensemble. Et de faict pour la cause le roy vint
à Boulongne, et de là à Ardres, et le roy d'An-
gleterre vint à Calais. Et furent ordonnées
certaines lentes , où chacun roy en la sienne
seroit. Et entre les deux tentes dévoient les
deux roys parler ensemble, accompagnés cha-
cun de quatre cens chevaliers et escuyers bien
ordonnés et habillés.
Le vingt-septiesme jour d'octobre audit an,
le roy issit d'Ardres accompagné de ses oncles
et de plusieurs ducs et comtes sesparens, et de
quatre cens chevaliers el escuyers, bien ordon-
nés et habillés , comme en bataille rangée. El
devant le roy estoit le comte de Harcourt son
prochain parent, lequel portoit l'espèe du roy.
Et quand ils vinrent à un traict d'arc des
tentes, ils descendirent tous à pied, excepté le
roy et ses prochains parens , puis quand ils
vinrent aux cordes qui soustenoient les tentes,
le roy et les autres descendirent à pied. Et se
divisa l'armée en deux, deçà et delà les tentes.
Et leur fut ordonné qu'ils ne se bougeassent,
et se tinssent sans mouvoir. Et pource que le
roy doutoil qu'aucuns de jeune courage ne
s'esmeussent, parquoy il eust peu s'ensuivre
aucun inconvénient, il parla à eux bien douce-
ment el gratieusemenl, en les exhortant et com-
mandant qu'ils ne se bougeassent , en mons-
trant quel deshonneur ce seroit, s'ils rompoient
les formes et manières pourparlées entre luy
et son adversaire d'Angleterre. Et lesdiles
formes el manières gardèrent aussi les Anglois,
sans les enCraindre. Eux estans à la veue l'un
de l'autre, vinrent vers le roy les ducs deLan-
claslre et de Clocestre, el autres comtes et sei-
gneurs d'Angleterre. Lesquels bien humble-
ment s'agenouillèrent , disans qu'ils venoient
vers luy, pour sçavoir en quelle forme, habits,
et ordonnance ils se dévoient assembler. Et
(1396)
pour cesle mesme cause, estoicnt allés vers le
roy d'Angleterre nos seigneurs les ducs de
Berry et de Bourgongne. Leroy receullesdils
princes d'Angleterre honorablement. El la ros-
ponse ouye, le roy leur donna à chacun un bel
anneau. Lesquels les receurent, en remerciant
le roy très-humblement, et s'en retournèrent
devers leur maistre. Et voulut le roy, avant le
parlement desdils princes, boire avec eux, et
prirent vin et espices. Et pareillement fit le roy
d'Angleterre à nos seigneurs. Et quant à la re-
queste qu'on faisoit, de sçavoir quels habille-
mens , et les manières qu'ils feroient l'un à
l'autre , le roy d'vVngleterre respondit, que les
convenances ou pactions de paix et amitié ne
consistoient ou gisoient pas en superfluité de
robbes et vestures , mais en cordial amour et
affection. Laquelle chose fut fort notée, car
par ce il monstroit la grande affection qu'il
avoit au bien de paix.
Or il est vray qu'entre la distance des tentes,
et comme au milieu du chemin , y avoit un
grand pal ou pieu fiché en terre, et à ce pal là
se dévoient assembler les deux roys. Etenviron
trois heures après midy se mirent en chemin
à pied. Car la distance n'estoit pas longue. Le
roy vint en un simple habit jusques au genouils,
fourré de martres, son chapperon à une longue
cornette entour sa teste, troussée en forme de
chappeau, et estoit accompagné de ses oncles.
Et d'autre part le roy d'Angleterre sortit hors
de sa tente, vestu d'une robbe longue, jusques
aux talons 5 et devant luy avoit messire Jean de
Hollande, qui portoit son espée, et le comte
Mareschal , qui portoit un baston royal doré.
Et tantost que les deux roys se veirent l'un
l'autre, tous leurs gens se mirent d'un costé et
d'autre à genoux, j"usques à ce qu'ils fussent ve-
nus audit pal. Et quand ils y furent, ils se bai-
serentetsaluerent l'un l'autre, en bonne amour,
paix et dilection , et lors on demanda les es-
pices et le vin. Et servirent les ducs de Berry
et de Bourgongne, et les ducs de Lanclastre et
de Clocestre. Et estoit grande noblesse et pitié
de voir ladite assemblée, etde joye pleuroient
ceux qui les voyoient. Et en signe d'amour et
de dilection donna le roy au roy d'Angleterre
une très-belle couppe d'or , garnie de pierres
pretieuses , et une aiguière. Et aussi le roy
d'Angleterre luy donna un très-beau vaisseau
à boire cervoise, avec un vaisseau aussi à met-
tre caue, garnis de pierres pretieuses, lesquels
PAR JEAN JIIYENAL DES URSINS.
395
dons ils receurent bcnignement, en se remer-
cians l'un l'autre. Et à la requeste, au moins
parla persuasion des princes et seigneurs pre-
sens , ils jurèrent et promirent l'un à l'autre,
que si Dieu leur donnoit grâce de venir à bonne
et finale paix , qu'ils fonderoicnl , et feroient
faire à communs frais et despens , pour mé-
moire de leur vision mutuelle faite audit lieu,
une chappclle.
Quand les roys veirent que leurs gens, tant
d'un costé que d'autre, gardoient si bien cl
fermement ce qui leur avoit esté commandé,
en monstrans le désir, l'affection et joye qu'ils
avoient, que bonne paix fusl entre les deux
roys , leurs royaumes et peuples , lors le roy
d'Angleterre, et lesdits ducs et seigneurs de son
sang, vinrent en la tente du roy de France, la-
quelle estoit bien parée et ornée de beaux
draps d'or riches , en laquelle y avoit deux
chaires bien richement habillées. Et fut offerte
par plusieurs et diverses fois au roy d'Angle-
terre , la chaire dextre. Ce qu'il ne voulut ac-
cepter, et tant plus luy offroit-on , tant plus la
refusoit. Et finalement se assit à senestre, et le
roy en la dextre. Et ne demeura en ladite lente
que lesdits roys, les ducs de Berry, de Bour-
gongne, de Bourbon , de Lanclaslre et de Clo-
cestre, et les comtes Roland et Mareschal. El
là ouvrirent et traitèrent les matières pour-
quoy ils estoient assemblés , tendans à bonne
amour, à fin de paix et alliance par mariage.
Ce qui fut fait entre eux fut secret, car il n'y
avoit que les roys et princes dessus dits , les-
quels aucunement rien ne révélèrent , sinon
du mariage d'Angleterre, et de la fille du roy.
Car dès lors le roy appelloit le roy d'Angleterre
son fils, et l'autre l'appelloitson père. Et après
que leur conseil fut finy, prirent vin et espices,
et furent servis en la forme dessus dite. Et au
partir le roy donna à son fils une nef d'or, de
grand poids , garnie de pierres qui estoient de
grand prix, laquelle il prit en le remerciant.
Et s'en a'ierent eux-deux jusques à l'autre
lente d'Angleterre, parlans ensemble, et eux
esbatans. Et eux à la tente venus, le roy d'An-
gleterre donna à son père un beau fermai!
garni de pierres pretieuses , et s'en revinrent
ensemble jusques au pal. Et là venus ils s'en-
Ir'accollerent , et baisèrent , et s'en retourna
chacun en sa tente, en se recommandant à Dieu
l'un l'autre. Et s'en retourna le roy à Ardres,
et laissa à la garde de sa tente les comtes de
396
HISTOIRE DE CHARLES VI. ROI DE FRANCE
Sainct-Paul, et de Sancerre, le seigneur d'Al-
bret , messire Jean de Bueil maistre des arba-
leslriers de France , et messire Jean de Trie.
Et pareillement firent les Anglois , et mirent
des princes et seigneurs du pays en la leur.
Le samedy au matin environ neuf ou dix
heures avant midy , comparurent en leurs es-
tats et habits , comme ils estoient en la jour-
née de devant , excepté que le roy d'Angleterre
avoit un chapperon mis sur sa teste, et vinrent
lesdils deux roys jusques au pal , et se bail-
lèrent la main l'un à l'autre, en se saluant en
tout amour et dilection, et les cérémonies gar-
dées de chacune part, et comme dessus. Puis
le roy de France prit le roy d'Angleterre par
la main , et le mena en sa tente, accompagnés
chacun de douze de leurs parens et conseil-
lers. El tanlost survint un terrible temps de
pluye , gresle et vent , par telle manière que
ceux qui estoient hors des lentes, furent con-
traints d'eux bouler dedans. Et furent lesdits
roys, et leurs parens et conseillers, bien quatre
bonnes heures ensemble. Et quand le conseil
fut finy, aucuns s'enquirenlsecretlementde ce
qui avoit esté conclu. Et fut respondu qu'on
fit bonne chère, et que les roys en parole de
roys, avoienl sur les saincts Evangiles touchés,
juré que doresnavant ils seroient bons et loyaux
amis ensemble, et que comme père et fils s'en-
tr'aimeroient , et aideroient l'un à l'autre en-
vers tous et contre tous. Et firent alliances
perpétuelles pour eux et leurs successeurs, de
pays à pays et de peuple à peuple, tant réelles
que personnelles. Et les assistans tant d'une
partie que d'autre , commencèrent à faire
grande joye et grande chère, et louchoient l'un
à l'autre, en rendant grâces à Dieu dudil traité.
El fit-on venir vin et espiccs, et beurcnl tous
ensemble. Et lors le roy à grande joye et liesse
donna au roy d'Angleterre son gendre, quatre
paires d'ornemens d'église , semés do perles à
or baltu (esquels estoient signés la représenta-
tion de la benoisle Trinité et du mont Olivet,
et les images de saincl Michel et de saincl
Georges) et deux gros pots d'or, ornés de
pierres preticuses , valions de seize à vingt
mille escus, dont il remercia le roy, et s'en re-
vinrent au pal, en disant adieu l'un à l'autre.
Et depuis revint le roy d'Angleterre , lequel
joyeusement et de bon cœur donna au roy un
beau collier d'or, riche et bien garni de pierres
prclieuses. puis s'en retournèrent, et esloil ja
(1396)
tard près de soleil couchant , et envoya le roy
avec son gendre pour le conduire jusques à
Guines, les ducs de Berry et de Bourgongne,
et souperent avec luy. Et pareillement les ducs
de Lanclastre et de Cloceslre convoyèrent le roy
jusques à Ardres, et avec luy souperent et tous
firent joyeuse chère, et y furent jusques à neuf
heures au soir. Et après se partirent desdits
lieux lesdits ducs de Berry et de Bourgongne,
comme aussi lesdils ducs de Lanclastre et de
Cloceslre, pour revenir chacun devers son roy.
Mais ce ne fut pas sans empeschcmenl ; car en
icelle heure que lesdils princes se parloienl
pour eux en retourner, survint une pluye si
grosse et si terrible , qu'il sembloil que Dieu
voulusl faire un nouveau déluge. Et qui plus
est, un vent si horrible et véhément, que tous
les luminaires furent esteints, et ne pouvoil-on
cognoislre, ny s'appercevoir l'un l'autre. Et
comme les besles sauvages vont parmy mon-
tagnes el bois, ainsi alloient lesdits seigneurs,
et n'y sceurent trouver remède, sinon recourir
à Dieu. Ce qu'ils firent bien et dévotement,
parquoy ils vinrent à port de salut. Et pour la
grande violence du vent y eut des tentes du roy
cent et quatre cordes rompues, et du roy d'An-
gleterre quatre seulement , dont la cause fut
qu'elles estoient en bas lieu. El furent les draps
tant de soye que de laine rompus et déchirés,
dont il y avoit foison de moult beaux. Plu-
sieurs gens disoient qu'en icelle paix faisant y
avoit trahison, ou qu'elle y adviendroil. Mais
ceux qui sceurent etcognurent le vray amour,
dont procedoienl les parties , conclurent et
creurent fermement que le diable d'enfer , ad-
versaire de paix, fit losdites tempesles, comme
desplaisant de ce qu'il n'avoit peu empescher
le bien de paix. Ce fut grande chose, comme
les parens , gens et serviteurs gardèrent sans
enfraindre les ordonnances , qui leur avoienl
esté enjointes. La première chose qui fut dite,
esloil que chacun roy auroil quatre cens che-
valiers et escuyers, lesquels ne seroient point
armés, el n'auroienl que chacun son espée, ou
autre couslcau, el que autre harnois ils n'au-
roienl soubs ombre d'achapl, ne autrement.
En outre que soubs peine delà hard nul n'ap-
prochast les lentes des roys. Avec ce fut dé-
fendu que au parlement des roys, c'est à sça-
voir du roy de France de Saint-Omcr et du roy
d'Angleterre de Calais, nul ne les suivist soubs
pareille peine, sinon ceux qui estoient député»
(1396)
et ordonnés, et furent contés et nommés ceux
qui dévoient suivre. Toutesfois il csloit permis
aux marchands menans vivres , merceries et
autres choses , d'aller exercer leur faict de
marchandise àArdres, ou à Guines, sans eux
bouger de là. Et fut en outre ordonné , que
nulles rioles , clameurs, débats, noises, dis-
cords, ou paroles injurieuses , ne se mcussent
entre les gens, ny d'un coslé, ny d'autre; et
qu'on ne jouasl à jetter la pierre, luclcr, tirer
de l'arc, ne à quelque autre jeu, dont peut venir
murmure, impatience ou débat. Et que durant
le temps que les roys parleroient ensemble, on
ne sonnast, ne fil sonner trompettes, ne autres
instrumens de musique, et que chacun obeï-
roit sommairement et de plain à tout ce qui
seroil ordonné. Toutes lesquelles choses furent
gardées grandement et notablement , tant d'un
costé que d'autre, sans les enfraindre.
Le lendemain au matin que lesdites tempes-
tes cstoient survenues , lesdits roys et leurs
parens voulans procéder à la consommation et
perfection des choses, pour lesquelles ils estoicnt
assemblés, vinrent en leurs tentes , et chacun
d'eux se départit pour venir au pal. Et en ve-
nant arriva madame Isabeau de France, ac-
compagnée du duc d'Orléans son oncle et de
barons , chevaliers et escuyers , dames et da-
moiselles, et avoient belles et grandes hacque-
nées, lictieres, chevaux et chariots bien garnis.
Et quant à ladite dame, elle esloit moult riche-
ment habillée, de chappeau d'or, colliers et
anneaux de grand prix. Quand elle fut assez
prés desdits roys, elle fut descendue de dessus
sa hacquenée et prise par les ducs d'Orléans,
de Berry et de Bourgongne. Et aussi-tost qu'elle
fut descendue , vinrent en grand appareil les
duchesses de Lanclaslreetde Clocestre, accom-
pagnées de foison de dames et damoiselles bien
ornées et appareillées, lesquelles firent la ré-
vérence en la manière accoustumée. Et n'avoit
onques esté veu de mémoire d'homme chose si
haute, ny si notable, ne dames et damoiselles
si richement habillées. Et la présentèrent les-
dits ducs , accompagnés desdites duchesses, au
roy d'Angleterre. El en allant vers luy s'age-
nouilla deux fois. Lors le roy d'Angleterre se
leva de sa chaire , et la vint embrasser et bai-
ser. Alors le roy lui dit : « Mon fils , c'est ma
« fille que je vous avois promise. Je la vous
)> livre et délaisse, en vous priant que la veuil-
» liez tenir comme vostre espouse et femme. »
PAR JEAN JUVENAL DES UKSINS.
397
Lequel ainsi le promit. El lors les père, mary
cl oncles la baisèrent , et la délaissèrent es
mains desdiles duchesses, qui la menèrent à
Calais. Et peut-on penser que ce n'esloit pas
que plusieurs ne pleurassent à grosses larmes,
et spécialement ladite dame, en faisant grands
sanglots et merveilleux. Le roy d'Angleterre
pria son père qu'il disnast avec luy, ce qu'il fit
volontiers. Si luy fit tout le plus d'honneur
qu'il peut, tellement qu'il le fil seoir à la dex-
Ire , et n'y avoil que eux deux à table , et le fit
servir par les ducs de Lanclastre et de Cloces-
tre. El après disner prirent vin et espices. Et
servit le duc d'Orléans le roy son frère, et le
duc de Lanclaslre le roy d'Angleterre. Puis
donna le roy à son fils un drageoir, garny de
pierres pretieuses,avecun très-riche fermillet.
El le roy d'Angleterre donna à son père un
autre fermillet, qui avoil esté au feu roy Jean,
et esloit le plus riche de tous les dons qui avoient
esté faits. Et ce fait, les roys montèrent à che-
val , et vinrent jusques au pal, pour prendre
congé l'un de l'autre, et dirent adieu, en eux
baisans de bon et loyal amour. Et donna le roy
à son fils au partir un beau et riche diamant cl
un saphir. Et son fils luy donna deux beaux
coursiers bien ornés et parés. Puis se départi-
rent, et s'en revint le roy à Paris et son fils à
Calais.
En cesle année combien , comme dessus a
esté louché, que le roy d'Hongrie eust eu grande
victoire sur les Sarrasins , toutesfois ils s'assem-
blèrent très-grande quantité de Sarrasins , et
se mirent sur les champs pour destruire les
chrestiens, et mesmement ceux d'Hongrie et
leurs voisins , et leur faisoient maux innume-
rables. Pour laquelle cause le roy d'Hongrie
envoya devers le roy une ambassade de gens
de bien. Lesquels exposèrent en effet ce que dit
est, en suppliant et requérant au roy, qu'il luy
pleust d'envoyer gens pour résister à la mau-
vaise volonté des mescreans. Et les ouyt le roy
très -doucement et benignemenl. Et comme
ayant pitié des maux qu'ils faisoient aux chres-
tiens, assembla son conseil pour y envoyer. Et
au conseil esloit présent le duc de Bourgongne,
nommé Philippes le Hardy, lequel dit qu'il y
envoyeroilson fils aisné Jean comte de Nevers.
De-laquelle offre il fut honoré et prisé; et fut
dit qu'il y venoit de vaillant courage d'olTrir
son fils aisné. Et lors le comte d'Eu connesta-
ble de France, messire Jean Le Maingre, dit
398
HISTOIRE DE CHARLES
Roucicaut, mareschal, et messire Jean de
Vienne admirai de France , et les seigneurs de
Coucy, deRoye,de La Trimouille, et plusieurs
chevaliers et escuyers s'offrirent d'y aller, ce
qui leur fut accordé. Puis assemblèrent gens
d'armes et de traict , et se mirent en chemin ,
en intention de passer le plustost qu'ils pour-
roient. Le duc de Rourgongne conduisit son
fils jusques à Saincl-Denys, et là fit ses offran-
des , et le recommanda à la garde de Dieu et
de monseigneur sainct Denys; puis pria aux
seigneurs qui esloient en sa compagnée, qu'ils
l'eussent pour recommandé. Si s'en partirent
et passèrent par les Allemagnes, où ils trouvè-
rent plusieurs plaisirs et gratuités: mais pour-
tant ne laissoicnt-ils point qu'ils ne pillassent
et dérobassent, et fissent maux innumerables
depillerieset roberies, lubricités et choses non
honnestes. Et mirent à passer, avant qu'ils
fussent es marches où ils avoicnt à besongner,
bien trois mois. Et sans avoir dommage de leurs
gens et biens, passèrent la Dunoue, qui est
une grosse rivière, et envoyèrent un vaillant
chevalier de Rourgongne, nommé messire Gau-
cher de Rupes , devers le roy d'Hongrie , pour
avoir conseil de ce qu'ils avoient à faire, et de
la manière d'entrer en la terre des Sarrasins et
de les assaillir, et aussi de eux défendre si on
les assailloit. Et leur fit à sçavoir le roy qu'ils
ne fussent pas chauds ne trop hastés en ceste
guerre, et qu'il conseilloit qu'on laissast en-
commenccr les gens de pied du pays et autres
qui avoient accouslumé la guerre es frontières
et cognoissoient la manière des Sarrasins , et
puis qu'ils allassent après. Et qu'ils seroient
tous frais et les Sarrasins lassés, par les affai-
res qu'on leur auroitja baillées. Dont les Fran-
çois ne furent pas contens , ny de ceste opi-
nion , et disoient qu'ils iroient des premiers.
Les gens d'église sceurent que les François
avoient des manières bien lubriques d'excès en
mangeries , beuveries, jeux de dés, puteries
et ribauderies, et leur monstrerent le danger
où ils esloient, et que les Sarrasins estoient
grande quantité de peuple. Et que supposé
qu'ils fussent suffisans pour résister, toulesfois
s'ils ne se mettoient en bon estât, comme bons
chrestiens, il estoil à douter qu'il ne leur mes-
cheust, mais de tout ce que dit est ne tinrent
conte. Ils avoient grandes poulennes à leurs
souliers , et estoit grande pitié des dissolutions
qu'ils avoient. Toutesfois ils sceurent qu'en un
VI, ROI DE FRANCE, (1396)
lieu y avoit grand peuple de Sarrasins, assez
près d'un chasteau lequel on nommoit Richo,
lesquels en rien ne se doutoient. Les François
et autres chrestiens vinrent soudainement frap-
per sur eux , et y eut bien trente mille Sarra-
sins morts ou pris , et les autres se mirent en
fuite. Et assez tost après les chrestiens assiégè-
rent ledit chasteau de Richo. Et premièrement
n'y envoyèrent que cinq cens combatans et les
autres suivirent. Quand le roy d'Hongrie le
sceut, il s'en vint par la Dunoue et assaillirent
la place. Ceux de dedans se défendirent vail-
lamment, et finalement fut le chasteau pris , et
ceux de dedans mis à mort et tués.
Après vinrent devant Nicopoli forte cité, bien
garnie de Sarrasins vaillans en armes, et l'as-
siegerent, et tousjours leuraidoit et confortoit
le roy d'Hongrie et les gens du pays. Et par
diverses fois livrèrent plusieurs assauts, telle-
ment que ceux de dedans furent si lassés qu'ils
n'en pouvoient plus. Et y furent les chrestiens
dix-sept jours devant. Mais les Sarrasins estans
dedans la place sceurent la venue du Rasac et
de ses gens, pour combalrc les chrestiens. Et
parlèrent les chrestiens au roy d'Hongrie, pour
sçavoir ce qu'ils avoient à faire. Trop bien
Yoyoient et appercevoient qu'ils estoient venus
à la bataille et qu'il falloit combatre. Car le
Rasac venoit, lequel avoit grande multitude de
Sarrasins. Et d'autre part aussi le roy d'Hon-
grie, et les princes du pays et marches voisines
assemblèrent le plus de gens qu'ils peurent avec
les François, lesquels demandèrent àavoirl'a-
vant-garde. Et sur ce eurent conseil, et assem-
blèrent des chefs de guerre. Et le roy d'Hon-
grie bien grandement s'acquitta, et monstra
qu'il estoit expédient qu'il eust l'avanl-garde.
Et disoit que ses gens cognoissoient les Sarra-
sins , et sçavoient leur manière de combatre ,
car tous les jours ils avoient escarmouches en-
semble, ce que les François ignoroient. Et si
disoit plus, que si ses gens estoient devant, et
ils voyoient les François en volonté de bien
faire, ils s'efforceroient de bien combatre, et
si ne pourroient fuir ou reculer, car les Fran-
çois les suivroient de près. Et que si au con-
traire se faisoit , et que les François eussent
l'avant-garde , et il venoit une rupture tant fust
petite, tous les Hongres et autres des pays
d'Allemagne se mettroient en fuite , et demeu-
reroient les François perdus et desconfils. Les
seigneurs de France persistèrent en leur opi-
(1396)
nionet requesle d'avoir l'avant-garde, combien
que le seigneur de Coucy fust de l'opinion du
roy d'Hongrie, disant que la bataille scroit plus
scurement conduite. IMais messire Guy de La
Triniouille luy dit qu'il avoit peur. Lequel de
Coucy , qui esloit grand seigneur et vaillant
chevalier, luy dit qu'il ne le faisoit uiie par
crainte ne peur, mais pource que c'estoit le plus
seur. Et qu'on doit prendre sur ses ennemis
tout l'avantage, et ouvrer le plus sagement et
prudemment que faire se peut. Et que à la be-
songne il monstreroit qu'il n'avoil pas peur, et
qu'il mettroit la queue de son cheval en tel lieu,
où il n'ozeroit mettre le museau du sien. Et
loua grandement le roy d'Hongrie la vaillance
et le courage des François : mais il se doutoit
fort de la fuite de ses gens, et estoit bien des-
plaisant qu'on ne vouloit croire son conseil. H
envoya visiter les Turcs par le comte d'Hon-
grie , lesquels venoient pour combatre. Ce qu'il
fit à sçavoir aux François , dont ils furent bien
joyeux, et en louèrent Dieu. Et combien qu'ils
eussent plusieurs prisonniers , ausquels ils
avoient promis de non les tuer, mais les met-
tre à finance 5 toutesfois ils les firent tous mou-
rir. Et pour abréger, les François eurent l'a-
-vant-garde, et furent les batailles ordonnées
tant d'un costé que d'autre, c'est à sçavoir des
chresliens et Sarrasins. Et quand ce vint à l'as-
sembler, les François moult fièrement et vail-
lamment se portèrent, et avec eux y avoit au-
tres nations. Les Sarrasins aussi faisoient le
mieux qu'ils pouvoient. Et entre les autres
François estoient le seigneur de Coucy, l'admi-
rai de Vienne, et autres qui merveilles de leurs
corps faisoient et soustenoient grand faix en la
bataille, comme ceux qui de tous temps estoient
réputés vaillans , et aussi faisoient les autres.
Mais finalement les Sarrasins entamèrent et
firent ouverture es chresiiens , ayans l'avant-
garde. Aussi estoient les Sarrasins dix contre
un. El finalement les autres nations estans en
la grosse bataille et arriere-garde se relrahi-
renl, et n'ozerent attendre le faix des batailles
des Sarrasins. Et furent les François et ceux
de leur compagnée desconfits, et tous morts ou
pris. Et plusieurs furent pris sans tuer, et mes-
mement le comte de Nevers , le mareschal Bou-
cicaut , Vienne , Coucy et autres , lesquels fu-
rent menés devant le Bazac. Et dit-on une chose
merveilleuse,queleseigneurdeCoucy, qui estoit
vaillant et bon preud'homme , estoit mené tout
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
399
nud , et le chassoil-on en le boulant et frappant
devant les autres. Mais au bout d'une haye un
manteau soudainement le couvrit. D'où il vint
on ne sçait. Après quand on les eut amenés de-
vant le Basac, qui estoient environ trois cens
chrestiens , il ordonna et commanda que tous
fussent tués en sa présence et mis à mort. La
cause si fut, car les chrestiens avoient pris une
cité nommée Craco, où ils trouvèrent plusieurs
Sarrasins , lesquels ils mirent tous à l'espée. Là
eust-on veu grande pitié de voir chresliens
ainsi mettre à mort, lesquels par apparence pa-
tiemment la rcceurent. Entre les autres fut ré-
servé et gardé de mourir le mareschal Bouci-
caut. Car autresfoi» en guerre avoit fait bonne
compagnée à plusieurs Sarrasins. El combien
que le comte de Nevers fut en bien grand dan-
ger d'eslre tué, toutesfois il fut sauvé. Etdisoit-
on communément qu'il y eut un Sarrasin, nom-
mé Nigromancien , devin ou sorcier, qui dist
qu'on lesauvasl, et qu'il estoit taillé de faire
mourir plus de chrestiens que le Basac , ny
tous ceux de leur loy ne sçauroient faire. Et par
ce moyen fut sauvé, et les autres mis à mort
piteuse. Et estoit comme commune renommée,
que ladite desconfiture esloit venue sur les
François et chresliens , par l'orgueil des Fran-
çois, et parce qu'ils n'avoienl pas voulu croire
le roy d'Hongrie. Et aussi que Dieu le permit
pour leurs péchés , car ils firent en allant moult
de maux, et avoient toujours ribaudcs, et
jouoient à jeux dissolus. Helas I la chose fut tant
douloureuse et piteuse au royaume de France
que merveilles, comme gens ayans entende-
ment peuvent considérer. El y en eut plusieurs
qui s'enfuirent de la bataille, quand ils veirent
que les Sarrasins avoienlle dessus. Et presque
tous ceux du pays s'enfuirent. Une chose mer-
veilleuse et miraculeuse advint. Car les Sarra-
sins laissèrent les chresliens morts emmy les
champs, pour les faire dévorer aux loups et
besles sauvages, sans vouloir souffrir qu'ils
fussent mis en terre. Et furent treize mois tous
nets et blancs , sans ce que oncques beste y
louchasl, et disoienlles Sarrasins que les bes-
les n'en daignoient manger. Le comte de Ne-
vers fut mis à finance, et pareillement Bouci-
caul, lesquels la payenînt, puis s'en revinrent
en France. Quand en France les nouvelles fu-
rent sceues, y eut grandes pleurs et douleurs ,
et non sans cause. Elmesmemenl les dames et
damoiselles demeurées vefves sans maris et les
400
HISTOIRE DE CHARLES
enfans sans pères. Et furent ordonnés par les
églises services , et mesmement en la ville de
Paris furent en toutes les églises faites de Irôs-
belles vigiles, et des coinmendaces , et messes
le neutîesme jour de janvier.
En ceste année, le roy estant en compagnée
de ses oncles, la duchesse de Brabant vint le voir
et visiter. Et s'offrit à lui aie servir envers tous,
et contre tous. Et déclara au duc de Bourgon-
gne en la présence du roy, que la duché de
Brabant après la mort d'elle lui competoit et
appartenoit. Mais elle le prioitque Antoine, fils
second dudit duc, eust la duché après sa mort.
De laquelle chose ledit duc fut d'accord. Le roy
la receutbien et honorablement, et lui fit très-
bonne chère, et au partir luy donna de ses
biens.
Quand le duc de Milan sceut que les Gene-
vois s'estoient adressés au roy pour estre en sa
garde, il n'en fut pas bien content, et tascha
par toutes manières à rompre le coup, et les en
faire départir par gralieuses paroles. Mais les
Genevois en rien n'y voulurent entendre, et en-
voyèrent à Paris, etsesousmirentde touspoincts
à la seigneurie du roy.
En ce temps fut fait le mariage du fils du duc
de Bretagne, et d'une des filles du roy, et luy
fut promis trois cens mille francs, mais elle
trespassa.
Le roy d'Angleterre voulant tousjours com-
plaire à son père, lui fit à sçavoir qu'il vouloit
espouser sa femme à Calais, en face de saincte
Eglise , en priant aux ducs de Berry et de Bour-
gongne, qu'ils voulussent estre audit lieu à cer-
tain jour,lesquels par le vouloir du roy y allèrent.
Etl'espousabienetsolemnellementen l'église en
la forme accoustumée. Et y eut un bien notable
disner, où on fut servi de plusieurs mets, et di-
verses manières de jeux et esbatcmens, et le len-
demain joustes. Et se monstrerent en toutes cho-
ses les Anglois bien pompeusement, ainsi qu'ils
ont bien accoustumé de faire. Et quand la gran-
de solemnité des nopces fut passée, ils tinrent
un grand conseil pour sçavoir ce qu'on avoit à
faire, pour tousjours entretenir les alliances. El
fut ordonné que les trefves, qui avoient esté or-
données, et par mer et par terre, seroient criées
publiquement, gardées et observées. Et qu'on
ordotmeroit conservateurs, qui seroient commis
à les faire garder et observer. Et pource que le
roy requeroit diligemment à son fils le roy
d'Angleterre, qu'il voulust entendre avec luy à
VI, ROI DE FRANCE, (i39Ci
l'union de l'Eglise, à laquelle chose sondit fils
estoit fort enclin, et y avoit grande volonté, il
délibéra d'envoyer vers les deux contendans. Et
de faict y envoya bien notable ambassade, la-
quelle vint premièrement à Avignon devers Be-
nedict. Mais oncques il ne les voulut voir, ny
ouyr-, et pource ne passèrent point outre, ny
n'allèrent devers l'antipape, mais s'en retour-
nèrent en Angleterre. Et fut lors délibéré que
pour ceste matière lesdits ducs de Berry et de
Bourgongne s'assembleroient avec le roy d'An-
gleterre le dimanche de Lœtare Jérusalem. Et
s'arresta fort le roy à la voye de cession. Et que
cependant tous les deux roys envoyeroient cha-
cun ambassade devers les contendans, à cequ'ils
voulussent consentir, et avoir agréable la voye
de cession, et pareillement vers le roy des Ro-
mains, pour le requérir qu'il voulust accepter,
et avoir agréable ladite voye de cession. El de
faict y envoyèrent.
En ce temps vinrent en l'église de monsei-
gneur sainct Denys aucuns qui avoient esté ma-
lades. Lesquels s'estoient voués à monseigneur
sainct Denys, et à ses compagnons, et par leurs
mérites affermoient avoir esté guaris. L'un avoit
esté empoisonné, l'autre estoit enragé, et hors
du sens et entendement, et le tiers avoit un flux
de sang, et ne le pouvoit-on reslraindre, et s'en
vinrent à l'église de Sainct-Denys rendre grâces
à Dieu, et aux glorieux saincts.
Audit temps la reyne eut un fils, lequel mon-
seigneur le duc d'Orléans leva sur les fons. Et fut
au sainct sacrement de baptesme nommé Louys.
Et en fit-on à Paris, et par tout le royaume
grande joie et solemnité.
Le roy d'Espagne envoya vers le roy et aussi
vers Benedict pour le faict de l'union de l'E-
glise. Et quand ils furent vers Benedict, il les
corrompit par argent, tellement qu'ils ne vou-
lurent oncques dire ce qui leur estoit enchargé.
Toutesfois le patriarche d'Alexandrie fit tant
quand lesdits ambassadeurs vinrent devers le
roy, qu'il eut les lettres et instructions que ledit
roy d'Espagne leur avoit baillé. Par lesquelles
apparoist assez, que si Benedict ne s'advisoit,
qu'il avoit volonté de luy faire substraction. Et
fut la matière mise au conseil du roy, et ouverte
par divers clercs. Et finalement fut advisé et
presque conclu, veu la manière de procéder
de Benedict, qu'on lui pouvoit faire substrac-
tion.
Or est ainsi que le roy d'Angleterre avoit
(1397)
renvoyé après le retour de ses autres ambassa-
deurs àBoniface luy signifier d'entendre à l'u-
nion de l'Eglise, et qu'il voulust accepter la voye
de cession. Mais ils s'en vinrent sans response
elTectuelle. Et disoit-on que c'estoitpource qu'il
avoit sceu, que Benedict l'avoit refusée. Revin-
rent aussi les ambassadeurs, qui avoient esté
envoyés par les roys de France, et d'Angleterre
ensemble. Et furent vers les deux contendans,
et leur exposèrent les prières et requestes des
deux roys, touchant ladite union, et affection
qu'ils avoient au bien de l'Eglise. En leur re-
quérant qu'ils y voulussent entendre, en la for-
me et manière qu'ils declareroient. Mais ils s'en
retournèrent et rapportèrent que tous les deux
contendans estoient tant pleins de convoitise et
d'avarice, et aveugles de vraye connoissance,
qu'à autre chose ils ne vouloient entendre.
Au royaume de France regnoient plusieurs
péchés, et lenoient plusieurs, que les maux, et
les accidens qui venoient, estoient pour les pé-
chés publics qu'on y faisoit , non corrigés ne
punis. Et pource que principalement il n'y avoit
si meschant, qui en jeux et manières de parler,
ne reniassent Dieu , maugréassent et despitas-
sentses saincts, et la benoiste glorieuse "Vierge
Marie, y eut certaines ordonnances par le roy
faites, et publiées par mandemens patens, con-
tenans les punitions qu'on devoit faire. Les-
quelles par aucun temps durèrent et furent
exécutées. Mais pource que des plus grands
aucune punition n'en estoit faite, les choses re-
tournèrent en leur premier estât, à la très-
prande desplaisance des gens de bien.
1397.
L'an mille trois cens quatre-vingt-dix-sept, le
roy de Navarre envoya devers le roy, pour luy
requérir qu'il luy fîst justice, et envoya l'eves-
que de Pampelune , qui estoit un très-notable
clerc, lequel présenta ses lettres au roy, qui
estoient seulement de créance, en luy priant et
requérant , qu'il luy voulust bailler audience
pour dire sa créance, et assigner jour à la dire,
lequel luy fut assigné. Et bien notablement re-
cita ce qui luy estoit enchargé , en déclarant la
prochaineté de lignage, que le roy de Navarre
avoit au roy, et les terres et seigneuries qu'il
devoit avoir au royaume de France, et mesme-
ment en Normandie, en requérant qu'il les luy
voulust faire bailler et délivrer , et qu'aussi-
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
401
lost son maistre et seigneur estoit prest et ap-
pareillé de faire ce qu'il apparticndroit. Iceluy
evesque fut grandement rcceu par le roy, et
aussi par les seigneurs. Et luy fut dit, que les
demandes estoient grandes et pesantes , et que
le roy y auroit regard, ad vis et conseil. Et en
cesle matière y eut de grandes difficultés. Et
disoient aucuns , que ce seroit mal fait de luy
rien bailler, veu les horribles et détestables
maux que son père avoit fait en ce royaume.
Et qu'on ne sçavoit la volonté de son fils, et
que s'il avoit en Normandie les places qu'il
demandoit, et il vouloit faire guerre, que
grands inconveniens en pourroient advenir.
Les autres disoient qu'il y avoit eu accord avec
le père, et ferme paix faite, et qu'on ne devoit
point avoir regard au temps passé. Et pour
pourvoir à l'inconvénient allégué , s'il avoit
places en Normandie, fut dit par ceux de cesle
opinion qu'on luy en baillast ailleurs. Et ainsi
fut fait. Et fut érigé Nemours en duché. Et en
Gastinois et Champagne luy furent baillées ter-
res et seigneuries jusques à dix milles livres
tournois de revenu. El à messire Pierre de Na-
varre , son frère , le comté de Mortaing. Et à
tant se partit ledit evesque , et disoit-on que
son maistre en avoit esté content.
Et pource que toujours, et comme continuel-
lement on faisoit diligence tant en ce royaume
que dehors, de trouver moyen de guarir le roy^
et remède de pourvoir à son inconvénient, vin-
rent deux augustins à Paris, qui s'offroient à
guarir le roy. Et demandèrent plusieurs cho-
ses à faire les remèdes , et n'y voulut-on rien
espargner. Et couroient divers langages entre
le peuple, en disant que la maladie du roy es-
toit punition divine, pour les grandes exactions
qui se faisoient sur le peuple, sans rien en em-
ployer au faict de la chose publique.
Quand le roi Richard d'Angleterre se veid
au-dessus de ses besongnes, comme il luy sem-
bloit, et il fut en Angleterre, il cuidoit que tous
murmures cessassent contre luy. Si fit grande
exaction sur son peuple d'or et d'argent, di-
sant que c'estoit pour son mariage avec la fille
de France , et aussi que les Irlandois se rebel-
loient contre luy, et qu'il y vouloit aller. Et de
ces exactions et tailles la plus grande partie du
peuple, nobles, et gens d'église estoient très-
mal contens. Et de faict, le duc de Glocestre
et le comte d'Arondel murmurèrent fort en
plusieurs manières, et faisoient alliances secret-
26
402
HISTOIRE DE CHARLES
tes. Lesquelles choses vinrent à la cognoissance
du roy Richard. Si les fit tous deux prendre ,
et examiner, et après qu'ils eurent confessé le
cas, il leur fit coupper les testes, c'est à sçavoir
au duc de Glocestre son oncle à Calais, et au
comte d'Arondel à Londres. A cause dequoy se
levèrent plusieurs divisions, et paroles. Et di-
soient les aucuns, que c'estoit sans cause, et
que ce n'estoit que pource qu'ils advertissoient
le roy qu'il faisoit mal de souffrir à faire faire
les griefves exactions qui se faisoient sur le
peuple. Les autres disoient , qu'ils avoient
voulu attenter à la personne du roy, sous om-
bre qu'il avoit trefves avec le roy de France, et
baillé Cherbourg et Brest. Et quelque chose
qu'il en fust , les deux princes moururent , et
furent exécutés.
Le roy revint à santé, mais elle ne luy dura
gueres. Et estoit chose bien piteuse d'ouyr les
regrets qu'il faisoit quand il sentoit qu'il de-
voit renchoir , en invoquant et reclamant la
grâce de Dieu, et de Nostre-Dame, et de plu-
sieurs corps saincts. Les gentilshommes, da-
mes , et damoiselles , et tous ceux qui le
voyoient , pleuroient à chaudes larmes , et
ceux aussi qui l'oyoient reciter, de grande pi-
tié et compassion qu'ils en avoient. On prit
son barbier , et aucuns des serviteurs du duc
d'Orléans, pour sçavoir si on ne luy avoit rien
fait, dont la maladie en peust venir. Mais à la
fin on trouva qu'ils esloient innocens en toutes
manières, et furent délivrés.
En ce temps y eut grande mutation d'offi-
ciers, car plusieurs estoient morts en la bataille
de Hongrie, et fut fait connestable Sancerre,
lequel paravant estoit mareschal, et messire
Jean Le Maingre dit Boucicaut, fut fait et or-
donné mareschal, messire Jacques de Bourbon
grand chambellan , et messire Hutin d'Omont
ordonné à porter l'oriflambe. Et furent ces
choses faites le vingt-sixiesme jour de juillet.
Et combien que comme dit est que le ma-
riage eust esté tout accordé , de Jean V, fils du
duc de Bretagne, et de Jeanne dite la Jeune,
quatriesme fille du roy, et qu'il y eust desja eu
quelques solemnités faites, toutesfois encores
de nouveau furent-elles faites à Paris en gran-
des pompes, tant de vestures, que de joyaux, et
habillemens des dames et damoiselles, et y eut
joustcs , et autres choses accoustumées d'eslre
faites.
Madame Marie de France , qui dès le temps
YI, ROI DE FRANCE, (1397)
de sa nativité avoit esté ordonnée à estre reli-
gieuse, fut menée à Poissy, et là rendue, reli-
gieuse de son bon gré et volonté. Et lui fut ha-
billé et ordonné son hoslel et logis ainsi comme
il appartenoit bien, et lui ordonna-on assigna-
tion à tenir son estât, et luy furent baillées des
dames de religion , estans en ladite abbaye ,
pour luy tenir compagnée.
Le roy revint derechef en santé. Et pource
qu'à Sainct-Denys, estoit l'un des clous, dont
Nostre-Sauveur fut crucifié, lequel n'estoit pas
bien envaisselé ainsi qu'il appartient, le roy fit
faire un beau et riche reliquaire, et le donna à
l'église de Sainct-Denys, à ce que ledit clou fut
mis richement et honorablement.
En ladite année l'empereur de Conslantino-
ple envoya vers le roy demander aide et con-
fort contre les Turcs, lesquels lui faisoient forte
guerre , et laschoient d'avoir la cité de Cons-
tantinople. Et y vinrent de bien notables gens,
qui monstroient que sans aide l'empereur ne
pourroit résister, et en toute humilité firent
leur proposition : eux retirés la matière fut ou-
verte au conseil. Et furent tous d'opinion, que
combien que l'année de devant le roy y eust eu
grand dommage, encores devoit-on entendre
à leur aider. Et lors s'agenouilla monseigneur
le duc d'Orléans frère du roy, en luy suppliant
et requérant qu'il luy pleust luy donner congé
d'y aller, et que très-volontiers il y employe-
roit sa personne. Laquelle requeste luy fut ré-
putée à bien grand honneur et vaillant courage.
Et sur ce le roy ne luy fit aucune response. Et
appella-on les ambassadeurs , et leur fit faire
response le roy, qu'en temps convenable il ai-
deroit et conforteroit l'empereur, et luy envoye-
roit gens. Et leur fut fait dons beaux et hono-
rables , et s'en retournèrent vers leur maistre.
Le connestable du Basac , et son principal
capitaine , envoya de très-gracieux presens au
roy, lesquels le roy receut très-benignement,
et renvoya les messagers.
Le roy de Bohême avoit grand désir de voir
le roy et sceut que le roy devoit venir à Rheims,
et que par aucun temps se tiendroit là, si fit di-
ligence d'y venir. Laquelle chose venue à la
cognoissance du roy, il en fut bien joyeux , et
délibéra de luy faire bonne cher. Et ainsi
comme le roy s'esbatoit aux champs à chasser,
et voler, environ à deux lieues de Rheims,
survint le roy de Bohême, lequel il receut bien
et honorablement, et à grande joye le mena à
(1398)
Rheims, et fui festoyé en toutes manières bien
grandement. El luy fît le roy de beaux dons et
plusieurs presens. Et cependant qu'il y fut,
survint une ambassade d'Allemagne, pour avoir
union en l'Eglise, disant qu'ils avoient esleu la
voye de cession comme luy , dont le roy fut
moult joyeux.
1398.
L'an mille trois cens quatre-vingt dix-huit, il
vint à la cognoissance de Benedict, que le roy
avoit envoyé devers les roys et princes de la
chrestienté pour le faict de l'union. Et qu'en
ce le roy d'Angleterre s'estoit joint avec luy.
Dont ilfutbien desplaisant, doutant qu'il n'eust
fort à faire. Parquoy il envoya devers le roy le
cardinal dePampelune, qui luyestoit fort allié.
Le roy et ceux de son sang le sceurent assez
tost. Et pource fut mandé audit cardinal qu'il
ne vint point, et aussi ne f]t-il. Et si Benedict
avoit esté para vaut mal-content, encores le fut-il
plus. Et escrivit au roy et à monseigneur de
Berry, ainsi que bon luy sembla. Et es lettres
escrivoit plusieurs choses, touchant ledit messire
Simon de Cramault patriarche d'Alexandrie, en
le chargeant. Mais le roy et nos seigneurs ne s'y
arresterent ja, car ils voyoient et appcrcevoient,
que ce n'estoit que pour ce qu'i^ avoit à cœur,
d'aider à son pouvoir à exécuter l'intention du
roy, qui estoit juste et raisonnable.
Le roy pour pourvoir au schisme de l'Eglise,
délibéra d'assembler à Paris les prélats de son
royaume, pour avoir advis et conseil sur ce
qui estoit à faire en la matière. Et y eut bien
grande et notable compagnée de gens d'église,
clercs, et autres notables personnes , docteurs,
maistreset gradués. Par diverses fois on avoit
envoyé par devers Benedict, qui estoit à Avi-
gnon, pour le prier de requérir qu'il y voulust
adviser, et qu'il n'y avoit provision, sinon que
tous les deux contendans fissent cession : et
qu'on fîst un concile gênerai, où les cardinaux
tant d'un costé que d'autre, fussent avec les
prélats de la chrestienté ^ et que là on advisast,
qu'il y eust un pape seul et unique. Mais Be-
nedict en rien n'y vouloit entendre. Et pour
trouver la manière d'y procéder, y eut plusieurs
grandes et notables consultations faites. Etfina-
lement fut délibéré et conclu, qu'on ne sous-
trayeroitpas seulement à Benedict la collation
et disposition des bénéfices : mais qu'on luy fe-
roit pleniere soustraction de toute obéissance.
PAR JEAN JU VENAL DES URSIINS.
403
Et sur ce furent lettres bien notablement faites,
et composées, lesquelles furentenvoyéeset pu-
bliées par tout le royaume de France. Et fut
conclu que l'Eglise de France seroit réduite à
ses anciennes libertés et franchises; c'estàsça-
voir que les ordinaires donneroient les béné-
fices estans en leurs collations , et que toutes
grâces expectatives et réservations cesseroient.
Et qu'aux bénéfices on procederoit par voj^e
d'eslection, et en apparliendroit la collation
aux ordinaires. Et pour ceste cause fut ordon-
née une notable procession à Saincte-Gene-
viefve, en laquelle furent les ducs de Berry, de
Bourgongne et de Bourbon. Et là fit un nota-
ble sermon ou prédication maistre Gilles des
Champs, lequel sçavoit bien la matière, et avoit
tousjours esté présent en la déduction d'icelle.
Et advint que tantost vacqua l'abbaye de
Sainct-Denys , par la mort de Guy II de Mon-
ceaux abbé d'icelle. Et fut esleu messire Phi-
lippes de Vilette, qui estoit un bien notable
clerc , docteur en théologie. Et y eut des diffi-
cultés beaucoup touchant la confirmation de
l'eslection, bien qu'ils estoient exempts, tant
et si avant que l'exemption se peut estendre.
Et fut dit quel'evesque de Paris, qui estoit or-
dinaire du lieu, confirmeroit , ou inflrmeroit
ladite eslection. A laquelle chose Tevesque pro-
céda, et trouva que l'eslection estoit juste,
saincte et canonique. Et pource la confirma,
et si luy bailla le don de bénédiction. Mais il y
eut lettres faites et baillées par l'evesque de
Paris, que ce fusl sans préjudice de l'exemp-
tion des religieux, abbé, et convent de ladite
egise de Sainct-Denys. Et pource que sembla-
ble cas de jour en jour pouvoit advenir, le roy
assembla ceux de son sang, des gens d'église,
et de l'université, pour sçavoir ce qu'on auroit
à faire, quand le pareil cas adviendroit, tou-
chant les exemptions. Et fut ordonné générale-
ment que si aucunes églises, ou bénéfices vac-
quoient, qui fussent électifs, on y procederoit
par voye d'eslection, dont la consécration,
confirmation, oubenediction apparliendroit aux
ordinaires, sans préjudice des droicts, préro-
gatives et exemptions des exempts et ordinai-
res. Et furent lesdites choses touchant lesdites
substraction et réduction de l'Eglise de France,
conclues le vingt- septiesme jour de juillet.
Quand les cardinaux estans en Avignon , sceu-
rent la conclusion de substraction faite par le
roy, et l'Eglise de France , ils firent pareille-
404
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
(1398)
ment substraction àBenedict, et soudainement
et secretlcment ils partirent d'Avignon, et s'en
vinrent à Villeneufve, qui est au royaume.
En ce temps , le comte de Perigort , qui es-
toit grand seigneur, et puissant au pays de
Guyenne , assembla gens de guerre, et les mit
en ses places. Et sous ombre qu'il se disoit tenir
le party des Anglois , commença à faire aspre et
forte guerre aux François , vers les marches de
Guyenne. Et faisoit maux infinis, et pilloit ,
desroboit, et faisoit courre tout le pays. Pour
laquelle cause , le roy délibéra d'y envoyer. Et
futde'iberéque lemareschal Boussicault iroit.
Et y alla à grande compagnée de gens de guerre,
tant d'hommes d'armes, quede traict, et mit le
siège devant Montignac, où ledit comte estoit,
lequel finalement se soumit à la cour de parle-
ment du tout. Et mit ledit mareschal la comté
en l'obeïssance du roy, et prit Montignac,
Bourdille, Auberoche , Saulac, et autres pla-
ces, et y eut grande peine, et de belles armes
faites. Et amena Boussicault ledit comte de
Perigort à Paris. Etluyouy, à grande et meure
délibération, fut dit par arrest, que ledit comte
avoit forfait corps et biens. Toutesfois la vie
luy fut sauvée. Et fut ladite comté de Perigort,
avec les appartenances, donnée à monseigneur
le duc d'Orléans, frère du roy, et luy fut bail-
lée par appanage à luy et à ses hoirs masles ,
procréés de sa chair.
Et pource qu'on voyoit que Benedict ne vou-
loit faire obéissance, et que tousjours estoit obs-
tiné en son opinion , on délibéra qu'on l'as-
siegeroit dedans le palais d'Avignon. Et de faict
y fut le siège mis, et y souffrit moult de misères,
peines et travaux, tant de vivres , que autre-
ment : mais il avoit moult grand courage , et
tousjours se tenoit fort , et confortoit ceux qui
estoient avec luy . Rodrigo de La Lune son frère,
faisoit toutes les diligences qu'il pouvoitde luy
faire avoir vivres, et quelque siège qui y fut ,
bien souvent, par manières subtiles on y met-
toit vivres. Or advint que aucuns estans audit
siège, advisoiçnt souvent manières de trouver
moyens subtils d'entrer en la place du palais
où estoit Benedict. Et advisercnt qu'il y avoit
un esvier ou conduit d'eaues, de la cuisine du-
dit palais, qui estoit grand et large, et que par
iceluy, enostant un treillis de fer qui y estoit,
on pourroit très-aisément entrer. Et trouva-on
moyen de oster ledit treillis de nuict, si subti-
lement, qu'on leremettoit et ostoit quand on
vouloit. Ceux de dedans s'apperceurent et ima-
ginèrent bien que par ledit lieu on avoit inten-
tion d'entrer. Et pource y mirent guet secret,
et considérèrent qu'on ne pouvoit entrer que
l'un après l'autre, et que ceux qui entreroient,
quand bon leur sembleroit , ils seroient pris et
attrapés par ceux de dedans, et ainsi fut fait. Car
aucuns de ceux du siège, et des plus vaillans,
vinrent audit esvier ou conduit de cuisine
et entrèrent dedans , et à mesure qu'ils en-
troient estoient pris , et tant qu'il y en eut de
pris cinquante à soixante. Dont ceux qui te-
noient le siège furent moult esbahis , et non sans
cause, car il y avoit de leurs parens et amis. Et
finalement y eut traité et accord , par lequel
ceux du siège se levèrent, et les prisonniers
furent rendus , et s'en alla chacun où il voulut.
Et est à advertir qu'il y avoit ja grandes hai-
nes , envies et divisions entre les ducs de Bour-
gongne Philippes le Hardy, et Orléans frère du
roy, lequel soustenoit Benedict , et disoit que
c'estoit mal fait de luy avoir fait substraction ,
et plusieurs mesmes de France le tenoient pour
vraypape.Et quand telles divisions venoient à
la cognoissance dudit maistre Jean Juvenal des
Ursins garde de par le roy de la prevosté des
marchands, il alloit parler à eux, et à autres qui
pouYoient aider à reprimer leur ire 5 et tellement
qu'ils s'appaisoient, ou au moins dissimuloient.
Et comme dessus a esté touché, vinrent à
Paris deux augustins , qui se faisoient forts de
guarir le roy, et leur furent baillées toutes les
choses qu'ils vouloient et demandoient , et eu-
rent bien grande finance. Et de faict , mirent
la main à la personne du roy, et comme l'on
dit luy firent aucunes incisions au chef, et
comme il fut trouvé , mirent le roy en grand
danger delefairemourirpiteusement.Etpource
furent pris et emprisonnés, interrogés et ques-
tionnés. Et pour abréger, confessèrent qu'ils
ne s'y cognoissoient. Ety eut plusieurs notables
gens assemblés, tant d'église que lais , lesquels
conclurent qu'ils seroient dégradés, et qu'ils
auroientles testes couppécs. Et pour ceste cause
furent faits escharfauts en Grève devant l'Hos-
telde Ville, et du Sainct-Esprit. Et y eut une
manière de pont de planches fait, qui venoit à
l'endroitd'unedes fenestres delà salle duSainct-
Esprit , laquelle fenestre on mit en Testât et
semblance d'un huis, et furent mis Icsdils au-
gustins sur lesdits escharfauts. Et fit-on une
manière de briefve prédication. Et après issil
(1398)
l'evesque de Paris en habil pontifical par ladite
feneslrc , et vint jusques aux deux auguslins,
lesquels estoient revestus comme s'ils eussent
voulu dire messe. Et après ce qu'il eut parlé à
eux> il leur osla à chacun d'eux les chasuble,
estole, manipule, aube, et surplis, en disant
certaines oraisons, puis s'en retourna par où il
estoit venu. Et paravant en sa présence furent
raiz et ostés leurs cheveux, sans apparence de
couronnes. Et tantost ceux de la jurisdiclion
laye les prirent et les despouillerent, el leur
laissèrent seulement leurs chemises, el à chacun
une petite jacquette par dessus. Et furent mis
en une charelle. et liés el menés aux halles ,
et là eurent les testes couppées, et si furent es-
carlelés , el les corps portés au gibet , et les
testes mises sur deux demies lances , en l'es-
charfaut aux halles, où ils avoienl esté decolcs.
Et furent plusieurs hesbahis comment on les
avoit dégradés , et baillés à la justice séculière.
Mais par clercs notables , veu les cas par eux
commis en la personne du roy, fut dit que
c'estoit justice. Et disoienl aucuns, que lesdils
auguslins se disoient au due d'Orléans, et que
par haine que le duc de Bourgongne avoit au-
dit duc d'Orléans , il leur avoit fait faire et pro-
curé ce qui fut fait. A cause que le duc d'Or-
léans avoit fail brusler un nommé maislre Jean
de Bar, qui esloit nigromancien et invocateur
de diables, et estoit au duc de Bourgongne. Et
disoit-on que pour les envies, qui estoient entre
lesdits deux ducs , diverses choses se faisoient.
En ceste année , après que le roy Richard
eut en Angleterre fait coupper les testes des
seigneurs d'Angleterre dessus dits, plusieurs
divisions se commencèrent. Et mesmement
Henry de Lancastre , fils du duc de Lancastre,
lenoit plusieurs diverses et estranges maniè-
res, sentans murmures et conspirations contre
le roy Richard, lesquelles vinrent à sa cognois-
sance. Et pource manda le duc de Lancastre,
père dudit Henry, et luy dit ce qui estoit venu
à sa cognoissance touchant sondit fils. Et selon
ce qu'on disoit, y avoit de meschanles choses
entreprises contre le roy et trouvoient assez de
matière pour le faire mourir. Quand le roy
d'Angleterre apperceut les choses dessus dites,
il délibéra de tenir un parlement à Wincestre,
et assembla les trois estais du pays ; et y eut
grande assemblée, et fit des ducs et des comtes.
Et en ce parlement Henry de Lancastre dit au
comte Mareschal , qu'il estoit faux ; traislre et
PAR JEAN JUYENAL DES URSINS.
40i
desloyal et mauvais, el qu'il avoil faussement
et mauvaisement tué ou fail mourir son oncle,
le duc de Glocestre frère de son père. El qu'il
avoil emblé les deniers du royaume, el les avoil
appliqués à son profit , et plusieurs autres
trahisons avoir fail. Le comte respondil qu'il
avoil faussement el mauvaisement menty. Et y
eut gage jelté el adjugé, et dit qu'il cheoitgage
de bataille. El pour ce faire y eut jour assigné.
El lousjours cuidoille duc de Lancastre père de
Henry, muer le propos du roy , et des parties.
Au jour assigné les parties tous armés compa-
rurent en champ. Et après les sermens fut à
chacun permis faire son devoir. El quand Henry
de Lancastre veid son adversaire , il marcha
bien vaillamment huit pas, sans que l'autre
commençasl à marcher. Toulesfois il s'esmeul,
el comme de grand courage venoil à Henry ,
mais quand il vint à l'approcher, tous deuxjel-
terent leurs lances. El ce fail le roy d'Angle-
terre les fit tous deux prendre, el les bannit de
son royaume, le comte Mareschal à perpétuité,
el Henry de Lancastre jusques à dix ans. Et
de ce fui le père bien content. Henry s'en vint
à Paris vers le roy de France el les seigneurs,
el fut receu bien grandement el honorable-
ment, et lui fil-on très-bonne chère. Et luy
ordonna le roy son estai bien honorablement.
Dont le roy d'Angleterre fut très -mal con-
tent, et très-impatiemment le porta; el luy
sembloil, veu l'alliance, que le roy el les sei-
gneurs de France ne le deussenl point avoir
receu. El depuis le père dudit Henry alla de
vie à Irespassement. Et cuidoil bien Henry de
Lancastrequeleroy d'Angleterre deustappaiser
son courage et le rappeller, el lui laisser la suc-
cession de son père, tant de meubles, que
d'immeubles. Mais il fil tout le contraire, car
il prit tous les meubles, qui estoient grands, e».
les appliqua à son profit. Et de ce ledit Henrj
eut bien grande desplaisance. Dont monsei-
gneur de Berry le conforloit el l'appaisoit le
plus qu'il pouvoit. Toulesfois il sembloil bien
à sa manière el contenance , qu'il avoil un cou-
rage bien dcspileux, et intention s'il eust peu
de s'en venger.
Cette année la reyne Blanche alla de vie 'à
Irespassement, à Neaufle-le-Chaslel , le cin-
quiesme jour d'octobre, dont ce fui grand dom-
mage. Elle fui portée en terre à Saincl-Denys
bien solemnellemenl, ainsi qu'il apparlenoit.
Elle avoit une partie de l'un des clouds, donl
406
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI LE FRANCE
Nostre-Seigneur fut crucifié, qu'elle fil bien
et honorablement enchâsser, et le donna à Nos-
Ire-Dame des Carmes, pour mettre en leur église.
Le roy , la reyne et nos seigneurs les ducs
envoyèrent à leur fille et niepce d'Angleterre,
de beaux et riches dons , par notables cheva-
liers et escuyers qui furent en Angleterre, et
là les présentèrent. Et quand ils furent retour-
nés , ils rapportèrent qu'en Angleterre y avoit
plusieurs divisions, et qu'on murmuroit fort
contre le roy pour les exactions qu'il faisoit ,
et qu'ils doutoicnt fort qu'il n'y eust un grand
brouillis , car il n'y avoit ny gens d'église , ny
nobles, ny autres, qui n'en fussent mal-con-
tens. Et quand Henry de Lancastre qui estoit
par deçà , le sceut , il en fut bien joyeux et se
réconforta fort.
Les cardinaux de Thury et de Saluées vin-
rent à Paris en grandes pompes et estais, de-
vers le roy et nos seigneurs les ducs , et firent
une proposition par la bouche dudit de Thury,
et disoient mau-x infinis de Benedict et plu-
sieurs autres paroles. Et firent deux reques-
tes , l'une , que le roy voulust escrire aux roys
et princes diligemment, touchant le faict de l'u-
nion. La seconde fut, qu'il voulust faire dili-
gence, et mettre peine à prendre Benedict. Sur
la première leur fut respondu que le roy y avoit
entendu et entendroit le mieux que faire se
pourroit. A la seconde requesle fut fait res-
ponse que n'estoit pas à faire au roy de faire
prendre Benedict , ny mettre la main sur luy. Et
ausssi que ce n'estoit pas chose aisée à faire.
C'estoit merveilles des pompes et estais desdits
cardinaux, lesquels estoient à toutes gens de
quelque estât qu'ils fussent , à grande desplai-
sance et abomination.
Il y eut deux cardinaux, l'un nommé Mar-
tin et l'autre Boniface , lesquels se cuiderent
eschapper du palais d'Avignon, en habits dis-
simulés , et furent rencontrés par les gens du
mareschal Boussicaut, et pris. Et dit-on que
Martin dedesplaisance, pauvreté et indigence,
alla de vie à trespassement. Et au regard de
l'autre nommé Boniface, l'on disoit que Bous-
sicaut en avoit bien eu cinquante mille ducals.
En ce temps un bourgeois de Vitré en Bre-
tagne , nommé Pierre Pilet, jetta son gage de
bataille contre un gentilhomme dudit pays,
nommé Guillaume Marcille. Et le chargeoit
d'avoir fait tuer par ses fils un sien parent.
Ledit Marcille au contraire mainlcnoil, que
(1399)
jamais n'en avoit esté consentant. Et estoit le-
dit Pilet un bel homme , fort et roide , et Mar-
cille estoit vieil et ancien : et luy fut permis
qu'en son lieu il mist le bastard du Plessis. Et
soustenoit fort ledit Pilet monseigneur de La-
val, devant lequel se faisoit le gage. Et furent
les sermens faits -, et fut ledit Pilet jette à terre
d'un coup de lance par le bastard, et après tira
son espée et le tua. Et tantost après on envoya
quérir le bon-homme vieil , qui estait prison-
nier, comme raison estoit , et fut délivré. Et si
son champion eust esté desconfit , il eust souf-
fert mort.
1399.
L'an mille trois cens quatre-vmgt dix-neuf,
le roy retourna en santé, etavoitbon senseten-
tendement, et fit la solemnité de Pasques en
son hostel à Sainct-Paul. Au huictiesme jour
après, l'evesque de Paris vint ausdit hostel en
la chappelle , et de sa main le roy receut le
sainct sacrement de confirmation , en grande
dévotion. Et si firent plusieurs autres seigneurs,
chevaliers est escuyers.
Les ducs de Berry , de Bourgongne , et de
Bourbon, avoient grand désir de sçavoir d'où
venoit la maladie du roy, et firent assembler
tous les physiciens de l'université de Paris, et
autres , dont il estoit mémoire. Et fut mise la
matière en termes, et spécialement si la maladie
qu'il avoit venoit de choses et causes intrinsè-
ques , ou par accidens extrinsèques. Et y eut
divers argumens et imaginations. Et finale-
ment on ne sceut que conclure, et demeura la
matière indiscusse, et sans aucune décision ny
détermination, dont les seigneurs ne furent pas
bien contens,
En ce temps , aucuns de l'ordre de Sainct-
Bernard apportèrent, comme ils disoient , le
sainct Suaire, où nostre benoist Sauveur Jesus-
Christ fut ensepulturé, et le mirent à Sainct-
Bernard à Paris. Et y eut grande affluence de
peuple , et en levèrent une bien grande finance
d'argent. Et disoit-on qu'il y eut de beaux mi-
racles faits , combien qu'on n'en déclarasl au-
cuns particulièrement.
Ceux de Venise envoyèrent vers le roy , de-
mander aide et confort contre les Turcs , les-
quels avoient occupé plusieurs villes. Et leur
donna-on espérance de leur aider, et aussi en
avoit le roy bonne volonté.
On disoit que aucuns mieux aimansleur pro
(1399)
fit particulier que le bien public, procuroienl et
faisoient diligence qu'on mist un dixième sus.
Et estoil renommée , que le principal qui pour-
suivoil ccsle matière, estoit messire Simon de
Cramault patriarche d'Alexandrie, qui disoit
qu'il avoit fait plusieurs grandes mises en am-
bassades, et autrement, pourle faict deTEglise.
Et qu'autrement il ne pou voit estre contenté, ne
satisfait. Et furent les gens d'cgiisc assemblés,
pour avoir leur consentement 5 plusieurs quand
ils ouyrent parler delà matière s'absentèrent,
et départirent. Et de ceux qui y demeurèrent
aucuns oncques ne s'y voulurent consentir.
Toutesfois fut le dixiesme mis sus, à la grande
desplaisance de la plus saine partie : et ne
Irouva-l'on à peine personne ecclésiastique,
qui se voulust mesler de le recevoir, et lever.
Et fut ordonné, qu'on le feroit lever par per-
sonnes layes. Et ainsi fut fait bien rigoureuse-
ment , et en fut levé grande finance. Et disoit-
on que c'estoit pour le faict de l'Eglise et de
la poursuite de l'union. Mais tout s'en alla en
autres choses bien inutiles, et en prirent les
princes et autres ce qu'ils peurent, à leur profit
particulier.
En ce temps , les Turcs et Sarrasins gre-
Yoient fort Constantinople , et fesoient forte et
aspre guerre. Pour laquelle cause l'empereur
de Constantinople envoya devers le roy requé-
rir aide et secours. Et y envoya le roy le ma-
reschal Boussicaut , avec douze cens comba-
lans-, eten sa compagnée estoit Chasteaumo-
rant, un chevalier de Bourbonnois. Lesquels
se portèrent vaillamment , et firent plusieurs
grands dommages aux Sarrasins, et résistèrent
à leur mauvaise entreprise et volonté. Et
quand ils eurent fait le mieux qu'ils peurent,
délibérèrent d'eux en retourner, dont les Grecs
furent bien desplaisans. Mais l'air estoit non
propice aux François , et desja aucuns se com-
mençoient à mourir, et si avoient faute d'ar-
gent, et souvent de vivres. Et de faict, le ma-
reschal Boussicaut s'en partit , et laissa ledit
Chasteaumorant vaillant chevalier avec seule-
ment cent combalans. Lequel très-volontiers y
demeura, dont les Grecs , encores combien
qu'ils fussent peu de gens, furent grandement
reconfortés.
En ceste année, fut moult grande abon-
dance d'eau<»s , se creurent les rivières mer-
veilleusement, et se desriverentau grand dom-
mage des biens de dessus la terre. Et em-
PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS.
maisons, gens.
407
enfans, cl biens
menoient
meubles.
Et en cet an y eut grande, horrible et piteuse
mortalité en Bourgongne, Champagne, Brie,
Paris, et Normandie, et pour abréger, par tout
le royaume de France. Et quand elle cessoit en
un pays elle commençoit en un autre. Et est
comme chose incroyable de la grande quantité
de peuple qui mourut. Et disoit-on, que c'es-
toit à cause des horribles et détestables péchés,
qui se commettoient publiquement et notoire-
ment sans aucune reprehension. Et quand on
en parloit en prédications, au conseil du roy ,
ou autre part, on contemnoitet desprisoit ceux
qui en parloient à bonne intention. Les gens
d'église ne sçavoient que faire, sinon prières
et processions solemnelles, dont ils faisoient
grandement leur devoir. Elles religieux, abbé,
et couvent de Sainct-Denys, à la requeste d'au-
cuns seigneurs, et autres, en une bien notable
procession , portèrent jusques à Paris en la
Saincte-Chapelle, le corps de monseigneur
sainct Hippolyte, et célébrèrent une bien no-
table messe , et puis le rapportèrent à Sainct-
Denys, et cessa la mortalité.
Une merveilleuse comète apparut au ciel. Et
combien qu'on die que telles choses sont natu-
relles, toutesfois elle sembla fort estrange , car
elle dura huict jours entiers enflambée, et es-
toit de grande estendue. Et disoient aucuns as-
tronomiens que c'estoit signe de quelque grand
mal à venir.
LesAllemans eurent en aucune desplaisance
leur empereur, si le désappointèrent, et en mi-
rent un autre'.
Il y eut grandes alliances jurées et promises
entre monseigneur d'Orléans, et Henry de Lan-
ca8tre,et se monstroient grands signes d'a-
mour, et souvent estoient ensemble.
Or est vray, comme dessus a esté dit, que
Henry de Lancastre avoit esté banni du royaume
d'Angleterre , et s'en vint en France, où il es-
toit bien desplaisamment, et ne faisoit que pen-
ser et ruminer, comme il pourroit trouver ma-
nière et moyen de faire un grand brouillis. Et
en ce temps ceux de Hibernie se rebellèrent
contre le roy d'Angleterre, et fut content d'y
aller en personne -, et de faict y alla. Et après
son parlement plusieurs monopoles, conspira-
tions , et séditions se commencèrent à esmou-
• Robert, comle palatin.
408
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (1399)
baillé el livré es mains de son adversaire. Et
voir. Lesquelles choses vinrent à la cognois-
sance de Henry de Lancastre , duquel le père
estoit mort, car durant sa vieil eust résisté
aux entreprises et malices de son fils. Et déli-
béra de trouver manière de passer en Angle-
terre. Et après le passement dudit roy d'An-
gleterre en Hibernie, aucuns pleins de mau-
vaise volonté vinrent là où la reyne fille de
France estoit. Et luy osterent tous ses servi-
teurs et servantes de la langue de France, ex-
cepté une damoiselle et son confesseur , et au-
cuns Anglois entendans et parlans quelque peu
de la langue de France : et en un chasteau la
mirent, qui fut un exploict bien merveilleux,
dont ledit de Lancastre fut bien joyeux. Et luy
sembla qu'il estoit temps qu'il passast en An-
gleterre, et à ce faire se disposa le plus secrette-
ment qu'il peut. Toutesfois il vint à la cognois-
sance d'aucuns seigneurs de France , qui se
doutoient bien qu'il ne voulust faire quelque
mauvaise besongne ou entreprise contre le roy
Richard, gendre du roy. Et de ce on luy parla :
mais il affermoit que ce n'estoit pas son inten-
tion, ny ne fut oncques, de faire chose préju-
diciable ou dommageable au roy d'Angleterre
son souverain seigneur; et que ce qu'il faisoit,
c'estoit pour son honneur et profit, et pour luy
cuider faire service et plaisir : toutesfois l'issue
monstra tout le contraire. Et pour abréger ,
s'en alla en Angleterre, et passa la mer, et tan-
tost trouva satellites qui luy promirent l'aider
et ainsi le firent. H escrivit lettres très-sedi-
tieuses à plusieurs prélats , nobles , et gens des
bonnes villes , faisans mention de plusieurs
bourdes et mensonges. Et tantost trouva gar-
des , suittes et alliances. Et s'en vint devers le
duc dTorck son oncle, qui le reprit fort : mais
il jura et afferma, comme dessus il avoit dit en
France, combien que desja il avoit fait pren-
dre plusieurs nobles d'Angleterre, et autres, et
leur avoit fait coupper les testes , et icelles en-
voyer à Londres. Et avoit obéissance desja en
plusieurs places et villages , et presque tout le
peuple se retiroit vers luy, el obeissoit. Quand
la chose vint à la cognoissance du roy Ri-
chard, il fut moult troublé, et non sans cause,
et délibéra de s'en venir en Angleterre, et re-
tourner , et de faict ainsi le fit. Et quand il y
fut, quasi de tous ses gens comme tout seul il
fut délaissé, dont il fut moult esbahi. Etenco-
rcs luy vint-il bien pis, car par ceux ausquels
U se fioit fut Dris , détenu , et emprisonne , et
lors tout le peuple commença à crier el dire,
tant gens d'église, nobles, que autres, qu'on
le devoit priver du royaume, el mettre en char-
Ire perpétuelle, car il avoit fait mourir ses
parens sans cause, et baillé Cherbourg et Brest,
et fait paix avec le roy de France et les Fran-
çois sans le consentement du peuple. Et qu'il
avoit fait de grandes et excessives exactions
sur le peuple, sans l'avoir employé au faict de la
chose publique, et du royaume. Et prenoit-on
gens de tous estais , qui avoient servi le roy Ri-
chard, qui estoient exécutés à mort, pillés et
dérobés. Et fut conclu qu'il falloit faire un au-
tre roy par eslection. El fut esleu Henry de Lan-
castre, et constitué et ordonné roy par les trois
estais. El l'archevesque de Canlorbie l'oignit,
el fil une grande proposition , et prit son
thème : « Habuit Jacob benedictionem. » Et le
déduisit ainsi que bon luy sembla. Et se nomma
et porta ledit Henry publiquement el notoire-
ment roy. Et monstra une ampoulle , qu'un
ange , comme il disoit, avoit apportée à sainct
Thomas, pour en oindre el sacrer les roys d'An-
gleterre. El avoit le roy de France envoyé gens
devers ledit Henry de Lancastre, pour sçavoir
ce que c'estoit qu'on faisoit en Angleterre con-
tre son fils , ausquels on monstra ladite am-
poulle. Et si paravant il avoit fait mourir plu-
sieurs personnes d'Angleterre bien notables ,
encores quand il se trouva maislre , il en fit
plus mourir sans cause et sans raison. Et qui
pis est, il fil tant que les serviteurs du roy Ri-
chard mesmes, et ausquels il se fioit, le mirent
à mort bien inhumainement. Et pource que
plusieurs en cesle matière en ont escril, on s'en
passe en bref. Et trouve-on bien que les An-
glois ont aulresfois fait de tels exploits.
Environ ce temps , estoit à Paris monsei-
gneur le duc de Berry oncle du roy, el en sa
compagnée estoit le comte d'Estampes, lequel
souvent beuvoil el mangeoil à sa table, et un
jour le mal d'apoplexie le prit, et à la table sa
teste mit sur ses bras, qui estoient sur la table
comme croisés, et cuidoit-on qu'il dormisl. Et
disoit ledit monseigneur de Berry en riant :
<i Beau cousin dort. )> Mais il dormit tellement,
que oncques puis n'en reveilla.
Quand le roy sceut ce qui avoit esté fait en
Angleterre contre son gendre, il en fut bien
desplaisanl, et cognul-on bien que toutes al-
liances el trefves estoient rompues , el qu'oq
(1400)
estoit revenu à la guerre. Toutesfois Henry soy
disant roy d'Angleterre, envoya vers le roy luy
faire sçavoir, que s'il vouloil envoyer à Boulon-
gne de ses gens, qu'il envoyeroil à Calais. Et
ainsi fut fait. Et y eut personnes notables en-
voyées decosté et d'autre, et parlèrent ensem-
ble. Et y eut seulement une trefve conclue à la
Penlecoste ensuivant.
Pource que l'année d'après y avoit pardon
gênerai et indulgences en cour de Rome , et
que le royaume estoit bien appauvri, et que si
on pennetloit d'aller à Rome, que ce seroit
grande évacuation de pecunes, veu qu'à Rome
ils tenoient l'antipape " pour pape , il fut dé-
fendu qu'on y allast point, par cry public:
mais ce nonobstant grand peuple y fut.
Pource que par les ordonnances royaux, qui
avoient esté mises sus, l'Eglise de France avoit
esté remise en ses libertés et franchises, et or-
donné que les ordinaires donneroient les béné-
fices, ils en disposèrent en faveur de leurs va-
lets et serviteurs. Et de ce, ceux de l'univer-
sité se plaignirent, et non sans cause. Et aussi
on entreprenoit fort sur leurs privilèges, et en
diverses manières n'en pouvoient jouyr. Ils re-
quirent au roy qu'on y pourveust , ou autre-
ment ils faisoient sçavoir qu'ils cesseroient. Et
de faict, pource qu'on ne leur fit aucune pro-
vision valable, ils cessèrent de faict, et durèrent
leurs cessations tout au long du caresme. Et
depuis fut trouvé expédient, et recommencè-
rent leurs leçons.
En Sicile , et Naples, Louys II, roy de Sicile
en plusieurs lieux estoit obey, et tenu pour
roy, et spécialement à Naples. Et y eut un
comte du pays mesme, auquel il se fioit, le-
quel par trahison mit le roy Ladislaus ou Lan-
celot dedans Naples. Et pource quand la chose
vint à la cognoissance du roy de Sicile , il en-
voya le comte de La Marche au pays pour faire
guerre.
1400.
L'an mille quatre cens, il vint à la cognois-
sance du roy, que l'empereur de Constantino-
ple avoit grand désir de venir en France, tant
pour voir le roy , que aussi pour luy requérir
aide et confort , pour résister alencontre des
ennemis de la foy -, et de plus , pour le remer-
cier des secours, aides , et courtoisies qu'illuy
• Boniface IX.
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS,
409
avoit faites. Et quand le roy sceut sa venue, il
fit faire diligence qu'à l'entrée du royaume il y
eust chevaliers et escuycrs pour le conduire et
défrayer partout où il passeroit. Et quand il
fut assez près de Paris, il envoya ses oncles au
devant de luy, et le roy mesme le receut à l'en-
trée de Paris , et luy donna un beau coursier
bien enharnaché, tout blanc. Et l'amena le roy
jusques au Palais, et puis le fit mener au Lou-
vre, où il fut logé. Et estoit l'hostel très-bien
habillé et paré, et là tenoit son estât aux des-
pens du roy. Et faisoient le service de Dieu se-
lon leurs manières et cérémonies, qui sont bien
estranges, et les alloit voir qui vouloit.
En ce temps fut ordonné par le roy et ceux
de son sang, qu'on feroit diligence d'avoir ma-
dame Isabeau reyne d'Angleterre, qui estoit
pucelle , car oncques le roy Richard compa-
gnée charnelle n'avoit eu avec elle. Et envoya-
on quérir sauf-conduit, lequel fut accordé et
et envoyé par Henry de Lancastre. Et y furent
commis Jean de Hangest seigneur de Hugue-
ville, et maislre Pierre Blanchet conseiller, et
maistre des rcquestes de l'hostel du roy. Les-
quels arrivèrent en Angleterre, et firent leur
requeste, et ce qui leur estoit enchargé par le
roy. Et y eut par les Anglois des difficultés, et
vouloient avoir descharge de plusieurs pro-
messes, qui avoient esté faites au traité de ma-
riage, et de ce qu'elle avoit eu et apporté. El
pource que ledit maistre Pierre Blanchet deba-
toit fort les matières au profit et à l'honneur du
roy, les Anglois conceurenl grande haine con-
tre luy, et aussi contre son compagnon. Et fut
aucune renommée que tous les deux furent
empoisonnés -, et quoy qu'il en fust , mourut
maistre Pierre Blanchet, et ledit de Hugucville
fut en tel poinct , qu'il vomit jusques au sang
clair, dont il fut bien malade : mais par laps de
temps il guarit. Les autres disent, qu'il y avoit
grande snortalité en Angleterre , et que tous
deux furent frappés , et que maistre Pierre
Blanchet. y mourut, et Hugueville eschappa.
Et furent bien long-temps en Angleterre, sans
ce qu'ils y eussent rien fait.
En ce temps maislre Jean Juvenal des Ur-
sins, qui avoit la garde de la prevosté des mar-
chands de par le roy, fut ordonné par eslection
de la cour de parlement , conseiller et advocat
du roy en ladite cour. Lequel audit office de la
garde de la prevosté, s'estoit grandement gou-
verné et honorablement. Et tousjours quand il
410
HISTOIRE DE CHARLES
y avoil aucun discord entre les seigneurs , il
mettoit peine à tout appaiser, tellement que de
son temps, nonobstant la maladie du roy, au-
cun inconvénient n'en advint.
En ce mesme an fut fait le mariage de Louys
duc d'Anjou, cousin du roy, et de la fille du
roy d'Arragon, nommée loland, qui esloit une
des belles créatures qu'on peust point voir. Et
y eut bien grande et solemnelle feste, comme
à tel seigneur et dame appartenoit bien.
Le roy de Bohême , qui avoit esté esleu em-
pereur d'Allemagne, fut pour aucunes causes ,
par l'ordonnance des électeurs de l'empire, et
des gens d'église , princes, et nobles d'Allema-
gne, désappointé de l'empire. Et disoient au-
cuns que c'estoit de son consentement. Et fut
ordonné empereur le duc Robert de Bavière ,
renommé d'estre bon et vaillant prince. Et sur
ce envoyèrent ledit empereur et ceux d'Alle-
magne devers le roy. Et aussi sur le faict de
remédier au schisme, et avoir union en l'Eglise.
Les ambassadeurs furent honorablement re-
ceus, et de ce qu'ils avoient signifié au roy les
choses dessus dites, on les remercia, et leur fit-
on aucuns presens , et s'en retournèrent. Et
pource qu'ils n'avoient aucunement particuliè-
rement déclaré la forme et voye qu'ils enten-
doient de venir à union , combien que le pa-
triarche Cramault eust rapporté, que quand il
fut en ambassade , ils se adheroient au roy, et
estoient d'opinion d'eslire la voye de cession.
Toutesfois le roy délibéra d'envoyer vers les
esliseurs de l'empire, pour sçavoir leur inten-
tion, et de faict y envoya.Et leur fut respondu,
que à avoir union ils estoient prests d'entendre,
mais non mie par la voye de cession, ainsi que
le roy l'avoit advisé. Dont les ambassadeurs
furent bien esbahis, car ils affermèrent que à
Cramault n'avoient fait autre response. La-
quelle chose fut rapportée au roy. Dont luy et
ceux du sang furent trés-mal contens dudit pa-
triarche Cramault. Et pource luy fut défendu,
que plus ne vint au conseil du roy.
En ceste année, la reine de Dacie, qui n'a-
Yoit qu'un seul fils , jeune d'aage, envoya vers
le roy luy requérir, et prier qu'il luy pleust
qu'elle eust une fille de la lignée de France,
pour son fils. Et estoit présent à faire la requeste
au roy par les ambassadeurs, le duc de Bour-
bon. Lequel respondit, mais que l'une de ses
filles fust en aage , que volontiers il luy en-
voyeroit.
VI, ROI DE FRANCE, (1401)
Charles fils du roy, qui estoit un très-bel en-
fant, fut trés-griefvement malade, et devint
eclique et tout sec. On ordonna prières estre
faites par toutes les églises de Paris , et fut fait
ainsi , et en plusieurs et divers lieux. Toutes-
fois il alla de vie à trespassement , dont tous
furent desplaisans. Et disoit-on plusieurs et
diverses paroles, à la grande charge d'aucuns
seigneurs.
L'empereur fut couronné à grande solem-
nilé, en la forme et manière accoustumée.
Combien, comme dessus a esté touché, le
roy eust donné au bastard de Foix la comté de
Foix , toutesfois le roy depuis ordonna , que le
captai de Beu en Guyenne l'auroit.
Monseigneur le duc de Berry, qui avoit
donné à Sainct-Denys une partie du chef et
bras de monseigneur sainct Benoist, y fit faire
un plus beau reliquaire que celuy où ils estoient
enchâssés , et le donna à ladite église de Sainct-
Denys.
1401.
L'an mille quatre cens et un, après le retour
de monseigneur de Hugueville , et que maislre
Pierre Blanchet avoit esté trespassé comme dit
est , qui estoient allés pour le faict de la reyne
d'Angleterre, femme et vefve du roy Richard,
les Anglois cognoissans qu'ils feroient leur hon-
neur de la renvoyer au roy son père , luy firent
ramener jusques à Calais. Et là par l'ordon-
nance du roy, allèrent Jean de Montagu eves-
que de Chartres, messire Jean de Poupaincourt,
premier président du parlement , et autres ,
pour requérir aux Anglois, qu'ils la leur vou-
lussent délivrer, lesquels en furent contens. El
à Lelinguehan firent tendre une très-belle lente,
bien ornée et garnie. Et le sepliesme jour
d'aoust , ladite dame estant bien accompagnée
de seigneurs d'Angleterre , ils la firent venir
jusques à ladite tente. Et là survint le comte de
Sainct-Paul ordonné avec les autres pour la re-
cevoir, et furent baillés les vins et espices, et
donnèrent à la dame de beaux dons , cl aussi
à ses damoiselles, et à aucuns de ses serviteurs.
Et prirent les Anglois congé d'elle pleurans à
grosses larmes, et la bonne dame ausi pleuroit,
et plusieurs des assistans. Et puis la prirent le
comte de Sainct-Paul , et autres, pour l'amener
à Boulongne. Assez près estoit le duc de Bour-
gongne avec cinq cens chevaliers et escuyers ,
lequel la receut bien honorablement, et la con-
(1402; PAR JEAN JUVENAL DES URSINS
duisil jusques à Boulongne, et de là l'amena
jusques à Paris. Et en passant par les villes de
Picardie elle fut grandement fesloyée. Et quand
elle approcha prés de Paris , allèrent au devant
d'elle messeigneurs les ducs d'Orléans, de Berry
et de Bourbon , qui la conduisirent jusques à
Sainct-Denys , et de là à Ihoslel de Sainct-Paul
devers le roy son pore, et la reyne sa mcre,
qui la receurent à grande joye , combien que
la bonne dame pleuroit fort.
En cesle année , en Beauvoisis , et bien seize
lieues de pays, y eut de merveilleux vents, et
cheut grosses grcsles en aucunes places, comme
gros œufs d'oye, qui fit de grands dommages,
et fut environ le mois de may, et furent mer-
veilleux tonnerres, corruscations , et esclaire-
mens. Et cheut le tonnere en une manière de
feu , qui entra en la chambre de la reyne , la-
quelle gissoit d'enfant, qui arditetbrusla toutes
les custodes et courtines de son lict, et autre
mal n'y fit. Et cependant que le Lendit se te-
noit (qui estoit lors grande chose des mar-
chands et marchandises qui y affluoient), sur-
vint soudainement grandes corruscations et
tonnerre, et cheut gresle presques partout ledit
Lendit, grosse comme œufs d'oye, et abbatit
plusieurs loges , et presque toute la grange du
Lendit.
Le duc d'Orléans frère du roy, fit confédé-
rations et alliances avec le duc de Gueldres
d'Allemagne , et y alla le duc d'Orléans jus-
ques à Mouson, avec bien mille cinq cens
hommes d'armes, et le duc de Gueldres en avoit
bien cinq cens. Et de faict l'amena jusques à
Paris par Coucy, et y eut grands sermens et
alliances faites. Et pource qu'il n'en avoit parlé
à ses parens les ducs de Berry et de Bourgon-
gne, ils en furent trés-mal contens. Et dés lors
y eut de grands grommelis , et manières tenues
entre eux bien estranges, tellement qu'on ap-
percevoil évidemment qu'il y avoit haines mor-
telles. Et toute la principale cause estoit pour
avoir le gouvernement du royaume , et mesme-
ment des finances. Et mandèrent chacun des-
dits d'Orléans et Bourgongne gens d'armes à
foison , lesquels vinrent autour de Paris , et fi-
rent des maux beaucoup. Et finalement le duc
de Berry s'entremit de faire la paix. Et de faict
les requit de venir à son hostel à Nesle. La-
quelle chose ils firent, et là furent d'accord le
quatorziesme jour de janvier, se baisèrent l'un
l'autre et firent promesses d'amour et allian-
411
ces ensemble, lesquelles ne durèrent gueres.
Et en ce mesme mois , y eut une comète mer-
veilleuse , qui s'estendoit du septentrion en oc-
cident, et apparut bien pendant quinze jours.
El s'imagi»oient dés lors plusieurs personnes
d'entendement, tant astrologiens que autres,
que c'estoit signe de quelque maie fortune qui
devoit advenir en ce royaume.
1402.
L'an mille quatre cens et deux, il y eut au-
cunes divisions touchant la substraction à Be-
nedict, et mesmemenl entre les princes. Car
le duc d'Orléans souslenoit fort Benedict. Et
disoit que ceux qui avoient fait ladite substrac-
tion estoient fauteurs de schisme, et qu'il eust
mieux vallu de le tolérer, que d'estre sans pape
souverain en l'Eglise. Et la chose venue à la
cognoissance de l'université , ils firent prescher
publiquement, que quiconque vouloit soustenir
que la substraction ne fust bien faite, on le
devoit repuler fauteur de schisme. Ceux d'Espa-
gne, et autres qui avoient adhéré, et adheroient
à Benedict , tenoient fermement que la subs-
traction ne se pouvoit valablement faire, ny
soustenir. L'evesque de Sainct-Pons monstra
que d'avoir mis le siège devant le chasteau
d'Avignon , qui estoit une manière d'incarcé-
ration, et de le tenir prisonnier là dedans, es-
toit chose damnée et non soustenable, quelque
substraction qu'on luy eust fait. Laquelle ne
pouvoit empescher qu'il n'eust esté et fust pape.
Et sur ce y avoit entre les clercs mesmes de
merveilleuses imaginations -, lesquelles aucuns
n'ozoient monstrer.
En ce temps , le roy estant en santé , il or-
donna qu'en son absence le duc d'Orléans eut
le gouvernement etadministration du royaume,
puis le roy devint malade. Adonc il entreprit
ledit gouvernement, et commença à faire au-
cunes exactions. Et fit faire une grosse taille sur
le peuple, en laquelle furent compris les gens
d'église , voire comme contraints, et si vouloit
qu'ils payassent des impositions et aydes : la
chose venue à la cognoissance de l'archevesque.
de Rheims, il s'y opposa pour luy, et tous ses
adherans. L'archevesque de Sens s'efforça d'ex-
communier tous ceux qui y contrediroient. Et
y avoit de grands brouillis et murmures, qui
pouvoient estre cause de grand mal. Et firent
les ducs de Berry, de Bourgongne, et de Bour-
412
HISTOIRE DE CHARLES
bon, publier et dire que ce n'estoil point de leur j
consentement que telles choses se faisoient, et
qu'ils en estoient desplaisans. Le roy toutesfois
revint à santé, et fît le duc d'Orléans publier ,
comme le roy l'avoit ordonné lieutenant et
gouverneur du royaume en son absence, et que
encores vouloit-il qu'il le fust. Mais lesdits ducs
et plusieurs notables gens remonstrerent que
ce n'estoit pas chose raisonnable, ny honora-
ble , veu sa jeunesse , qu'il l'eust , et qu'il avoit
meilleur mestier de gouverneur que de gou-
verner, et les choses estoient apparentes. El
pource il fut ordonné qu'il n'auroit point de
gouvernement, dont il fut bien mal content, et
de ce qu'il fut dit, que le duc de Bourgongne,
nommé Philippes le Hardy, l'auroit, Et l'eut
sans ce qu'il voulut souffrir que le duc d'Or-
léans en eut quelque auctoi ité , gouvernement
et administration. Et dès lors ils eurent gran-
des haines conceues et malveillances les uns
envers les autres.
Quand le duc de Bourgongne se veid en si
grande auctorité , comme d'avoir le gouverne-
ment du royaume, il voulut trouver certaines
manières de reformations , pour reformer tou-
tes gens, qui avoient administrations, tant du
roy, que d'autres, tant sur gens d'église que
lais. Et ce pour avoit argent. Et la chose venue
à la cognoissance de l'archevesque de Rheims,
qui estoit noble prélat, et de grande représen-
tation , il vint devers le duc de Bourgongne ,
et en sa compagnée aucuns notables gens, qui
s'opposèrent et contredirent à ce qu'il vouloit
faire, et si firent plusieurs autres. Et pource
le duc de Bourgongne cessa d'exécuter son in-
tention.
Et quand le duc d'Orléans veid qu'il n'avoit
point le gouvernement, il fit semblant et fit
publier qu'il ne luy en chaloit, et s'en alla en
la duché de Luxembourg, où il fut receu bien
et honorablement. Et pour lors y avoit guerre
entre le duc de Lorraine, et ceux de Metz. Et
les mit le duc d'Orléans en bon accord. El se
gouverna tellement et si grandement, qu'il y
eut grant honneur et profit.
En ce temps y avoit forte guerre entre les
Anglois et Escossois ^ plusieurs nobles du
royaume de France allèrent pour aider aux
Escossois; et y eut bataille dure et aspre, en
laquelle les Escossois et François furent des-
confils , pour s'estre trop advancés, en cuidant
faire vaillance, par outrecuidance plus, que
Y I, ROI DE FRANCE, (1402)
par sens et discrétion. Là fut pris le comte du
Glas et plusieurs autres nobles d'Escosse et
gentilshommes de France, entre lesquels mes-
sire Pierre des Essars, natif d'assez près de
Paris, fut mis à finance, et autres François,
lesquels furent rachetés tant par dons du roy et
des princes, comme par aumosnes. Et les re-
commandoit-on aux prosnes des paroisses, et
es sermons, plusieurs bonnes gens, hommes
et femmes, leur donnoient, tellement que par
ce moyen ils furent délivrés.
En ce temps, l'empereur de Grèce qui avoit
esté deux ans et demy à Paris, se partit pour
s'en retourner à Constanlinople. Tant qu'il fut
à Paris, et dès qu'il entra au royaume, il ne
despendit rien , et fut deffrayé par le roy, qui le
fit conduire bien notablement par un chevalier
vaillant homme , qui aulresfois avoit esté en
Grèce , nommé Chasteaumorant.
En ceste année, un vaillant chevalier estant
es marches de Guyenne , nommé messire Jean
de Herpedenne, seigneur de Belleville et de
Monlagu , qui estoit pour le roy seneschal de
Saintonge, esquelles marches souvent y avoit
de belles rencontres et faicls de guerre, fil sça-
voir à Paris à la cour du roy, qu'il y avoit cer-
tains nobles d'Angleterre, ayans désir de faire
armes pour l'amour de leurs dames , et que s'il
y avoit aucuns François qui voulussent venir,
ils les recevroient à l'intention dessus dite.
Quand aucuns nobles estans lors à Paris , spé-
cialement à la cour du duc d'Orléans, le sceu-
renl, ils levèrent leurs oreilles, et vinrent audit
duc d'Orléans luy prier qu'il leur donnast congé
d'aller résister à l'entreprise des Anglois, en in-
tention de combatre lesdits Anglois, lesquels et
d'un coslé et d'autre estoient renommés vail-
lantes gens en An.gleterre et G uyenne. Les noms
des Anglois estoient le seigneur de Scales, mes-
sire Aymon Cloiet, Jean Héron, Richard Wile-
valle, Jean Fleury, Thomas Trays, et Robert
de Scales, vaillantes gens , forts et puissans de
corps et usités en armes. Les noms des François
estoient messire Arnaud Guillon seigneur de
Barbasan, messire Guillaume du Chastel de la
basse Normandie, Archambaud de Villars,
messire Colinel de Brabant , messire Guillaume
Bataille, Carouis et Champagne, qui estoient
tous vaillans gentilshommes. Et leur donna
congé ledit duc d'Orléans , se confiant en leurs
prouesses et vaillances. Toutesfois aucune dif-
ficulté fut faite de Champagne, lequel oncque*
rH02)
n'avoitesté en guerre, ny en telles besongncs,
mais il estoit un des bien luictans qu'on eust
peu trouver. Et pource ledit seigneur de Bar-
basan dit au duc d'Orléans : « Monseigneur,
» laissez-le venir, car s'il peut une fois tenir
» son ennemy aux mains , et se joindre à luy,
» par le moyen de la luicle il l'abbatra et des-
» confira. » Et ainsi fut donné congé audit
Champagne, comme aux autres. Ils partirent
de Paris bien ordonnés et garnis de harnois, et
autres choses nécessaires en telles matières. Et
s'en vinrent bien diligemment en Guyenne vers
ledit seneschal de Saintonge. Et fut chef desdits
sept François le seigneur de Barbasan , et des
Anglois le seigneur de Scales. Et fut la journée
prise au dix-neufiesme jour de may. Auquel
jour comparurent les parties bien ordonnées,
armées et habillées comme il appartenoit. Le
matin bien dévotement ouyrent messe, et s'or-
donnèrent en grande dévotion, et receurent
chacun le pretieux corps de Jésus -Christ.
Grandement et notablement les exhorta ledit
seigneur de Barbasan de bien faire, et de garder
leur bien et honneur. En leur demonstrant la
vraye et raisonnable querelle que le roy avoit
contre ses ennemis anciens d'Angleterre, sans
avoir esgard à combatre pour dames , ny ac-
quérir la grâce du monde, et seulement pour
eux défendre contre l'entreprise de leurs ad-
versaires , avec plusieurs autres bons enseigne-
mens. Quant aux Anglois , ce qu'ils firent , on
ne le sçait pas bien : mais aucuns disent qu'en
s'habillant ils beuvoient et mangeoient très-
bien. Et vinrent aux champs enlalentés de bien
combatre , et eux faire valoir. Et estoient hauts
et grands, monslrans fier courage. Et les Fran-
çois monstroient bien signes d'avoir grande
volonté de eux défendre. Et estoient garnis les
Anglois de targes ' et pavois pour le jet des
lances. Après il fut crié par le héraut, du com-
mandement dudit seneschal de Saintonge ,
juge ordonné du consentement des parties, que
chacun fist son devoir. Lors ils s'approchèrent
les uns des autres, et jetterent leurs lances sans
porter aucun effect, et vinrent aux haches. Et
pource qu'il sembloit aux Anglois, que s'ils
pouvoient abatre messire Guillaume du Chas-
tel , qui estoit grand et fort, du demeurant
plus aisément viendroient à leur intention , ils
• Targes , « espèce de boucliers presque quarrés , et
plissés par le travers en forme de la lettre S. » {Gode-
(roy.
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
413
délibérèrent d'aller deux contre luy. Et de faict
ainsi le firent, tellement que Archambaud se
trouva seul , sans ce qu'aucun luy demandast
rien, de sorte qu'il vint à celuy qui avoit à
faire à Carouis , qui estoit le premier qu'il
trouva, et luy bailla tel coup de hache sur la
teste , qu'il cheut à terre. C'estoit ledit Robert
de Scales qui y mourut. Quant est de Cham-
pagne, ce qu'on en avoit dit advint, car il se
joignit à son homme, et l'abbatit à la luicte
par dessous luy, de façon qu'il se rendit. Ar-
chambaud alla aider à messire Guillaume du
Chastel , qui avoit bien affaire, lequel les An-
glois n'approchèrent pas si tost, l'un desquels
fut contraint laisser ledit du Chastel, et de se
prendre à Archambaud. Là y eut de belles ar-
mes faites d'un coslé et d'autre, enfin se ren-
dirent les Anglois. Et y eut messire Guillaume
Bataille beaucoup à faire ; car il cheut, et fut
abalu à terre par l'Anglois , mais tantost fut
secouru par aucuns des François. El pour
abréger, les Anglois furent desconfits.
La duchesse de Bretagne se maria au roy
Henry, laquelle avoit trois fils du duc de Bre-
tagne , Jean, Artus et Richard. Et vinrent nou-
velles qu'elle vouloit trouver moyen de tirer
avec elle en Angleterre lesdits trois enfans , et
y mettoit peine , et faisoit diligence. Laquelle
chose vint à la cognoissance du roy, et de ceux
de son sang, spécialement du duc de Bourgon-
gne Philippes le Hardy, lequel le plus diligem-
ment qu'il peut alla en Bretagne, où il trouva
lesdits enfans, et les amena à Paris bien gran-
dement accompagnés 5 ils estoient tous trois ves-
tus de mesmes robbes, c'est à sçavoir de velours
vermeil. Et les receurent le roy et les autres
seigneurs à grande joye. Et par ce, fut fraudée
ladite duchesse de son intention.
11 y avoit audit an à Paris un notable homme,
procureur en parlement, nommé maisIreJean
Le Charton , qui avoit espousé une belle jeune
et gratieuse femme , en un jour de vendredy
on lui avoit donné d'une sole, laquelle il man-
gea, après quoy il dit ces paroles : « H me sem-
)) ble que j'ay mangé un mauvais morceau. »
Et environ quatre jours après , il alla de vie à
Irespassement , il n'avoil aucuns enfans, mais
il avoit des parens lesquels furent ses hé-
ritiers. Assez tost après son Irespassement la-
dite femme se remaria, et prit son clerc qui es-
toit bien habile homme 5 lesquels après leur
mariage parfait firent adjourner les héritiers du
414
HISTOIRE DE CHARLES
premier mary , pardevant le prevost de Paris.
Il y eut plusieurs faicts et cousiumes proposées
d'un costé et d'autre. Entre les autres faicts, les
héritiers dudit premier mary proposèrent
qu'elle avoit mauvaise renommée de sa per-
sonne, et qu'elle avoit empoisonné son premier
mary. Et de ce fut faite information, laquelle
veue, le lieutenant dudit prevost fit emprison-
ner ladite femme , et son nouveau mary. Et y
avoit matière pour les questionner. Et de faict
le furent très-bien, mais rien ne vouloient con-
fesser, Finalenentun jour ledit lieutenant vint
à la femme, et usa de belles paroles, et luy dit
que son mary avait tout confessé, et que ce
avoit esté par elle. Et lors elle s'escria , et dit
que ce avoit-il fait. Et fut amenée devant le
mary, et l'appella traistre de ce qu'il avoit con-
fessé, et loutesfois il n'en estoit rien. Et à la
fin confessa tout , et aussi fit le mary. Et fut la
femme arse en la présence du mary. Et après
le mary fut mené au gibet, et pendu. Qui fut
exemple aux autres femmes de non ainsi faire.
En ce temps , les Tartares sarrasins firent
guerre au Basac , et aux Turcs. Et y eut une
merveilleuse bataille, et aspre, et grande quan-
tité de Sarrasins morts d'un costé et d'autre, et
à peine le compte d'eux est-il croyable. Toutes-
fois les Tartares eurent victoire , et furent les
Turcs desconflls, et le Basac, et les nobles Turcs
furent pris. Le prince des Tartares leur fit à
tous coupper les testes , et au Basac fil mettre
aux narines des anneaux de fer , comme aux
bugles ' pour les dompter et maistriser, et aux
anneaux mit des cordes , et le faisoit ainsi me-
ner par ses villes et cités.
Les Anglois equipperent des vaisseaux sur
mer, et mirent gens dedans, quifaisoient maux
infinis sur mer, et spécialement grevoient fort
les isles estans en la mer , obeissans au roi de
France. Les François se mirent sus es marches
estans sur la mer, obcïssans au roy de France,
et firent tant de diligence, que souvent trou-
voient les Anglois sur mer , et les assailloient ,
et aussi les Anglois se défendoient le mieux
qu'ils pouvoienl. Toutesfois les François plu-
sieurs petites victoires eurent aucunement sur
leurs ennemis , et tellement qu'ils ne s'adven-
turcr plus d'ainsi voguer sur mer.
Le duc d'Orléans , pour aucunes causes qui
le mouvoient , envoya défier le roy d'Angle-
• Taureaux sauvages et indomptés.
VI, ROI DE FRANCE, (H02)
terre, et es lettres de deffîance, y avoit plusieurs
choses contenues , lesquelles le roy d'Angle-
terre très-impatiemment porta, et en fut très-
desplaisant. Et dit que le duc d'Orléans avoit
faussement et mauvaisement menty, et fit pu-
blier en ses pays les delfiances.
Le roy commanda que les prélats fussent
mandés, touchant le faict de l'union del'Eglise.
Et sur ceste matière le roy d'Espagne envoya
messages au roy, lui faire sçavoir qu'il adhe-
roit en toutes manières à Benedict, et le tenoit
pour vray pape et unique.
En l'année dessus dite, alla de vie à trespas-
sement le vaillant connestable de Sancerre.
C'estoit belle chose d'ouir les paroles qu'il di-
soit en requérant mercy et pardon à Dieu , et
à tout le monde , en mesprisant cette vie pré-
sente : il remercioit Dieu de ce qu'il l'avoil
préservé dans tant de périls et dangers où il
avoit esté, de mort soudaine en guerre, et au-
trement. Et à la fin de ces paroles rendit l'es-
pée de connestable , et supplia qu'il fust en-
terré à Sainct-Denys, où il fut mis et sépulture
en grand honneur. Et offrit le duc d'Orléans
de prester trois mille écus, pour luy fonder une
messe.
Le roy le vingt-uniesme jour de janvier, eut
un fils nommé Charles, qui fut baptisé à Sainct-
Paul.
Combien que le siège de devant Benedict au
palais d'Avignon fust levé, toutesfois y avoit-il
gens qui se donnoient tousjours garde s'il sor-
tiroit, en intention de l'arrester. Il y avoit
un gentilhomme vaillant, nommé messire Ro-
binet de Bracquemont, qui avoit en sa compa-
gnée des François armés et habillés , assez
près d'Avignon , lequel alloit et retournoit
quand il vouloit audit palais parler à Benedict.
Lequel se descouvrit audit Bracquemont, et tant
qu'il luy accorda de le mettre dehors. Si le mit
sans quelconque solemnité. Et prit Benedict le
corps de Nostre-Seigneur en une belle bouette,
et le porta en sa main avec lettres du roy , par
lesquelles il cerlifioit, que oncques n'avoit
esté consentant qu'on fist substraclion à Bene-
dict. Et quand il fut aux champs trouva des
François, qui le conduisirent là où il luy pleut.
Et lors il fit faire sa barbe , laquelle il n'avoit
fait faire depuis qu'il avoit esté assiégé. Et
ceux d'Avignon furent bien esbahis, car la de-
meure qu'il avoit faite , et faisoil à Avignon ,
leur estoit profitable , et aussi au pays. Les
(H03) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
cardinaux , au moins aucuns , quand ils vei-
rent qu'il estoit sortycuiderent faire leur paix,
en offrant d'aller vers luy , et promettant plu-
sieurs choses. Mais lors il n'y voulut entendre,
et envoya vers le roy luy signifier sa sortie ,
espérant que le roy lui rendisl obéissance ,
mais pour lors rien n'y fut ordonné.
415
1403.
L'an mille quatre cens et trois, le mariage ,ja
pieça pourparlé de monseigneur le dauphin
Louys , et de la fille du comte de Nevers , fils
du duc de Bourgongne Philippes , fut accordé
et conclu : il y avoil pour la proximité du li-
gnage dispensation , et furent les nopces faites
au Louvre. Le duc de Bourgongne fit faire un
beau et grand disner , et il y eut belle feste ,
bien servie , avec plusieurs entremets, et très-
beaux et grands dons.
On a accoustumé à Pasques de faire une ta-
ble, attachée au cierge bénit. Et y met-on les
années que le pape fut créé , et le roy cou-
ronné. El en plusieurs églises , estoit déclaré
l'an de la création du pape Benedict: mais
pource qu'on luy avoit fait substraction , cela
despleut à aucuns seigneurs. Et furent envoyés
sergens es églises , et là où ils trouvoient les
tableaux, où estoit faite mention de Benedict,
ils les arrachoient et emportoient. Et pource
qu'entre les autres on chargeoit fort le duc de
Berry, il s'en excusa fort , en affermant qu'il
n'en estoit coulpable, et que ce qui avoit esté
fait , estoit sans son sceu et volonté.
Le mareschal Boucicaut, qui estoit à Gennes,
appaisa plusieurs divisions et différens qui es-
toient entre eux. Dont il fut fort prisé et aimé,
puis se mit sur mer , et porta plusieurs grands
dommages aux Sarrasins , et leur faisoit très-
forte guerre. Une journée en flotant sur la mer,
il rencontra aucuns navires , qui estoient aux
Vénitiens, et menoient plusieurs choses défen-
dues aux Sarrasins. Et pource il les prit , et
en eut beaucoup de profit: mais les Vénitiens
se ravisèrent et raillèrent , et firent tellement
qu'ils curent victoire contre Boucicaut. Et luy
fut bon meslier , que en un moyen vaisseau il
se sauvast.
Comme dessus a esté touché, quand les car-
dinaux sceurent que Benedict estoit en sa fran-
che volonté, considerans que les Espagnols luy
adheroient , et qu'au royaume de France y
avoit des difiicullés , et que aucuns pour pape
le tenoient et rcputoient, ils délibérèrent do
faire leur paix envers Benedict, et pareillement
ceux d'Avignon. Et pourchassèrent tellement ,
que Benedict les receut en sa grâce : pourveu
que ceux d'Avignon fissent refaire les murs du
palais, qui avoient esté rompus durant le siège
d'Avignon.
Et ce fait, ledit pape Benedict délibéra d'en-
voyer devers ie roy , et de faict y envoya le
cardinal de Poictiers, et aussi celuy de Saluées.
Eux estans arrivés à Paris , ils vinrent devers
le roi , et demandèrent audience , laquelle ils
eurent le vingt-cinquiesme jour de may. Et fit
la proposition le cardinal de Poictiers , qui
monstra bien grandement les vertus qui es-
toient au pape Benedict, et que oncques il n'a-
voit refusé d'entendre en toutes manières justes
et raisonnables, à avoir union en saincle Eglise,
et encores estoit tout prest d'y entendre. Et à la
fin il requeroit au roy , qu'il se voulust dépor-
ter d'user de ladite substraction , et tenir Be-
nedict loyal pape , comme il avoit fait aupara-
vant. Età ce rinduisoit par belles paroles. Après
que lesdits cardinaux furent retirés , le roy
mit en délibération ce qu'il avoit à faire. Il y
eut là dessus diverses opinions et imaginations,
et soustenoient fort les ducs , excepté Orléans,
qu'on se devoit tenir à la substraction , et qu'à
bonne et juste cause elle avoit esté faite. Plu-
sieurs autres estoient de contraire opinion , et
disoient que le Roy et son royaume demeure-
roient seuls en cesle imagination : car tous les
tenans et estans en l'obéissance de l'antipape
ne luy avoient fait aucune substraction , ny les
autres rois chrestiens tenans Benedict pour pape,
et que si le roy demeuroit seul en ceste opi-
nion ce luy seroit mal et deshonneur. Et que
c'estoit moins mal de non user *de ladite subs-
traction , que de la tenir. Quand le roy eut
tout ouy , lequel estoit lors en bon poinct , il
dit 5 qu'il n'avoit pas mémoire que oncques il
fust consentant de ladite substraction , et qu'il
vouloit obeïr à Benedict , comme à vray pape,
et jura et promit de lui obéir, et de faire annul-
1er ladite substraction , ce qui fut fait le jour
de Pasques. Dont les ducs et ceux qui tenoient
leur party furent mal-contens , mais à la fin
ilss'appaiserent.Ety fut faite une notable pro-
cession, où estoient les ducs de Berry, de Bour-
gongne, d'Orléans, et de Bourbon, et plusieurs
princes et barons. Et là fut publiée l'obeïssan-
•416
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE
ce , et y eut un bien notable sermon , fait par
maislre Pierre d'Ailly, qui prit son thème : «Z^e-
nedictus Deus, qui dédit voluntatem in cor régis . »
Les jacobins, et plusieurs de l'université,
qui avoient esté mis hors durant ces brouillis,
furent rappelles , et tenus et réputés de l'uni-
versité, comme devant. Mais il y eut, et avoit
une grande difiiculté, touchant l'abbé de Sainct-
Denys , qui avoit esté esleu par les religieux ,
et confirmé et bénit par l'evesque de Paris du-
rant la substraction , combien qu'ils fussent
exempts. Car Benedict, quand il sceut que la
restitution luy avoit esté faite, il se tenoit fort,
et disoit qu'il en pouvoit disposer. Et pour
ceste cause on envoya vers luy une ambassade,
et encores depuis une autre, luy requérir qu'il
voulust confirmer toutes les eslections, confir-
mations, consécrations, bénédictions, colla-
tions , et provisions de bénéfices , qui avoient
esté faites durant ladite substraction : mais il
n'en voulut rien faire. Le duc d'Orléans, qu'on
tenoit tant son amy que merveilles, y alla, cui-
dant qu'à sa requeste il fîst ce que dit est. Et fut
receu à grande joye et solemnité par le pape ,
et luy fit une grande chère : mais il s'en re-
tourna sans rien faire, ny qu'il peust muer l'i-
magination et opinion du pape. Dont le roy
fut moult desplaisant , quand son frère luy eut
rapporté cela. Si assembla son conseil, pour
sçavoir ce qu'il avoit à faire. Où fut conclu ,
que le roy defendroit ceux qui estoient posses-
seurs en leurs possessions, lesquels ils avoient
à juste titre , et ne souffriroit point qu'on s'ai-
dast au contraire de bulles apostoliques. Ou-
tre, furent défendues les exactions d'argent,
que faisoit Benedict sur vacans , et autrement.
Dont les gens d'église du royaume furent bien
joyeux. Mais le pape Benedict au contraire en
fut bien desplaisant, quand on luy envoya si-
gnifier. Et en ordonna le roy lettres du vingt-
neufiesme jour de décembre.
Aussi en ce mois il y eut un bien notable
bourgeois de la ville de Paris , qui se pendit et
estrangla , et oncques ne peut on en sçavoir
la cause.
En ce temps, un prestre nommé Ives Gilem-
me, damoiselle Marie de Blansy, Perrin He-
mery serrurier, et Guillaume Floret clerc, fai-
soient certaines invocations de diables , et
disoit le prestre qu'il en avoit trois à son com-
mandement , et se vantoient qu'ils guariroient
le roY. Il fut délibéré qu'on les essayeroit , et
(1403)
leur souffriroit-on faire leurs invocations. Ils
demandèrent qu'on leur baillast douze hommes
enchaînés de fer. El ainsi fut fait , ils firent un
parc , et dirent ausdits douze hommes qu'ils
n'eussent aucune peur, et firent tout ce qu'ils
voulurent, mais rien ne firent. Puis furent in-
terrogés pourquoy ils n'avoient rien fait, ils
respondirent que lesdits douze hommes s'es-
toient signés, et garnis du signe de la croix, et
pour ce poinct seul avoient failly ; laquelle chose
n'estoit que tromperie, qui fut révélée par
ledit clerc au prevost de Paris , lequel les fit
prendre. Et finalement le vingt-quatriesme
jour de mars furent publiquement preschés, et
les punitions faites selon les cas, c'est à sçavoir
ards et bruslés.
Un autre homme y eut qui s'efforça de trou-
ver moyen de parler au diable , et fut en plu-
sieurs et divers lieux pour s'enquérir s'il y
avoit personne qui s'en meslast , mais rien n'y
trouvoit : il luy fut conseillé qu'il allast en Es-
cosse la sauvage, et de faict y alla, et luy fut
enseigné une vieille, qu'on disoit se mesler de
telles besongnes. A laquelle il parla , et elle luy
dit qu'elle le feroit bien. Et de faict luy mons-
Ira un vieil chasteau ancien, tout rompu, où
n'y avoit que les murs et parois, pleins de ron-
ces et espines. Et y avoit un corbeau ' contre
le mur, comme pour soustenir un gros bois, et
qu'il se tint là sans avoir peur. Et il trouve-
roit un homme en manière d'un More de la
Mauritanie en Afrique , et qu'il luy demandas!
ce qu'il voudroit, et il luy respondroit. Lequel
compagnon alla au lieu , et quand il y eut
esté par aucun temps , on apporta sur deux
grosses pierres une manière de bière ou cer-
cueil, où il y avoit une personne toute nue, la-
quelle fut mise sur ledit corbeau. Et lors il veid
venir plus de dix mille corbeaux qui deschar-
nerent ceste personne, et luy mangèrent toute
la chair, et ne demeura que les os. Et ce fait,
fut remis audit cercueil et emporté. Et après ce
il veid venir ledit More de Mauritanie , dont la
vieille luy avoit parlé, et luy demanda ce que
c'estoit de cet homme ainsi deschiré , lequel
luy dit que c'estoit le roy Salomon. El lors il
l'interrogea s'il estoil damné, lequel luy dit
que non, mais que tous les jours il soullViroit
jusques à la fin du monde telle pénitence et
mal, comme s'il estoil en vie. Et après ce il luy
' Pierre de taille sortant d'une muraille et servant
à supporter le bout d'une poutre.
(1403)
fit trois demandes , l'une de ce qu'il queroit et
vouloit sçavoir, laquelle chose il ne voulut
oncques à personne révéler, ny la demande,
ny ausssi la responce. La seconde, il luy re-
quit qu'il luy enseignast les trésors perdus. Et
à ce fit response , que luy ny ses compagnons
jamais ne les enseigneroicnt : car ils les gar-
doienl pour leur maislre l'Antéchrist. La tierce
demande fut , si Paris ne seroil point destruit ,
veu que les gens qui y estoicnt, estoienlsi dis-
solus en estats, et que infinis maux s'y faisoient
tous les jours. Et il respondit qu'il ne seroit
pas destruit du tout : mais il souffriroit beau-
coup, car plusieurs grandes divisions y se-
roicnt , mais finale destruction ne souffriroit-il
pas. Car supposé que plusieurs maux s'y fis-
sent, toutesfois aussi y faisoil-on beaucoup de
biens . et qu'il y avolt plusieurs bonnes per-
sonnes, dont les prières empescheroient la des-
truction.
Pource qu'on voyoit évidemment les envies
qui estoient et regnoient entre les ducs d'Or-
léans et de Bourgongne, on advisa qu'il seroit
expédient de les séparer, et employer au faict
delà guerre, sans ce que ny l'un ny l'autre se
meslast du gouvernement. Car pour ceste
cause estoit leur division. Et fut ordonné que
l'un iroit vers Calais faire guerre aux ennemis,
et l'autre vers Bordeaux. Et se partit le duc
dOrleans de Paris, et voulut en passant faire
son entrée à Orléans. Et de faict la fit , et y fut
grandement et notablement receu. Les rues
tendues, et fontaines artificielles par la ville
en divers lieux, jetlans vin,laict et eaue. Il se
logea en son hostel. L'université fut par devers
luy. Et proposa messire Raoul du Refuge, un
bien notable docteur, bien grandement et no-
tablement. Et aussi respondit le duc mes-
mes bien sagement et prudemment. Et reprit
tous les poincts, touchés parle proposant, et à
chacun d'iceux respondit. II receut aucuns
presens qui luy furent faits. Et si fit son entrée
à monseigneur Sainct-Aignan d'Orléans, en
habit de chanoine , en la forme et manière ac-
cousluméc. Et puis cuida passer outre : mais
il fut remandé, et fallut qu'il s'en retournast,
et toute sa compagnée-, et en effcct il n'y eust
rien fait qui vallust, et si y eut une grande des-
pense. Et pareillement le duc de Bourgongne
s'en alla en Flandres , en intention d'aller à
Calais, et fit faire des bois merveilleux , comme
chasteaux , pour eux loger devant la place.
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
417
Mais tout vint au néant, qui estoit grande pitié,
d'avoir levé tant d'argent, comme on disoit
d'avoir fait, et sans rien faire au profit de la
chose publique.
Les Anglois incommodoicnt fort les Fran-
çois sur mer, et mesmement les Bretons , et
estoient bien grosse compagnée. Pour laquelle
causemcssireOlivierdcClisson ctmossireGuil-
laumedu Chasteau, vaillans chevaliers, se mi-
rent sur mer en trente vaisseaux. Lesquels ils
equipperent, et garnirent très-bien de vaillan-
tes gens de guerre, et autres choses nécessaires.
Et sceurent que les Anglois estoient vers les
rais de Sainct-Mahé , et assez près sur le ves-
pre, les apperceurent les Bretons, et délibé-
rèrent de les combalre le lendemain matin.
Quand ce vint au malin , ils approchèrent les
uns des autres: les Bretons divisèrent leurs
navires en deux parties, comme pour faire
deux batailles. Aussi pareillement firent les
Anglois, et approchèrent hardiment les uns des
autres, combatirent fort, et y eut de belles ar-
mes faites d'un costé et d'autre, la bataille dura
depuis un grand matin jusques à midy. Et fi-
nalement les Anglois furent desconfits, et y en
eut cinq cens de morts , et tous armés les jet-
toient en la mer, et en emmenèrent bien mille
prisonniers, et tous leurs navires , où ils trou-
vèrent de bonnes choses, et de grande valeur.
Et encores derechef les Bretons se mirent sur
mer, et y avoit autres chefs de Bretagne, que
les dessus nommés , et vinrent naviger proche
des rivages d'Angleterre , vers les isles de Jar-
say et Grenesay, et firent des desplaisirs beau-
coup aux Anglois, et gagnèrent merveilleuse-
ment, et avec toute leur gagne et proye s'en
retournèrent en Bretagne. Et disoit-on que
c'estoit grande richesse de ce qu'ils avoient
gagné.
Quand les Anglois virent que les Bretons
leur faisoient si forte et aspre guerre, ils assem-
blèrent grand nombre de navires qu'ils esquip-
perent et garnirent de gens, jusques à cinq ou
six mille combatans, et de tout ce qui leur
sembloit estre nécessaire, et voguèrent sur
mer, tant qu'ils vinrent sur les marches et ri-
vages de Bretagne, dont les Bretons ne se don-
noientde garde-, ils descendirent en Bretagne,
et commencèrent à faire tous les maux que
ennemis ont accouslumé de faire. Très-dili-
gemment les Bretons pour les débouler s'as-
scmblerenl, et vinrent es marches où les An-
27
418
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
(H04)
glois esloient sur les rivages de la mer ; les
Anglois qui esloient en diverses courses se ras-
semblèrent, et joignirent ensemble, et s'appro-
chèrent tellement les uns des autres , qu'il yeut
bataille aspre et dure, durant une grosse demie
heure, tellement qu'on n'eust sceu dire lequel
avoit le meilleur. Enfin les Bretons furent des-
confils, et plusieurs morts d'un costé et d'autre,
mais beaucoup plus des Bretons : ramenlevans
les Anglois ce qui avoit esté fait sur la mer aux
rais Sainct-Mahé, lesquels se retirèrent en leurs
vaisseaux avec leur proye , et avec très-grande
foison de navires, qui pouvoienl bien porter dix
mille tonneaux de vin, puis s'en retournèrent
en Angleterre en grande joye et liesse.
Thomas de Persi et ses alliés, parens pro-
chains du roy Richard, desplaisans de ce qu'on
avoit ainsi Iraistreusem-ent pris et tué ledit roy
Richard, se mirent sus en armes. Et quand
la chose vint à la cognoissance du roy Henry,
il manda à Thomas qu'il vinst parler à luy. Le-
quel respondit qu'il n'y entreroit ja , et que
faussement, traistreusement et mauvaisement
il avoit fait mourir son souverain seigneur, et
qu'il esloit faux , traistre et desloyal. Et pource
le roy assembla des gens le plus qu'il peut,
et aisément en fina, car ils le tenoient pour roy,
et vint en bataille contre Thomas de Persi. Et
combalirent les uns contre les autres longue-
ment, et fut Henry de Lancastre deux fois pris,
et aussi rescous. Et finalement le roy Henry
eut victoire contre Thomas de Persi ; il y eut
d'un costé et d'autre de neuf à dix mille An-
glois morts, et y mourut Henry de Persi. Et
fut Thomas pris, et aucuns jours après le roy
Henry le fit prendre, attacher à un pieu, et
le fendre -, puis luy fist osier les entrailles
de de dans le corps , et les fit jetler en un feu.
Et après le fit destacher, et luy couppcr. la
leste.
Le comte de Sainct-Paul , lequel avoit es-
pousô la sœur du roy Richard , et en avoit un
fils, envoya défier le roy Henry, dont il tint
peu de conte. Toutosfois ledit comte se mit sur
mer en personne, et avoit pris gens de navires
bien habillés et ordonnés , et vint sur les ri-
vages de la mer d'Angleterre, où il prenoil tout
ce qu'il pouvoit trouver, tant prisonniers que
biens meubles. Et voulut meltre les feux par
lou» les villages; mais il y eut un priîslre en
habit de religieux, qui estoil Anglois , lequel
luy dit, qu'il valoil mieux qu'il pris! argent et
qu'on rachetasl les feux. Et que s'il vouloit en-
tendre, que luy-mesme feroit diligence d'aller
aux villages pour avoir de l'argent, et en pro-
melloil bien huiclàdix mille nobles, de ce fut
le comte de Sainct-Paul content. Et le tint le-
dit preslre en ces paroles bien quatre jours. Et
cependant les Anglois s'assemblèrent, et ve-
noient de toutes parts pour combatre ledit
comte-, lequel quand il les veid, il s'apperceut
bien qu'il n'estoit pas suffisant pour résister.
Si se retira en ses vaisseaux, et s'en vint en
France. Tanlost après le roy d'Angleterre en-
voya un héraut vers ledit comte, en luy rescri-
vant lettres dérisoires , et en se mocquant de
luy, luy manda qu'en bref le visileroil, et aussi
fît-il, car il envoya gens d'armes en la comté de
Sainct-Paul , et fit piller et ravager toute la
comté et terre dudit de Sainct-Paul, sans ce
qu'ils trouvassent aucune résistance, puis s'en
retournèrent en leur pays.
1404.
L'an mille quatre cens cl quatre, on fit une
bien grande taille, el disoit-on qu'elle monloit
à dix-huict cens mille livres, il avoit esté déli-
béré que l'argent qui en seroit levé, seroit mis
en la tour du Louvre, afin qu'on s'en aidast en
temps et lieu, pricipalcment pour passer en
Angleterre, mais elle ne porta oncques profit.
Et fut tout pris par les seigneurs , et despendu
très-inutilement. Le duc de Bourgongne lascha
d'empescher qu'elle ne fust levée, mais il ne fut
pas creu. Et si disoit-on que le duc d'Orléans
avoit esté rompre les huis où le trésor du roy
esloit, el qu'il prit tout ce qu'il y lroii\a.
Au printemps, fut le temps Irès-piuvieux,
et s'en ensuivirent plusieurs maladies de rheu-
mes de testes, et de fièvres dont en moururent
aucuns.
Audit an, mourul Philippes, duc de Bour-
gongne, dit le Hardy, qu'on tenoil vaillant,
sage et prudent. El esloit prince de grande
louange, sinon que très-envis il payoit, comme
on disoil. Et tant, que tous ses meubles n'eus-
sent pas suffy à payer ses debles. En ce temps,
le duc de Berry esloit à Paris, lequel quan'i il
sceut les nouvelles que son frore esloit Ires-
passé, il en fut moult dolent. Et luy dit-on,
comme il esloit mort à Nostre-Dame de Halles
en Brabant, et qu'il avoit eu moult belle fin, et
se fit porter en l'église : laquelle chose aucune-
(H04)
ment le conforta, nonobstant qu'il luy prit une
très-mauvaise maladie , tant du cas susdit, que
d'autres accidens qu'il avoit, et lellenient qu'on
n'y sçavoit remède, sinon prières à Dieu , les-
quelles il fit faire diligemment , et par toutes
les églises de Paris fit des aumosnes , et fit re-
mettre de la taille vingt mille escus. Et si donna
à Nostre-Dame de Paris une belle croix, si re-
couvra santé. Puis fit faire un beau et notable
service pour son frère aux Augustins, de mes-
ses et vigiles, comme il est accoustumé. El pa-
reillement le fit faire le roy aux Celestins, près
de son lioslel de Sainct-Paul.
Aucuns jeunes hommes nobles, et autres de
la duché de Normandie, voyans et considérans
qu'ils ne faisoient rien, ny ne s'occupoient en
manière quelconque, mais estoient oiseux,
s'assemblèrent et disposèrent d'aller en Angle-
terre 5 et de faict y allèrent , mais estoient
comme sans chef. Assez près de la rive d'An-
gleterre, ils furent rencontrés par des Anglois,
combatus et desconfits, par faute de bonne
conduite, et gouvernement en faict de guerre.
Cela arriva près d'une isle, laquelle ilsavoient
toute pillée et dérobée. Quand aucuns de la
compagnée seurent que les Anglois vcnoient et
estoient assemblés, ils conseillèrent qu'on s'en
retournast, et estoient des anciens, qui sça-
voient l'usage de guerre, et cognoissoient les
Anglois. IMais les jeunes hommes disoient, que
ce seroit chose non convenable de fuir et se
retraire devant vilains , et furent ainsi descon-
fils, et plusieurs morts et pris.
Messire Guillaume du Chasiel , un vaillant
chevalier de Bretagne, assembla aucuns gens
de guerre, et descendit en Angleterre. Tantost
les Anglois s'assemblèrent, et le vinrent com-
batre, et h l'assemblée fut tué. Si se retirèrent
ses gens le pluslost qu'ils peurent, et retournè-
rent en Bretagne. Messire Tannéguy du Chas-
tel, frère dudit messire Guillaume aussi vail-
lant chevalier, quand il sceut la mort de son
frère, il en fut desplaisant. Et délibéra d'aller,
et descendre en Angleterre, et assembla bien
quatre cens combatans, gens de faict, et usités
en faict de guerre, en divers lieux descendit,
y fut bien huict semaines, et porta aux Anglois
(les dommages largement, en boutant feux,
et prenant tous les meubles de valeur qu'ils
trouvoient; et les mcltoicnt en leurs vaisseaux.
Et si y eut des Anglois pris, amenés prison-
niers comme on a accoustumé faire en tel cas,
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
[19
puis luy. et ses compagnons s'en retournèrent
en Bretagne, avec bien grand gain et profit,
et sans quasi point de dommage des leurs
A La Rochelle esloil un marchand, demeu-
rant et résidant en la ville, logé près des murs,
lequel avoit un frère qui tenoit le party des
Anglois, et demeuroit vers Bordeaux, lecjuel
par diverses fois par messages et autrement,
induisoit son frère de trouver moyen de bailler
la ville de La Rochelle aux Anglois. Et sondit
frère luy accorda, comme mal conseillé. Et
avoit deux moyens , l'un par escheller, l'autre
par gagner la porte, et donner entrée aux en-
nemis, lesquels eussent esié en certaine em-
busche, prés de la ville. Et de faict ledit An-
glois vint occullement à La Rochelle', à l'hostel
de son frère, lesquels avoient intention de par-
faire leur mauvaise volonté, et de la mettre en
effect. Ce qui vint à la cognoissance d'un de la
ville, qui révéla que ledit Anglois estoil en la
maison de son frère. On y alla , et tous deux
furent pris par la justice, et mis en prison. Et
tantost furent interrogés, confessèrent le cas,
et furent décapités, ainsi que raison vouloit.
Le treiziesme jour de juillet audit an , ceux
de l'université firent une belle et notable pro-
cession , pour la santé du roy. Et partirent de
SaincteGeneviefve, et vinrent à Saincte-Ca-
Iherine du Val des Escoliers bien ordonne-
ment , ainsi qu'il est accoustumé de faire.
Quand ils furent arrivés, ils firent commencer
la messe et le sermon. Plusieurs jeunes esco-
liers s'en alloient esbatans autour de Saincte-
Calherine, vers l'hostel de messire Charles de
Savoisi. Et y eut pages, qui emmenoient de
boire leurs chevaux, qui passèrent sciemment
parmy lesdits escoliers , en faisant ruer les che-
vaux, et tellement que aucuns desdits escoliers
cheurent à terre. Les autres escoliers prirent
des pierres, qu'ils joltcrent après des pages,
qui se mirent dedans l'hostel , et jusques là les
poursuivirent les escoliers. Quand les gens
dudit Savoisi ouyrent le bruit, ils saillirent à
tout arcs et flèches de l'hostel, et commencèrent
à tirer tellement, que les flèches cheurent de-
dans l'église, et où on faisoit le sermon. Et
furent tous ceux qui estoient à la procession
moult effrayés. Et esloit ledit messire Charles
de Savoisi en son hostel , lequel n'en fit sem-
blant. Les docteurs, escoliers, et ceux qui es-
toient en la procession s'en retournèrent, et y
eut des escoliers bien vingt-quatre deblessés. Le
420
HISTOIRE DE CHARLES
recteur alla bien accompagné devers mcssirc
Guillaume de Tignonville prevost de Paris, luy
requérir qu'il fist prendre les malfaicteurs , veu
que le cas estoit grand et énorme. El si allè-
rent vers le duc d'Orléans, pource qu'on disoit
ledit Savoisi estrc à luy. Et après vinrent à la
cour de parlement , laquelle leur respondit
qu'elle leur feroit justice et raison. Et y en eut
de pris, et mis à la Conciergerie. Et les parties
ouyes, où fut Savoisi en personne , s'ensuivit
l'arresl ; c'est à savoir que Savoisi fut condamné
à asseoir cent livres de rente amortie, et à
bailler deux mille francs, et que son hostel se-
roit abalu. Et ne fut point condamné à faire
amende honorable, car il estoit clerc non marié,
mais trois de ses gens le furent. C'est à sçavoir,
que eux en chemise, une torche en leur poing,
iroient à Saincte-Genevicfve, au carrefour de
Sainct-Severain , et devant Saincte-Catherine ,
et seroienl battus de verges par les carrefours,
et bannis pendant trois ans. Ledit arrest fut
donné le vingt-troisiesme jour d'aoust.
Le Ircnliesme jour d'aoust, Louys dauphin
de Viennois, et duc de Guyenne, espousa Mar-
guerite fille du duc de Bourgongne, .Tean , et
y eut grande feste. Et le sixiesme jour de sep-
tembre , il alla à Nostre-Dame vestu en habit
royal, grandement accompagné du roy de Na-
varre, et des ducs d'Orléans, de Berry, Bour-
gongne, et Bourbon, des comtes du Perche ,
de Sainct-Paul, La Marche, Dammartin, Tan-
quarville, et de plusieurs barons , chevaliers ,
et escuyers ; il estoit très-bel enfan, et le fai-
soit beau voir.
Un piteux cas advint à Paris, à l'eschole de
Sainct-Germain , en une maison d'un notable
marchand de Paris, où le feu se mit d'advenlure
auprès d'un chantier de bois. Et fut le feu si
aspre et si grand qu'on n'y peut mettre remède,
et le seigneur de la maison , la femme et une
fille qu'ils avoienl, ne sceurent oncques trou-
ver moyen de se sauver. Si se jelterent dedans
une chambre coye, et là moururent tant par la
force de l'eaue qu'on jeltoit, que étouffés par
la force du feu.
Ai)iès la mort du roy de Navarre, lequel fit
tant de maux au royaume de France, et lequel
jusques à sa mort ne cessa de le grever et doni-
mager, son fils n'eut pas l'imagination comme
son père. Et envoya à Paris, comme dessus est
dit , devers le roy gens notables. Lesquels eu-
len; a rcsponsc cy-dcssus déclarée, dont leur
VI, ROI DE FRANCE, (H04)
maislre fut aucunement content. Et desiroit
que exécution réelle fust faite , et qu'il sceusl
ce qu'il auroit pour récompense de ce qu'il de-
mandoit, c'est à sçavoir des comtes de Cham-
pagne, d'Evreux, et Cherbourg, et autres terres
qu'il pretcndoitluy appartenir. El pource vint
en France devers le roy, et luy exposa et à son
conseil bien doucement les causes de sa venue,
en requérant au roy qu'il luy voulust faire rai-
son et jusiice, El sur ses demandes il y eut plu-
sieurs et diverses consultations et assemblées.
Et finalement iceluy roy de Navarre céda et
transporta tout le droict qu'il pouvoit avoir, et
avoil es comtés de Champagne et d'Evreux, et
tout ce qu'il avoil en Normandie. Et en recom-
pense , le roy érigea Nemours en Gastinois en
duché, et luy assigna en Gastinois et Champa-
gne douze mille livres de revenu. Et depuis il y
eut aucune difficulté de Cherbourg, et disoit le
roy de Navarre, qu'il n'cstoit point compris en
la comté d'Evreux. Mais pour tout appaiser , il
eut certaine somme d'argent. Et alors fut con-
tent qu'il demeuras! au roy , et en effect fut
bien acheté,
Combien qu'on voulut dire, qu'il y eust tref-
ves avec les Anglois , toutefois sur la mer fai-
soient maux innombrables. Messire Charles
de Savoisi, dont aucunement est fait mention ,
avoil grand désir de se faire valoir. Et envoya
en Espagne pour sçavoir s'il pourroit finer de
navires, en intention de faire armée contre les
Anglois. Et sur ce , en escrivit au roy d'Espa-
gne, et n'eut pas response telle qu'il eust bien
voulu, dont il fut bien desplaisant. Et aucune-
ment déclara sa volonté de faire la guerre aux
Anglois, dont le roy fut mal content, et fit sça-
voir en Espagne qu'on ne luy baillasl point de
navire. Et disoient aucuns près du roy, que Sa-
voisi faisoitmal de vouloir exécuter son entre-
prise, veues les trefvcs. Et quand Savoisi sceut
les paroles , il dit publiquement, qu'il faisoit
comme bon et loyal François. Et s'il y avoit
gentilhomme qui voulust dire le contraire , il
estoit prest de s'en défendre , et en jetta son
gage , lequel personne ne receut.
Et disoient les Anglois qu'ils pouvoient faire
guerre, et qu'il n'en chailloit au roy. Et qu'il
n'y avoit chose si secretle au conseil du roy,
que tantost après ils ne sceussent, et qu'on ne
leur fist sçavoir. Et pour ceste cause fut pris un
capitaine, qu'on appelloitle seigneur de Cour-
scray , et mené au Chaslelel: il fit sçavoir au
(1404)
roy qu'il cstoit prestde se sousmcllrc, ot sous-
mettoit à la cour du parlement, dont le roy fut
content. La cour ordonna commissaires pour
faire information, et fut examiné sur les char-
ges. Le tout veu, il fut trouvé pur et innocent,
et délivré par la cour. Tout ce qu'on luy impo-
soit ne provenant que d'envies et haines parti-
culières, qui estoient entre les seigneurs qui es-
toient en la cour, causées, comme l'on disoit, de
choses non bien honorables , entre les servi-
teurs des seigneurs.
Depuis la mort du roy Richard, qui estoit
fils du vaillant prince de Galles , les Gallois
faisoient guerre aux Anglois. Et envoya le
prince de Galles en France devers le roy, pour
avoir argent, et du harnois , et aide de gens.
Dont le roy fut content, et luy envoya un beau
bassinet bien garny, un haubergeon , et une
cspée. Et au surplus dit aux messagers , que
très-volontiers il l'aideroit etconforteroit, et luy
envoyeroit gens. Et pour y aller ordonna le
comte de La Marche de son consentement, le-
quel assembla navires et gens , et trouva
soixante et deux vaisseaux d'armes garnis de
toutes choses, qui se rendirent tous à Brest en
Bretagne.
Comme dessus a esté dit, les Anglois par
moyen avoient cuidé avoir La Rochelle, et s'es-
toient embuschés une grosse et grande com-
pagnée , dont estoient chefs un surnommé de
Beaumont, qu'on disoit comte de Beaumont,
et le bastard d'Angleterre. Quand ils virent
qu'ils avoient failly, ils s'adviserent, veu qu'ils
estoient beaucoup de gens, que de s'en aller
sans rien faire, ce leur seroit réputé à lascheté
de courage. Et délibérèrent d'entrer et descen-
dre en Bretagne vers Brest, pource que ledit
bastard sçavoit le pays, et avoit esté capitaine
de Brest ; ils commencèrent à piller, desrober,
et bouler feux, et faire tout ce que ennemis
peuvent faire. Parquoy diligemment se mirent
sus les nobles du pays. Le duc mesmes fit
mandement : et aussi Clisson, et le seigneur de
Rieux, qui estoient au pays, assemblèrent gens
le plus qu'ils peurent , et se mirent sur les
champs. Et fut ordonné le seigneur de Rieux,
pour aller voir quelles gens c'estoient , mais il
trouva que ceux du pays mesmes avoient déli-
béré de les combalre, etdesja avoient comme
commencé l'escarmouche; il descendit à pied
comme les autres , et commença bien dure
meslée. Tantost survint le duc et Clisson , et
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
42t
depuis les Anglois ne firent aucune résistance.
Là fut tué ledit comte , et dit-on que messirc
Tanneguy du Cliastcl le perça d'une lance tout
outre. Le bastard s'enfuit avec son navire ; il
envoya en suite demander au duc sauf-con-
duit pour aller parler à luy , ce qui luy fut ac-
cordé. Si fit dire au duc , que la guerre qu'il
faisoit estoit pour cause du douaire de la du-
chesse de Bretagne , qui avoit espousé le roy
d'Angleterre. Et ce fait, descendit en une mar-
che de Bretagne où il brusla deux villages et
une église. Et de là s'en alla es isles , prenant
son chemin en Angleterre.
Les Anglois en Guyenne faisoient forte guerre,
et avoient entre autres places, une nommée
Corbcfin, forte et comme imprenable. Et tous
les ans levoient cinquante mille escus de patis.
Et envoya-l'on vers le connestable luy requérir
qu'il y voulust remédier, et se mit sus : lequel
amassa gens de toutes parts. Il y eut aucuns
de Bordeaux, pour le cuider décevoir, qui luy
dévoient bailler la ville de Bordeaux, dont ils
ne firent rien. Et fut apperceue leur mauvaise-
tié, et pource ils furent décapités. Puis s'en
alla le connestable mettre le siège devant Cor-
befin , à la requeste de ceux du pays, et y tint
le siège par douze semaines. Enfin, après plu-
sieurs assauts et essayemens d'avoir la place ,
ceux de dedans parlementèrent , et furent con-
tens de s'en aller , saufs leurs corps et leurs
biens , et quatorze mille escus qu'ils eurent 5 et
les paya le pays , à qui ce fut un grand profit.
Car d'avoir eu la place, la chose estoit bien
douteuse, et avec ladite place y eut treize au-
tres places réduites en l'obéissance du roy. Le
comte de Clermont bien accompagné vint au-
dit pays de Guyenne ; quand les Anglois le
sceurent, ils luy envoyèrent offrir bataille, dont
ledit comte fut joyeux et content, et se disposa
à les recevoir. Mais ils n'y vinrent ny compa-
rurent, et en assez peu de temps il conquesta
bien trente-trois places. Et délibéra de se tenir
au pays Thyver. Les unes prit par force , les
autres par accord, et aucunes fit abattre, et les
autres remparer , pour résister aux ennemis.
En ce temps , la duchesse de Bar alla de vio
à trespassemcnt.
Le duc d'Orléans acheta la seigneurie de
Coucy, et plusieurs autres belles terres et sei-
gneuries. Et fut adjourné en parlement en
cas de rctraict. IMais la chose demeura en cet
estât.
422
HISTOIRE DE CHARLES
La reyne de Sicile Tancienne alla aussi de
\io à Irespassement. Et déclara son meuble
qu'elle avoit , c'est à sçavoir deux cens mille
escus , et plusieurs joyaux. Il luy fut demandé
pourquoy elle les avoit gardés , veu la grande
nécessité en laquelle avoit esté le roy de Sicile
son mary. Elle rcspondit qu'elle douloit que
sondit mary ne fiist prisonnier audit pays, et
les avoit épargnés et gardés pour le racheter ,
et que ladite chevance seroit bonne pour ses
cnfans. Et c'estoit une très-bonne et saincte
dame , qui eut une moult belle fin.
Le pape Benedict voulant monslrer qu'il
avoit bonne volonté à l'union de TEglise, en-
voya l'evesque de Sainct-Pons, et autres nota-
bles personnes devers l'anlipape, nommé Bo-
niface, à ce qu'il voulust eslire jour et lieu, où
ils peussentseurement convenir ensemble, pour
trouver remède d'oster, et faire cesser le schis-
me qui cstoit en l'Eglise. Quand ils furent à
Rome, et que l'antipape le sceut , il leur fît
sçavoir qu'il ne les oiroit, ny à eux parleroit ,
sinon qu'ils parlassent à luy comme pape,
dont lesdils ambassadeurs furent en grande
perplexité. Et à la fin, veu que c'estoit pour si
grand bien , et que ce qu'il vouloit n'esloit
qu'une manière de vaine gloire transitoire, ils
le firent. Et proposa Tevesque de Sainct-Pons,
qui exhauçoit fort Benedict , et sa bonne et
saincte volonté à l'union de l'Eglise, en faisant
la requeste dessus dite. De laquelle proposition
l'antipape fut très-mal content, et se retira en
sa chambre, et soudainement luy vint une fiè-
vre dont il mourut. Quand le capitaine du chas-
Icau de Sainct-Angc ved que son maislre estoit
mort, il prit lesdits ambassadeurs, et les mit
audilchasteau,etlàlesretintprisonniers. Après
la mort de l'antipape, les cardinaux en esleu-
rent un autre, lequel ils nommèrent Innocent,
auquel lesdits ambassadeurs firent prier qu'il
le voulust faire délivrer, et sembloit qu'il en
cust bonne volonté. Mais le capitaine n'en vou-
lut rien faire s'il n'avoit argent. Et par ce
moyen, et non autrement, s'en allèrent et s'en
retournèrent devers le pape Benedict, et sans
aucune! response, dont ledit pape fut bien des-
plaisant, et délibéra d'aller en personne jus-
ques à Rome pourveu qu'il y fust conduit par
les fleurs de lys , ce qu'il fit sçavoir au roy.
Et s'olTrit le bon duc de Bourgongne Louis II
de l'y mener: mais le roy ne le voulut consen-
tir. Et à tant aussi se li;îl Bencdicf, devers Ic-
YI, ROI DE FRANCE, (1405)
quel plusieurs abbés vinrent de divers pays ,
et le plus du royaume, et mesmement de ceux
qui estoient promeus durant la substraction.
Et leur fit le pape bonne et grande chère , et
leur donnant à chacun le don de bénédiction ,
et à disner , et à chacun un anneau , et avec
ce permission et congé d'user de mitre en leurs
églises , en faisant le service divin.
Le comte de La Marche, comme dessus est
dit, avoit assemblé plusieurs navires vers Brest
et Bretagne, pour aller en Galles. Et se mit sur
mer, et y fut depuis la my-aoust jusques à la
my-novembre, attendant tousjours nouvelles
de par les Gallois, pour sçavoir où il descen-
droit, mais oncques n'y vint personne à luy.
Et tousjours estoit sur les rivages de la mer
d'Angleterre, où il fit aucuns exploicts de
guerre , puis s'en revint sans aucun fruict. Ils
avoient mis en un vaisseau d'armes leurs har-
nois et autres biens : mais le vaisseau périt, et
fut perdu dans la mer.
La duchesse de Bourgongne mourut en ce
temps.
Et combien qu'au commencement de l'année
on eust mis une grosse taille sus, laquelle ne
porta aucun profit à la chose publique du
royaume, neanlmoins à la fin de ladite année,
en fut une autre faite aussi grosse, dont tout
le profit alla en bourses particulières. Dequoy
gens d'église, et autres se plaignoient et mur-
murorenl fort.
1405.
L'an mille quatre cens et cinq, le comte de
Sainct-Paul , qui estoit lieutenant du roy es
frontières de Calais , assembla foison de gens,
tant du pays que d'autres, en intention d'aller
assiéger un chasteau , qui estoit assez près de
Calais , nommé le IMarc. Et de faict y alla, en
intention d'y metire le siège, ou d'assaillir la
place, et ainsi le firent. Et comme ils estoient
à l'assaut , le comte de Pembroc et ses gens
saillirent de certaine embusche où ils estoient,
et frappèrent trés-vaillamment sur les Fran-
çois, lesquels furent desconfils. Et yen eut
plusieurs morts et aussi de prisonniers. E'
quant au comte de Sainct-Paul, il se retira sans
avoir dommage de sa personne, ny de prise ny
de mort. Le comte de Pembroc voyant ceste
advenlure , qui luy esloit advenue , délibéra
d'aller à l'Escluse pour faire guerre. Et de faict
y alla , et y fit plusieurs maux. IMais il fut rc-
(1405) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS
boulé, tant par plusieurs Allemans, qui esloient
es marches , comme aussi par les Flamens et
François. Et fut contraint de s'en retourner
d'où il estoit party.
Le gouvernement, comme on disoit , pour
lors estoit bien petit. Et en fut le roy, et aussi
les seigneurs y par plusieurs fois advertis par
propositions, et autrement : mais nulle provi-
sion n'y estoit mise. Et si disoit-on beaucoup
de choses publiquement, qui esloient bien ordes
et deshonncsles.
En ce temps les eaues furent merveilleuse-
ment grandes et horribles, et firent moult de
maux, lant es bleds qu'es prés. Et es villages
qui esloient près des rivages, furent par ladite
inondation plusieurs pelitcs maisons comme
abalues, et en venoil le marrein , et morceauv
de bois aval l'eaue.
Environ le treiziesmejour de juillet, il y eut
horribles lempesles de tonnerres et gresles. Et
cheul le tonnerre sur le pontdeCharenlon, où
il abalit trois cheminées , et les jetta en la ri-
vière. Et rencontra un compagnon auquel osta
le chapperon, et la manche dextrede sarobbe,
et passa outre sans luy mal faire. Et par un
trou entra en la maison de monseigneur le
dauphin , et en une chambre rencontra un
jeune enfant, lequel il tua, luy consommant la
chair, les os et tout, et ne luy laissant que la
peau toute noire, et plusieurs autres blessa en
diverses manières. Et continuoit jusques à ce
qu'on prisl de l'eau benisle, en l'aspergeant en
la chambre, et ailleurs par l'hostel : et ne sceut-
on oncques depuis qu'il devint.
Tousjours se plaignoit-on du gouvernement,
qui estoit très-mauvais , et le voyoit-on évi-
demment, mais aucune provision ne s'y met-
toit. Les seigneurs commencèrent fort à mur-
murer les uns contre les autres, et leurs servi-
teurs aussi.
Le dix-neufiesme jour de juillet, la reyne et
le duc d'Orléans s'en allèrent à Poissy. La cause
estoit pour induire madame Marie de France,
qui avoit esté rendue religieuse audit Poissy,
afin qu'elle voulust sortir dehors de l'Eglise,
pour eslre mariée à Edouard fils du duc de Bar.
Et en parlèrent à ladite dame Marie, en luy
disant plusieurs paroles, pour à ce la mouvoir.
Mais il ne fut oncques en leur puissance qu'elle
y voulust consentir, et demeura ferme et stable
en son imagination , en disant que puis qu'il
avoit pieu au roy, à la reyne, et à ses parens
42S
et amis , que jamais hors de Testai de religion
ne seroit. Et y eut, comme on dit, plusieurs
choses non honnesles faites en ladite abbaye,
etquoy qu'il en fust , renommée en estoit.
Et s'en retournèrent la reyne et le duc d'Or-
léans à Paris. Et le sepliesme jour ensuivant
se partirent de Paris, et vinrent au Val-la-
Reyne, en une place nommée Pouilly, en in-
tention de tirer à eux monseigneur le dauphin.
Et do faict , le duc de Bavière , le marquis du
Pont et IMontiigu délibérèrent de l'y transpor-
ter , sans ce que le duc de Bourgongne en
sceust rien. Et le firent passer par la rivière
jusques à Sainct-Viclor, et le vouloient emme-
ner, comme on disoit, où estoit la reyne et le
duc d'Orléans. Et en le menant il se leva une
merveilleuse et horrible tempeste de pluyc,
vent et tonnerre, tellement qu'ils furent con-
traints de demeurer la nuicl à Yille-Neufve au-
près Paris.
Or est-il vray que le duc de Bourgongne ve-
noil à Paris, et estoit logé à Louvres en Parisis,
auquel haslivement on envoya dire les nou-
velles, comme on emmenoit monseigneur le
dauphin , et ceux qui esloient en sa compa-
gnée. El lors il monta achevai le plus diligem-
ment qu'il peut, pour poursuivre et atteindre
ledit monseigneur le dauphin , lequel ceux qui
le menoienl bien matin avoient fait monter à
cheval, et s'en alloient. Mais ledit duc de
Bourgongne fit telle diligence qu'il les attrapa,
et ramena à Paris ledit monseigneur le dau-
phin, à grande joye du peuple. En la présence
duquel dauphin il fil faire une notable propo-
sition, où esloient le roy de Navarre, le duc de
Berry et plusieurs autres seigneurs, prélats et
barons, en faisant monslrer le mauvais gou-
vernement qui estoit, et les maux qui s'en en-
suivoient. Et que ce qu'il avoit fait c'cstoit
pour bien , et fil dire qu'il estoit venu pour
quatre causes. ((Premièrement pour legouver-
» nement du roy, et procurer sa santé. Secon-
)) dément pour mettre justice sus en ce royaume,
» auquel maux infinis se faisoient, sans ce que
)) justice et raison s'en fist. Tiercement pour
» mettre le domaine sus , dont les profits es-
» toient comme nuls , et mis à nonchaloir et
» grande négligence, Quarlemenl pour asscm-
» bler les trois estais, pour pourvoir aux af-
» faires du royaume , et adviser au gouver-
)) nement. Car ceux qui se disoient l'avoir
n gasloienl tout. » comme il fit monslrer clai-
424
HISTOIRE DE CHARLES YI, ROI DE FRANCE,
(1-105}
rement el évidemment. Et après que tout fut
grandement et notablement demonslré par ce-
luy qui proposoit , monseigneur le dauphin se
leva , et dit que ce que le duc de Bourgongne
lavoit emmené à Paris esloit de son consen-
tement et franche volonté. Après ladite propo-
sition faite , le roy de Navarre et le duc de
Berry allèrent à Sainct-Paul, où les autres en-
fans du roy estoient, et les prit le duc de Berry
en sa garde. Et après que monseigneur le
dauphin eut dit les paroles dessus dites, le duc
de Bourgongne dit que ce qu'il avoit fait , il
l'avoit fait « comme vray et loyal sujet du roy, »
et s'il y avoit personne qui voulust dire le con-
traire, il esloit prest d'en respondre de sa per-
sonne. Lejeudy ensuivant, le duc de Limbourg
frère du duc de Bourgongne, entra à Paris avec
huictcens hommes d'armes, lesquels entrèrent
par la porte Sainct-Denys , le long de la rue,
et s'en vinrent au Louvre où monseigneur le
dauphin estoit, et luy fit la révérence, ens'of-
frant en son service. Puis s'en revint devers
ses gens , et monta à cheval -, ses gens se lo-
gèrent en hostelleries , lesquels se gouver-
nèrent bien doucement et gratieusement. Et
demeurèrent le duc de Bourgongne et ses
deux frères , avec monseigneur le dauphin,
el firent mettre les communes et gens de
Paris sus, et armer. Et fut ordonné monsei-
gneur de Berry capitaine de Paris, et comme
capitaine chevaucha par Paris. Si peut-on
penser que grands débats y avoit, et que la
reyne et le duc d'Orléans estoient très- mal
cojitens, et se disposoient les choses à un bien
grand mal , pour estrc cause de la destruction
finale du royaume.
Or pourcc que le roy revint à aucune con-
valescence , il prit les choses en sa main , en
défendant ta voye de faict tant d'un costéque
d'autre. Il fut ordonné par le roy en son con-
seil, qu'ils envoyeroient une notable ambassade
à la reyne at devers le duc d'Orléans. A quoy
furent commis et députés le duc de Bourbon et
le comte de Tancarville , et messire Jean de
IMonlagu grand maistre d'hostel du roy, les-
quels allèrent à Melun où la reyne et le duc
d'Orléans estoient. Ausquels fut exposé l'in-
convénient qui pouvoit advenir, des manières
qu'on tcnoit tant d'un costé que d'autre. Et
que tout le plat pays esloit plein de gens
d'armes , qui pilloient et dcstroussoient tout,
à la desplaisance du roy bien grande. En leur
requérant qu'ils voulussent rappaiser leurs
courages , et que le duc de Bourgongne estoil
prest en toutes choses de faire le plaisir du roy.
El à ce fut fait response par la reyne, et le duc
d'Orléans, que sur ce ils auroient à loisir advis
et conseil, et que lors ils ne pouvoient faire res-
ponse, ne n'y estoient disposés, veu la grande
injure qu'on leur avoit faite , et mesme à la
reyne , laquelle avoit mandé son fils le dau-
phin, qui venoit vers elle, accompagné de ses
parens simplement, sans aucunes armes inva-
sibles , et que ce luy estoit forte chose à dissi-
muler. La response ouye, lesdits ambassadeurs
s'en retournèrent sans rien faire. Et deman-
doient expressément la reyne, et monseigneur
le duc d'Orléans qu'on leur restituast et en-
voyas! monseigneur le dauphin. Cependant le
duc d'Orléans faisait mandement de gens
d'armes de toutes parts, et desja y en avoit foi-
son en Brie, Gastinois, Solongne et Beausse,
et avoit avec luy le duc de Lorraine et le comte
d'Alençon. Le roy de Sicile vint aussi à Paris,
accompagné de gens de guerre, et autres qu'il
avoit sur les champs, il fallut qu'il fit certains
sermens , qu'on vouloit aussi que la reyne et le
duc d'Orléans fissent. Biais rien n'en voulurent
faire. Toulesfois par le moyen du duc de Bour-
bon, qui tousjours les asseuroit , ils vinrent
jusques ù Corbeil, et de là après jusques à au-
cun temps vinrent au bois de Vincennes. Le
vingt-huictiesme jourd'aoust vint l'evesquede
Liège, pour servir le duc de Bourgongne avec
huict cens lances, douze censcoustillers et cinq
cens archers, et mit bien deux heures à entrer.
Et fit des difficultés avant qu'il voulust entrer.
Dans Paris y avoit bien lors mille chevaux
d'estrangers : mais oncques rien n'en renché-
rit, excepté le bled, et bien peu. Le premier
jour de septembre arrivèrent entour de Paris,
ceux des comté et duché de Bourgongne, se
montans bien à deux mille combatans. Et par
force entrèrent dedans Lagny, et se logèrent
entre Paris et Pontoise, et tout destruisoient.
Les gens aussi du duc d'Auslriche, du comte de
Wirtcmberg, du duc de Savoye et du prince
d'Orenge vinrent au mandement du duc de
Bourgongne, qui faisoient six mille chevaux,
logés autour de Provins. Et vers le pont Sainct-
Messence estoient logés ceux de Hollande, Ze-
lande, Hainaut, Brabant et Flandres , lesquels
tout destruisoient, et c'cstoit grande pitié des
maux qu'ils faisoient. Le duc de Berry capi-
(1405) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS
laine de Paris , fit remellre les chaisnes au
travers de la rivière deçà et delà Fisle Noslre-
Damc, et planter grosses poutres pour ieelles
soustenir, et ordonner en estât les portes pour
fermer, lesquelles n'avoient fermé y avoit plus
de vingt-quatre ans. Le samedy quinziesmc
jour d'octobre, on cria alarme à Paris, et s'ar-
mèrent les gens de guerre, et aussi ceux de la
ville : il y eut grande esmeute , et vouloient sail-
lir par la porte Sainct-Antoine 5 mais monsei-
gneur de Berry monta à cheval, etappaisa tout,
et défendit et empescha que personne ne saillist .
Dansleboisde Vincennes estoitlareyne elle
duc d'Orléans, et y allèrent tous les princes estans
à Paris, ety eut plusieurs gens de conseil. E tfut
advisé et conclu qu'on ne pouvoit appaiser ceste
division, sinon qu'on accomplistau duc de Bour-
gongne ses requestes, ou la pluspart de ce qu'il
demandoit. Et futconclu qu'ainsi se feroit. Et de
le faireet accomplir le jurèrent tous les seigneurs
presens, excepté le duc d'Orléans, qui ne voulut
oncques faire aucun serment. Lemercredy ensui-
vant, le duc d'Orléans manda le prevost des mar-
chands, et aucunsnotables gens de Paris, ctleur
ditqu'il estoitbien esbahi des manières qu'on te-
Eoit envers luy, et mesmement le duc de Bour-
gongne, qui n'estoit pas si prochain de la cou-
ronne qu'il estoit. Que quant à luy son intention
estoit de servir le roy.et la chose publique du
royaume, et de tenir ce qui seroit advisé pourle
profit du royaume, ens'offrantauxditsdeParis,
faire poureux et parleurconseil ce qui luy seroit
possible. Et uza de moult belles et gralieuses pa-
roles, car il en estoit bien aisié. Et lors quand la
cognoissance en vint au ducdeBourgongnc, il
délibéra, vcu les gens qu'il avoit, d'aller devant
ledit bois en armes, pour assiéger la place : mais
les autres le réprimèrent et empeschcrent. Et
après plusieurs difficultés le duc d'Orléans fitle
serment conimelesautres. Et futcriéà Pari» que
tous gens d'armes vuidassent. Et le jeudy parti-
rent de Paris le duc de Limbourg, Tevesque de
Liège, lecomte de Ne vers, tous armez qui s'en al-
lèrent en leur pays. Aussi fut-il mandé à ceux qui
tenoient les champs, lantd'uncosté qued'autre,
qu'ils s'en partissent et qu'ils s'en retournassent
d'où ils estoient venus, et ainsi le firent. Le ven-
dredy après midy la reine entra à Paris à grandes
pompes tant de lictieres , chariots branlans cou-
verts de draps d'or, et hacquenées, que d'autres
divers parcmens. Et estoient en sa compagée les
roy s de Sicile, et de Navarre, cl les ducs de Rcrry ,
425
dOrleans, et de Bourgongne, cl plusieurs sei-
gneurs, comtes, et barons. Le samedy fut tenu
encores un grand conseil, où furent les sermens
renouvelles , et y eut bon accord fait entre les sei-
gneurs, dont le peuple et toutes personnes fai-
soientgrandcjoye. Le dimanche la reyne alla à
Nostre-Danie en un chariot, et ses deux fils avec
elle, accompagnée des seigneurs dusdits, qui es-
toit belle chose et noble à voir. Il fut tenu un con-
seil comment on avoit à se gouverner, où fut déli-
béré entre autres choses , qu'on restraindroil les
officiers de l'hostel du roy, et de ceux de la reyne,
et des enfans, et de ceux qui dcmeureroient on
leur diminueroit leurs gages. Plusieurs belles
ordonnances y furent faites , lesquelles, comme
on dit, ne durèrent gueres.
Audit an , y avoit eu un débat entre le fils du
seigneur de Gravilleet messire Geoffroy Bou-
cicaut, pour paroles injurieuses dites l'un à
l'autre en la chambre de la reyne. Et disoit-on
que Boucicaut avoil baillé un coup de pied à
Graville, et que lors Graville jura que avant
qu'il fusl le bout de l'an il le battroit. Si advint
que le dernier jour de décembre , qui estoit le
dernier jour de l'an , Graville accompagné de
cinq ou six valets rencontra Boucicaut vers les
marches de Grève , et le battit très-bien d'es-
pées par bras et jambes. Etdisoit-on qu'il estoit
bien employé , et qu'il avoit eu tort d'avoir in-
jurié Graville , qui estoit bien gentilhomme de
nom et armes.
Le comte d'Armagnac , qui avait espousé la
fille du duc de Berry, se mit sus en Guyenne,
et fit forte guerre aux Anglois ladite année. Et
gagna bien soixante places, les unes par force,
et les autres par composition, et fit un bien grand
dommage aux Anglois.
Audit an mille quatre cens et cinq , le pape
Benedict voulut aller à Gennes, et ordonna un
dixiesme estre levé en ce royaume, et en toute
son obéissance : dont ceux de l'université ne
furent pas conlens. Et aUerent le recteur et au-
cuns de l'université, devers les seigneurs, en
leur requérant qu'il leur pleust, qu'en ce
royaumeledixiesme ne se levast point 5 et quoy
que fusl, que ceux de runiver,sité n'en payassent
rien, et que sur ce on en escrivistau pape. Mais
on leur respondit en cffecl que le dixiesme se le-
veroit, et qu'ils enpayeroient, dont ils ne furent
pas bien contens. Et disoit-on communément
que lesdits seigneurs, ou leurs gens, en dévoient
avoir leur part. Et conclurent ceux de l'univer-
4-26
HISTOIRE DE CHARLES
«ité d'envoyer vers Benedict pour cesle cause
gens noiables, et firent sureuxunecolecte, qui
monta bien jusques à deux mille cscus.
L'anlipape estant à Rome, envoya une bulle
bien faite à l'université, en s'oiïrant en toutes
manières à l'union de l'Eglise. Et s'excusoit fort
de la détention qu'on fit des ambassadeurs de
l'université de Rome, devant sa création, les-
quels furent mis au chasteau de Sainct-Ange , et
que ce ne fut point de son consentement, ny de
ses cardinaux. Mais le capitaine le fit faire, pour
doute qu'on ne leur fist desplaisir, et pour la
garde et conservation de leurs personnes.
Le duc de Berry enyoya à Rome vers l'anti-
pape, et luy escrivit, en l'exhortant d'entendre
à l'union de l'Eglise. Et furent ses ambassa-
deurs grandement et honorablement receus. Il
rescrivil audit duc de Berry, qu'il ne tenoit
point à luy, et qu'il estoit prest et appareillé d'y
entendre , et faire tout ce qui seroit advisé , et
grandement se mettoit en son devoir.
Le mariage se fit enire le duc de Gueldres et
la fille du comte de Harcourt. Pour laquelle
cause le ducde Gueldres vint à Paris 5 et luy y
estant, le duc de Limbourg l'envoya detTier.
Pour laquelle cause, s'en retourna le plustost
qu'il peut.
Le pape Benedict, comme dit est , se disposa
d'aller à Gennes , et de faict y fut , et y fut re-
ceu grandement et honorablement par les Gen-
nois. Ledit pape avoit foison de gens de guerre,
lesquels tous entrèrent en la ville, dont les
Gennois n'estoient pas bien contens. Benedict
y fit une belle proposition, en déclarant qu'il
avoit bonne intention en toutes manières pos-
sibles d'entendre à l'union de l'Eglise. Et pour
ceste cause il estoit venu en ladite ville de Gen-
nes , en leur requérant qu'ils lui voulussent
aider de navires , et qu'il vouloit aller à Rome,
afin d'entendre à l'union de l'Eglise. Les Gen-
nois voyansen leur ville tant de gens d'armes
que le pape y avoit mis , feignoient que en tous
temps passés ils avoient accoustumé de faire
une manière de monstre de leurs gens de guerre,
pour sçavoir la puissance de la ville. Et aussi
qu'il estoit grandement expédient, de voir les
gens de guerre du pape, pour sçavoir s'ils es-
toicnt en nombre suffisant pour conduire le
pape à Rome. Et l'induisirent qu'il se consentit
à faire ce que dit est, lequel tres-envis en fut
d'accord, et feignit qu'il en estoit content. Etde
fnicl sniiiront dcliors tous les gens de guerre,
VI, ROI DE FRANCE, (1405)
mais quand ils furent dehors ils fermèrent les
portes, et laissèrent rentrer seulement leurs
gens , ne voulant souffrir que de ceux du pape
un tout seul y rentrast. Dont le pape fut très-
mal content, et se doutoit fort de sa personne.
Mais ceux de Gennes envoyèrent vers luy pour
l'appaiser, et fut toute leur excusequ'ils se dou-
toient de leurs femmes , qui estoient belles , et
qu'il ne vint soubs ombre d'aucune d'elles
brouillisetinconvenient.Etautrechosen'enfut.
En ce temps on parloit fort de lareyne etde
monseigneur d'Orléans, et disoit-on , que c' es-
toit par eux que les tailles se faisoient , et que
les aides couroient et levoient, sans ce que au-
cune chose en fust mise et employée au faict de
la chose publique, et assez hautement par les
rueson les maudissoit , et en disoit-on plusieurs
paroles. La reyne en un jour de feste voulut
ouyr un sermon , et y eut un bien notable
homme , lequel à ce faire fut commis. Lequel
commença à blasmer la reyne en sa présence ,
en parlant des exactions qu'on faisoit sur le
peuple, et des excessifs estais qu'elle et ses
femmes avoient et tenoient , et comme le peu-
ple en parloit en diverses manières, etque c'es-
toit mal fait, dont la reyne fut très-mal con-
tente. Et ledit prescheur en s'en retournant de
la prédication, fut rencontré d'aucuns hommes
et femmes de la cour, et luy dirent qu'ils es-
toient bien esbahis comme il avait ozé ainsi
parler. Et il respondit, qu'encores estoit-il
plus esbahi comme on ozoit faire les fautes et
péchés , qu'il avoit dit et déclaré. Et en s'en
allant outre, il rencontra encores un autre
homme , qui luy dit en jurant le sang de Nostre-
Seigneur, que qui le croiroit qu'on l'envoyeroit
noyer. Et le bon-homme dit : Il n'en faudroit
qu'un autre de telle volonté que tu es , avec toy,
pour faire un grand mal. Ladite prédication
vint à la cognoissance du roy, et luy rapporta-on
plus pour mettre à indignation le bon-homme,
que autrement. Et dit le roy qu'il le vouloit
ouyr prescher, et fut ordonné que le jour de
Pentecoste il prescheroit. Lequel prescha,et
prit son thème, « Spiritus sanctus docebit vos
omnem veritatem, « et le déduisit bien grande-
ment et notablement. Et s'il avoit parlé en la
presencede la reyne des grandspechèsqui cou-
roient , encores en parla-il plus amplement et
largement en la présence du roy : et fit tant que
le roy fut content, et si luy fit donner aucune
légère soirmie d'argent.
(1405)
EnSainlonge, y avoiliincplacc nommée Mor-
taing, qui devoileslre au vicomle d'Aunay, la-
quelle les Anglois lenoienl moull fort. El n'es-
toil année , à cause de ladite place, qu'ils n'eus-
sent d'appatis sur le pays bien quatre-vingt
mille escus. Laquelle les François délibérèrent
d'assiéger; et de faict y mirent le siège, et y as-
sortirent canons , et coullars, et autres «engins,
et firent toutes les diligences en tel cas accous-
tumées. Ceux de dedans faisoient merveilles de
se défendre, et aucunes fois faisoient saillies, et
de grands dommages aux François. Celle qui
s'en disoit dame estant en place, esloit fort
obstinée, et ne vouloit pour rien ouyr parler de
traité, ny de rendre la place-, il fut procédé par
les François à faire mines, et si endommagoient
fort ceux de dedans les coullars, par où on jet-
toit grosses pierres , et pesantes. Un jour ad-
vint, qu'une grosse pierre cheutsurlefaistede
- la chambre où esloit la fille de ladite dame, la-
quelle pierre foudroya et abatit tout ledit faisle,
et y fut ladite fille tuée , dont ceux de dedans
firent grande plainte et douleur, et mesmement
sadile mère. El furent les Anglois à ce réduits,
après sept semaines que le siège y avoit esté
mis, qu'ils n'avoient plus que manger, et si
voyoient etappercevoient bien qu'ils n'auroient
point de secours. Et par une fausse poterne
trouvèrent manière de s'en aller par la mer.
Les François voyans , que plus n'y avoilde dé-
fense , entrèrent dedans et gagnèrent la place ,
et la rendirent au vicomte d'Aunay, auquel
elle apparlenoit.
En ceste saison , advint à Cluny une bien pi-
teuse chose, car il y survint soudainement une
si grande abondance d'eaues, et si merveilleu-
ses ravines en iceluy lieu, et tout le pays d'en-
viron , qu'elle abalit et prosterna plusieurs
gros villages et maisons. C'estoit grande pitié
d'ouyr les clameurs et voix du peuple, criant à
Dieu mercy, et y en eut un grand nombre de
noyés, ladite ravine dura quinze heures , la-
quelle passée, c'estoit pitié de voir les hommes
et femmes morts, qui furent bien diligemment
ensevelis.
Comme dessus a esté dit, il y eut un mer-
veilleux tonnerre, et grande tempeste en Thos-
tel de monseigneur le dauphin ^ mais un autre
audit an , vint à Sainct-Germain-en-Laye bien
grand et horrible auquel esloient la reyne, et
le duc d'Orléans, qui avoient esté voir madame
Marie de France à Poissv. Il faisoil à une ves-
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS. 427
prée depuis disner beau temps , et net. Par-
quoy délibérèrent d'aller chasser au bois , et se
mit la reyne en un chariot, et ses damoiselles
avec elle , et le duc dOrleans, et autres fem-
mes, à cheval. Et soudainomcni survint une
merveilleuse tempeste de vents , grosse gresie
et pluye, tellement que ledit duc d'Orléans fut
contraint de se mettre dedans ledit chariot où
la reine esloit. A cause dequoy les chevaux d'i-
celuy chariot, qui esloient forts et puissans ,
furent tellement espouvenlés qu'ils commen-
cèrent à courir tant qu'ils peurent, jusques à
ce qu'ils se trouvèrent en la vallée , vers le pont
du Pec , et s'en alloient tout droit à la rivière.
El disoit-on qu'ils se fussent fourrés et boutés
dedans l'eaue, et que tous ceux qui esloient
dedans eussent esté noyés , si ce n'eust esté un
homme qui s'advisa de coupper les traits des
chevaux. Et de ce furent grandes nouvelles à
Paris, et partout. Et y eut aucunes gens nota-
bles, et catholiques, qui advertirent la reyne et
le duc d'Orléans que c'estoit exemple divin , et
punition divine, et qu'ils esloient taillés que de
brief leurmescherroit, s'ils ne faisoient cesser
les aides et charges qu'on donnoit au peuple,
et qu'ils payassent leurs debles qu'ils dévoient
aux marchands, qui leur avoient livré leurs
marchandises. El pour ceste cause le duc d'Or-
léans fil sçavoir partout que ceux à qui il de-
voit vinssent à certain temps à Paris, et il les
feroit^ contenter et payer : dont plusieurs de
divers pays y vinrent, et furent aucunement
contentés les aucuns, spécialement ceux qui
esloient de loinglains pays, et qui avoient des-
pendu en venant et retournant : aux autres fut
donné partie de ce qu'on leur devoit , et aux
autres néant.
Le roy estant malade , le duc d'Orléans vou-
lut avoir le gouvernement de Normandie , et
de faict alla vers Rouen, et cuida entrer au
chasleau , et en la ville. Mais il trouva résis-
tance , et luy fut rcspondu qu'ils esloient au
roy, et qu'ils lui obeïroienl , et non à autre. Si
s'en retourna très-mal content. Quand le roy
fut en santé, leditducluy pria et requit qu'il en
eust le gouvernement, et qu'il s'y voulusl con-
sentir. Mais oncques n'en voulut rien faire , et
c'estoit grande pilié de voir le schoses en Testât
qu'elles étoieni, car on levoil foison d'argent et
grandes chevances , cl toutes fois le roy n'a-
voil rien , et à peine avoit-il sa despense. Or
advinl uf^c fois qu'il disnoit, cl esloit à table,
428
HISTOIRE DE CHARLES
que la nourrisse, laquelle nourrissoit monsei-
gneur le dauphin, vint devers le roy, et dit
qu'on ne pourvoyoit en rien ledit seigneur, ny
à celles ou ceux qui estoient autour de luy, et
qu'ils n'a voient que manger, ny que vestir. Et
qu'elle en avoit plusieurs fois parlé à ceux qui
avoient le gouvernement des finances , mais
nulle provision n'y estoit mise. Le roy de ce
fut très-mal content, et respondit à ladite nour-
risse que luy-mesme ne pouvoit rien avoir, et
qu'il n'avoit autre chose, et futle roy très-mal
content des façons qu'on tenoit. Et pour y pour-
voir, manda le duc de Bourgongne qu'il vint
devers luy le plustost qu'il pourroit. Lequel y
vint volontiers, et diligemment; nonobstant
que pour lors il estoit empesché pour les par-
tages de luy et de ses frères, louchant les suc-
cessions de leurs père et mère, esquelles cho-
ses il fut longuement embesongné. Et finale-
ment partit estant grandement accompagné, et
eut nouvelles en chemin , assez prés de Paris,
du parlement de la reyne , du duc d'Orléans et
de monseigneur le dauphin. Et fit les choses
dessus touchées , sans plus les reciter.
Messire Charles de Savoisi vaillant chevalier,
assembla des gens de guerre du royaume de
France, ce qu'il en peut finer, en intention d'al-
ler sur mer vers la coste d'Angleterre. Et de
faict lui et sa compagnée vinrent sur les mar-
ches de Bretagne, et là trouvèrent plusieurs
vaisseaux d'Espagne, garnis de gens de guerre,
et s'assemblèrent en intention de venir vers la
coste d'Angleterre pour grever les Anglois. Et
de faict y vinrent, et sur la mer trouvèrent plu-
sieurs petits vaisseaux, esquels y avoit certains
Anglois , et sembloit que ce ne fussent que pes-
cheurs. Dont aucuns vaisseaux et tout ce qui
estoit dedans furent noyés, et les autres tirèrent
vers Angleterre , et firent à sçavoir la venue
desdits François. Lesquels arrivèrent au port
de Tache , et là trouvèrent vingt-six naves, où
estoient plusieurs Anglois , lesquelles estoient
chargées de diverses marchandises. Et combien
que aucuns Anglois estans esdits vaisseaux, se
Guidassent mettre en défense, esperans d'avoir
secours des villes et villages anglois près dudit
port, toutesfois leur défense en rien ne profita;
car les François bruslerent la plus grande partie
desdits navires , et celles qui estoient chargées
de marchandises, comme laines et autres cho-
ses, firent seurement conduire et mener jus-
ques au port de la ville de Ilareflcur , laquelle
VI, ROI DE FRANCE, (1405)
est située en Normandie. Les François descen-
dirent à terre audit pays d'Angleterre , et ad-
viserent une ville bien peuplée , et trouvèrent
les Anglois d'icelle appareillés à résister aux
François. Mais quand les François les virent
coKime sans ordonnance, ils les assaillirent,
et y eut tant d'un costé que d'autre assez aspre
besongne. Enfin par le moyen des arbalestriers
françois et espagnols, les François eurent vic-
toire. Il y eut plusieurs Anglois de morts, les
autres s'enfuyrent. Et lors bruslerent les Fran-
çois la plus grande partie de la ville , et prirent
tout ce qu'ils peurent emporter , puis s'en re-
tournèrent à leurs navires. De là s'en partirent,
et s'en vinrent en l'isle de Piolent, où messire
Jean de Martel un vaillant chevalier de Nor-
mandie avoit esté autrefois pris. Là se trou-
vèrent les Anglois environ mille à douze cens
archers armés et habillés, avec les communes
de ladite isle , prêts de résister aux François ,
lesquels cuiderent prendre terre, mais fort es-
toient empeschés par lesdits Anglois de traict.
Finalement ils ne peurent soustenir le faix et
charge des arbalestriers , parquoy se mirent
en fuite ; et y en eut de quatre à cinq cens de
morts et pris. Et marchèrent outre les Fran-
çois en ladite isle , et trouvèrent une abbaye,
en laquelle ils ne firent aucun dommage, puis
allèrent en cinq villages, lesquels ils mirent en
feu et flamme. En icelle isle ils trouvèrent plu-
sieurs biens meubles de plusieurs et diverses
manières, lesquels ils prirent, et firent em-
porter et mettre en leurs navires. De là s'en
retournèrent les François , et s'en vinrent en
l'isle de AVis , de laquelle isle le comte de La
Marche fut dechassé. Sur le rivage vinrent en-
viron quatre cens Anglois, tous armés et ha-
billés, lesquels se mocquoient des François, et
estoient, ce sembloit, en volonté de défendre
que les François ne descendissent. Mais quand
ils les virent approcher ils s'enfuirent, et y en
demeura vingt-deux sur la place. Lesdits Fran-
çois marchèrent avant en ladite isle, et trou-
vèrent un très-gros et bon village bien garny de
plusieurs biens, dont ils prirent à leur volonté
ce que bon leur sembla, puis mirent le feu par-
tout , et s'en retournèrent bien garnis en leurs
nefs. De ladite isle ils s'en allèrent au port do
Ilantonne. Les Anglois se doutans de leur
venue, avoient mis grands pauls ou pieus de-
dans la mer, pour cmpeschcr que les François
ne prissent terre, et si avoient mis canons cl
(H05)
autres habillcmens. Quand on appcrceut la
manière desdits Anglois, les François vaillam-
ment allèrent à eux , les uns à batleaux et les
autres à petites coques. Et se cuiderent les An-
glois défendre; mais rien n'y vallut, et furent
vaincus, et y en eut de morts et de pris, et
gagnèrent les François leurs habillemens de
canons, et autres engins de guerre, puis al-
lèrent au village, et prirent ce que bon leur
sembla. Et boutèrent le feu et bruslerent le
Village ; après quoy ils s'en retournèrent en
leurs nefs, puis s'en vinrent à toute leur gagne
â Harefleur.
Le comte de La Marche, comme dessus a
esté touché, avoit esté ordonné d'aller en Gal-
les , et ne fut pas sa faute , car luy, ny ses gens
ne pouvoient avoir aucun payement , dont il eut
grande desplaisance. Le mareschal de Rieux,
et le seigneur de Hugueville , considérans que
grand deshonneur seroit au roy, si on n'alloit
aider aux Gallois , veu que le roy l'avoit pro-
mis, ils délibérèrent et conclurent d'y aller, et
de faict y allèrent. En allant ils eurent diverses
rencontres sur mer, et aussi quand ils furent
arrivés au pays de Galles , desquelles ils sorti-
rent à leur honneur. Ils furent rcceus grande-
ment et honorablement par les seigneurs et
gens dudit pays-, et requirent lesdits seigneurs
françois, que le plustost qu'on peust on les mist
en besongne. De faict ils mirent le siège devant
une ville fermée, estant esdites marches de
Galles, tenue parles gens de Henry, quiestoit
située assez près de la mer. Ils n'y eurent pas
esté longuement, qu'ils apperceurent sur mer
assez près navires , où il avoit par apparence
gens de guerre. Quand les Gallois les virent ap-
procher des rivages de la mer, il leur sembla
qu'on venoil lever le siège, et bien soudaine-
ment se levèrent et partirent. Et quand les
François les virent , aussi se partirent-ils dudit
siège, et se retirèrent où il leur fut ordonné.
Esdites marches y avoit une autre ville bien
forte , tenue par les gens dudit Henry de Lan-
castre , laquelle nuisoit fort au pays de Galles ,
elle fut assiégée par les François et Gallois. Et
se défendirent fort les Anglois, elfaisoient des
saillies, mesmement du costé des François, et
de belles armes. Et s'esmerveilloient fort ceux
de dedans la place , et les Gallois aussi, de la
vaillance des François , lesquels s'y portèrent
fort vaillamment. Finalement les Anglois rendi-
rent la place par certaine composition ; icelle
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
420
estant rendue, prirent ce qu'ils peurcnl prendre,
et y boutèrent les Gallois le feu, et mirent en
feu et en flamme toute la ville, et rasèrent les
murs. Et ce faict, pource qu'il estoit hy ver, les
François furent logés en divers lieux, et passè-
rent riiy ver sans ce qu'on les embesongnast en
aucune manière. Et pource environ rentrée de
caresme se mirent sur mer, et s'en retournèrent
en leur pays de France.
Comme dessus a esté touché, il y avoit divi-
sion entre les seigneurs, lesquels avaient gens
d'armes sur les champs, qui faisoie ^\l^ in-
nombrables. Les ducs de Berry et "gon-
gne estans à Paris, et la reync e. d'Or-
léans dehors, on sceut bien app" tnment et
certainement qu'il y avoit en vaisseaux bien
equippés et habillés , en la vilîe de Paris, gens
armés qui voguoient sur la rivière. Et se dou-
toit-on que ce ne fust pour trouver moyen et
manière de prendre le roy en l'hostel de Sainct-
Paul, et de le mener où estoient la reyne et le
duc d'Orléans-, ce qui fut la cause que le duc de
Berry fit mettre gros pieus et grosses chaisnes
de fer à travers la rivière.
En ce temps, le duc de Bourgongne fil assem-
bler le peuple de Paris , et fit une manière de
proposition, en monstrant le mauvais gouverne-
ment du royaume, et que si ceux de Paris lui
vouloient aider, qu'il y meltroit bien remède 5
et fit plusieurs requestes en cesle matière, les-
quelles en effcct ils luy accordèrent, excepté
une, car il requeroit que ceux de la ville s'ar-
massent sur les champs avec luy quand il iroit.
A quoy ils respondirent qu'ils garderoient bien
leur ville , mais qu'ils s'armassent ny qu'ils sail-
lissent avec luy, ils ne le feroient point. Et
pource que on voyoit évidemment que tous ces
brouillis ne venoient que pour avoir le gouver-
nement, il fut ordonné et conclu le septiesme
jour de novembre que monseigneur le dauphin
auroit le gouvernement. Mais aucuns disoient
que la provision n'estoil pas suffisante, pource
qu'en effect le duc de Bourgongne l'auroit, car
sa fille estoit mariée avec monseigneur le dau-
phin , lequel estoit tout au gouvernement dudit
duc , et sans luy ne faisoit rien.
En ceste saison un notable docteur en théo-
logie, nommé maistre Jean Jarson, chancelier
de l'église de Nostre-Dame de Paris , et curé
de Sainct-Jean-en-Greve, fit une notable pro-
position , et prit son thème : « f^ivat rex, vivat
rex, vivat rex. » Laquelle proposition est assez
430
HISTOIRE DE CHARLES
commune, et escrile en plusieurs lieux. Et si
on eust voulu garder le contenu en icelle,
en bonne police et gouvernement du royau-
me, les choses eussent bien esté. Mais on
avoil beau preschcr, car les seigneurs , et
ceux qui esloient enlour eux n'en tcnoient
compte , et ne pensoient qu'à leurs profils par-
ticuliers.
C'esloit grande pilié de la maladie du roy,
laquelle lui lenoit longuement, et quand il man-
gcoit c'estoit bien gloutcment et louvissement.
"■ ■ " Mvoit-on faire despouiller, et esloit
n
Et ne le r)(
tout plein ^G poux, vermine et ordure, et avoit
un pelillopinidefer, lequel il mit secreltement
au plus près de sa chair. De laquelle chose on
ne sçayoit rien, ■^tluy avoit tout pourry la pauvre
chair, et n'y avoil personne qui ozast appro-
cher de luy pour y remédier : touiesfois il avoit
un physicien qui dit, qu'il esloit nécessité d'y
remédier ou qu'il esloit en danger, et que delà
guarison de la maladie il n'y avoit remède,
comme il luy scmbloil. Et advisa qu'on ordon-
nast quelque dix ou douze compagnons desgui-
sés, qui fussent noircis, et aucunement garnis
dessous , pour doute qu'il ne les blessast. Et
ainsi fut fait, et entrèrent les compagnons, qui
esloient bien terribles à voir, en sa chambre :
quand il les veid, il fut bien esbahi, et vinrent
de faicl 5 luy ^ et avoil-on fait faire tous les ha-
billemcns nouveaux , chemise , gippon , robbe,
chausses, bolles qu'on porloit. Ils le prirent,
luy cependant disoit plusieurs paroles, puis le
despouillerent, et luy veslirent lesdiles choses
qu'ils avoient apportées. C'esloil grande pilié
de le voir, car son corps esloit tout mangé de
poux et d'ordure. El si trouvèrent ladite pièce
de fer : toutes les fois qu'on le vouloil nettoyer,
fa/ioilque ce fust par ladite manière. Et esloit
une chose dont aucunes gens s'esmerveilloienl :
car on le venoit voir aucunes fois , et luy regar-
doit fort les gens, et ne disoil mol quelconque.
Mais quand messire Jean Juvevnal des Ursins
y venoit, lequel avoit eu le gouvernement de
la ville de Paris long-temps, et esloit son ad-
vocat fiscal , il luy disoit : « Juvenal, regardez
» bien que nous ne perdions rien de nostre
» temps. »
Le roy revint à santé et bonne mémoire,
cl pensoil des besongnes du royaume le mieux
qu'il pouvoil, et octroya à l'université qu'elle
ne payeroit rien du dixiesmc mis sus par Bc-
nedicl.
VI, ROI DE FRANCE, (M06)
En Bourdclois , le comte d'Armagnac fai-
soil de grandes conquestes, et alla devant Bour-
deaux accompagné de seize cens hommes d'ar-
mes , et quatre mille hommes de traicl, et leur
présenta bataille , mais oncques hommes ne
sortit.
Il y eut aucunes trefves entre les François
et les Anglois, lesquelles ne durèrent gueres :
pendant icelles , les Anglois envoyèrent en
France requérir , qu'on leur laissast pren-
dre des bleds en France, car en leur pays ils
en avoient nécessité. Mais par ordonnance
du conseil fut ordonné qu'ils n'en auroient
point, et défendu qu'on ne leur en vendist
aucunement.
Souvent on envoyoit messsages pour l'u-
nion de l'Eglise en divers royaumes, et devers
les conlendans. Et y faisoil faire le roy toutes
diligences, qu'il esloit possible de faire.
En cesle année messire Regnaull de Trie
admirai de France, se désista de son office au
profit de messire Clignet de Brebanl. Et di-
soil-on qu'il lui en avoit baillé quinze cens
escus.
Après l'accord fait des seigneurs , l'armée du
roy se divisa en trois parties. L'une fut envoyée
àBourdeaux, auquel lieu on avoil espérance
que les Anglois combalroient les François Les
autres furent envoyés en Picardie , contre les
Anglois de Calais, et pour résister à la descente
que aucunes fois ils faisoient. La tierce fut en-
voyée en Lorraine contre le duc qui avoit fait
plusieurs exceds au préjudice du roy et de ses
subjels.
1406.
L'an mille quatre cens et six, un nommé
]Mahiet de Ruilly, sergent à cheval au Chalel-
let de Paris , disoit et avoil dit plusieurs et di-
verses fois de très-deshonnestes paroles tou-
chant la foy : pour laquelle cause le vingt-cin-
quiesme jour de may, il fut pi esche au parvis
Nostre-Dame, et persista ce nonobstant en plu-
sieurs erreurs , parquoy le seiziesme jour de
décembre il fut ars et brusié au marché aux
pourceaux.
Le seiziesme jour de juin , entre six et sept
heures au matin , fut éclipse de soleil bien mer-
veilleuse, qui dîna près de demie heure. El ne
voyoil-on quoique chose que ce fusl non plus
que s'il eust esté nuicl, el défaut de lune, (res -
toit grande pilié de voir le peuple se retirer dans
(HOG)
PAR JEAN JLVENAL DES URSINS.
4SL
les églises, el cuidoit-on que le monde deust
faillir. Toulesfois la chose passa, et furent as-
semblés les astronomiens, qui dirent que la
chose estoit bien estrange, el signe d'un grand
mal à venir.
El tanlosl après y eut vents terribles el hor-
ribles , qui arrachoient arbres portans fruicls,
el autres gros arbres es forests. Et si y eut grcsle
au Lendit et à Sainct-Denys, merveilleuse el
grosse : l'une , comme un homme a le poing,
el comme un pain d'un denier; l'autre, comme
les deux poings -, el aucune comme œufs d'oye.
El y eut foison de beslail mort aux champs, el
oiseaux aux bois, et plusieurs, cheminées et
maisons abatues. Et fit ladite gresle des dom-
mages beaucoup.
Le vingt-neufiesme jour de juin , Jean qua-
Iriesme fils du roy, espousa Jacqueline de Ba-
vière fille el héritière de Guillaume comte de
Hainaut ; et Isabeau la fille du roy, laquelle
avoil esté mariée au roy Richard II d'Angle-
terre , fui conjointe par mariage avec Charles
fils du duc d'Orléans. El pleuroit fort ladite
Isabeau , laquelle estoit assez de bon aage,
comme de douze à treize ans, et Charles audit
temps n'avoit que onze ans. El furent faites
les nopces à Senlis grandes et notables. Ce fait,
la comtesse de Hainaut emmena avec elle en
Hainaut le fils du roy.
Un cardinal fut envoyé d'Avignon devers le
roy et les seigneurs du sang, de la part de Be-
nedict, lequel fit une proposition belle el no-
table, de par ledit Benedict, en le louant mer-
veilleusement, et en blasmant l'esleclion d'In-
nocent, qui estoit à Rome, et tout son faict.
El y estoienl presens le recteur de l'université,
et aucuns députés ; lesquels requirent d'eslre
ouys. Laquelle chose par plusieurs cl diverses
fois leur fut refusée. Et finalement par impor-
tunité ils curent audience. El le dix-sepliesme
jour de may , proposa maislre Jean Petit , le-
quel estoit bien notable docteur en théologie,
en condamnant les faicts de Benedict el en dé-
clarant plusieurs choses , en respondant aux
choses et raisons que avoil dit ledit cardinal,
et que substraction luy devoit estre faite, el
ainsi le requeroit. Ceux de l'université deThou-
louze avoienl fait certaine epistre, contenant
aucuns poincts , qu'il ne faut ja réciter, la-
quelle fut condamnée le dix-sepliesme jour de
juillet, par arresl du parlement. Et contre la
mesme epistre proposa maistre Pierre Plout, en
monstrant liniquitéct mauvaiselié des choses
contenues en icelle en faveur de Benedict. El
fut monstrée aux advocals et procureur du
roy, laquelle veue, ils conclurent de se joindre
avec l'université. Et sur ce parla bien el hau-
tement, comme il en estoit bien aisié, messire
Jean Juvenal dnsUrsins, en prenant grandes
conclusions, tant contre ceux de l'université
de Thoulouze , que contre ceux qui l'avoient
apportée, ils s'en partirent bien hastivcment
et s'en allèrent d'où ils estoienl venus. Le
samedy septiesme jour d'aoust , fut faite subs-
traction à Pierre de La Lune, entant qu'il tou-
choit les finances, et défendu qu'on n'en por-
tasl aucunement hors du royaume : el ordonna-
on à ceux qui avoienl la garde des passages,
tant par ponts, que par bacs el bateaux, qu'on
visitast ceux qui passeroient, pour sça voir s'ils
porteroienl aucunes finances : à l'occasion de
ce le roy en eut plusieurs grands profils. Et à
faire sceller ladite lettre , y eut de grandes dif-
ficultés, car ceux qui tenoienl la partie de Be-
nedict, y donnoient de grands empeschemens :
finalement messire Charles de Savoisi fit telle
et si grande diligence, que les lettres furent
scellées et publiées, et lors il fut fort en la
grâce de l'université de Paris. Et au regard de
faire substraction, il fut dit que toutsurséeroit
jusques à la Toussaincls. Et touchant le faict
de l'Eglise et Pierre de La Lune, furent mandés
tous les prélats du royaume de France el du
Dauphiné, tant archevesques, qu'evesques,
abbés et chapitres , pour estre à Paris à la
Sainct-Martin d'hyvcr ensuivant.
Pource que à Paris y avoil lousjours aucuns
grommelis et plaintes entre les ducs d Orléans
et de Bourgongne , il fut ordonné que comme
du temps de Philippcsle Hardy duc de Bour-
gongne, son fils iroit à Calais , et le duc d'Or-
léans en Bourdelois, Ils partirent donc, en in-
tention d'accomplir ce qui leur avoit esté or-
donné. Le duc de Bourgongne s'en alla en Flan-
dres , étés marches de par delà il fut faire ses
préparatoires. A Bruges en Flandres, en ce
temps y eut une grande division , mais le duc
appaisa tout , et trouva la chose bien difficile
que d'assiéger Calais. Et veu le temps pluvieux,
et que c'estoit surl'hyver, il fut advisé qu'il ne
seroit pas possible qu'il en peust sortir à son
honneur. Si garni lies places françoises d'environ
Calais, ety mit gens de guerre, qui souvent cou-
roient devant Calais , cl aussi faisoient les An-
43-2
HISTOIRE DE CHARLES
glois sur les François. Et au regard du duc
d'Orléans , il fut en Bourdelois , et mit le siège
à Bourg, et à Blaye, il avoit belle et grande
compagnée. IMais le temps si mal se disposa ,
que par son ost à peine pouvoit-on aller, et
csloicnt ses gens en la bouejusquesaux ge-
nouils, et si commcnçoient aucunement à mou-
rir. Elpource luy et sa compagnée furent con-
traints de s'en retourner à Paris , lequel retour
luy cousta cher, comme après sera dit.
A la Sainct-Martindliyvcr furent assemblés,
comme dit est, et mandés les prélats de par le
roy, lesquels y vinrent bien diligemment. Et
esloit grande chose du peuple qui estoit alors à
Paris , tant à cause desdits prélats , comme des
chapitres , et autres gens d'église.
En ce temps , les comtes d'Alençon et de
Clermont , et le connestable mirent le siège de-
vant une place nommée Brantonne , qui estoit
forte place ; il y avoit dedans de vaillans An-
glois et Gascons. Et pour lors en Guyenne y
avoit des capitaines anglois renommés, puis-
sans et vaillans en armes. L'un nommé Pierre
Le Biernois , l'autre Archambaut de Raussac,
lesquels délibérèrent de venir faire lever le
siège ; pour ce ils assemblèrent foison ds gens,
et se mirent ensemble , en intention de frapper
sur lesdits seigneurs, lesquels furent de ce ad-
vertis , et délibérèrent de les combatre : et
pour ce faire ils levèrent leur siège , et vinrent
au devant desdits Anglois : ils se mirent tant
d'un costé que d'autre en belle ordonnance, et
se rencontrèrent les uns les autres ; à l'abord il
y eut m.ainte lance rompue. Après que la chose
cutaucunement duré, etqu'ils eurent fort com-
batu tant d'un costé que d'autre, tellement qu'on
ne sçavoit lesquels avoient le meilleur, Pierre
Le Biernois commença sa retraite, et à se met-
tre en fuite, parquoy oblinrent les François
leur intention , et furent les Anglois desconfits.
Etdisoit-on, que si ledit Biernois ne se fust
retiré, et qu'il eust tousjours tenu pied , et
aussi ses gens, que la besongne eust esté bien
périlleuse pour la partie des François. Là y fut
pris ledit Archambaut de Raussac, et huict
vingts autres prisonniers , outre neuf vingts de
morts. Quand ceux de Brantonne virent la des-
confilure de leurs gens , ils se rendirent et mi-
rent en l'obéissance du roy. Ledit de Raussac
rendilsa propre place de Raussac avec trois au-
tres , et si fut mis ù finance et rançon à vingt
mille t'scus. Après ce lesdits deux comtes d'A-
VI, ROI DE FRANCE, (1406)
lençon et de Clermont s'en retournèrent àParis :
mais le connestable demeura au pays. Puis s'as-
semblèrent les François après ladite desconfi-
turedes Anglois, en plusieurs et diverses parties,
et gagnèrent plusieurs places, mesmement en
la compagnée dudit connestable, les unes par
force, et les autres par composition.
Et combien que grandes finances fussent exi-
gées, tant de tailles que gabelles, quatriesmes,
et impositions, toutesfois elles estoient mal dis-
tribuées, et les appliquoient les seigneurs et
ceux qui en avoient le gouvernement, à leurs
plaisirs et profits , tellement qu'à grande difli-
culté le roy et la reyne en avoient-ils, ou pou-
voient avoir, pour leur despense ordinaire, et
aussi leurs enfans pour leurs nécessités.
En ce temps messire Charles de Savoisi as-
sembla des gens de guerre en assez compétent
nombre, et fit equipper vaisseaux d'armes. Et
à Boulongne et environ ces marches se mit sur
mer, en intention de trouver les Anglois, pour
les endommager s'il eust peu. Et de faict^ il
les trouva à la bouche de la Tamise , c'est à
sçavoir environ le lieu où ladite rivière entre
en la mer, en cinq nefs bien equippées, pour-
veues et emparées, et entre les autres , y en
avoit une bien grande : si s'assemblèrent vail-
lamment tant d'un costé que. d'autre-, la meslée
dura assez long espace de temps. Finalement
les François eurent victoire, et furent les An-
glois desconfits, dont y eut cinq cens de morts
et trois censprisonniers amenés avec leurs nefs.
Etdisoit-on communément, que luy et ceux
de sa compagnée s'y estoient vaillamment por-
tés.
Or faut retourner à la matière de l'Eglise ,
pour laquelle les prélats et autres estoient as-
semblés à Paris, où il y avoit de bien notables
clercs , qui n'estoient pas tous d'une opinion,
car les uns soutcnoicnt Benedict, et les autres
disoient qu'on le devoit desappointer, et que
c'estoit par luy que en l'Eglise n'avoil union , et
que la subslracion estoit nécessaire. Finale-
ment fut appointé par le roy en son grand con-
seil , qu'on esliroit douze clercs théologiens, et
canonistes. Dont les uns soustiendroientle faict
du pape , et que à luy faire soubstraction lou-
cher en rien ne se pou voit ou devoit faire, et
les autres sousliendroient le contraire. Et que
ce fait , le roy auroit avec eux-mcsmes et ceux
de son sang conseil de ce qu'il auroit à faire.
Lequel appoinlement tout à pleuts. Or fureu»
(HOC)
choisis les douze, eslcus el nommes. Premiè-
rement il y eut deux propositions faites de par
1 université de Paris. Dont la première fit un
notable docteur de l'ordre deSainct-François,
nommé maistre Pierre aux Bœufs, natif de
Paris, et prit son tlicme : (.iAdestis omnes, ftlii
Israël , decernite quid faccre debeatis (Judic,
cap.W. )) A. 7). Lequel il déduisit bien gran-
dement et notablement. Après en une autre
journée proposa maistre Jean Petit, un doc-
teur en théologie séculier, bien notable clerc ,
et prit son thème : aRecedite à tabernaculis im-
piorum hominum^ et nolite tangere ea quœ adeos
pertinent, ne involvamini in peccatis eorum.n
Et tendoient lesditsdeux proposans, à ce que
Pierre de La Lune devoil céder, et que s'il ne
cedoilon luy devoit faire subslraclion. Et que
le roy en son Eglise de l'rance pouvoit pour-
voir par ses prélats à la collation des bénéfices ,
qui cheoient en collation , et aux eslections de
ceuxqui cheoienl en esleclion.
Le samedi du premier dimanche de l'ad-
venl, audit an mille quatre cens et six, pro-
posa messire Simon de Cramault patriarche
d'Alexandrie et evesque de Poictiers , et prit son
thème du premier chapitre du prophète Ozée,
onziesme section : « Congregati sunt filii Israël
et Juda, ut ponant sibi caputunum. » Lequel il
déduisit bien etgrandement, en soustenant l'opi-
nion de l'université dessus déclarée,par les pro-
posans dessus dits. Après qu'il eut finit, le chan-
celier demanda à ceux quidevoient tenir leparty
du pape s'ils estoient prests , lesquels demandè-
rent dclay : il leur fut dit expressément qu'ils
vinssent le lundi ensuivant, ce qu'ils firent.
Et proposa maistre Guillaume Fillastre , un
bien notable légiste et canoniste, lequel estoit
doyen de l'église de Pvheims , et prit son thème :
(iManeteindilectionemea. Jo. XV cap. B.9.) »
Et le déduisit, tendant à monstrer qu'on ne de-
voit point toucher à contraindre Benedict à
faire cession , ne luy faire substraclion. El parla
aucunement trop, comme on disoit, en dimi-
nuant l'auctorité et puissance du roy, el de
lEglise de France. Et que le roy estoit sujet au
pape, el ne pouvoit faire ny conclure ce que
luniversilé et les proposans devapt dits de-
mandoient et requeroient.Mais il ne respondit
point aux raisons et mouvemens des proposans
dessus dits. Et pource fut dit, que à un autre
jour ceux qui tcnoient le parly du roy y res-
pondroient.
PAR JEAÎS JUVENAL des LTuSINS.
^30
Le samcdy ensuivanl , qualricsmc jour de
décembre, proposa un bien notable prélat ar-
chevesque de Tours, surnommé du Breuil, le-
quel prit son thème : n Principes populorumcou'
gregati sunt cum Deo Abraham , quoniam DU
fortes terrœ rehcmenter elevati sunt. In illo
psalhio 46. Omnes gentes. » Et respondit bien el
grandement aux raisons de ceux qui mainte-
noient que le pape Benedict ne devoil céder,
ou qu'on ne luy devoit faire subslraclion.
Après le onziesme jour de décembre en sous-
tenant le faict du pape, proposa un très-excel-
lent docteur en théologie, nommé maistre
Pierre d'Ailly evesque de Cambray , cl depuis
cardinal, lequel prit son thème : uPax Dei, quœ
exsuperat omnem sensum, custodiat corda ves-
tra et intelligentias vestras. {Ad Philippens.
4. cap. B. 7.)» Ce qu'il déduisit, comme il es-
toit bien aisé, et monstroil que pour cesle ma-
tière on devoit faire un concile gênerai. Et que
procéder par les matières ouvertes, il sembloit
que ce scroit chose non raisonnable , ny pos-
sible à faire.
Or pource que le roy et aucuns de son
sang, estoient très-mal conlens dudil doyen de
Bhcims , à cause d'aucunes choses par luy al-
léguées, ladite proposition finie il se voulut en
toute humilité excuser, et prit son thème : « Lo-
cutus sum in lingua mea , notum fac mihi Do-
mine finem meiim. » Et qui eusl creu aucuns du
sang, et autres jeunes, on luy eusl fait une
très-mauvaise compagnée. Mais il paria si hum-
blement et doucement qu'on pourroit faire, en
priant et requérant qu'on luy voulusl pardon-
ner pour cesle fois. Et pour lors ne luy fut fait
aucune response, combien que hors du conseil
on luy monslra bien qu'il avoit mal parlé, et
qu'il ne luy advint plus. Et fut receu en grâce
comme devant.
Ceux qui tcnoient le party de Luniversilé de
Paris , proposèrent après par la bouche d'un
notable prélat bon clerc , docteur en décret,
abbé du mont Sainct-Michel , qui prit son
thème en la présence du roy : «Z>a nobis auxi-
lium de tribulatione , quia vana sains hominis.
(Psalm 107. 13. et cap. caiionW. distinct.)))
Tendant à la fin que lendoit l'université de Pa-
ris, et allégua plusieurs notables auctorilés.
El ensuivant leur matière, proposa un Irès-so-
lemncl docteur en théologie, nommé maistre
Pierre Plout. qui prit son thème : « Convertan-
tur retrorsum omnes, qui oderent Sion. In
28
434
HISTOIRE DE CHARLES
Psalm. Sœpe expugnaverunt me, etc.» Et
inonstra bien la puissance du roy en telles ma-
tières , et respondit Lien grandement à plu-
sieurs raisons alléguées par les-parties adverses.
La proposition finie , se leva ledit Philastre
doyen de Rheims , et répliqua à ce qui avoit
esté dit contre luy et ses adherans , et prit son
thème : « Obmutui et silui a bonis , quia dolor
meus renovatus est;->y et soustcnant son faict et
ceux de sa partie. Et pource qu'on avoit fort
chargé le pape Benedict de plusieurs abus
qu'on disoit par luy avoir esté faits, ledit doyen
y respondit. Et lors le patriarche Cramault
aussi voulut répliquer : mais pource que ledit
doyen en sa première proposition avoit pris en
son thème : « Manete in dilectione mea,'» il prit
ce qui s'ensuit au chapitre : « Si prœcepta mea
servaveritis , manehilis in dilectione mea. » Ce
qu'il déduisit à son bon plaisir. L'archevesque
de Tours voulut aussi répliquer, et fut ouy en
la présence du roy, et prit son thème : « Deus in-
dicium tuum régi da , et justitiam tuam filio
régis. (Psalm. 71.).» Et monstra fort qu'on ne
devoit point faire de substraclion à Benedict.
î\îais maistrc Jean Petit, qui avoit proposé une
autre fois, voulut encores proposer, et prit son
thème, en adjoustanl au thème de monsieur de
Canibray : " In Domino Jesu Christo. ■» Et fut fi-
nale proposition. Laquelle finie, fut dit par le
chancelier de France : « Lundy parleront les
» advocals et procureur du roy, par la bouche
» de maislre Jean Juvenal des Ursins, premier
)) advocat du roy. »
Lequel à la journée prit son thème : cf^irili-
ter agite , et confortetur cor vestrum , omnes
qui speratis in Domino. {Psalm. 26.) » Lequel
il déduisit bien grandement et notablement:
principalement il monstra deux choses. L'une
la puissance du roy de France, qui est le bras
dcxtre de TEglisc , et qu'il luy est juste et doit
assembler les personnes ecclésiastiques de son
royaume, touchant le faict de l'Eglise, pour
avoir conseil , et en iceluy présider comme
chef quand il en est requis, et sans aucune re-
queste de personne, si bon luy sembloit, comme
au cas qui s'offroit, où il avoit esté requis par
l'université, cl aucuns prélats et personnes ec-
clésiastiques. Et que sans supplication de per-
sonne, quand il verroit estre expédient il le
ponrroit faire, et en iceluy conclurre, et faire
exécuter ce qui serolt conclu et advisé en iceluy
conseil. Dans la donxicsme chose il monstra
VI, ROI DE FRANCE, (N06)
plusieurs notables raisons, par lesqueiles on
devoit adhérer à la requeste de l'université de
Paris et de ceux qui avoient parlé selon son in-
tention en la matière , en répugnant et repri-
mant aucunes choses qui avoient esté alléguées
au contraire. Et par ce furent les matières bien
debatues d'un costé et d'autre, et ne restoit
plus qu'à dire leurs opinions. C'estoit moult
belle, solemnelle et notable chose de ouyrles
raisons des opinans. Aussi en toute chreslienté,
on eusl bien failli à trouver plus notables clercs :
finalement fut ouvert et advisé qu'il estoit né-
cessité d'avoir un concile gênerai pour refor-
mer l'Eglise, tant au chef qu'aux membres.
Et pour abréger fut faite substraclion à Pierre
de La Lune, dit Benedict, et l'Eglise de France
réduite à ses anciennes libertés et franchises.
Et que les ordinaires donneroient les bénéfices
estans en leurs collations , et aux électifs on
pourvoyeroit par esleclions et confirmations,
selon le droict ancien escrit : et furent faites
nominations, tant pour les officiers du roy, que
pour l'université et personnes ecclésiastiques.
Le seiziesme jour de janvier y eut une no-
table procession faite à Paris , en laquelle y
avoit bien soixante-quatre tant archevesques,
qu'evesques et d'abbés foison. Etdisoit-on que
à Paris y avoit lors de deux cens à douze vingts
archevesques , eves^iues et abbés. Et de doc-
teurs et licentiés sans nombre, lesquels furent
en ladite procession : et y furent les ducs,
comtes et barons. Si peut-on penser que c'es-
toit belle chose à voir.
En ce caresme, l'Annonciation Nostre-Dame
fut le vendredy sainct. Et dit-on que quand
elle echet le jour dudit vendredy , qu'il y a
pardon gênerai de peine et de coulpe, au Puy.
Il y fut tant de monde et de peuple que mer-
veilles. Et y eut bien deux cens personnes
mortes et esteintes.
Grands murmures, plaintes, et haynes cou-
vertes couroient tousjours à Paris , dont grand
mal s'en ensuivit.
Audit an mille quatre cens et six. il vint à la
cognoissance du comte de Hainaut que le roy
estoit en bonne santé : c'est pourquoi il s'en
vint à Paris devers le roy, lequel le récent
grandement et honorablement. Il remercia
bien humblement et regratia le roy de l'alliance
qu'il luy avoit pieu faire de sa fille, en s'offrant
au service du roy, et des siens. Le roy, pour
plus entretenir l'nmour dudit romle el le faire
(1406)
PAR JEAN JLVKNAL DES URSINS.
435
eslre en son service , luy donna quatre mille
livres de renie sur la recopie de Verniandois :
el cuire, pour eslre de son conseil, i)ar ma-
nière de pension luy ordonna six mille livres,
que ceux de Tournay dévoient par chacun an
au roy, laquelle chose venue à la cognoissance
des habitons de Tournay, ils dclihererenl qu'ils
ne le soulTriroient point. El disoient que dès
long-temps ladite somme se devoit employer
en laumosne du roy. Et pour ceste cause en-
voyèrent devers le roy, el firent tant qu'ils
obtinrent ce qu'ils demandoient.
Il y eut un mariage fait de la fdie du duc de
Bourgongne el du comie dePonthievre, fils de
la fille de mcssire Olivier deClisson, jadis con-
neslable de France.
Quand le duc de Lorraine sceul que le roy
estoil mal content de luy et qu'il cnvoyoit gens
d'armes au pays pour luy faire guerre, el ré-
sister aux entreprises qu'il faisoit contre le roy,
et les droits de sa couronne , il envoya devers
le roy une bien notable ambassade , en priant
au roy qu'il fusl en sa grâce : el de tout ce qu'il
pouvoit avoir fait, il se mil au jugement du roy
et de sa cour. Et pource les gens d'armes qui
estoient envoyés s'en retournèrent.
L'autre armée, comme dit est, fut envoyée
en Picardie, où il y eut plusieurs courses entre
les Anglois et les François, sans faire comme
nul dommage les uns aux autres, quoy que ce
soit les Anglois y eurent peu de dommage. El
pource qu'il y avoit esdiles marches une place
nommée Belingaut, laquelle leur porloil grand
dommage par fois, lesdils Anglois y mirent le
feu et la razerenl. Puis mirent le siège devant
Guines , où estoient les François, et y firent
de durs assauts , mais ceux de dedans vail-
lamment se dcfendoient. Et y avoit souvent,
tant d'un costé que d'autre de beaux faicls
d'armes : finalement lesdils Anglois honleusc-
mcnt se levèrent. Et esdites marches estoient le
seigneur de Sainct -Georges de Bourgongne,
messirePhilippes de Cervelles son neveu, et au-
tres chevaliers et escuyers, lesquels couroient
souvent sur ceux qui lenoientle siège. Les An-
glois délibérèrent un jour de faire course de-
vant la place où estoient les François , et
mirent une embusche, et devant envoyèrent
vingt de leurs gens bien armés et montés, cou-
rir devant les François. Messire Philippes de
Cervelles, qui estoil vaillant chevallier, saillit
hors , et autres de sa compagnée ; et en escar-
mouchant chassèrent tellement les Anglois,
qu'ils passèrent outre leur embusche , de la-
quelle les Anglois saillirent, et fut pris ledit
de Cervelles, el le menèrent à Calais. La chose
est venue à la cognoissance dudit seigneur de
Sainct-Georges, cuidanl trouver les moyens de
rencontrer les Anglois, el rescourre ledit Phi-
lippes, il saillit hors bien et vaillamment, mais
rien ne fit, car lesdils Anglois s'esloient ja re-
tirés avec leur prise dedans leur ville el place
de Calais. El s'en retournèrent ceux qui y es-
toient envoyés sans autre chose faire.
En Guyenne lousjours se faisoient exploits
da guerre , et au partir de Briancour, les Fran-
çois assiégèrent une place bien forte , nommée
Floue: quand ils eurent esté devant par aucun
temps, ils firent tant que par force ils eurent
ladite place. De là ils s'en allèrent devant Li-
meuil et y livrèrent plusieurs assauts. Finale-
ment par composition les Anglois rendirent la
place, el y trouvèrent les François foison de
vivres, et autres choses à eux nécessaires, qui
leur fut un grand reconfort et consolation , et
là grandement se rafraischirenl. Depuis ils al-
lèrent devant Mussiden bien forte place : quand
ils y eurent esté par aucun temps , et fait plu-
sieurs et divers assauts, un chevalier François
qui avoit espousé la fille du seigneur dudit
ftiussiden , fit tant que ladite place fut mise en
la main du roy et en son obéissance.
Ceux d'Angleterre, qui estoient desplaisans
de la mort du roy Richard, s'assemblèrent vers
les marches de Galles , et envoyèrent vers le
roy une ambassade, en demandant aide et con-
forl de gens, pour venger la mort dudit roy
Richard. Et firent une proposition bien nota-
ble , en condamnant la Irès-inique et détestable
mort dudit Richard : el en monstrant que de
tout temps, le royaume estoil venu parsucces-
sion, elnon mie par esleclion, et dévoient suc-
céder les plus prochains, et que à Henry de
Lancastre, supposé qu'il n'eust commis le
meurtre en la personne de son souverain sei-
gneur, loulesfois le royaume ne devoit com-
pctcr ny appartenir, mais en devoit eslre roy,
comme plus prochain, le comte de La Marche
d'Angleterre. El furent ouys bien au long,
puis eurent response , que le roy estoil prest
el appareillé de leur aider, mais qu'ils fussent
fermes en leur opinion. Et leur fil donner le roy
bien largement de ses biens , els'en retournè-
rent en Angleterre.
436
HISTOIRE DE CHARLES vl, ROI DE i RANGE,
En ce temps c'esloit grande pitié de voir le
gouvernement du royaume : les ducs prenoient
tout, et le distribuoicnl à leurs serviteurs, ainsi
que bon leur sembloit. Et le roy et monsei-
gneur le dauphin n'avoientdequoy ils poussent
soustenir leur moyen estât. Et s'en allèrent les
ducs , comme dessus a esté touché. Le duc
d'Orléans fut à Sainct-Denys , où il requit de
voir le chef de monseigneur Sainct Denys à
nud, lequel luy fut monstre : les religieux di-
saient qu'ils l'avoicnt tout entier, mais ceux de
Nostre-Dame de Paris soustenoient qu'ils en
avoient une grande partie. Et sur ce y eut
grand débat et procès. Le duc de Bourgongne
s'en retourna de devers Calais sans rien faire,
dont en la présence du roy il s'excusa grande-
ment, disant qu'il s'en estoit retourné, d'au-
tant qu'aucun payement ne se faisoit à ses gens.
Et disoit que le roy de Sicile , en Anjou et au
Maine, avoit pris l'argent de toutes les tailles et
aydes , lequel luy estoit ordonné pour payer
ses gens, et que rien n'en avoit peu avoir, et
que le duc d'Orléans avoit le demeurant. Et
au regard du duc dOrleans, qui alla en
Guyenne, veu que l'hyver approchoit, il luy
fut conseillé qu'il laissast passer l'hyver, le-
quel estoit très-pluvieux , et qu'en la nouvelle
saison il fit sa guerre. Ce que luy conseillèrent
les vaillans et anciens chevaliers et escuyers
estans avec luy : mais les jeunes gens non bien
stilés en armes, luy conseillèrent le contraire,
et creut leur opinion, dont ne s'en ensuivit pas
bonne issue. De faict il assiégea Blaye, qui es-
toit une forte place, bien garnie de vivres, d'ar-
tillerie et de gens do guerre. Et en avoient plus
largement que ceux de dehors qui tenoienl le
siège, lesquels ne pouvoient avoir vivres sinon
de La Rochelle, par la mer. Une fois entre
les autres, leur venoit grande quantité de vi-
vres et artillerie dudit lieu, et envoya au de-
vant pour les conduire jusques à l'ost, trois
cens combalans : ceux de Rourdeaux qui es-
toient sur la mer, lesquels faisoient tous les
jours diligence de grever les François, les ren-
contrèrent-, ils combalirent d'un coslé et d'au-
tre bien vaillamment, par l'espace de deux
heures, et y en eut de part et d'autre plusieurs
navres et blessés, mais enfin les François fu-
rent desconfits, et y en eut plusieurs de morts,
tant de noyés que autrement, et de pris envi-
ron sjx vingts, et les autres s'en retournèrent
en Tost. El s'en retourna le duc d'Oilcans. el
(1406)
leva son siège, dont on ne luy donna point
d'honneur. En sa compagnée y avoit un vail-
lant chevalier, nommé messire Robert de Char-
lus, lequel estoit moult desplaisant de ce qu'on
s'en alloit sans rien faire : il exhorta plusieurs
gentils compagnons de faire quelque cliose
avant qu'ils s'en retournassent , et délibéra
d'aller assiéger une place, qu'on lenoit forte el
comme imprenable, nommée Lourde. Et de
faict, luy et sa compagnée y allèrent, et jurèrent
que jamais n'en partiroient jusques à ce qu'ils
eussent la place, sinon que par force ils fussent
combatus. Ils y tinrent le siège un an entier,
et eurent beaucoup de mal-aises, tant pour oc^
casion de neiges, lesquelles audit an furent fort
grandes el excessives, comme par le défaut de
vivres, car à gran(Je peine en avoient-ils. Fi-
nalementceux de dedans voyans qu'ils n'avoient
aucun secours, et que vivres leur failloient, ils
rendirent la place au roy. Laquelle entreprise,
et de ce qu'ils en estoient venus à leur inten-
tion, sembla à ceux qui s'y cognoissoient estre
un bien grand honneur des François.
Comme dessus a esté touché, subslraclion
fut faite à Pierre de La Lune le dix-huicliesme
jour de février , non mie du consentement de
tous, car l'archevesque de Rheims et plusieurs
autres estoient d'opinion et soustenoient qu'elle
ne sedevoit point faire. Cependant vinrent nou-
velles que l'antipape Innocent estoit mort à
Rome. Avant que les anticardinaux procédas-
sent à faire quelque eslection, ils firent certains
grands sermens, tendans à avoir union en l'E-
glise; iceux faits, ils procédèrent à leur eslec-
tion, et en esleurent un qu'ils tenoient pour
pape, nommé Grégoire douziesme. Après sa
coronalion, luy et ses anticardinaux esleurent la
voye de cession, et délibérèrent que c'estoit la
voye la meilleure et la plus seure qu'il sepeust
trouver; et comme la plus nécessaire l'approu-
vèrent. Et envoya Grégoire à Bencdict sur ce
une bulle bien faite , et pareillement à tous les
roys et princes chrestiens , de la datte de la
douziesme calende de novembre ' . Renedict ré-
cent l'ambassadeur de Grégoire bien grande-
ment et honorablement, et luy fit une très-
bonne chère. Et les deuxiesmes calendes de
février" il luy fit une très-gratieuse response,
en monstrant tout signe d'avoir volonté d'en-
tendre à union de l'Eglise. Le roy, et tous ceux
' C'est-à-dire le 21 octobre. [Godefroy.)
" Ix 31 janvier, (fdem.)
(1407)
(le son sang, cl conseil furent bien joyeux
quand ils apperceurenl que Grégoire avoil cesle
volonté, et furent d'opinion qu'il cstoit néces-
saire de poursuivre la matière jusques à la
conclusion. Donc furent ordonnées plusieurs
ambassades, pour envoyer tant devers Grégoire
que Bencdict, avec belles et notables instruc-
tions. On faisoit toutes les diligences qu'on
pouvoit faire en ceste matière. Derechef on
escrivit lettres à Benedict et aux princes chres-
liens, du huicliesmc jour de mars , en mons-
trant tous signes d'avoir grande affection à
l'union de l'Eglise. Ce nonobstant , plusieurs,
tant prélats que de l'université, poursuivoient
tant qu'ils pouvoient, que la substraction faite
à Benedict fust publiée, et y procedoient au-
cuns bien rigoureusement et aigrement. Mais
ce nonobstant, pource qu'aucuns disoient qu'il
avoit escrit si gralieusement à Grégoire son
adversaire, en monstrant grands signes de vo-
lonté d'entendre à l'union de l'Eglise, il fut
concludque rien ne se feroit jusques à ce qu'on
eustla response des ambassadeurs, qui estoient
allés devers luy de la part du roy.
1407,
L'an mille quatre cens et sept mourut Oli-
vier de Clisson, le vingt-qualriesme jour d'avril,
qui avoit esté Connestable de France , moult
vaillant chevalier : et l'appelloit-on le Boucher,
pource qu'es besongnes, où il estoit contre les
Anglois, il en prenoit peu à rançon, et de son
corps faisoit merveilles en armes. Et trouve-
on qu'il fut né le jour deSainct-Georges, et fait
chevalier aussi le jour de Sainct-Georges, et en-
cores qu'il mourut la veille ou lejour de Sainct-
Georges. C'est celuy que bâtit à Paris messire
Pierre de Craon ^ duquel de Craon , en répa-
ration d'iceluy meffait, la représentation est en
une croix devant le gibet de Paris.
En ce temps, il cheut tant de chenilles, lima-
çons, et autres vermines, que toutes les feuilles
et herbes des grains furent comme toutes du
tout mangées et gaslées.
Le seiziesme jour d'octobre, Tignonville,
prevost de Paris, fit prendre deux compagnons
de très-orde et deshonneste vie, lesquels a voient
commis plusieurs delicls, crimes et maléfices;
et les fit pendre, combien qu'ils se dissent
clercs, et aussi estoient-ils. Et fut faite grande
poursuite par l'université, et aussi par l'eves-
que de Paris, contre ledit Tignonville.
PAR JEAN JUYENAL DES URSINS.
437
En ce mesme temps plusieurs choses se fai-
soient par les seigneurs, comme prises de bleds
et de vins sur les rivières, et autres vivres , et
se faisoient plusieurs mangeries parles oiTiciers
particuliers, et pource par le roy et son conseil,
fut ordonné que telles manières ne se fissent
plus, et fut crié publiquement à son de trompe,
que plus ne se fit.
Tousjours y avoit quelque grommelis entre
les durs d'Orléans et de Bourgongne, et sou-
vent falloil faire alliances nouvelles, tellement
que le dimanche vingtiesme jour de novembre,
monseigneur de Berry et autres seigneurs as-
semblèrent lesdits seigneurs d'Orléans et de
Bourgongne, ils ouyrent tous la messe ensem-
ble , et receurent le corps de Nostre-Seigneur.
Et préalablement jurèrent bon amour et fra-
ternité par ensemble : mais la chose ne dura
gueres, car le mercredy ensuivant, au soir, un
nommé Raoulet d'Octonville s'embuscha en
un hostel , en la rue de Barbette. Et s'estoit
allé esbatre ledit duc d'Orléans audit hostel
de Barbette, auquel on disoit que la reyne es-
toit. Et en s'en retournant pour aller à son
hostel, ledit Raoulet, accompagné de dix ou
douze compagnons, saillit et bailla audit duc
d'Orléans plusieurs coups, luy fendit la teste,
luy couppa le poing, et le tua, et mourut. Et
y eut un de ses serviteurs. Allemand, qui se
jeta sur son maistre , pour le cuider garentir,
qui fut tué avec luy. Pour lors on ne sçavoit
qui l'avoit tué, et disoit-on que ce avoit esté le
seigneur de Canny, pource qu'on disoit qu'il
luy avoit osté sa femme. Ny jamais on n'eust
pensé que ce eust fait faire le duc de Bourgon-
gne, veu les sermens qu'ils avoient faits, et al-
liances, et autres amitiés promises, et réception
du corps de Jesus-Christ. Et si fut à l'enterre
ment vestu de noir, faisant deuil bien grand,
comme il sembloit. Et disent aucuns que le
sang du corps se cscreva^ Il fut enterré aux
Celestins, en une belle chappelle qu'il avoit
fait faire. Le samedy matin , le duo de Bour-
gongne alla parler au roy de Sicile, et au duc
de Berry, qui estoient ensemble à Nesle , et
lequel leur confessa le cas , disant qu'il l'a-
voit fait faire. Lors le duc de Berry luy dit
qu'il feroit bien de s'en aller et partir; aussi
s'en alla-t-il monter à cheval, et partit de
Paris.
' ncjailiil ou rebondit hors de sa place. [Godofroy.)
^38
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
(1407)
Le vingt-huicfiesme jour de décembre , il y
eut une manière de lict de justice tenu , où on
fit plusieurs ordonnances. Et entre les autres ,
pource qu'on voyoi le roy souvent malade, il
fut ordonné , que si le roy alloit de vie à tres-
passement, que son fils aisné, quelque aage
qu'il eust, seroit couronné et sacré roy. Et que
le roy estant essonié ■ de maladie , le dauphin
son fils aisné regenteroit, et comme régent gou-
verneroit.
En ce temps y eut merveilleuses gelées , et
fut toute la rivière de Seine prise, tellement que
de la Cité on alloit en Grève, et de Sainct-Ber-
nard aussi , et passoient chariots et charettes
par dessus , c omme ils eussent peu faire en
pleine terre. Et en janvier la glace se despeça
et rompit, et s'en alloient les grands glaçons ,
qui firent maux infinis, et mesmement rompi-
rent-ils aucuns des ponts de Paris. Or, il y eut
une chose merveilleuse , c'est qu'on veid venir
un grand glaçon, sur lequel y avoit un enfant,
et disent aucuns qu'il estoit en un vaisseau, il y
eut gens qui se mirent en grande diligence de
le sauver, et de faict le sauvèrent.
La duchesse d'Orléans vint à Paris, pour se
plaindre au roy de la mort de son mary : mais
pour lors elle ne fit gueres. Après ces choses le
duc de Bourgongne vint à Amiens. Et devers
luy allèrent le roy de Sicile et le duc de Berry ,
le comte de Tancarville, et Montagu. Ce qu'ils
firent ensemble, on ne le sceut, sinon eux-mes-
mes : excepté que le duc de Bourgongne dit ,
que ce qu'il avoit fait faire de la mort du duc
d'Orléans , il avoit bien fait, et s'en excuseroit
bien ; puis s'en vint ledit duc jusques à Sainct-
Denys, et là fut par aucuns temps , devers luy
allèrent lesdils de Sicile, et de Berry, et le duc
de Bretagne, et plusieurs autres seigneurs. En
fin, en unmardy du mois de février, il délibéra
de venir à Paris, et de faict y vint, accompagné
de bien environ mille hommes d'armes. Avec
luy avoit les ducs de Limbourg et de Lorraine,
il vint devers la reyne accompagné desdits ducs:
et fit monseigneur de Berry un disner en son
hostel de NesIe,où estoient monseigneur le
dauphin , et lesdits seigneurs. Et comme tout
publiquement crioienl à Paris , Five le duc de
Bourgongne ! Ei y avoit divers monopoles, et
langages. Le jeudy huictiesmejour de mars, il
' F.ssyync, exoiiié ou cxoyné, c'est-à-dire débililé,
ahallu «le maladie. [Codcfwy.)
fit faire une proposition par un docteur devant
nommé maistreJean Petit, lequel s'efforça de
justifier le cas advenu en la personne du duc
d'Orléans frère du roy, par ledit duc de Bour-
gongne, ou par son ordonnance, alléguant plu-
sieurs cas de diverses espèces , qu'on disoit
avoir esté commis par ledit duc d'Orléans, pour
lesquels il soustenoit qu'on le devoit tenir et
reputer tyran. Et concluoit qu'il estoit licite à
un chacun de le tuer , ou faire tuer, veu que
autrement, comme il disoit, ne se pouvoit faire.
Laquelle chose sembloit bien eslrange à au-
cunes gens notables, et clercs : mais il n'y eut
si hardyqui en eust ozé parler au contraire. Le
vendredy, ledit duc de Bourgongne vint de-
vers le roy , en le priant que ladite mort il le
voulust tenir pour excusé , et qu'il ne cuidoit
aucunement avoir mal fait, mais entant qu'il en
auroit aucune rancune contre luy , qu'il luy
voulust pardonner. Lors le roy benignement
et doucement luy pardonna, et faisoitce qu'on
Youloit : aussi estoit-il aucunement empesché
de maladie.
Ceste nuict , le roy alla coucher avec la
reyne, et disoit-on qu'à cause de ce qu'il avoit
esté plus malade, qu'il n'avoit esté dix ans au-
paravant : etusoit-on de divers langages, et
merveilleux.
La reyne se doutant que aucune commotion
ou grand inconvénient n'advint à Paris, s'en
alla à Melun , et emmena monseigneur le dau-
phin, sa femme et tous ses enfans avec elle. Pa-
reillement audit lieu s'en allèrent et partirent
de Paris le roy de Sicile, les ducs de Berry et
de Bretagne, le connestable et Montagu, et plu-
sieurs autres, dont le duc de Bourgongne fut
tres-mal content. Et estoit ladite ville de Melun
bien garnie de gens de guerre. Ledit de Bour-
gongne envoya vers ladite reyne, et fit tant
par belles paroles qu'elle fut appaisée.
Messire Clignet de Brebant admirai de
France, qui estoit à feu monseigneur d'Orléans,
fut desappointé, et messire Guillaume de Chas-
tillon seigneur de Dampierre, fait admirai en sa
place.
En ce temps , y eut une fille de laboureur,
qui fut née sans bras et jambes, et en autres
membres très-bien formée.
En ce temps, grandes diligences se faisoicnt
de l'union de l'Eglise, par tous les roys et prin-
ces chrcstiens, desirans fort d'avoir un seul
pape, et unique. Grégoire l'antipape envoya à
(1408)
Benedicl de bien notables cl- bons clercs, les-
quels eurent audience , et proposèrent ce que
bon leur sembla , en souslenanl leur rnaistre.
Et d'autre coslé, de la partie de Benedicl et de
son obeïssance on leur respondit bien. Et y eut
diverses paroles d'un costé et d'autre aucune-
ment arrogantes et aspres. Et finalement il fut
convenu que pour estre assemblés, le lieu de
Gennes en Lombardie estoit propice et conve-
nable. Et de ce par notaires presens fut or-
donné d'en faire instruniens publics , et par
gens notables, esleus tant d'un coslé que d'au-
tre, il fut ordonné que instrumens se feroient
bien amples, de la manière de convenir, et de
la garde delà ville, et des personnes etbiensde
ceux qui y viendroientet comparoislroient. Et
de ce, spécialement furent faites de moult gran-
des diligences. Benedicl avoit esté content de la
voye de cession, et par plusieurs et diverses
fois , tant par le roy que ceux de l'université ,
fut sommé et requis qu'il en baillast ses bulles :
mais oncques il ne le voulut faire, dont on fut
bien mal content. Le roy envoya une notable
ambassade à Rome devers l'antipape Grégoire,
en luy priant qu'il luy pleustde persévérer en
sa poursuite de l'union de l'Eglise, et firent les
ambassadeurs leur proposition. Mais il sem-
bloitbien aux manières que tenoit Grégoire, et
à ses paroles, qu'il ne queroit que subterfuges,
et délais frivoles. Et quand on apperceut ses
manières de faire , on le somma qu'il tint ce
qu'il avoit promis , c'est à sçavoir la voye de
cession. Et nulle response n'y fit, dont les am-
bassadeurs de Benedict, qui estoient presens ,
se plaignoient fort , en disant qu'il tardoit trop
à faire sa response. Et à la fin fit une response
bien maigre, laquelle ne fut point acceptée. Et
aussi n'estoit-ce qu'une manière d'évasion mal
colorée. Et pource derechef fut sommé qu'il
declarast sa volonté, et qu'il voulust entendre
et tant faire, que en saincte Eglise y eust bonne
et parfaite union. Mais autre chose les ambas-
sadeurs n'en eurent. Et pource s'en retournè-
rent devers le roy , et ceux qui les avoient en-
voyés, et firent leur relation de ce qu'ils avoient
trouvé à Rome.
Les prises des bleds, avoines, vins, et autres
vivres, lesquelles se faisoientpourle roy et les
seigneurs se continuoient, et quand les mar-
chands et pauvres cens venoient demander leur
argent, on ne leur en bailloil point, que d'ad-
venture la moitié ou le tiers. Dequoy les plain-
p.;r jeain jl^enal des ersins.
439
tes vinrent au roy, dont il fut bien mal con-
tent, et fit défendre et crier à son de trompe
que plus cela ne se fist. Toutesfois on disoit
que la reyne, et le duc de Bourgongne avoient
fait audit cry limiter temps, seulement de qua-
tre ans.
L'université tousjours poursuivoll le faict
des clercs qui avoient esté pendus, dont le roy
ordonna qu'ils fussent despendus simplement :
mais l'université n'en fut pas contente.
Paroles s'esmeurent fort en la ville touchant
la proposition de maistre Jean Petit, des condi-
tions du feu duc d'Orléans, et plusieurs nota-
bles gens en estoient très-mal contens.
1408,
L'an mille quatre cens et huict, après la subs-
traclion faite à Benedict, et les ordonnances
royaux mises sus, par lesquelles l'Eglise de
France fut réduite à ses anciennes libertés, et
franchises, ce fut chose nécessaire de pourvoir
à la forme et manière de conférer les bénéfi-
ces , tellement que les supposts de Funiversité
fussent bien pourveus : et y eut ordonnances
faites, belles et notables, dont tous furent con-
tens.
Il y eut en parlement des procès, louchant
les comtés de Roussy et de Brenne, entre le
roy de Sicile et les vrays héritiers de ceux de
Roussy : il y avoit long-temps que la cause es-
toit introduite , et avoit eu le roi de Sicile, ou
ses prédécesseurs, la recreance : mais audit
an ceux qui estoient héritiers obtinrent le prin-
cipal.
Audit an , le cinquiesme jour de may, mes-
sire Guillaume de Tignonville, qui estoit clerc,
et bien notable chevalier , fut desappointé de
Testai de prevost de Paris. Et disoit-on que
c'estoit pource qu'il avoit fait pendre lesdits
clercs, dont dessus est faite mention, dont au-
cuns l'éxcusoient, car il n'avoit rien fait, que
par le conseil des gens du roy de Chaslelet , et
s'en excusoitbien grandement et notablement.
Mais la vraye cause estoit, pource qu'il fre-
quenloit souvent en l'hostel de feu monseigneur
le duc d'Orléans, et si ne vouloit pas faire beau-
coup de choses estranges , qu'on vouloit qu'il
fist, en délaissant et omettant l'ordre de justice :
et y fut mis messire Pierre des Essars, qui es-
toit de l'hostel du duc de Bourgongne, lequel
en eut un bon salaire, comme cy-aprés sera
440
HISTOIRE DE CHARLES
dit en temps et lieu : et au regard dudil Tignon-
vilie, il fut ordonné estre président de la cham-
bre des comptes lai.
Le lundy qualorziesme jour de juin , fut ap-
portée une bulle de Benedict, par laquelle il
excommunioit et metloit tout le royaume en in-
terdit. Et pource que aucuns disoient, que la
conclusion prise l'an mille quatre cens et six,
n'avoit pas esté deuement exécutée, et qu'il y
eut diverses opinions , et que aucuns encores
tenoient Benedict pour pape , et qu'il avoit dit
qu'il ne tiendroit chose qui fust délibérée , ny
ne cederoit point , il fut délibéré que desdites
sentences on appel'leroit en diverses manières
et formes , qui lors furent advisées , et si luy
fit-on substraclion plus ample qu'auparavant.
Pour appaiser l'université de Paris , et aussi
l'evesque, sur ce que les clercs, dont dessus est
faite mention , avoient esté pendus , il fut or-
donné qu'ils seroiont despendus et mis en terre
saincte. Parquoy le seiziesme jour de may ils
furent despendus , et mis en coffres de bois par
le bourreau : puis à processions grandes et so-
lemnelles ils furent apportés au parvis de Nos-
tre-Dame. De là ils furent portés à Sainct-Ma-
thurin , où ils furent enterrés : et pour ceste
cause on sonna toutes les cloches des collèges
et paroisses de Paris.
Le vingt et uniesme jour du mois de may, le
roy fut amené au Palais , où fut exhibée la
bulle dessus dite : et fit une notable proposi-
tion un bien notable docteur en théologie ,
nommé Courtecuisse, qui monstra les iniquités
et incivilités de ladite bulle, et nullité -, parquoy
publiquement fut deschirée, et fut dit et déclaré
devoir estre arse , et ainsi fut fait. Et sceut-on
que à Paris y avoit deux hommes eslans à Pierre
de La Lune , se disant le péipe Benedict , l'un
nommé Cousseloux , et l'autre Gonsalve, qui
avoient apporté ladite bulle : lesquels furent
pris et emprisonnés, escharfaudés, miclrés , et
preschés publiquement. Et leur fit le sermon un
notable docteur en théologie, ministre des Ma-
Ihurins.
Au Liège y avoit bien grand débat, entre
l'evesque du Liège et ceux du pays , lesquels
s'esloient mis sus , et allèrent assiéger la ville
de Traict, et se tinrent devant par aucun temps.
IMais le comte de Hainaut à grande puissance
entra au pays, et très-piteusement tout destrui-
sit, en faisant tous maux que ennemis ont ac-
couslumô de faire. Et diooit-on pub!i(iuciiicnl
VI, KOI DE FRANCE, (1408)
que c'estoit, pource qu'ils vouloient que leur
evcsque fust prestre. Lequel evesque requit
aide au duc de Bourgongne, luy priant qu'il
luy voulust aider et secourir comme son parent,
ce qu'il délibéra de faire : et pour ceste cause
il partit de Paris , et s'en alla en Artois , et en
Flandres, et manda gens de toutes parts.
Après le parlement du duc de Bourgongne ,
lareyne vint à Paris le penultiesme jour d'aoust,
bien accompagnée de deux à trois mille com-
batans , et monseigneur le dauphin avec elle ,
et s'en vint loger au Louvre : et disoit-on
qu'elle avoit mandé la duchesse d'Orléans ,
qu'elle vint à Paris , demander justice de la
mort de son mary.
Le cinquiesme jour de septembre , cheut à
Paris grosse gresle, qui fit maux innumerables,
tant aux champs qu'en la ville , car elle estoit
grosse comme œufs d'oye.
Les officiers et conseillers du roy estoient en
grand soucy, comme on pourroit pourvoir au
gouvernement du royaume. Le roy estoit ma-
lade, monseigneur le dauphin jeune, les sei-
gneurs en division et hayne les uns contre les
autres. Et fut advisé que c'estoit le moins mal
que la reyne presidast en conseil , et eust le
gouvernement, que de laisser les choses en
restât qu'elles estoient. Et fut ordonné que ce
se monstreroit par messire .Tean Juvenal des
Ursins advocat du roy, dont dessus a esté faite
mention , et par le procureur gênerai du roy.
Laquelle chose il fit bien grandement et nota-
blement en la présence de ceux du sang, et
des prélats , et de foison de peuple. Et après la
proposition faite, il fut conclu que la reyne, le
roy estant malade, presideroit au conseil, et
auroit le gouvernement du royaume.
Le vingt-huictiesme jour d'aoust, la duchesse
d'Orléans vint à Paris , et la fille du roy femme
du jeune duc d'Orléans avec elle. Laquelle du-
chesse estoit moult fort esplorée, et non sans
cause : elle s'en vint loger en Behaingne, et les
enfans demeurèrent à Blois. Et le cinquiesme
jour de septembre , ladite duchesse bien hum-
blement vint devers monseigneur le dauphin,
et les ducs de Berry, de Bretagne , et de Bour-
bon , et fit sa complainte bien piteusement. Il
luy fut dit qu'elle fust la bien-venue, et que un
autre jour on luy feroit response, et s'en re-
tourna en son hoslel de Behaingne. Et le neu-
fiesme jour vint le duc d'Orléans à Paris , en
bien humlle cslat . vcstu de noir, cl tout droict
(1408) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS
s'en alla à Sainct-Paul vers le roy , luy faire la
révérence, et demander vengeance de la mort
de son père : il luy fut respondu qu'on luy fe-
roit toute raison. De là il s'en alla en Thostel de
Roheme vers sa mère et sa femme. Le mardy
ensuivant, l'abbé de Serisi fit une proposition
en la présence de monseigneur le dauphin , et
des seigneurs dessus dits , et prit son thème :
Justifia et judicium , prœparatio sedis tuœ.
Lequel il déduisit bien grandement et notable-
ment, en détestant la mort de monseigneur le
duc d'Orléans , et monslrant la grande enor-
milé du cas. En respondant aux excusations et
mouvemens du duc de Bourgongne, en mons-
lrant qu'il n'avoil cause ou apparence de l'avoir
fait, et que des choses qu'il alleguoit, si n'es-
toit-ce pas à luy à faire de le faire tuer : et fit
tant et si grandement sadite proposition , que
tous ceux qui estoient presens, disoient pleine-
ment que oncques si grande faule ne fut faite
au royaume de France, si justice n'en estoit
faite , et que le duc de Bourgongne clairement
avoit confisqué corps et biens. Et après que le-
dit abbé eut proposé, et esté ouy longuement,
niaistre Guillaume Cousinot , un notable advo-
cat en parlement , commença à parler, et en ef-
fectprit conclusions les plus hautes et grandes,
qui se pouvoient faire en la matière : alors
après ladite proposition sur ce faite, og les fit
retraire , et eut monseigneur de Guyenne advis
avec ceux de son sang et autres presens, du
conseil du roy , de ce qu'il avoit à respondre.
La délibération estant faite, en fit appeler la
dame d'Orléans , et les enfans. Et leur fit res-
ponse monseigneur le dauphin , que la mort du
duc d'Orléans son oncle luy desplaisoit, et à
tous les presens , tant de son sang que autres,
et qu'ils auroient justice. Et après ce, tous ceux
des fleurs de lys là presens promirent d'aider
à en faire justice , et se déclarèrent parties for-
melles contre le duc de Bourgongne. Et pource
qu'on appercevoit bien que ledit dauphin fa-
vorisoit aucunement le duc de Bourgongne , et
son party, il fut délibéré qu'on mettroit gens
d'armes dedans Paris. Et ainsi fut fait.
Le duc de Bourgongne pendant ces choses
esloit es marches du Liège, et en sa compagnée
le comte deïlainaut, l'evesque du Liège, et
bien dix à douze mille combalans : les Liégeois
s'estoicnt aussi mis sus, ayans grande volonté
de oombalre ; ils saillirent hors de la ville du
Liège, en intention de résister aux aulres.
Ni
qu'ils tenoient pour leurs ennemis, et approchè-
rent tellement, qu'ils se virent les uns les autres:
les Liégeois estoient de trente quatre à trente
six mille testes armées : au regard des gens de
Bourgongne c'esloient gens de guerre 5 et y
avoit des archers du Boulonnois , et autres de
Picardie. Les seigneurs et capitaines du pays
de Bourgongne estoient le prince d'Orenge, les
seigneurs de Sainct-Georges de Vergy, d'Espa-
gny, et aulres. De Picardie les seigneurs de
Crouy, de Basse , et de Hely. De Flandres , les
seigneurs de Guislelles , de Fouckemberg, de
Duinckerke, et de Robois. De Champagne, les
seigneurs de Chasteauvilain, et de Dampierre.
De France, mcssire Guichard Dauphin, le sei-
gneur de Gaucourt, et autres. El si y estoit le
comte de Marre, d'Escosse. Et quand ils virent
les Liégeois, ils ne s'effrayèrent de rien, et leur
sembloitbien que ce n'estoient pas gens, quel-
que multitude qu'ils fussent, qui arrcsiassent
gueres , et qui ne fussent point aisés à descon-
fire, et ainsi en advint, car après que les ba-
tailles s'assemblèrent, les Liégeois n'arrestercnt
comme point, et furent desconfils. Et y en eut
bien de vingt à vingt quatre mille de morts , et
fut ladite bataille le vingt-troisiesme jour de
septembre audit an. Et de la partie du duc de
Bourgongne y eut seulement de septante à qua-
tre-vingts personnes mortes. Et disoit-on com-
munément que la pluspart desdits Liégeois
mourut sans coup ferir, et pour la multitude
cheurent l'un sur l'autre à grand tas , et s'es-
touffoient, et les esbahit bien le traict des Pi-
cards , qui estoit merveilleux.
Quand les nouvelles vinrent à Paris de ladite
victoire, aucuns n'en furent pas joyeux. Et
commença-l'on à faire venir gens d'armes , et
garder fort les portes de Paris , et les ponts et
passages des rivières d'Oise , Ainne , et autres,
afin que le duc de Bourgongne, et ses gens ,
n'eussent aucun passage pour venir en France.
A Paris les choses estoient bien douteuses , et
usoit-on de merveilleuses paroles et langages,
qui estoient fort à la faveur du duc de Bour-
gongne. Et y eut aucuns , qui pour les plus en-
flammer, firent semer qu'on leur vouloit ester
leurs chaisnes, etharnois, et semèrent cedules
très-seditieuses contre le prevost des marchands,
qui estoit bien notable homme. La reyne déli-
béra d'ester et faire partir le roy , et voulut
emprunter argent : mais elle ne trouva oncques
porsoiuie qui luy voulust rien prcsler. Tous-
U2
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
jours esloit en son imagination de s'en ailcr,
et d'enimencr le roy et les enfans. Et manda
ceux de la ville en grande quantité , et leur dit
qu'elle cstoit desplaisanle, de «;e qu'on luy
avoit rapporté , qu'elle vouloil faire oster les
chaisnes cl Imrnois, et que oncques n'y avoit
pensé. Et que s'ils n'en avoient à Paris assez ,
qu'elle en fineroit largement, et qu'ils demeu-
rassent bons et loyaux , et vrays subjels du roy,
et en bon amour et dileclion. Après le chance-
lier de France prit la parole, et dit qu'on ne
se devoit pas esmerveiller si on avoit mandé
des gens d'armes, veu les divisions qui com-
mençoient, et les murmures qu'on faisoit, et
qu'ils feroient bien qu'ils s'en voulussent dé-
porter. Le Iroisiesme jour de novembre le roy
partit de l'hostel Sainct-Paul , en la compagnée
du duc de Bourbon , et de Montagu. Et se mit
en un batteau aux Celestins, et passa jusques
à Sainct-Victor, et y avoit bien mille et cinq
cens hommes d'armes pour l'accompagner.
C'esloit grande pitié des pillories et roberies qui
se faisoient sur les champs , et ne passoit per-
sonne qui ne fust deslroussé, pillé, et desrobé.
Et falloit quand les prélats , gens d'esglise , ou
autres personnes d'estatvouloient aller dehors,
qu'ils fussent accompagnés de gens d'armes.
Le cinquiesme jour, par la porte Sainct-Anloine
partirent la reyne, monseigneur le dauphin,
sa femme , les roys de Sicile et de Navarre , le
duc de Berry, et autres seigneurs , et s'en allè-
rent tous jusques à Gyen. Et à Gyen se mirent
sur la rivière de Loire, et s'en allèrent à Tours.
Le quatriesme jour de décembre au dit an ,
mourut de courroux et de deuil la duchesse
d'Orléans, fille du duc de Milan , et de la fille
du roy Jean. C'estoit grande pitié d'ouyr avant
sa mort ses regrets et complaintes. Et piteuse-
ment regretloit ses enfans, et un bastard nommé
Jean ' , lequel elle voyoit volontiers, en disant
« qu'il lui avoit esté emblé, et qu'il n'y avoit à
» peine des enfans , qui fust si bien taillé de
» venger la mort de son père, qu'il estoit. »
Do l'allée du roy, de la reyne, et des sei-
gneurs, ceux de Paris furent moult troublés et
esbahis. Quand le duc de Bourgongnc sceut
ledit parlement, il n'en fut pas bien content, et
délibéra de venir à Paris. Le vingt-huictiesme
jour de décembre il y entra avec le comte de
« Ferdinand, hàlard d'Orléans, comte de Danois cl
fie Longiievillc.
(1408)
Hollande, et grande quantité de gens d'armes,
et n'alla personne au devant de luy. Et fut
par aucun temps à Paris , et ses gens estoient
sur les rivières de Seine, Marne, Yonne, et une
partie sur la rivière de Loire. Et le premier jour
de février se partit le duc de Paris , et envoya
le comte de Hainaut à Tours devers le roy, la
reyne, et les seigneurs qui y estoient, et parla
à eux. Et fut prise une journée à Chartres ,
pour trouver la paix et accord entre les sei-
gneurs, et pacification des differens, sous om-
bredesquels plusieurs grands mauxsefaisoient.
Le roy à Tours fut très-fort malade, jusques
au vingt-neufiesme jour de novembre, auquel
il recouvra santé. Et traita-on avec le comte
de Hainaut, qu'il fist tant que le duc de Bour-
gongne confessast qu'il eust mal fait, et qu'il
demandasl pardon au roy. Et pour ceste ma-
tière fut envoyé avec ledit comte de Hainaut
Montagu grand maistre d'hostel. Ils parlèrent
au duc de Bourgongne , et y eut plusieurs pa-
roles d'un costé et d'autre : finalement respon-
dit le duc de Bourgongne , qu'il n'en feroit
rien , et qu'il cuidoil avoir très-bien fait. Ces-
toit pitié des pilleries qui regnoient. Ceux de
Paris allèrent à Tours prier au roy qu'il re-
tournast à Paris. Et le vingt-clnquiesme jour
de février, le duc de Bourgongne en son sim-
ple esl^t entra à Paris, et avoit-on bonne espé-
rance que tout s'appaiseroit.
Le vingl-huicliesme jour dudit mois de fé-
vrier, environ midy, survint une merveilleuse
lempeste de vents et tonnerres, avec une grosse
pluye, qui fit beaucoup de maux, et entre les
autres foudroya une très-belle abbaye de sainct
Bernard, nommée Royaumont, que Sainct-
Louis fonda : et si le temps estoit merveilleux ,
encores faisoient plus grands dommages les
gens de guerre eslans sur les champs.
Assez tost après le duc de Bourgongne, en-
treront à Paris le comte de Hollande, et le
comte de Namur. Et pource que le duc de
Bourgongne craignoit et se doutoit d'aller à
Chartres, pour doute de sa personne, il fut ad-
visé que le comte de Hollande iroit à Chartres,
accompagné de gens de guerre , afin que in-
convénient n'advint ny d'un costé ny d'autre.
Le deuxiosme jour de mars y entra ledit comte
de Hollande accompagné de cinq cens hommes
d'armes non armés , et de deux cens très-bien
armés et ordonnés. Dés auparavant y estoient
le roy, la reyne, et les seigneurs dessus dits.
(U09)
Enfin le neufiesnic jour de mars y entra le duc
de Bourgongne , qui s'en vint droit devers le
roy et la reyne ; là y estoit presens le jeune duc
d'Orléans : et fut ouverte la matière du traité,
tel qu'il se pouvoit pour lors faire. H y avoil
foison de gens de Paris, c'est à sçavoir l'un des
presidens de la cour, certain nombre des sei-
gneurs, les advocats et procureur du roy, le
prevosl des marchands , et les eschevins , et
plusieurs bourgeois, et autres personnes d'es-
lat. Et fut la paix faite, el y eut certains ac-
cords, traités, et promesses faites, et sermens,
et se entrebaiserent Orléans et Bourgongne.
Et devoit avoir le comte de Vertus la fille du
duc de Bourgongne en mariage : et pria le duc
de Bourgongne au roy, que s'il avoit aucune
rancune contre luy pour ledit cas, qu'il la vou-
lust oster de son cœur, et pareillement au duc
d'Orléans. Et le fit le roy, et aussi fit Orléans
par le commandement du roy : et y eut grandes
joyes faites par tous. Ce faict, le duc de Bour-
gongne sans boire ny manger en la ville, monta
à cheval, et s'en partit. Et avoit un très-bon
fol en sa compagnée , qu'on disoit estre fol-
sage, lequel tantost alla acheter une paix d'é-
glise, et la fit fourrer, et disoit que c'estoit une
paix fourrée. Et ainsi advint depuis.
En ceste année fut tenu à Pise concile gêne-
rai. Et y avoil huict vingt archevesques, eves-
ques, et abbés, six vingt maistres en théologie,
et bien trois cens docteurs qu'en loix , qu'en
droict canon , sans les ambassadeurs des roys,
princes, universités, collèges , el autres sans
nombre.
En ce temps, Aimé de Broy envoya défier le
duc de Bourbon , disant qu'il devoit faire cer-
tain hommage au duc de Bourgongne, et luy
fit guerre. Mais ledit duc se mit sur les champs,
el contraignit ledit Aimé à lui venir crier mer-
cy. Et pource qu'il avoit pris aucunes places
sur ledit duc de Bourbon, il les rendit. Etaussi
ledit duc avoit bien grande-puissance.
Audil concile gênerai furent privés du papat
Grégoire et Benedict. Et fut esleu un cardinal
cordelier, et nommé Alexandre.
Le dimanche dix-septiesme jour de mars, le
roy entra à Paris , et fut receu à moult grande
joye. Il y avoit trois cardinaux , c'est à sçavoir
celuy de Bar, de Bordeaux, et d'Espagne, et
les roys de Sicile et de Navarre, et les ducs
dessus dits, excepté Orléans, et Bourbon. Le
jeudy ensuivant la reyne y entra, accompagnée
PAR JEAN JU VENAL DES URSlNS.
443
comme dessus, c'est à sçavoir desdits roys, et
ducs, sans les cardinaux. Et estoient toutes les
dames de la reyne vestues de blanc. Lors se
faisoienl grandes chères à Paris aux hostels du
roy, de la reyne , et de tous les seigneurs , el
es maisons des bourgeois de Paris en divers
lieux.
1409.
L'an mille quatre cens el neuf, les Genevois
estoient sous le gouvernement du roy, où le
mareschal Boucicaul estoit commis pour le
roy, et par long-temps y fut , durant lequel il
fit le mieux qu'il peut. Et fut en Sarrasinisme
faire guerre aux Sarrasins. Mais soudainement
les Genevois le mirent dehors. Et disoit-onque
c'estoit pource que les François, et autres gens
de diverses nations, qui estoient en sa compa-
gnée, faisoienl plusieurs choses qui ne leur
plaisoienlpas.
Il y avoit un Anglois nommé Haymon, qui
fil appeller de gage de bataille messire Guil-
laume Bastaille. Et maintenoil que à la be-
songne des sept François contre sept Anglois,
dont dessus est faite mention, il s'estoit rendu
à son frère, rcscous ou non. Et que combien
que les François en la fin obtinssent, ([ue
loutesfois ledit Bastaille devoit estre et demeu-
rer prisonnier : lequel Bastaille disoit le con-
traire. El sur ce y eut gage adjugé. El vinrent
en champ bien armés, et habillés. Et avoit-orr
conseillé audit Bastaille, qu'il n'assaillist au-
cunement ledit Anglois : mais seulement se
defendisl. El l'Anglois qui avoit grande vo-
lonté de le grever, souvent s'efforçoit de frap-
per Bastaille , lequel tousjours dcsfournoit de
son pouvoir les coups de l'Anglois. Et telle-
ment par bonne manière se défendit, que l'An-
glois n'obtint pas à son intention, sans ce que
l'un ny l'autre fussent blessés.
En ce temps aussi y avoit un Anglois nommé
Cornouaille, qu'on tenoitgrand seigneur en An-
gleterre, el vaillantchevalier. Il vint en France,
à sauf-conduit, pour faire armes pour l'amour
de sa dame, voires à outrance. Aussi y avoit-il
en la cour du roy, un vaillant chevalier, qu'on
disoit seneschal de Ilainaut, lequel fit sçavoir
audit Cornouaille qu'il estoit prest de luy ac-
complir le faict d'armes , ainsi qu'il le reque-
roil. Le dix-huicliesme jour dudit mois de juin,
ne comparurent en la présence du roy, bien
montés , el armés , presls de s'assembler l'un
4AA
HISTOIRE DE CHARLES
contre Taulre : mais le roy les fit tous deux
prendre , et séparer, en leur défendant qu'ils
ne fissent plus. Et fut lors fait une loi ou or-
donnance : « Que jamais nuls ne fussent re-
» cens au royaume de France, à faire gages de
» bataille, ou faict d'armes, sinon qu'il y eust
» gage jugé par le roy, ou la cour du parle-
» ment ».
En ce mois, fut le mariage consommé de
monseigneur le dauphin et de la fille du duc
de Bourgongne. Et celuy du comte de Charo-
lois fils dudit duc , et de la fille du roy.
Et combien que dessus a esté faite mention
de la privation de Benedict et de Grégoire,
faite l'année passée, et de l'eslection d'Alexan-
dre, toutesfois aucuns disent que ce fut ceste
année présente, et en ce mois. Et en fit-on
grande solemnité à Paris, tant de feux , que de
chanter Te Deum laudamus , et sonner les
cloches.
Au mois de juillet, leseiziesme jour, mourut
l'evpsque de Paris , nommé d'Orgemont, dont
le père avoit esté chancelier de France. Et fut
celuy qu'on dit avoir esté mort en sa cave,
consommé de gravelle, et de poux, par puni-
tion divine, à cause qu'il avoit fait mourir mes-
sire Jean des Mares sans cause. Et maislre
Pierre du Pré , bourreau de Paris , mit en un
certain lieu les os dudit des Mares, où ils furent
bien vingt-quatre ans. Et après par ses enfans
et amis furent ostés , et mis Saincte-Catherine
du Val des Escoliersen sa sépulture.
Au mois de may, feu messire Guy de Roye
archevesque de Piheims , lequel avoit eu trois
archeveschés, c'est à sçavoir Tours, Sens et
Bhcims , se mit en chemin pour aller au con-
cile gênerai. Et vint en une ville prés de Gen-
ne», et se logea en une hostellerie. H avoit un
valet mareschal, lequel prit débat avec aucuns
de la ville, et y eut une manière de commo-
tion. Et quand l'archevesque ouyt ladite com-
motion , il voulut descendre les degrés de sa
chambre , pour aller tout appaiser. Et en des-
cendant il y eut un de la ville , qui tiroil d'une
arbaleslre, et d'adventure le vireton ou traict
d'arbalestre entra par une petite veue, qui es-
toit au long des degrés par où il descendoit,
et assena sur ledit archevesque, dont il mou-
rut, et alla de vie à Irespassement, qui fut
grand dommage. Et fit la justice de la ville
Irés-grande punition de celuy qui avoit tiré le
vireton.
VI, ROI DE FRANCE, (M09)
Le Ireiziesme jour de septembre, dame Isa-
beau de France , femme du duc d'Orléans, alla
de vie à Irespassement , et mourut en enfan-
tant, qui fut grand dommage et pitié.
A Paris , et ailleurs en ce royaume, on pre-
noit par auctorité de justice tous les Genevois
qu'on trouvoit, pour la rébellion qui avoit esté
faite à Gennes , et en prenoit-on argent le plus
qu'on pouvoit.
Le seplicsme jour d'octobre, fut pris monsei-
gneur messire Jean de Montagu grand maistre
d'hostel du roy, qui avoit presques de seize à
dix-sept ans comme tout gouverné le royaume
de France, et avoit marié ses filles bien gran-
dement et hautement en grands lignages, et fait
plusieurs acquests. Et fut fils d'un clerc des
comptes , et sa femme fille d'un advocat de par-
lement. Et avec luy fut pris maistre Martin
Gouge evesque de Chartres, etun nommé mais-
tre Pierre de Lesclat. Les causes n'estoient que
pour oster ledit Montagu du gouvernement qu'il
avoit. Et ne furent lesdits Gouge et Lesclat gue-
res prisonniers , et payèrent certaine somme de
deniers. Mais au regard duditMonlagu , le dix-
septiesme jour dudit mois d'octobre, il fut
condamné par messire Pierre des Essars, à es-
tre décapité aux halles de Paris. Combien qu'il
fust clerc marié cu7n unica virgine, et avoit esté
pris en habit non difforme à clerc. Mais en le
menant à la justice, on luy vestit une robbe my-
parlie de blanc et de rouge , qui estoit comme
on disoit sa devise. Et estoit moult plaint de
tout le peuple. Et doutoit fort ledit des Essars
qu'il ne fust rescous, et pource en allant il di-
soit : « Qu'il estoit traistre et coupable de la
» maladie du roy, et qu'il desroboit l'argent
» des tailles et aydes. » Et tenoit ledit Mon-
tagu en ses mains une petite croix de bois qu'il
baisoit , et en très-grande patience et dévotion
souffrit la mort. Et disoit-on communément que
ce estoit plus par volonté que raison.
Les choses estoient bien merveilleuses lors à
Paris , en grands murmures et divisions , tant
des princes que du peuple. Et y eut une refor-
mation mise sus, et commissaires ordonnés,
par lesquels on exigea grande finance de tous
les officiers du temps passé, comme de ceux
ausquels le roy avoit fait dons. Et prenoit-on
argent des subjets sans lesouyr en cognoissance
de cause. Et presidoit monseigneur de Guyenne,
par lequel fut ordonné que monseigneur de
Bourgongne auroil le gouvernement. Le roy de
0410)
Navarre et le duc de Berry et autres du sang,
nobles , et des plus notables de Paris estoient
bien mal contcns des manières qu'on tenoit. Et
parla le duc de Berry bien aigrement au duc
de Bourgongne , lequel en tint peu de compte.
Et combien que le roy de Navarre eust grandes
alliances avec le duc de Bourgongne par scr-
mens et promesses : toulcsfois il s'allia au duc
de Berry : et assez tost après s'en allèrent et
partirent de Paris.
Aucuns disent que cesle année, de nouveau
furent créés les eschevins à Paris , avec le pre-
vost des marchands. Quelque année que ce fust,
tous ceux qui avoient eu amour ou alliance avec
le seigneur de IMontagu eurent à souffrir. Il
avoit deux frères, l'un archevcsque de Sens,
l'autre evesque de Paris, qui receurentles fem-
mes parentes, et aucuns de leurs serviteurs leur
faisoient beaucoup de bien.
Le duc Pliilippes de Bourgongne, et depuis
le duc Jean aussi, avoient fait faire plusieurs
grands engins de bois pour bastiller Calais. Et
estoil belle chose de voir le marrain qui y es-
toit. Aucuns meus de mauvaise volonté en une
nuict y boutèrent le feu, et fut tout ars et bruslé.
Et ne peut-on oncques sçavoir qui ce avoit
fait.
Audit an mille quatre cens et neuf, fut en
risle de France vers Sentis un merveilleux ton-
nerre, qui cheut en une bien notable abbaye ,
nommée Pioyaumont. Et y arditbien la moitié
de Teglise, et le clocher, où estoient les cloches,
lesquelles de la force du feu furent toutes fon-
dues , et le plomb dont ladite église estoit cou-
verte.
Aimé de Broy estoit un capitaine de gens, de
compagnées de diverses nations , faisans maux
infinis. Et avoit tousjours esté au duc de Bour-
gongne ; mais il se disoit au duc de Savoye. Et
de rechef commença à faire guerre au duc de
Bourbon , qui estoit vaillant en armes. Et di-
soit Aimé , que c'estoit pour son seigneur le duc
de Savoye : pource que le duc de Bourbon ne
luy vouloit faire hommage d'aucunes terres
que il tenoit de luy. Parquoy le duc de Bour-
bon assembla assez hastivement gens de guerre,
et se mit en chemin, près du lieu où estoit le-
dit Aimé, lequel quand il veid la puissance du
duc, il se mit en fuite. Mais il ne se sceut tant
haster, que ses gens ne fussent morts ou pris,
et la plus grande partie noyés. Et si prit le duc
une place, qu'on disoit estre audit Aimé. Le
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
445
duc de Bourgongne y vint, et fit la paix dudit
Aimé envers le duc, et luy envoya en fers, pour
en faire à son plaisir. Et en faveur dudit duc de
Bourgongne il luy pardonna. Et promit ledit
Aimé d'estre serviteur de monseigneur de
Bourbon,
Le quinziesme jour de juillet, leducdeBra-
bant cspousa la fille du marquis de Moravie.
Leduc dOrleans impetra un mandement,
pour adjourneren la cour de parlement le comte
de Nevers, sur certaines demandes qu'il avoit
intention défaire. Et fut par un sergent adjourné
en sa personne , lequel sergent en s'en retour-
nant fut pris, et ses leltr4]s deschirées, et fut
pendu à un arbre , qui fut un horrible et détes-
table cas. Quand le comte de Nevers le sceut
il en fut bien dcsplaisant , et s'en vint devers le
roy et sa cour de parlement, et s'en purgea tant
par serment, que aussi par tesmoins. Mais tou-
tesfois le pauvre sergent demeura mort. Et ne
peut-on oncques sçavoir qui ce avoit fait.
Le pape Alexandre après sa nouvelle créa-
tion, envoya le cardinal de Bar devers le roy,
lequel fut très-honorablement receu. Aussi es-
toit-il prochain parent du roy.
1410.
L'an mille quatre cens et dix , le roy de Si-
cile estant vers Naples, accompagné de plu-
sieurs François, Bretons et Angevins, pour ré-
sister à l'entreprise du roy Lancelot, s'allia
d'un vaillant capitaine de gens d'armes, estant
au pays de Romanie, nommé Paul des Ursins.
Lequel lignage des Ursins est bien grand et
puissant es marches de Naples et de Romanie.
Et estoit ledit Lancelot à Rome, et se rencon-
trèrent comme en batailles les uns contre les
autres. Et fut ledit roy Lancelot desconfit, par-
quoy il se relira. Et disoit-on qu'il y avoit eu
de beaux et vaillans faicts d'armes , et que le-
dit Paul fut cause de la victoire qu'eut le roy
Louys. Et si ce n'eust-il esté, ceux du pays de
France eussent fait une grande occision des
gens de Lancelot. Mais il l'empescha, disant
que ce n'estoit pas la manière du pays. Et re-
couvrèrent les François Rome et le chasleau de
Sainct-Ange.
En l'annéedessusdilemourutlepape Alexan-
dre Y et fut esleu un nommé Ballhasar de Cos-
se, qui estoit cardinal et homme de faict, e»
avoil esté légal à Boulongne , et avoit tenu les
14 G
HJSTOmE DE CHARLES
lioiilonnois en grande subjection , lequel fut
appelle Jean vingt et troisiesme.
Il vint un jour à Paris un fol, qui sembloit
avoir sens et entendement, à qui Teust voulu
ouyr parler. Et disoit qu'il guariroit le roy, et
fit en Grève assembler beaucoup de peuple, et
fit semblant et manière de prescher. Et toute sa
conclusion sur ce qu'on envoyast devers le pape,
et qu'il feroit merveilles : et cognut-on bien que
c'estoit un vrai fol, et s'en alla.
Le mariage du fils du roy de Sicile et de la
fille du duc de Bourgongne fut fait, et grandes
alliances et sermens entre eux.
Les ducs de Bcrry et de Bourbon partirent
de Paris , comme dessus est dit, et allèrent à
Gyen , où estoient les ducs d'Orléans et de
Bretagne, et les comtes d'Alençon , de Cler-
mont et d'Armagnac : et là fit une manière de
proposition le duc de Berry, en déclarant plu-
sieurs choses contre le duc de Bourgongne. Et
s'allièrent tous ensemble, et firent sermens et
promesses de se aider et conforter l'un l'autre
contre ledit duc de Bourgongne. Et escrivirent
au roy, et aussi aux bonnes villes , et prélats
du royaume lettres, esquelles estoient incorpo-
rées celles qu'ils escrivoient au roy, et les en-
voyerentaux prélats et bonnes villes, desquelles
la teneur s'ensuit :
« Les ducs de Berry, d'Orléans et de Bour-
bon , les comtes d'Alençon et d'Armagnac , à
révérend père en Dieu l'evesque , doyen et
chapitre de la ville de Beauvais , salut et di-
Icclion. Nous rescrivons à notre trés-redouté
et souverain seigneur, monseigneur le roy,
en la manière qui s'ensuit :
)) Vous très-haut et excellent prince, nostre
très-redouté et souverain seigneur le roy, ex-
posons et signifions en très-grande clameur
complainte, les choses cy-après déclarées :
Nous les ducs de Berry, d'Orléans et de Bour-
bon , et les comtes d'Alençon et d'Armagnac,
vos très-humbles oncles, parens et subjels,
pour nous , pour tous nos adherans, et vos
bienvcuillans, comme les droicts de vostre
couronne, seigneurie etmajesté royale, soient
si notablement institués, vous en iceux , et
iceux fondés en vous , en justice , puissance,
et vraye obeyssancc de vos subjets , tellement
que en tons les royaumes et seigneuries du
munde. Testât et l'auctorilé devons et de
voslrc dite seigneurie en resplendit. Soyez
aussi onoinct et consacré si dignement , que
VI, ROI DE FRANCE, (1410)
> du sainct siège de Rome, et de toutes nations
) et royaumes chrestiens, vous êtes tenu et ap-
> pelle roi très-chrestien, et singulièrement rc-
) nommé en administration de vraye justice,
) et à icelle puissamment exercer, et exécuter
) sans acception de personne, tant au pauvre
) comme au riche, et comme empereur en
) vostre royaume, sans cognoissance d'aucun
) souverain , fors seulement de la divine ma-
jesté , dont ce vous est seulement et singuliè-
rement octroyé. Soit aussi le noble corps de
ceux de vostre sang ferme et joint par obeys-
sance en vraye unité à l'auctorité de vostre
seigneurie et majesté, pour icelle servir, gar-
der, soustenir, et défendre comme membres,
et subjets de vous, et à proprement parler
comme membres et parties de vostre propre
corps , les premiers et principaux pour vous
obeyr, eux et chacun d'eux plus que nuls au-
tres, tant pource qu'ils y sont plus tenus et
obligés , comme pour bon exemple à tous vos
autres subjels de révérence, etde vraye obeys-
sance. Pour garder aussi et faire garder Tes-
tât etauctorité de vosire dite seigneurie, par
telle manière que vous ayez sur eux et sur
tous vos subjets pleine puissance et seigneu-
rie, en telle liberté, auctorité, faculté et
exercice , comme roi et empereur peut et doit
avoir sur ses subjets. Et tellement que par
vostre puissance , et le sceptre de vostre ma-
jesté royale, vous premiez etguerdonniez les
bons , punissiez les mauvais et corrigiez les
malfaicteurs , rendiez à un chacun et le main-
teniez en ce qui est sien, teniez et adminis-
triez justice indifféremment et communément
à un chacun. Par telle manière , que par icelle
vous teniez vosire royaume paisible, à la
louange premièrement de Dieu nostre créa-
teur, après à l'honneur de vous, au bien de
vos subjels , et bon exemple de tous autres,
en ensuivant les nobles et sainctes voyes de
vos prédécesseurs roys de France, qui en cesle
manière ont tousjours gouverné ce noble
royaume , et parce tenu en paix , honneur et
tranquillité. Et tellement que toutes nalions
chrestiennes, voisines et loingtaines, voire
souventesfois les mescreans ont recouru par
devers vous , et vostre noble conseil en leurs
grands débats et affaires , comme à la vraye
fontaine de justice et de toute loyauté. Et il
soit ainsi, nostre très-redouté et souverain
seigneur, que de présent vous, vosire bon-
fl4lO)
> neur, justice, et l'eslal de vostre seigneurie ,
) soient foulés et blessés, et ne vous laisse-on
) seigneurier voslre royaume, ny gouverner la
chose publique d'iceluy en telle franchise et
liberté , comme raison voudroit, comme c'est
chose bien évidente à toutes gens d'enlende-
) ment. Pource, nostrc Irès-redouté et souvc-
) rain seigneur, nous cy-dessus nommés, som-
) mes alliés et assemblés , pour aller par devers
) vous, pour vous humblement remonslrer et
i) informer au vray de Testât de vostre per-
sonne, et de monseigneur de Guyenne vostre
aisnc fils , et comme vous estes détenus et dé-
menés , du gouvernement aussi de vostre sei-
gneurie , de voslre justice , de Vostre royau-
me et de toute la chose publique d'iceluy. A
ce que nous ouys à plain en ceste matière, et
aussi ceux, si aucuns y en a, qui veuillent
dire aucune chose au contraire, par Tadvis,
conseil et délibération de ceux de vostre sang
et lignage , des preud'hommes de vostre con-
seil et autres , qu'il vous plaira pour ceste
cause mander, et appeller en tel , et si grand
nombre comme vous verrez estre à faire,
vous pourvoyez reaument et de faict, ainsi
qu'il vous plaira, à la scurcté, franchise et
liberté de vostre personne, et de monseigneur
de Guyenne vostre aisné fils , de vostre estât,
de vostre seigneurie, et de vostre justice, et
bon gouvernement de vostre peuple, et de
vostre royaume , et de toute la chose publi-
que d'iceluy. Et que la seigneurie de ce
royaume , l'auctorité , l'exercice , et la puis-
sance d'iceluy, réside et demeure en vous
franchement et liberallement, comme raison
est, et non à autre quelconque. A ces fins et
conclusions obtenir, exécuter, et mettre sus
reaument et de faict. Nous cy-dessus nommés,
voulons employer et exposer en vostreservice
nos personnes, nos chevances, nos amis et
nos subjets, et tout ce que Dieu nous a donné
et preste en ce monde : à résister aussi et dé-
bouter ceux qui voudroient venir, ou faire
aucunes choses alencontre, si aucuns y en
avoit. Et au plaisir de Dieu, nostre très-re-
douté et souverain seigneur, ne pensant ja-
mais départir d'ensemble, jusques à ce que
nous ouys, vous ayez pourveu et remédié aux
iîiconvenicns dessus déclarés, et que nous
voyons et cognoissions vous estre à plain res-
lably, et remis en honneur, et hautesse de
vostre royale majesté , et en l'auctorité , li-
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
447
berté, franchise, et pleine puissance de vous,
et de vostre justice et seigneurie. A ce faire,
nostre Irès-redouté et souverain seigneur,
nous sommes contraints, tenus et obligés,
tant par ce que dit est , comme pour crainte,
honneur et révérence de Dieu nostre créateur
premièrement, duquel procède vostre sei-
gneurie 5 mesmement pour satisfaire à justice,
et à vous après, qui estes nostre royal, seul,
et souverain seigneur en terre , à qui par ce,
et aussi par prochainetéde lignage, sommes
tant tenus et obligés, que plus ne pouvons
estre. En vérité, nostre très-redoulé et sou-
verain seigneur, la chose du monde en quoy
nous doutons plus d'avoir offensé Dieu nostre
créateur, et vous après, et aussi blessé nostre
propre honneur, ce sont les inconveniens des-
sus touchés, que nous avons longuement ainsi
laissé passer par dissimulation. Et afin que
ces choses soient notoires à un chacun , et
démenées en la forme et manière que faire se
doit, nous les signifions en effect semblable-
ment que à vous, aux prélats, seigneurs,
universités, cités, et bonnes villes de vostre
royaume et à tous vos bien-veuillans. Si vous
supplions, nostre Irès-redouté et souverain
seigneur, tant humblement comme plus pou-
vons, qu'il vous plaise considérer aussi, et
advertir nostre intention, et propos, et les fins
ausquelles nous tendons, qui sont seulement
comme dit est , à la réparation de vostre es-
tât et honneur. Et qu'il vous plaise de vous y
employer de voslre pouvoir, et tellement que
par vous soit pourveu reaument et de faict , à
la conservation, franchise et liberté de vous,
et de vostre seigneurie, au bon gouverne-
ment de vostre peuple et de vostre justice,
et de vostre royaume, et de toute la chose
publique d'iceluy : à la louange de Dieu pre-
mièrement, après à l'honneur de vous, au
bien aussi de tous vos subjels , et bon exem-
ple de tous autres. Et à ceste fin, doivent ten-
dre avec nous tous les preud'hommes de vos-
tre royaume , tous vos vrays et loyaux sub-
jels, et tous ceux quibien vous veulent. Donné
à Gyen, soubs nos seaux, le second jour de
septembre, l'an mille quatre cens et dix. »
Le duc de Bourgongne fit plusieurs grandes
exactions d'argent à Paris, et ailleurs, et mes-
mement sur ceux qu'on s'imaginoit favoriser ,
ou qui estoient ausdits seigneurs absentés , es-
tans à Gyen. Et n'y avoit personne receue à
448
HISTOIRE DE CHARLES YI, ROI DE FRANCE, (1410)
El fil muer aucuns des portiers, faire guel, et
quelque excusalion. Et se disposoient les choses
à bien grands débats, divisions, et séditions de
guerres : et craignoit fort le duc de Bour-
gongne à avoir à faire. El fit tant que le roy
envoya devers lesdits seigneurs défendre la
voye de faict. Et aussi la defendit-il au duc de
Bourgongne.
Environ le premier jour de juillet, il advint
choses merveilleuses, carlescicognes s'assem-
blèrent d'une part, et les hérons d'une autre ,
et se combalirent cruellement ; et pareillement
les pies contre les corneilles. Et y eut desdits
oiseaux de morts bien deux chariots pleins. El
aussi les moineaux, ou passereaux, et autres
oiseaux es maisons , se combaloient et tuoient
les uns les autres. Laquelle chose estoit en
grande admiration , et espouvente à plusieurs
gens d'entendement.
L'oncle du roy d'Espagne', qui avoit le gou-
vernement du royaume, pource que le jeune
roy d'Espagne estoit mineur d'aage , assembla
plusieurs vaillantes gens du royaume d'Espa-
gne, tant de nobles , que d'autres , pour aller
contre le roy de Grenade Sarrasin qui, d'autre
part avoit assemblé Sarrasins sans nombre.
Et se trouvèrent vers les marches de Grenade,
et s'assemblèrent les batailles les uns contre les
autres, qui combatirent bien asprement, et
cruellement, tant que finalement les chrestiens
eurent victoire, et furent les Sarrasins descon-
fits, dont y eut bien trente mille de morts.
Le comte de Clermont estoit capitaine de
Creil pour le roy : mais on luy osta la capitai-
nerie, qui fut baillée au seigneur de Mouy,
lequel estoit chambellan de monseigneur le
dauphin.
Les seigneurs dont dessus est faite mention,
eslans à Gyen, partirent dudit lieu, et s'en al-
lèrent chacun en son pays. Et sceut-on bien
que c'estoit pour assembler gens de guerre :
pource de par le roy fut envoyée une ambas-
sade devers monseigneur de Berry, qui estoit
à Poictiers : c'estoit pour luy requérir , que
nulle guerre ne fust faite, ni assemblée de gens
d'armes. Mais ceux qui y allèrent s'en revinrent
sans rien faire. Le duc de Bourgongne, voyant
et sachant que l'armée se faisoit contre luy, se
pourveul et manda gens de guerre , et en mit
dedans la ville de Paris assez competemment.
• Jcan-lc-Jiislc. Son neveu était Jean H, fils de
Henri III.
garder les portes , et envoya gens à tous les
passages pour les garder, et empescher que
gens de guerre dosdits seigneurs ne passassent,
ny autres, sans sçavoir qu'ils esloienl, et d'où
ils venoienl , et regarder et visiter ce qu'ils
portoient. Le duc de Berry vint à Tours, d'oii
il envoya une ambassade devers le roy, et le
roy après vers luy : pour abréger, il y eut plu-
sieurs ambassades d'un costé et d'autre, qui
s'en retournèrent sans rien faire. Plusieurs let-
tres aussi se escrivoient d'un costé et d'autre
lesquelles ne portèrent aucun effect. Et pource
que le duc de Bourgongne estoit à Paris , et
avoit en ses mains le roy et monseigneur le
dauphin, toutes les lettres qui s'escrivoient à
monseigneur de Berry et autres seigneurs, se
faisoient au nom du roy, ou dudit monseigneur
le dauphin.
Le duc de Bourgongne manda gens d'armes
de toutes parts , et entre les autres le duc de
Brabant son frère, qui y vint accompagné de
trois cens hommes d'armes. Et de plaint bout
se vint fourrer dedans Sainct-Denys, où il pilla
toutes les bonnes gens de la ville ; ce qui luy
fut un bien grand deshonneur, veu que c'estoit
la première armée qu'il avoit oncques faite. Et
si redonda bien au deshonneur au duc de Bour-
gongne , qui l'avoit mandé, ne oncques n'en
tint conte, et n'en fil faire aucune réparation.
Les ducs de Berry, d'Orléans et de Bourbon, et
les comtes d'Alençon , de Richemont et d'Ar-
magnac, vinrent accompagnés de trois à quatre
mille chevaliers et escuyers devant Paris, et
de toutes parts couroient, et n'esloitque pille-
ries, roberies et destruction de peuple, qui es-
toit chose très-pitoyable. Et combien que lar-
gement , et trop y eust gens de guerre d'un
costé et d'autre : loutesfois ils ne se rencon-
troienl pas trop volontiers. Si y avoit-il des
Gascons avec le comte d'Armagnac, qui eussent
volontiers rompu lances, lesquels vinrent prés
des portes : mais personne ne saillit. Aussi
avoit-il esté défendu de par le roy que per-
sonne ne saillist dehors, et estoit toute la guerre
seulement contre les pauvres gens du plat pays.
El y furent depuis le mois d'aousl jusques en
novembre. Plusieurs se Iravailloienl de trouver
paix et accord : finalement le comte deSavoyc
par plusieurs et diverses fois y alla, et vint tel-
lement qu'il y eut un accord et traité fait : que
lous ceux qui es^toicnl du sang de France se
(Hll)
partiroient de Paris et ne seroicnt plus cmprùs
le roy, ne en la ville de Paris , excepté messire
Pierre de Navarre, comte de Mortaing, et que
les autres s'eniroient en leurs terres et seigneu-
ries. Et furent ordonnés certains chevaliers,
qui seroicnt autour du roy et au conseil, et
que messire Pierre des Essars qui estoit pre-
vosl de Paris, seroit desappointé 5 et au lieu de
luy fut ordonné messire Bureau de Sainct Clcr.
Et au surplus , que le traité fait à Chartres se
ticndroit. Et fut ce juré et promis par tous les
seigneurs.
Le duc de Bourgongne s'en alla en ses pays,
etavoit grand regret d'estre party de Paris, et
lousjours se doutoit que les autres seigneurs
par quelque cautele n'y entrassent : de faict il
escrivit à ceux do Paris, qu'il avoit sceu que
par certains moyens ils y dévoient entrer, et
que à Paris y avoit plusieurs qui en estoient
consentans, et les dévoient mettre dedans. Mais
ceux de Paris luy rescrivirent, en s'excusans
bien grandement et notablement, et qu'il ne
fist doute qu'ils se garderoicnt bien, tellement
que aucun inconvénient n'en adviendroit.
1411.
L'an mille quatre cens et onze , le roy Lan-
celot, après que luy et ses gens furent mis hors
de Rome, assembla le plus de gens qu'il peut
contre le roy de Sicile. Et d'autre part aussi,
se assemblèrent gens de guerre pour luy résis-
ter, entant que ce que faisoit ledit Lancelot,
desplaisoit fort au pape. Et pour ce il bailla au
roy de Sicile, le confanon de l'Eglise', en la
compagnée duquel , pour le pape estoit Paul
des Ursins, vaillant homme d'armes, et puis-
sant de gens et d'amis au pays (car c'est le
plus grand lignage qui y soit) et avoit l'avant-
garde avec aucuns François, que le roy de Si-
cile avoit mené. Or se mit le roy Lancelot sur
les champs , et les autres pareillement, tant
qu'ils se virent les uns les autres : bien vail-
lamment frappa l'avant-garde dessus dite sur
les gens du roy Lancelot, lesquels furent des-
confits, et estoient grande compagnée de gens.
En ce temps, fut fait le mariage du roy de
Cypre et delà fille du comte de Yendosme, qui
estoit de ceux de Bourbon.
' Confanon ou gonfunon est une façon d'esteiidart
ou enseigne quarrée , portée au bout d'une lance, en
forme de bannière. {Godefroy.)
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
4i&
Nonobstant la paix faite à Wicesfre, tous-
jours y avoit gens d'armes sur les champs, qui
faisoient maux infinis. Et entre les autres, y
avoit deux capitaines principaux , lesquels
avoient plusieurs larrons et meurtriers en leur
compagnée, en assez grand nombre. I^'un es-
toit nommé Polifcr et l'autre Rodrigo. Il vijit
nouvelles au conseil du roy, qu'ils faisoient des
maux largement , et qu'ils estoient logés en un
village nommé Claye, qui est comme sur le
chemin de Paris et de Meaux. Et fut ordonné
qu'on les iroit prendre, pour en faire justice.
Pour ce faire, partirent soudainement le ma-
reschal Eoucicaut , le comte de Sainct-Paul et
le prevost de Paris, nommé messire Bureau de
Sainct-Cler , qui s'en allèrent droit audit vil-
lage de Claye , et se cuidcrent ceux qui y es-
toient logés , mettre en défense , mais rien ne
leur valut. Et s'enfuirent plusieurs, et y en eut
plusieurs de pris , mesmement lesdits Polifer
et Rodrigo, lesquels furent pendus au gibet de
Paris assez tost après : et aucuns battus publi-
quement par les carrefours de Paris , et les
autres jettes en la rivière de Seine.
Gens d'armes s'assembloicnt d'un costé et
d'autre, et se tenoient sur le pays, lesquels des-
truisoient tout. Et se escrivoient diverses ma-
nières de lettres. Et mesmement escrivit le
duc d'Orléans aux bonnes villes du royaume,
en détestant fort la mort et le meurtre fait à
la personne de son père, frère du roy. Car peu
de temps auparavant avoient confédérations et
amitiés ensemble, sermentées et jurées sur le
précieux corps de Jesus-Christ, entre les mains
du preslre, et portoient l'ordre l'un de l'autre,
ou avoient promis de les porter. Et que son
père le duc d'Orléans estant malade à Beauté,
ledit duc de Bourgongne l'alla voir et visiter, et
que depuis qu'il fut guary ils disnerent ensem-
ble , et usoit ledit duc de Bourgongne de plu-
sieurs belles et douces paroles, en demonstrant
tous signes d'amour etd'amitié, tan t qu'on pour-
roit faire. Et que ce nonobstant , la conspira-
tion de la mort dudit son père estoit ja faite, et
tous les jours il sesoultivoit etmettoit en peine
de trouver manière , comme il pourroit met-
tre à exécution sa mauvaise volonté. Et que
combien que depuis y eut un certain traité fait
à Chartres , que toutesfois ledit duc de Bour-
gongne ne l'avoit voulu tenir ny accomplir :
et que c'esloit deshonneur au roy et ceux de
son sang , et aux bonnes villes , si justice n'cs-
29
450
HISTOIRE DE CHARLES
loit faite dudil cas, qu'il disoit eslre horrible. Et
estoient lesdites lettres longues, et assez proli-
xes et faites en bel et doux langage. Desquelles
lettres escrites au roy, la teneur s'ensuit.
« A vous, mon très-redouté et souverain sei-
gneur le roy. Nous Charles duc d'Orléans,
Philippes comte de Vertus et Jean comte
d'AngouIesme frères , vos très-humbles fils
et neveux, en très-humble recommandation,
sub^etion et toute obéissance, avons délibéré
vous exposer et signifier conjointement, et
chacun pour le tout, ce qui s'ensuit: Jaçoit,
nostre très-redouté et souverain seigneur,
que le cas de la très-douloureuse, piteuse et
inhumaine mort de nostre très-redouté sei-
gneur et père, en son vivant vostre seul frère
germain , soit fiché en vostre mémoire , et
sommes certains qu'il n'en est aucunement
party, ains est enraciné en vostre cœur et au
plus profond des secrets de vostre records :
néanmoins , nostre très-redouté et souverain
seigneur, roffice de pitié, les droits de sang,
les droits de nature et toutes lesloix divines,
canoniques etciviles, nous admonestent, voire
contraignent iceluy vous recorder et ramen-
tevoir, mesmement aux fins cy-après eslevées
et déclarées.
» Il est vray , nostre très-redouté et souve-
rain seigneur, que un nommé Jean , qui se
dit duc de Bourgongne, par une très-grande
hayne couverte, qu'il avoit longuement gar-
dée en son cœur , et par une fausse et mau-
vaise envie, ambition et convoitise de domi-
ner et seigneurier, et avoir auctorilé et gou-
vernement en vostre royaume, comme il a
bien clairement demonstré , et demonstre
notoirement chacun jour, en l'an mille qua-
tre cens et sept, le vingt-troisiesme jour de
novembre , fit tuer et meurtrir traistreuse-
ment vostredit frère, nostre très-redouté sei-
gneur et père, en vostre bonne ville de Paris,
de nuict, par aguet loingtain, de faict ap-
ponsé, et propos délibéré, par faux, mau-
vais et traistres meurtriers, affectés et alloués
pour ce faire, sans luy avoir monstre para-
vanl aucun signe de malveillance, comme
c'est chose toute notoire à vous et à tout le
monde, avérée et confessée publiquement
par ledit traislre meurtrier, qui est le plus
faux et le plus desloyal traistre, cruel et in-
humain meurtre, qu'on puisse dire ne pen-
) ser. Et pensons qu'il ne se trouve point escrit,
VI, ROI DE FRANCE, (1411)
iy que oncques mais , à quelque occasion que ce
» peust estre, tel, ne si mauvais ait esté fait, ne
» pourpensé par quelque personne, ne alen-
)) contre de quelque personne que ce ait esté.
» Premièrement, pour l'horreur et cruauté
» abominable dudit meurtre en soy, tant parce
» qu'ils estoient si prochains et si conjoints en-
» semble par sang et lignage, comme cousins
)) germains, enfans des deux frères. Ainsi il ne
)) commit pas seulement crime de meurtre et
» homicide, mais commit avec ce le plus hor-
» rible des crimes , c'est à sçavoir le crime de
» parricide, auquel les droicts ne sçavent im-
» poser peines assez grandes, pour la très-hor-
» rible cruauté et abominable detestation d'i-
» celuy. Comme aussi qu'ils estoient confede-
« rés et alliés ensemble, par deux ou trois
» paires d'alliances , scellées les aucunes de
» leurs sceaux et signées de leurs propres
» mains, par lesquelles ils avoient juré et pro-
)) mis l'un à l'autre, sur les saincts Evangiles
)) de Dieu , et sur le sainct canon, pour ce cor-
» porellement touchans, presens aucuns pre-
)) lats et plusieurs autres gens de grand estât,
» tant du conseil de l'un , comme de l'autre,
» qu'ils ne pourchasseroient mal , dommage
)) aucun, ne villennie l'un à l'autre, couverte-
)) ment , directement, ne indirectement, ne
» souffriroient à leur pouvoir estre pourchassé
» en aucune manière. Et firent en outre , au
)) regard de ce , plusieurs grandes et solem-
» nelles promesses , en tel cas accoustumées,
M car en signe et demonstrance de toute affec-
)) tion et perfection d'amour, d'une vraye uni-
» té, et comme s'ils eussent et peussent avoir
» un mesme cœur et courage , firent, jurèrent
» et promirent solemnellement vraye fraternité
n et compagnée d'armes ensemble , par espe-
)) ciales convenances sur ce faites. Laquelle
)) chose doit de soy emporter telle et si grande
«loyauté et amour mutuel, comme sçavent
» tous les nobles hommes. Et encores pour
» plus grande confirmation desdites fraternilo
)) et compagnée d'armes, ils prirent et por-
)) terent l'ordre et le collier l'un de l'autre,
)) comme c'est chose toute notoire.
« Secondement, parles manières tenues par
)) ledit traislre meurtrier, au regard de l'execu-
» tion , et commission dudit meurtre. Car luy
)) feignant avoir avec vostredit frère tout amour
» et loyauté, par ce que dit est, conversoit sou-
» vent avec luy, et par cspecial en une maladie
ii4ii;
PAR JEAN JUYENAL DES URSINS.
451
«qu'il eut, un peu avant que ledit meurtre
» fust commis en sa personne , iceluy Talla voir
» et visiter, tant à Beauté sur Marne, comme
« à Paris , et luy monstroit tous signes d'a-
)) mour, que frères, cousins , et amis dévoient
)) et pouvoient porter, et monstrer l'un à l'autre,
»jaçoit qu'il eust desja traité, et ordonné sa
» mort, et que les meurtriers fussent ja par
M luy mandés en la maison louée, pour eux re-
» celer, et embuscher. Qui prouve et monstre
)) trop clairement, que c'esloit une bien cruelle
1) et mortelle trahison. Et qui plus est, le jour
» de devant l'accomplissement dudit meurtre ,
» vostre dit frère et luy, après le conseil par
» vous tenu à Sainct-Paul , en vostre présence,
1) et des seigneurs de vostre sang, et d'autres
)) plusieurs, qui là estoient, prirent et mange-
>) rent espices, et beurent ensemble, et le se-
)> monnit vostre dit frère à disner avec luy le
)) dimanche ensuivant, qui le luy accorda,
«jaçoit qu'il luy gardast telle fausse et cor-
» rompue pensée, de le faire ainsi meurtrir
» honteusement et vilainement, qui est chose
>) trop abominable et horrible à ouyr seulement
» raconter. Le lendemain nonobstant toutes les
» promesses, et choses dessus dites, luy comme
)) obstiné en son desloyal propos, et en mettant
)) à exécution sa cruelle et corrompue volonté,
» le fit meurtrir le plus cruellement et le plus
)) inhumainement qu'on veid oncques homme,
» de quelque estât qu'il fust, par ses meurtriers
» alloués et affectés comme dit est , et qui ja
)) par longtemps l'avoient espié et aguetté. Car
» ils luy coupperenl une main toute jus , la-
» quelle demeura dans la boue jusques au len-
)) demain. Après ils luy coupperent l'autre bras
» par dessus le coude , tant qu'il ne tenoit qu'à
)) la peau, et outre luy fendirent et accravante-
» rent toute la leste en divers lieux et tant que
» la teste en cheut presque toute en la boue ,
» et le remuèrent, roullerent, et traisnerent
» jusques à ce qu'ils virent qu'il estoit tout
» roide mort. Qui est , et seroil une très-
» grande douleur, pitié, et horreur à ouyr re-
» citer du plus bas homme, et du plus petit estât
)) du monde. Ny oncques mais le sang de
)) vostre noble maison de France ne fut si
>) cruellement et honteusement respandu , ne
)> dont vous et ceux de vostre sang, et tous vos
)) subjets et bienveuillans , deviez avoir tel
» deuil, courroux, et desplaisance, et mesme-
» ment la chose demeurant sans punition et re-
» paralion quelconque, comme elle a fait jus-
» ques icy. Qui est la plus grande vergongne ,
» et la plus honteuse chose qui oncques advint,
» ny pourroit advenir à si noble maison. Et se-
» roit encores plus, si la chose demeuroit lon-
)) guement en tel estât.
)) Tiercemcnt , par les fausses, feintes et dam-
î) nables manières tenues parledittraislre meur-
» trier, après l'accomplissement dudit très-hor-
» rible et détestable meurtre. Car il vint au
«corps, avec les grands seigneurs de vostre
)) sang, se vestit de noir, fut à son enterrement,
)) feignant pleurer, et faire dueil, et avoir des-
» plaisance de sa mort, cuidant par ce couvrir,
)) celer et embler son mauvais péché , et tint
» au regard de ce plusieurs autres feintes et
>) damnables manières , à vous et à ce royaume
» toutes notoires, qui trop longues seroient à
» reciter. Et en cette feintise persévéra , jus-
M ques à ce qu'il cognut et apperceut que son
» meffait venoit en clarté, et lumière, et estoit
M ja connu et descouvert , par la diligence qu'on
)) avoit fait. Et lors il confessa ouvertement
» au roy de Sicile et à monseigneur de Berry
)) vostre oncle, avoir commis, et fait perpétrer
» et commettre ledit meurtre. Et dit que le
)) diable Tavoit tenté et surpris , lequel luy avoit
» fait faire, sans autre cause ou raison quel-
)) conque y assigner. Et aussi estoit-ce la ve-
» rite. Et non content d'avoir une fois tué et
» meurtry si damnablement son cousin ger-
)) main , vostre seul frère , comme dit est : mais
» en persévérant en l'obstination de son très-
» desloyal, faux et mauvais courage, s'est ef-
)) forcé de le tuer et meurtrir encores une fois,
» c'est à sçavoir de vouloir esteindre, damner
« et effacer entièrement sa mémoire et renom-
)) mée par faux mensonges , et controuvées ac-
)) cusations, comme Dieu grâce, il vous est bien
)) apparu notoirement, et à tout le monde.
» Pour occasion duquel faux et traistre meur-
» tre, nostretrès-redoulé et souverain seigneur,
» nostre trés-redoutée dame et mère, à qui Dieu
»pardoint, si très -désolée et desconfortée,
» comme dame et créature quelconque pouvoit
)) estre , pour la perte de son seigneur et mary,
» et mesmement pour ce qu'on le luy avoit esté
)) par si fausse manière, au plustost qu'elle peut,
» après le cas advenu se relrahit par devers
)> vous et je Jean en sa compagnée , comme à
)) son roy, et à son singulier secours et refuge ,
•» en vous suppliant le plus humblement qu'elle
452
HISTOIRE DE CHARLES
))sceut, et peut, qu'il vous pleust de vostre
» bénigne grâce la regarder, et nous aussi ses
))enfans, en compassion et pitié. Et dudit
«meurtre, si damnablcment perpétré et com-
))mis, avéré, et confessé publiquement par
» ledit traistre meurtrier, luy fissiez, et adminis-
» trassiez raison et justice, telle et si grande ,
)) et si promplement, comme il appartenoit ,
» et appartient bien au.cas, considéré Ténormilé
» d'iceluy, et comme vous estiez, et estes tenu
)) et obligé de faire. Comme parce que c'est le
» vray, droict et propre don de chacun roy,
» que de administrer justice, et il en est vray
•» débiteur à ses subjets. Et laquelle, sans re-
» qucste quelconque de partie , de son office, il
» doit indifféremment k un chacun administrer,
» tant au pauvre comme au riche. Et plus tost,
» et plus promptement se doit exciter et es-
» veiller alencontre d'un riche et puissant, que
)) alencontre d'un pauvre, car lors en est-il be-
)) soin. Et aussi adoncques à proprement parler,
)) justice exerce sa vraye opération , et doit lors
» vrayement estre appellée vertu. Et à ce et
» par ce , principalement et directement furent
)) roys establis, et ordonnés, et forte seigneurie
» et puissance mises en leurs mains , pour icel-
«les puissamment et vertueusement exercer ;
» et mesmement quand les cas s'y offrent , et
)) le requièrent, ainsi que fait le cas présent,
)) comme parce que la chose en vostre chef et
» en vostre nom , vous touche si grandement ,
)) comme chacun sçait, car sondit seigneur et
» mary, et nostre trés-redouté seigneur et père,
» ainsi mauvaisement meurtry, estoit vostre
» seul frère germain. Laquelle justice vous luy
)) accordastcs faire. Pour laquelle obtenir, elle
M eut ses gens continuellement par devers vous,
)) pour icelle vous ramentcvoir, elsolliciter très-
» diligemment. Laquelle administration de jus-
M tice elle attendit jusques au jour assigné, et
)) encores très-longuement après. Et pource que
)) rien ne pouvoit obtenir, pour quelconques
)) diligences qu'elle en flst faire, nonobstant les
» empeschemens et destourbiers qui y furent
» mis par ledit traistre, ses serviteurs, et offi-
» ciers estans entour de vous, comme cy-après
» sera dit, jaçoit , nostre très-redouté et sou-
» verain seigneur, que nous sçavons cerlainc-
« ment que vous avez eu lousjours depuis , et
M encores avez très-grande et bonne affection ,
» et volonté à icelle nous administrer. Nostre
)) devant dite trés-redoutée dame cl mère re-
VI, ROI DE FRANCE, (1411)
> tourna par devers vous en propre personne,
I et je Charles en sa compagnée, en poursui-
I vant sa requeste, en vous requérant très-ins-
tamment, que vous luy fissiez administrer
justice. Et par devant nostre très-redouté
seigneur, monseigneur de Guyenne vostre
aisné fils, et vostre lieutenant quant à ce,
tant de raison, comme par certaine commis-
sion , et puissance sur ce par vous donnée b.
madame la reine, à luy, et à chacun d'eux
pour le tout, fit faire certaine proposition,
contenant bien au long la manière dudit
meurtre, et les causes pour lesquelles il fut
commis, et perpétré , et aussi les responses ,
et justifications à certaines fausses, mauvaises
et desloyales accusations mises en avant par
ledit traistre meurtrier, en certaine proposi-
tion par luy faite par devant nostre dit très-
redouté seigneur, monseigneur de Guyenne,
pour vouloir tortionnairement et à force pal-
lier et couvrir son mauvais meurtre. Et après
la proposition faiste par notre dite trés-redou-
tée dame et mère, elle fit faire et prendre ses
conclusions alencontre dudit traistre meur-
trier, telles comme elle les peut prendre et
eslire selon la coustume, stile et usage de
vostre royaume , et requit que vostre procu-
reur fust adjoint avec elle, pour faire les con-
clusions convenables , appartenans au cas ,
pour rintcrest de la justice. Après lesquelles
choses ainsi faites , nostre dit très-redouté
seigneur, monseigneur de Guyenne, par le
conseil des seigneurs de vostre sang, et au-
tres de vostre conseil, estans devers luy en
vostre chastel du Louvre, respondit à nostre
dite dame , que luy comme vostre lieutenant,
et représentant vostre personne en ceste par-
tie, et les seigneurs de vostre sang, et ceux
de vostre conseil, estoient très-bien contens,
et avoient très-agreables les réponses , et
justifications proposées par nostre dite dame
et mcre, pour vostre frère, à qui Dieu par-
doing, nostre trés-redouté seigneur et père,
et qu'elle l'avoit très-bien excusé, et des-
chargé. Et que au surplus on luy fcroit si
très-bonne response, et provision de justice
sur les choses par elle requises, qu'elle en
dcvoit estre contente. Et jaçoit que nostre dite
dame et mère poursuivist et fist poursuivre
très-diligemment, et très-instamment ladite
response, et eust derechef fait faire une sup-
plication, faisant mention de ce que dit est,
(1411)
» concluant et (cndant aux fins dessus diles , à
)) ce qu'elle peust obtenir quelque provision de
)) justice, laquelle vous fut présentée et baillée
» en vostre main. Et fit en ceste matière plu-
» sieurs autres notables et grandes diligences ,
» à vous , et aux seigneurs de vostre sang, et à
» ceux de vostre conseil notoires , et bien ma-
» nifcsles , qui seroient trop longues à réciter.
» Néantmoins elle ne peut oncques aucune
» chose obtenir, non mie seulement adjonction
') de vostre dit procureur, qui est une piteuse
w chose à recorder. Car ledit Iraistre meurtrier
«voyante! cognoissant vostre inclination, et
)i la grande et bonne volonté que vous aviez à
» faire et administrer bonne justice. Scachanl
» aussi qu'il ne pouvoit justifier son meffait en
» manière quelconque, pour icelle destourber,
» et du tout empescher, outre et par dessus les
» défenses par vous à luy faites , si solemnelle-
)) ment et notablement par vos lettres patentes,
))et par vos messagers solemnels, à ceste fin
)) envoyés par devers luy, vint en vostre bonne
» ville de Paris à puissance de gens d'armes ,
» et de plusieurs estrangers et bannis , qui fi-
» rent en vostre royaume plusieurs grands et
)) irréparables dommages, comme c'est chose
» toute notoire. Et vous convint pour ce avant
)) qu'il y arrivast partir de Paris comme aussi
)) nostre trés-redoutée dame, madame la reyne,
« et nostre très-redouté seigneur, monseigneur
« de Guyenne, et les autres seigneurs de vostre
» sang, et les gens de vostre conseil. Et il de-
» meura en vostre dite ville de Paris à tout sa
«puissance, où il tint plusieurs mauvaises et
)) estranges manières, au regard de vous, de
» vostre seigneurie, et de vostre peuple.
» Et tant qu'il convint pour eschever et esvi-
1) ter lesdits grands inconveniens,etoppressions,
)) qui estoient faites à vostre dit peuple par luy
)) et ses gens d'armes, vous, notre trés-redou-
)) lée dame madame la reyne, nostre dit très-
» redouté seigneur, monseigneur de Guyenne,
» et autres de vostre sang , vinssiez tout à son
)) bon plaisir en vostre ville de Chartres, pour
)) lui faire illec octroyer , passer , et accorder
» tout ce qu'il vouloit, et avoit advisé eslre fait,
» pour soy cuider délivrer et descharger à tous-
» jours mais dudit faux et traistre meurtre -, et
)) généralement de tout, par sa force, violence,
)) et tyrannique puissance, par laquelle il a no-
» toirement tenu, et encores tient vostre justice
» dessous son pied. Et n'a souffert aucunement
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
453
) que vous, ny vos officiers , ayez eu , ny ayez
> encores de présent aucune cognoissance sur
) son péché, ny sur son meffait. N'y ne s'est dai-
gné en manière quelconque humilier envers
vous, que il a tant courroucé et offensé par ce
que dit est, ny aussi envers vostre justice, ny
soy mettre en quelconques termes de raison;
) ains a esté à vous, et à ceux de vostre sang en
tout et par tout desobeyssant, et qui pis est ,
) les a en toutes manières efforcé et violé. Par-
quoy, par ce qui sera dit cy-après, selon tous
droicts et raisons escrites, est chose claire que
) tout ce qui fut fait à icelle journée est, et doit
) estre dit nul et de nulle valeur. Joint qu'au-
)dit lieu de Chartres, ledit traistre meurtrier
) vint en vostre présence à une certaine journée
) à l'église cathédrale d'iceluy lieu. Et par l'un
) de ses conseillers vous fil dire , et exposer ,
) comme pour le bien de vous", et de vostre
) royaume, il avoit fait mourir vostre frère. Et
) pource vous prioit, que si aucune indignation
) aviez pour ce conceue alencontre de luy, qu'il
) vous pleust l'oster de vostre cœur.Et s'efforce,
) et veut maintenir qu'il luy fut dit de par vous,
) qu'en la mort de voslre frère n'aviez pris au-
) cunedeplaisance, et luy pardonniez tout. Or
) pour Dieu , nostre très-redoulé et souverain
) Seigneur, plaise vous considérer, et bien pen-
) ser à la forme et manière de ceste requeste ,
I) et de ceste supplication, et les manières que
) ledit traistre meurtrier a en ce tenu au regard
de vous son roy, son souverain seigneur. Car
) luy qui vous avoit tant courroucé et offensé ,
qu'on ne pourroit assez dire, et qui selon les
droicts et raison escrite, n'est capable , ne pre-
nable de pardon, ny grâce quelconque. Et en-
cores qui plus est, n'est digne ny ne luy est
loisible de venir en voslre présence , ny d'y
avoir aucun accès, ny autre pour luy. Et si au-
cunement de vostre bénigne grâce permis luy
estoit , il devoit venir en toute humilité , et
très-grande et singulière recornoissance, et
repentance de son meffait , a par ce que dit
est, formellement fait tout le contraire. Car
en persévérant en l'orgueil, et obstination de
son faux courage, il vous a ozé dire notoire-
ment devant tout le monde , et en lieu si no-
table , qu'il avoit fait mourir vostre frère pour
le bien de vous, et de vostre royaume. Et veut
maintenir qu'il luy fut dit de par vous , que
vous n'y aviez aucune desplaisance. Qui est si
grande horreur , et si très-grande douleur à
454
HISTOIRE DE CHARLES
M loulboricœur, à ouyr seulement recorder, que
» plus grande ne pourroilestre, et encores sera
» plus grande à ceux qui viendront après vous,
)) s'ils lisent, et trouvent en escriture notable,
» qu'ilsoilpariydela bouchedu roy de France,
)) (qui est le plus grand roy des chrestiens) que
» en la mort de son frère germain, si honteuse,
)) cruelle , traistreuse, et inhumaine, il n'ait
)) point pris de desplaisance. Lesquelles choses,
» nostretrès-redouté et souverain seigneur, sont
» faites , et redondent clairement en si Irès-
» grande lésion, et vitupère de vostre honneur,
H de vostre couronne , et de vostre majesté
)) royale, qui y sont tellement blessés et foulés,
)) que à peine est-ce chose réparable. L'ordre
» aussi et Testât de toute justice y sont si gran-
« dément contemnés, et pervertis, que oncques
» tant ne furent, ny plus ne pourroient estre :
» et mesmement du sujet au regard de son sou-
)) verain seigneur , contre le bien et la paix com-
» munede ce royaume, qui jusques ores a lous-
» jours esté si grand sur tous les royaumes du
» monde. Avec ce, que ladite requeste futcau-
» sée de faux et notoires mensonges. Car ayant
» fait faussement et traistreusement mourir
)) vostre seul frère germain, par mauvaisehayne
» couverte , et pourpensée de longue-main, et
» avoir le gouvernement en vostre royaume ,
» par ambition de seigneurier, et dominer , et
» comme dit est, en la présence de plusieurs, ses
» serviteurs. Il ditqueoncques mais en ceroyau-
» me si mauvais, ny si traistre meurtre, n'avoit
» esté commis, ny perpétré: et toutesfois il di-
» soit en sa requeste , qu'il l'avoit fait pour le
» bien de vous, et de vostre royaume. Parquoy
)) est chose trop claire, selon tous droits et rai-
» sons escrites, que comme dessus est dit, tout
)) ce qui fut là fait à ladite journée de Chartres
» est nul , et de nulle valeur. Et qui plus est ,
M digne de plus grande peine, et punition, il ne
» vous daigna oncques tant révérer, priser, ny
)) honorer , que de si grand et détestable mes-
» fait, dont il estoil, et est si notoirement chargé,
» il vous requit remission, grâce, ny pardon
)) quelconque. Et toutesfoisilveutmaintenirque
» sans confesser son méfiait, et sans en dcman-
)) der grâce, vous le luy avez pardonné, qui est
)> selon tous droicts et raison escrite une chose
» delusoirc, et illusoire ; et à proprement parler
)) une vraye dérision et mocquerie de justice :
» c'estàsçavoir, pardonner à un pescheursans
M cognoisïance de son péché , sans contrition ,
VI, ROI DE FRANCE, (H 11)
> sans repentance, sans en daigner faire re-
) queste, ne supplication quelconque. Et qui pis
) est, persévérant notoirement, et mesmement
) en la présence de son seigneur , en l'obstina-
) lion de son péché. En outre , tout ce qui fut
) fait à ladite journée contienterreur manifeste,
) et le destruisement et deshonneur clair etevi-
) dent de vous et de vostre royaume, et de toute
la chose publique , aussi y appert-il contra-
diction. Car il se dit avoir bien fait, et par con-
séquent ouvertement il requiert avoir mérite
et rémunération. Et toutesfois il veut mainte-
nir, que vous luy avez octroyé grâce et par-
don , qui ne chet point en bien fait: mais en
péché et en démérite. Encores plus, car il n'y
fut advisé, ordonné, ne parlé, chose quelcon-
que pour lesalutde l'ame du trespassé, et pour
faire satisfaction à la partie blessée, laquelle
vous ne pouvez ne devez remettre en manière
quelconque. Si appert trop clairement, parce
que dit est, que ce qui fut fait audit lieu de
Chartres, fut fait contre tous les principes de
droict, contre tout l'ordre et principe de rai-
son et justice, et en violant iceux en tout et
par tout. Défaut aussi en ses principes es-
sentiaux. Parquoy , et par autres choses qui
seroient trop longues à escrire, appert notoi-
rement, comme dit est , que ce qui fut fait
audit lieu de Chartres ne vaut rien, ny n'est
pas chose digne de récitation.
« Et si aucuns vouloient dire qu'il eusl aucu-
nement tenu et valu, si est-il chose trop
claire, par ce que cy après sera dit, que ledit
traistre meurtrier est venu directement alen-
contre d'iceluy , et l'a forcé et violé en plu-
sieurs et diverses manières. Car jaçoit que
audit lieu de Chartres, vous, nostre très-re-
douté et souverain seigneur, lui eussiez com-
mandé, qu'il ne nous meffit dés lors en avant,
et pourchassas! aucune chose qui fust à nos-
tre préjudice , dommage, ou deshonneur , et
qu'ainsi l'eust promis et juré j néantmoins il
a fait le contraire. Car pour cuider condam-
ner la bonne mémoire de nostre très-redouté
seigneur et père , et pour nous cuider des-
truire , et déshéritera tousjoursmais, il fit
prendre vostre bon et loyal serviteur^ vostre
grand maistre d'hoslel, à qui Dieupardoint,
et le fit emprisonner, et inhumainement ge-
henner, questionner, et tourmenter, telle-
ment que ses membres par force de géhenne
furent tous desrompus. Et par force et vio-
(1411)
lence de martyre , qu'il luy fit soutîrir , s'ef-
força de lui faire confesser alencontre de
Tostre frère, nostre très^-redouté seigneur et
pcre, à qui Dieu pardoint, aucunes des char-
ges, qu'il luy avoit aucunesfois faussement
imposé, et mauvaisementmis sus, pour vou-
) loir couvrir son mauvais meurtre. Et pource
) essaya et voulut derechef esteindre , effacer,
> et damner la mémoire de vostredit frère , et
» tendre à vostre destruction. Et ledit grand
I maistre fit mener au lieu de sa mort , lequel
) devant ses yeux afferma publiquement, et dit
I sur la damnation de son ame , que oncques
I jour de sa vie il n"avoit sceu , ny apperceu ,
< que ledit feu nostre très-redouté seigneur et
I père eust pensé, machiné, ny traité chose qui
I fust contre le bien de vostre personne. Et pa-
I reillement aussi n'avoit-il : mais l'avoit bien
i et loyaument servi toute sa vie. Et si aucune
chose il avoit dit , ou confessé au contraire ,
i ce avoit esté parla force de la très-inhumaine
i géhenne et tourmens qu'on lui avoit faits,
I dont il avoit eu les membres tous cassés et
desrompus, comme dit est. Et ainsi le pre-
noit sur le péril de son ame , et sur la mort
qu'il attendoit à recevoir présentement. Et en
icelle affermalion persévéra jusqu'à la mort,
presens plusieurs chevaliers, et autres nota-
bles personnes. El par ce appert trop clai-
rement, qu'il est venu du faicl, et directe-
ment alencontre de ce qu'il jura et promit
audit lieu de Chartres. En après il a recepté,
recellé et nourry, et encores fait chacun jour
les meurtriers , qui à son commandement
tuèrent vostredit frère. El toutesfois ils furent
exceptés et mis hors, de ce qui fut fait audit
lieu de Chartres. Plus il a en toutes manières,
comme c'est chose toute notoire , vexe, tra-
vaillé, et persécuté les officiers et serviteurs
de vostredit frère, et les nostres, et les a fait
desappointer de leurs estais, et de leurs offices,
qu'ils avoient entour vous , et en vostre
royaume, sans occasion ny cause quelconque,
mais seulement en hayne et contempt des
serviteurs de vostredit frère et de nous. Elles
aucuns a voulu destruire de corps , et de
chevance, et s'est essayé de les vouloir faire
mourir. Et toutesfois avoit-il juré et promis.
Et en plusieurs autres , et diverses manières,
qui seroienl trop longues à raconter, est venu
alencontre, comme c'est chose toute notoire.
Après toutes lesquelles choses ledit traisUc
PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS.
4.J5
) meurtrier, voyant et cognoissant pleinement
) l'horreur et la cruauté de son mcffait, et qu'il
) ne le pouvoil couvrir ni pallier en manière
) quelconque, afin que vous ny vos officiers
) n'eussiez aucune cognoissancc de son meffait.
) Et pour mettre aussi à exécution la vraye
) cause , pour laquelle il fit mourir vostredit
) frère, c'est à sçavoir pourseigneurier, et do-
) miner, il a de faicl usurpé, et encores usurpe
l'auctorité et le gouvernement de vous, et de
vostre seigneurie, et de vostre royaume, des-
quels il a usé pleinement comme de sa pro-
) pre chose. Et qui pis est, et doit eslre chose
) plus que lamentable à tous vos subjets, et
bienveuillans , il a détenu et détient encores
) en telle et si grande subjction vostre per-
) sonne , et celle aussi de nostre très-redouté
) seigneur , monseigneur de Guyenne vosiro
) aisné fils, qu'il n'est personne de quelque es-
) tat qu'il soit de ce royaume, ny autre, qui
) puisse avoir accès à vous, pour quelque cause
) que ce soit, sinon par le congé et licence de
ceux qu'il a à ce commis et ordonnés entour
vous à ceste fin. Et a débouté d'enlour
vous les anciens bien vaillans hommes, qui
vous ont longuement etloyaument servy, ela
remply leurs lieux et places de ses propres fa-
miliers et serviteurs, et autres tels qu'il luy
a pieu, la plus grande partie gens estrangers,
et à vous inconnus. Et semblablementànos-
tre très-redouté seigneur monseigneur de
Guyenne, a aussi desappointé ses officiers, et
par spécial en tous les notables estais et offi-
ces de vostre royaume. Et les biens et subs-
tance de vous et de votre royaume a departy
où il luy a pieu, et appliqué à son singulier
profit, sans l'employer aucunement au bien
de vous, ny à aucun relèvement de vos sub-
jets. Les autres , sous aucunes feintes cou-
leurs de justice, a vexé, travaillé, et rançonné,
et à proprement parler, desnué de leurs che-
vances, lesquelles il a appliqué et converty
présentement à ses propres usages et utilités,
comme c'est chose toute notoire à Paris, et
ailleurs. Bref, il a ouvert et introduit en ce
royaume les voyes de faire et commettre tous
crimes et maléfices indifféremment, sans en
prendre ny attendre punition, ne correction
quelconque. Et tant, que sous ombre de la
faute et négligence , d'avoir fait justice dudit
très-enorme, et détestable meurtre, plusieurs
autres crimes et maléfices ont esté commis
456
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
en plusieurs et diverses parties de vostre
royaume, depuis ledit cas advenu, Disans les-
dils malfaiteurs que aussi bien passeroient-
ils sans estre punis , comme faisoit celuy qui
avoit meurtry le frère du roy. Qui est ou-
verture d'une très-grande playe , et la plus
cruelle qu'on puisse mettre en une seigneurie.
» Et pource, nostre très-redouté et souve-
rain seigneur, monseigneur de Berry vostre
oncle, le duc de Bourbon, le comte d'Alen-
çon, le comte de Richemont, et le comte
d'Armagnac, et je Charles en leur compa-
gnée , en voulans envers vous acquitter nos
foy et loyauté, cnquoy nous sommes tenus et
astraînls. Nous comme vos très-humbles pa-
rens et subjets , nous mesmes ensemble l'an-
née passée, en propos et intention de venir
par devers vous rcmonstrer les choses dessus
dites, le très-damnable gouvernement de vos-
tre royaume, et la prochaine, et évidente dé-
sertion et destruction totale d'iceluy, si les
choses demeurent longuement en cet estât.
A ce que nous ouys, ceux aussi, si aucuns y
en eut , qui voulussent dire aucune chose au
contraire, nostre très-redouté et souverain
seigneur, parl'advis, délibération et conseil
de ceux de vostre sang , et des gens de vostre
conseil, des prélats, seigneurs, et barons, et
des prud'hommes de vostre royaume , tels ,
et en tel nombre , comme il vous eust pieu es-
tre à faire, eussiez remédié aux inconveniens
advenus , et qui autrement nécessairement
estoient, et sont en adventure de advenir
bien prochainement en la liberté, franchise,
et seureté de vostre personne, et de nostre
très-redouté seigneur monseigneur de Guyen-
ne vostre aisné fils. Et en après fut mis or-
dre au bien et bon gouvernement de vostre
royaume, de vostre justice, et de toute la
chose publique d'iceluy, et au profit de vous,
et de tous vos autres subjels, comme ces
choses estoient plus à plein contenues en nos
lettres patentes , que nous vous envoyasmes.
Alors vinsmes auprès de Paris, où vous es-
tiez. Et combien que pour la seureté de nos
personnes , nous fussions accompagnés de
nos parcns, amis et vassaux , tous vos sub-
jets , et vinssions tous pour vostre service ,
et seulement pour le bien de vous , et de vos-
) Ire royaume , comme dit est : neantmoins
nous offrismcs venir par devers vous , en
> compagnée modérée. Toutesfois nous n'y
(1411)
peusmes oncques avoir un seul accès, ny
une seule audience, à cause des empesche-
mens, et destourbiers qui y furent mis par
ledit traistre meurtrier, qui estoit toujours
au plus prés de vous , en empeschant si très-
grand bien , comme nous avions intention et
propos de le faire , en persévérant lousjours
en l'obstination de son courage , et en ambi-
tion de convoitise, qu'il a toujours eu desei-
gneurier et dominer, et d'avoir l'auctorité et
gouvernement de vous , et de vostre royaume.
Et nous convint par certain appointement
fait et pris par vous et par vostre conseil, re-
tourner en nos pays , et faire départir nos
gens, pour eschever la destruction de vostre
peuple. Lequel appointement de nostre costé
nous accomplismes réellement et de faict,
en tant qu'il nous touchoit. Mais il vint tan-
tost alenconîre, et le viola incontinent. Car
entre autres choses , il fut appointé que ceux
qui dcmeureroient entour vous en vostre con-
seil, seroientgens non suspects, non favora-
bles , et non ayans pension de l'une ou de
l'autre des parties. Et il y a laissé ses servi-
teurs , et ses officiers créés par luy, et sont
les plus principaux entour vous , et nostre
dit très-redouté seigneur, monseigneur de
Guyenne. Et les autres pour la plus grande
partie tous assermentés à luy. Par le moyen
desquels il a tousjours l'auctorité et le gou-
vernement de vous , et de vostre royaume ,
mieux et plus seuremenl que s'il y estoit en
personne. Et ainsi n'est aucunement pourveu
ausdits inconveniens, mais tousjours crois-
sent chacun jour, et encores croistront plus,
si Dieu, et vous ny mettez bref remède. Et
davantage, jaçoit que Pierre des Essars,
lors prevost de vostre ville de Paris, et gou-
verneur de vos finances , par ledit appointe-
ment , deust estre desappointé de tous otTi-
ces royaux, et de tous les estats qu'il avoit
entour vous. Neantmoins il luy fit avoir se-
crettement vos lettres patentes, scellées de
vostre grand seel , pour retourner à l'olficc
de ladite prevosté , sous ombre desquelles ,
ledit Pierre est depuis retourné à Paris , et
s'est efforcé de retourner et rentrer audit of-
fice de prevosté. Et de faict est venu au Chas-
tellet de Paris , seoir en siège, et prendre la
possession dudit olfice. Et le tout par l'ordon-
nance , sceu et volonté dudit traistre meur-
trier. Et n'est pas demeuré par luy, que la
PAR JEAN JU VENAL DES LRSINS.
(1411)
■)) chose n'ait sorly son effect. Parquoy appert
» ledit appointement eslre violé de son costô.
)) Et qui pis est, en faisant mcsmcs ledit ap-
» pointement, il pourchassoit secreltemcnt le
M contraire d'iceluy, et en soy le rompoit, et
0 forfaisoit. Car en consentant le desappointe-
» ment dudit Pierre des Essars , il pourchassoit
» sccrettement, qu'il fust appointé derechef,
» comme dit est. Parquoy est chose tropmani-
» feste, queoncqucsjourde sa vie n'eut propos,
» volonté, ne intention de le tenir en aucune
)) manière. En outre, jaçoit que par ledit traité
» il eust esté apppoinlé , que tous ceux qui au-
) roient esté desappointés de leurs estats et of-
» fices, sous ombre d'avoir esté en la compa-
» gnéede moy Charles, et des autres seigneurs
M dessus nommés au lieu de Yicestre, seroient
» restitués et restablis en leurs offices. Et que
» l'ordonnance de vous etdevostre grand con-
» seil, entre les autres messire Jean de Garen-
» cieres , eust esté remis et restitué en l'office
» de la capitainerie de vostre ville de Caen.
» Neantmoins en directement venant alencon-
» tre ledit traistre meurtrier, l'a fait depuis os-
» 1er et desappointer dudit office , et l'a impe-
)) tré pour soy mesmes, en contempt, mespris
)) et haine dudit de Garencieres. Et de faict
)) tient et occupe ledit office. Parquoy il ap-
)) pert trop clairement qu'il a violé et rompu le-
» dit traicté en plusieurs et diverses manières.
)) Et combien, nostre trés-redouté et souve-
» rain seigneur, que par nostre très-redoutée
)) dame et mère, à qui Dieupardoint, aient esté
» faites les diligences dessus dites, à ce que
» justice luy fust administrée dudit mauvais et
» damnable meurtre, et qu'il y ait ja près de
» quatre ans que le cas est advenu, sans lod-
» tesfois que elle ne nous ayons peu obtenir
» une seule provision de justice. En ensuivant
)) les voyespar elles prises, je Charles, vous ay
» naguieres supplié très-humblement qu'il vous
» pleust me donner et octroyer vos lettres en
» terme de justice alencontre des consentans
» et complices dudit meurtre. C'est à sçavoir
» vos lettres adressantes à tous vos justiciers,
» que ceux qui par information deue se trou-
» veroient chargés et coupables des choses des-
» susdites, ils prissent et emprisonnassent, et
» en fissent telle raison et justice comme au cas
') appartiendroit, et cela n'estoit que pour ex-
» citer et esveiller justice. Car de son olTice
» sans ma rcqueste ne d'autre quelconque elle
457
le doit et est tenue de faire. El ne croy mie
qu'il y ait en vostre royaume homme de quel-
que estât ou condition qu'il soit, tant soit
pauvre ou de bas estât, à qui on les refusast
en vostre chancellerie en cas pareil , et à
moindre trop, tant sçay-je bien qu'on ne les
dcvoit pas refuser. Et toutcsfois pour quel-
conque diligence que j'en ay sceu faire, je
n'ay peu obtenir lesditcs lellrcs de justice. Et
cela tient pourcc qu'il y en a aucuns en vos-
tre conseil qui se sentent chargés des choses
dessus dites , et pource n'ont pas conseillé
lontorinement de ma supplication et re-
queste. Pourquoy, mon Irès-redouté et sou-
verain seigneur, je vous ay naguieres sup-
plié très-humblement, comme plus pouvois,
qu'il vous plusl, pour le bien de vous et de
vostre royaume , débouter et mettre hors
d'entour vout certaines personnes , que je
vous ay nommé et déclaré par mes lettres ,
qui notoirement empeschent le bien de jus-
tice, et le bon gouvernement de vous, et la
paix commune de vostre royaume, et empes-
cheront tant qu'ils seront entour vous. Et ce
faict, j'estois prest pour l'amour et révérence
de Dieu premièrement, et de vous après, et
aussi pour le bien de vostre royaume, sur les
choses à moy naguieres dites de par vous,
par vos ambassadeurs qu'il vous a pieu à moy
I envoyer, vous donner et faire telle rcsponse,
I descouvrir aussi tellement et si clairement nos
I intentions et propos, que Dieu, vous et tout
I le monde en devriez estre contens. De quoy.
I comme en la requeste précédente, je n'ay peu
» par semblable cause aucune chose obtenir.
)) Si vous supplions, nostre très-redoulé et
) souverain seigneur, tant humblement, comme
) plus pouvons, que attendu et considéré ce
) que dit est, c'est à sçavoir l'enormité dudit
) meurtre, lequel on ne pourroit assez deles-
) ter, ne blasmi-r la notoriété d'iceluy, la con-
) fession départie, qui l'a confessé notoirement
) et publiquement, tant en jugement, par de-
> vant nostre très- redoutéetsouverain seigneur,
) monseigneur de Guyenne, vostre aisné fils,
) et plusieurs de vostre sang, ceux aussi de vos-
) tre conseil, et très-grande multitude de vos-
) tre peuple, sur ce assemblé à sa rcqueste, en
vostre hoslel de Saincl-Paul, et nostre très-
I) redouté seigneur, monseigneur de Guyenne,
séant en jugement(comme représentant vos-
) tre personne, qui estes son roy, son juge,
458
HISTOIRE DE CHARLES
et son souverain seigneur, et le nostre :) que
hors jugement , par devant tels, et si nota-
bles tesmoins , comme le roy de Sicile , et
monseigneur de Berry vostre oncle , par de-
vant lesquels il confessa purement, simple-
ment , et absolument, sans cause ou raison
quelconque y assigner, fors seulement qu'il
l'avoit fait par la tentation de Tennemy. Et
depuis aussi l'a confessé en plusieurs autres
lieux, tant par devant vous , comme par de-
vant plusieurs autres personnes notables.
Laquelle confession ainsi faite , selon toute
raison escrite , et selon tous droicts et usa-
ges notoirement observés, vaut et doit valoir
à son préjudice, ne jamais il ne doit estre
receu à dire le contraire de sa confession ,
ny à la colorer ou justifier autrement , qu'il
fit premièrement, par laquelle confession,
il se condamna luy-mesme de sa propre
bouche, et jetta sur luy sa sentence. Et est
chose trop claire, que après sadile confes-
sion, il ne convient faire alencontre de luy
autre solemnité de procès, ny ne git la chose
en aucune examinalion , ou cognoissance de
cause. Et aussi selon raison , ne reste fort
seulement prompte punition, et exécution
de justice, ne ny affiert et convient aucun
delay. Et toutesfois par ce que dit est , nos-
tre tres-redoutée dame et mère, à qui Dieu
pardoint , et nous aussi en l'ensuivant , avons
fait enceste manière toutes diligences possi-
bles à très-grandes instances, et souffert et
attendu très-longuement, et par très-longs
delays. Car il y a ja trois ans et demy passés,
que ceste poursuite commence , sans ce que,
comme dit est, nous y puissions oncques ob-
tenir une seule provision de justice , ne ap-
pcrcevoir en manière quelconque , que jus-
lice s'en veuille aucunement entremettre.
Qui est et sera une très-douloureuse et piteuse
chose à ouyr seulement raconter. Attendu
aussi et considéré les grands maux, dom-
mages et inconveniens par ce advenus en vos-
tre royaume , et qui nécessairement y advien-
dront encores plus grands, si ce cas n'est re-
paré. Car comme vous pouvez voir et co-
gnoistre clairement, depuis ledit meurire
advenu , ce royaume est lousjours cheu en in-
conveniens de plus en plus, et de petit en
plus grand. Et aussi est-ce le droict propre
du dcfauldc justice, d'engendrer, nourrir, et
multiplier tous inconveniens. Pource vous
VI, ROI DE FRANCE, (1411)
» plaise, de vostre grâce, en faisant le devoir
» de vostre office , et en obéissant à Dieu nostre
» Créateur, duquel le faict de justice despend ,
» et procède, et la tenez de luy nuement. Et
» aussi eu esgard et considération en pitié,
» au bon maintiennement de vostre seigneurie
» et de vostre royaume, vous exciter et esveil-
» 1er, et promplement, plus grands delays ar-
)) rieremis, vous employer à ladite exécution
)) de justice. Et de ce en si très-grande humi-
» lité , comme nous pouvons , vous supplions ,
)) et requérons, et sommons très-instamment,
» et comme nostre très-redouté et souverain
» seigneur, selon les droicts , desquels les li-
» vres sont tous pleins, il nous soit loisible et
» permis pourchasser par toutes voyes, tant de
» faict , comme autrement, la réparation dudit
» meurtre , et de l'honneur de nostre dit très-
)) redouté seigneur et père, à qui Dieu par-
» doint , ainsi blessés de faict. Mais qui plus
» est, sommes à ce tenus et obligés, et nous
» est commandé par les droicts , à très-grandes
)) et grosses peines. C'est à sçavoir, en peine
» d'encourir tache d'infamie , de non estre cen-
» ses et réputés ses enfans , ne luy appartenir
» en aucune manière , estres réputés indignes
» de sa succession , de son nom , de ses armes,
)) et de sa seigneurie. Laquelle nous ne devons,
» ne voulons encourir, plustost voudrions souf-
)) frir la mort, et ainsi devroit faire tout noble
» cœur, de quelque estât qu'il soit. Nous vous
» supplions doncques tant et si humblement,
» comme plus pouvons quant à ce, et ainsi
» pour résister et débouter sa mauvaise inten-
» tion qu'il a alencontre de nous, tendant en
» toutes voyes à nostre destruction , il vous
» plaise de vostre bénigne grâce, nous à qui
» Dieu a fait tant de grâce , qu'il nous a fait
» naistre en ce monde vos parens , et si pro-
» chains de vostre lignage, comme vos neveux
» enfans de vostre seul frère germain , aider,
)) secourir, et conforter de vostre puissance, et
» à proprement parler vous plaise aider, se-
1) courir et conforter vostre dit frère, duquel
)) en ceste partie nous démenons et entendons
)) à démener la cause. Helas ! nostre Irés-rc-
» douté et souverain seigneur, il n'est si pau-
» vre gentilhomme, ny homme de si bas eslal
» en ce royaume , ny autre quelconque, à qui
» on eust si Iraistreusement et cruellement
» meurtry et tué son père ou son frère , que
» luy, ses parens, et amis ne se fissent partie,
(i4ii;
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
459
» et ne poursuivissent jusques à la mort alen-
)) contre dudit meurtrier. Et mesmemcnt ledit
» malfaiteur persévérant de plus en plus en
» Tobslinalion de son cruel et faux courage,
» comme fait notoirement le devant dit traistre
» meurtrier, quinaguieres vous a ozé escrire ,
)) et en plusieurs autres lieux notables, qu'il
» a fait mourir voslre frère , à qui Dieu par-
)) doint, nostre tres-redoutè Seigneur et pcre ,
» bien etdeuement. Desmentant pour occasion
» de ce moy Charles en plusieurs lieux , à
)) quoy pour le présent il me desporte de rcs-
» pondre plus avant. Car comme dessus est dit,
» il vous appert bien clairement qu'il est men-
» teur, mauvais, faux, traistre et desloyal
» meurtrier. Et moy, ia Dieu grâce , ay lous-
» jours esté , suis , et seray net , sans reproche,
» et vray disant, Nostre tres-redoulé et sou-
» verain Seigneur, nous prions au benoist fils
» de Dieu qu'il vous doint très-bonne vie et
» longue. En tesmoin de ce , nous Charles avons
» fait mètre nostre scel à ces présentes. Donné
» àGergeausur Doire le quatorziesme jour de
» juillet , l'an de grâce mille quatre cens et
» onze. Ainsi signé, P. duPuys. »
Suivant le contenu desquelles lettres , quand
elle vinrent à la cognoissance dudit duc de
Bourgogne, parle conseil d'aucuns siens con-
seillers , il fit maçonner et fabriquer lettres
responsives aux lettres dessus dites dudit duc
d'Orléans bien longues , en s'excusant , et res-
pondant au contenu des lettres dessus dites.
Laquelle response sembloit à plusieurs gens
mal comburée et digérée , et en efTect se fon-
doit sur la proposition de maistre Jean Petit.
Le jour de la Conversion SainctPaul , après
le soleil couché, sourdirent tres-horribles vents,
et tempeste, avec une grosse gresle, qui fit
grand dommage à Paris, et abbatit cheminées,
et aucunes parties des maisons , et au plat
pays furent descouvertes les maisons couvertes
de chaume , et les arbres fruitiers et autres
foudroyez et abbatus.
La reyne alla à Melun , et là vint le duc de
Berry, et maistre Charles Cudée prevost des
marchans de Paris , qui estoit bien notable
homme , y fut envoyé, el autres plusieurs no-
tables gens , pour sçavoir si en ces differens on
pourroit trouver aucun moyen d'accord, ou
paix. Et y furent divers voyes ouvertes, mais
n'y fut rien ouvert qui tint, ne qui vint à bon
port, et se disposèrent les parties à une grande
et griefve guerre. Et après ces choses , envoya
le duc d'Orléans dclTicr le duc de Bourgongne
par lettres, au conicnu desquelles ilrespondit
en effect ce qui s'ensuit :
« Jean , duc de Bourgongne, etc. A toy Char-
» les , qui le dis duc d'Orléans , à toy Pliilippes,
)) qui te dis comte de Vertus, et à toy Jean, qui
» te dis comte d'Angoulesme , qui naguieres
» nous avez envoyé lettres de deffîances , fai-
» sons sçavoir, et voulons que chacun sçache,
» que pour abbatre les très-horribles trahisons,
)) par très-grandes mauvaisetés el aguets , ap-
» pensées, conspirées, machinées, el faites fol-
» lement alenconlre de monseigneur le roy,
» nostre Irès-redoutè el souverain seigneur,
» et le voslre, et contre sa très-noble genera-
» lion , par feuLouys vostre père , en plusieurs
» el diverses manières, el pour garder ledit
» voslre père, faux el desloyal traistre, de
» parvenir à la finale exécution détestable , à
» laquelle il aconlendu contre nostre dit très-
)) redouté el souverain seigneur, el le sien, et
)) aussi contre sa génération , si faussement et
» notoirement, que nul preud'homme nele de-
» voit plus laisser vivre, et mesmemenl nous
» qui sommes cousin germain de nostre dit sei-
» gneur, doyen des pairs et deux fois pair, et
» plus astrains à luy, el à sadile génération ,
» que autres quelconque de leurs parens et su-
))jels, ne devions si faux, desloyal et cruel
» traistre laisser sur terre plus longuement ,
» que ce ne fust à nostre grande charge. Avons
)) pour acquitter loyaumenl, et faire nostre de-
» voir envers nostre dit très-redoutè et souve-
» rain seigneur el à sadile génération , fait
» mourir ainsi qu'il devoit , ledit faux et des-
» loyal traistre. Et en ce avons fait plaisir à
)) Dieu , service loyal à nostre très-redoutè el
» souverain seigneur, et exécuté raison. Et
)) pource que loy el les dits frères, ensuivez
» la trace fausse et desloyale el félonne devos-
» Iredil père, cuidans venir aux damnablcs et
)) desloyaux fins à quoy il tendoit , avons très-
» grandes liesses au cœur desdites detTiances.
» Mais du surplus contenu en icelles loy el
)) tes frères avezmenty,et mentez faussement
» el mauvaisement, et desloyaumenl, comme
» faux et desloyaux traistres que vous êtes,
» Dont à l'aide de Nostre-Seigneur, qui sçail et
)) cognoist la Irès-enliere et parfaite loyauté,
» amour, et vraye intention que tousjours avons
» eu , el aurons tant que vivrons , à mondit sei-
460
HISTOIRE DE CHARLES
)) gneur le roy, et à sadite generalion, el au
» bien de son peuple , et de tout son royaume,
)) vous ferons venir à la fin et punition telle,
« que tels faux et desloyaux traistres, mauvais,
» rebelles, dcsobeyssans, et félons comme toy
» et tes dits frères estes , doivent \enir par rai-
» son. En tesmoin de ce, nous avons fait scel-
» 1er ces présentes de nostre seel. Donné en
» nostre ville de Douay, le treiziesme jour
)) d'aoust, l'an mille quatre cens et onze. »
Si escrivit lettres à la reyne , dont la teneur
s'ensuit :
« Ma très-redoutée dame, je me recommande
)) à vous tant et si humblement comme je puis.
)) Et vous plaise sçavoir que j'ay receu vos let-
)) très escrites à Melun, le dernier jour de
» juillet dernier passé, et par icelles sceu vostre
» bon estât : dont j'ay esté très-parfaitement
)) liez et joyeux , et seray toutes en quantes fois
» qu'il vous plaira m'en escrire. Priant Nostre-
» Seigneur qu'il vous donne telle et si bonne
» prospérité, comme vous voudriez, et je le
)) désire pour moy-mesme. Et pource, ma
» très-redoutée dame, que par icelles vos lettres
» vous plaist de mon estât sçavoir, dont je vous
» remercie très-humblement , plaise vous sça-
)) voir que à l'escriture de ces présentes jestois
» en très-bonne santé de ma personne, lamercy
» à Dieu, qui le semblable par son bon plaisir,
» vous veuille en tout temps octroyer.
M Ma très-redoutée dame, en vos dites lettres
)) estoil contenu , que depuis que mon très-cher
)) seigneur et oncle monseigneur de Berry, et
» mon très-cher et Irès-amé frère le duc de
)) Bretagne sont arrivés devers vous en la ville
» de Melun , vous avez continuellement be-
)) songné sur le faict qu'il a pieu à monseigneur
» le roy vous ordonner, touchant l'appaise-
)) ment des divisions qui sont en ce royaume.
» Et aviez espérance en Dieu , que briefvement
» aucun bon appointement y seroit trouvé. Et
» pource que procéder en un mesme faict, par
» Iraitté et voye amiable, et par voye de faict
» et de rigueur seroit chose contraire, vous
» avez envoyé par devers moy, et aussi devers
)) mes parties adverses , afin que durant ledit
» traité aucune voye de faict ne soit ouverte.
» Car ce seroit pour faire un très-grand des-
» plaisir à mondit seigneur. Et aussi seroit peu
» d'honneur à vous , ma très-redoutée dame ,
» à mondit seigneur et oncle, et à mondit beau
» frerc de Bretagne , que les choses estans en
VI, ROI DE FRANCE, (1411)
) vos mains , où vous besongnez continuelle-
) ment, aucune voye de faict fust attentée d'un
) costé ou d'autre. Et croyez fermement, que
) le duc d'Orléans sera si bien conseillé , qu'il
) ne fera chose qui doive desplaire à mondit
) seigneur, et qui soit contre vostre honneur,
) attendu ce que dit est, et plusieurs autres
) causes , que je puis assez considérer. Et que
) je ne veuille doresnavant faire , ne souffrir
) estre fait par mes gens aucune voye de faict,
) ainçois m'en abstenir ledit traitté. Ou autre-
) ment je ne gardcrois pas bien l'honneur de
) vous, et de mondit seigneur mon oncle, et
) de mon beau frère de Bretagne. Sur quoy,
) ma très-redoutée dame, plaise vous sçavoir
) que tousjours de mon pouvoir j'ay servy,
) obey, et gardé l'honneur de mondit sei-
) gneur, de vous, et de vostre génération. Et
) pour le bon service que j'ay fait, et pour re-
) sister à la très-dcsloyale , mauvaise et dam-
) nable intention du faux traislre le duc d'Or-
) leans, qui mort est, père de Charles qui
) se dit duc d'Orléans , qui de toute sa puis-
) sance contend à la destruction totale de mon-
) dit seigneur, de vous, et de vostre notable
) génération, comme il est notoire à plusieurs,
) et vous le sçavez bien, ma très-redoutée
) dame , l'affaire que j'ay présentement me
) vient. Et pource qu'il vous avoit pieu me
) rescrire par vos autres lettres, de ladite ma-
) tiere, et que je voulusse envoyer par delà de
) mes gens pour faire si bonne response , que
) mondit seigneur et vous en dussiez estre con-
) tens : j'ay attendu mes frères, pour moy con-
) seiller avee eux en ceste besongne, qui trop
) grandement me touche, comme vous voyez.
) Mais en attendant , combien que je n'aye
) sceu aucune chose parquoy on me puisse no-
) ter, que j'aye requis voye de faict, contre la
) paix et bien public de ce royaume, pour
) laisser la voye de Iraitté, ainsi que mandé
) m'avez naguieres par vos autres lettres; et
que tousjours depuis la paix de Chartres,
et traitté de Yicestre , j'ay obey aux bons
appointemens et commandcmens de mondit
seigneur, comme raison est, sans venir alcn-
contre en aucune manière. Laquelle chose
m'a esté très-dure à souffrir, attendu les très-
desloyales manières et desobeyssances de
mesdils adversaires. Ncantmoins au très-
grand content et mcspris de la majesté el
seigneurie de mondit seigneur, Charles et ses
(Hllj
» deux frères m'ont envoyé par deux hcrauls
» lettres patentes de delTiances. Desquelles en-
» tant qu'il louche les deffiances j'en suis trés-
» content. Mais des faux mensonges , et dcs-
» loyales paroles contenues esdites lellres ,
» vostrc révérence sauve, ils ont menly, et
» mentent faussement, mauvaisement, et des-
» loyalement, comme faux, mauvais, et des-
» loyaux traistres , et tels les ont monstre ,
)) monstrent, et monstreront leurs œuvres, et
» leurs faits. Et quelque chose qu'ils ayent dit,
» ou dient, il n'y en a eu fors que rébellion ,
■» desobeyssance, deslovauté, trahison, etma-
)) chination mauvaise contre leur souverain
)) seigneur, en ensuivant la trace fausse et des-
» loyale de leur dit père. Et pour venir aux
» damnables et desloyales fins à quoy ils ten-
» doient, à laquelle chose, ma trôs-redoutée
» dame, j'ay tousjours résisté et contredit, et
)) fcray tout le temps que je vivray, et tant que
)) au plaisir de Dieu , ils ne viendront pas à
» leurs damnables et traistres intentions : mais
» briefvemenl en seront punis , comme raison
)) doit. Et, ma trés-redoutée dame, vous pou-
» vez bien voir, et appercevoir clairement ,
)) que les paroles , qui vous ont esté dites par
)) Icsdessus nommés, ont estépour vous abuser,
)) sans quelque volonté d'obeyr à mondit sei-
M gneur, ny de venir à quelque paix et 'raitté.
)) Et par tout m'est pure nécessité de garder
« mon honneur. Et pource , ma trés-redoutée
M dame, je vous supplie très-humblement, que
)) en toutes mes besongnes et affaires, et mes-
)) mement en ce cas présent, toutes choses
« considérées , et en especial les alliances qu'il
)) a pieu à mondit seigneur, et à vous , de vos-
» tre grâce estre en vous et moy, par les ma-
)) riages de mon (rés-redouté, seigneur, et fils,
» monseigneur le duc de Guyenne, avec ma
» fille aisnée, et de ma très-chere dame et fille,
)) madame Michelle , avec mon fils seul , le
» comte de Charolois , qui comme dit est , ont
)) esté faits pour le bien et conservation de
)) mondit seigneur, de vous, et de vostre noble
)) génération , et aussi les sermens faits à la
» paix de Chartres, laquelle par moy ne fut
)) oncquesenfrainte.il vous plaise m'avoir pour
« très-singulierement recommandé , comme
» vostre très-humble et loyal subjct, et parent,
1) en moy aydant, et confortant alenconlre de
» mesdits adversaires. En me mandant tous-
)) jours , et commandant vos bons plaisirs et
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
4G1
» commandemens, pour les accomplir Irès-
» volontiers , et de grand cœur, comme tenu
» y suis. Ma trés-redoutée dame, je prie, etc.
» Escriten noslrc ville deDouay, le Ireiziesmc
» jour d'aoust. »
Le comte de Sainct-Paul , en faveur du duc
de Bourgongne , sousleva et mit sus les bou-
chers de Paris , c'est à sçavoir les Gois, les
Sainctyons , et les Tibers , et estoient assez
grande compagnée. Les Gois estoient trois frè-
res , fils de Thomas Le Gois , qui estoit bou-
cher, bel homme , et en son estât bon mar-
chand, demcurans luy et ses enfans, et vendans
chair en la boucherie de Saincte-Geneviefve,
bourgeois et natifs de Paris. Ceux de Sainctyon,
et les Tibers estoient de la grande boucherie,
qui est jouxte le Chastellct , et avec eux se mi-
rent gens de plusieurs mesliers de Paris, chi-
rurgiens , comme maislre Jean de Troyes , qui
avoit moult bel langage, et ses enfans, et au-
tres de son mestier, pelletiers, et cousluriers,
et un escorcheur de bestes nommé Caboche,
qui estoit de la boucherie d'emprés THostel-
Dieu, devant Nostre-Dame, cl toutes gens pau-
vres , et meschans desirans piller et desrober
estoient avec eux. Et pource que le comte d'Ar-
magnac estoit avec le duc d'Orléans, on mil
nom à ceux qui tenoient son party , Armagnacs.
Terribles et horribles meurtres, roberies, et
pilleries se fesoient à Paris contre ceux qu'on
tenoit estre du party du duc dOrleans. Et suf-
fisoit pour tuer un notable bourgeois , et le
piller et desrober, de dire et crier par quelque
personne en haine : « Voilà un Armagnac ! »
Et prirent l'enseigne du duc de Bourgongne,
ou devise , qui estoit le Sautoir, qu'ils appel-
loient la croix Sainct-André, et une fleur de lys
au milieu. Et y avoil en escrit a Vive le Roy. »
Et tous la prenoienl, voire les femmes, et petits
enfans. Ils tuèrent plusieurs personnes , et les
jellerent en la rivière, et faisoient publier
qu'ils s'en estoient fuys, mais oncques puis ne
furent veus. On faisoit faire mandemens au
nom du roy, par lesquels il abandonnoit tous
ceux qui tenoient le party du duc dOrleans ,
ou de ceux qui estoient avec luy, ou les ai-
doient et favorisoient. Et defendoit-on à tous
capitaines de ponts, ports, et passages, qu'on
ne les laissast passer. Mais que tout fust ou-
vert au duc de Bourgongne , et à ceux qui te-
noient son party, et qu'on l'accompagnast et
servist. Et faisoient entendre au peuple, et de
482
HISTOIRE DE CHARLES
faict escrivoienl aux bonnes villes , « qu'ils
» vouloient faire un nouveau roy, et priver ses
» enfans de la couronne. » Et trouvèrent une
bulle du pape Urbain , en vertu de laquelle ils
faisoienl excommunier ceux qu'ils appelloient
Armagnacs, tous les dimanches aux prosnes, et
disoient ainsi : « On vous dénonce de Taucto-
M rite apostolique excommuniés Jean de Berry,
» Charles d'Orléans, Charles de Bourbon, Jean
» d'Alençon, Bernard, d'Armagnac, et Charles
» d'Albret, avec leurs alliés, et complices, ai-
)) dans etfavorisans. » Et avec ce qu'on faisoit
escrire au roy lettres contenans ce que dit est,
pareillement escrivoient ceux de l'université de
Paris, dont estoient principaux un carme,
nommé maistre Eustache de Pavilly, et le mi-
nistre des Mathurins, Et aussi escrivoient ceux
de la ville de Paris semblables lettres en effect
et substance.
Cependant le duc d'Orléans faisoit grandes
diligences d'assembler gens. Aussi faisoient les
autres seigneurs. Les ducs de Bourbon et d'A-
lençon passèrent la rivière de Seine, et le comte
de Vertus passa en Brie à bien grande compa-
gnée. Et y avoit ja des Gascons à Han en Yer-
mandois, c'est à sçavoir Bernard d'Albret, un
bien vaillant homme d'armes , qui avoit de bien
vaillantes gens en sa compagnée. H sceut nou-
velles que le duc de Bourgongne y venoit met-
tre le siège. Et disoit-on qu'il avoit bien en sa
compagnée deux mille chevaliers, huit cens es-
cuyers , et bien quarante mille hommes de pied
presques tous Flamens. Ledit Bernard d'Albret
se fortifioit de jour en jour, le mieux qu'il pou-
voit. Et combien que la ville ne fust fermée en
aucuns lieux , toutesfois il se tint dedans , et y
vint mettre le siège le duc de Bourgongne, ac-
compagné comme dessus , et la cuidoient pren-
dre d'assaut tout plamement. Mais ceux qui
cstoientdedans vaillamment se defendoient. Les
engins et bombardes furent assises, et tirèrent
bien chaudement.Etveidet considéra ledit d'Al-
bret et ses compagnons , que la ville contre une
telle puissance n'estoit pas tenable , et que bon-
nement ils ne pourroient résister. Et pource se
soutiverenl et résolurent de trouver moyen
d'aucun traité, ou autrement, et pource Gui-
dèrent parlementer. Mais en rien on ne les vou-
lut recevoir, car il sembloit au duc de Bour-
gongne, et aux capitaines, mais qu'elle eust
esté battue, qu'on l'auroit d'assaut. Et pource
ledit d'Albret, considérant l'imagination de ses
VI, ROI DE FRANCE, (1411)
adversaires, advisa les moyens, comme luy et
sa compagnée se pourroient sauver et saillir.
Et fit à un poincl d'un jour ouvrir une des por-
tes, et dévaler le pont-levis , et ouvrir les bar-
rières , faisant semblant de lever et faire une
escarmouche. Lors tout à coup luy et tous ses
gens, qui estoient bien montés, frappèrent
vaillamment et hardiment sur l'un des logis.
Et cuidoient les gens dudit duc au commence-
ment, que ce ne fust qu'une escarmouche.
Mais d'Albret et ses gens tellement se portèrent,
qu'ils en tuèrent et blessèrent beaucoup , et
passèrent outre, et s'en allèrent presque sans
nulle perte de leurs gens , et ainsi abandon-
nèrent la ville. Et y entrèrent plainement, et
à leur aise et volonté les gens dudit duc, sans
qu'ils trouvassent aucune résistance, et la pil-
lèrent : c'estoit grande pitié du peuple qui
esloit dedans , car on y fît tous les maux qui
se pouvoient faire. Et puis mirent le feu par-
tout, et ainsi destruisirenl ladite ville, qui es-
toit paravant assez bonne. Depuis ledit duc de
Bourgongne alla devant Roye et Chauny, qui
se rendirent assez aisément. Et tousjours le
duc d'Orléans approchoit et alla jusques à Mon-
didier, en intention de combatre le duc de
Bourgongne. Et avoit l'avant-garde le comte
d'Armagnac, et l'arriere-garde le comte d'A-
lençon , et la grosse bataille le duc d'Orléans ,
et les autres seigneurs. Et sembloit qu'ils eus-
sent esté bien joyeux de trouver le duc de
Bourgongne et sa compagnée, et à ceste in-
tention y alloient. Mais il se retira. Et disoit-
on , que la cause estoit que les Flamens le
laissèrent, et s'en retournèrent, disans qu'ils
n'estoient tenus de servir que certain temps, et
à l'environ de leur pays. Et lors le duc de
Bourgongne manda les Anglois pour luy venir
aider. Et estoit commune renommée, que dès
lors eurent alliances le roy d'Angleterre, et le
duc de Bourgongne. Et se donnoit-on grandes
merveilles comme il s'en estoit retourné, et
retraict. Car il avoit en sa compagnée trois
mille chevaliers , et escuyers , et quatre mille
arbaleslriers , chacun garny de deux arbales-
Ires , et deux gros valets , dont l'un lenoit un
grand pennart, et l'autre tendoit l'arbalestrc ,
tellement que tousjours y en avoit une tendue;
quatre mille pionniers , quatre mille archers ,
dont une partie estoient Escossois; six cens
hommes d'armes, et mille archers du pays
d'Artois, douze corn hommes d'armes du pays
(1411)
de Flandres, et douze cens gros valels, deux
mille ribaudequins , et bien quatre mille
que canons , que coulevrines. Or combien
qu'il se fust retiré . il escrivoit tousjours bien
diligemment au roy, à la reyne , à monseigneur
de Guyenne , à la ville de Paris , et autres , en
appellant ceux d'Orléans et leurs complices
« faux traistres et desloyaux , et qu'ils vouloient
« désappointer le roy de ses couronne et royau-
)) me, et ses enfans aussi,» en leur donnant
espérance qu'en bref il viendroit, et à plusieurs
de Paris particulièrement escrivoit , tant de
ses conseillers que autres , lesquels par leur
pouvoir avoient le peuple à eux. Et outre , fai-
soient mention lesdites lettres d'aucunes cou-
leurs et mouvemens, pour lesquelles luy et sa
compagnée s'estoient retirés. Quand le duc
d Orléans et les autres princes de sa compagnée
virent que le duc de Bourgongne s'estoit retiré ,
ils délibérèrent de venir devant Paris , esperans
qu'ils y entreroient. Mais ils eussent mieux
fait s'ils eussent poursuivy ledit duc de Bour-
gongne jusques au pays. Et y en eut de leurs
gens qui s'eschapperent jusques vers Crespy
en Valois. Il y avoit lors un baillif à Senlis ,
nommé TrouUart deMalercux, tenant le party
de Bourgongne, qui avoit des gens de guerre:
il sceuL que vers ladite ville y en avoit de logés ,
et vint frapper sur eux soudainement, les rua
jus , et y en eut bien de morts quatre-vingts :
et cinquante de pris. Quand ceux de Paris
sceurent les nouvelles dessus dites , ils furent
encore plus enflammés que devant pour le duc
de Bourgongne. Et fut messire Pierre des Es-
sars remis en son office de prevost de Paris ,
lequel fit de grandes diligences de mettre gar-
nisons à Sainct-Cloud, Charenlon , Corbeil ,
Creil, et Beaumont : auquel lieu de Beaumont
on mit en garnison le vidame d'Amiens , lequel
quand il sceut la venue de ceux d'Orléans ,
qu'on nommoit Armagnacs, bien honteusement
s'enfuit dedans Sainct-Denys, où estoit le prince
d'Orenge avec douze cens combatans.
La reyne, laquelle avoit esté bien longue-
ment à Melun, entra à Paris l'onziesme jour
du mois de septembre. Et aussi-tost qu'elle y
fut , on lui osta une grande partie de ses gens ,
officiers et serviteurs, et pareillement fit-on
au roy. Et n'y avoit serviteur ny officier qui
sceust en quel estât il estoit : ny ce qu'il devoit
faire.
Quand les gens d'Orléans , dits Armagnacs ,
PAR JEAN JUVENAL DES URSJNS.
463
vinrent à Saint-Denys , ils y cuiderent aisément
entrer, et firent divers assauts, et resistoienl
fort lesdits princes d'Orenge et ses gens , et y
en eut de blessés beaucoup d'un coslé et d'au-
tre, et Irés-peu, et comme nuls de morts : et
finalement prirent composition , qu'ils s'en
iroient eux , leurs chevaux et harnois , et pro-
mirent que jusques à Noël ils ne s'armeroient.
et enlrcront les seigneurs dedans avec une
partie de leurs gens , et les autres estoient logés
autour, comme à Montmartre, à Aubervillers,
et autres villages : ce fut l'onziesme jour d'oc-
tobre trois jours après , le seigneur de Gau-
court par la rivière eschella le pont de S. Cloud ,
où estoit le seigneur de Cohan, qui se disoil
oncle dudit messire Pierre des Essars , lequel
avoit en abomination les pommes. Et pource
le mirent en un grenier où il y en avoit foison ,
pour le mettre à finance : lequel s'y mist plus-
tost qu'il n'eust fait, s'il eust esté en une bien
dure prison ; et vomit tant qu'il y fut, et estoit
en tel poinct, qu'il sembloit que l'ame luy
deust partir du corps. Le matin , après la place
prise, y avoit un vaillant chevalier, nommé
messire Pierre de Baufremont, chevalier de
Rhodes , lequel venoit audit pont à tout environ
vingt combatans en sa compagnée bien esleus,
pour soy mettre dedans la place dudit pont, à
aider de la garder, et estoit de Bourgongne ,
et vint devant la place, appellant le guet. Les
gens de Gaucourt le virent et apperceurent, et
prirent de ceux qui avoient esté pris leurs
hucques à la croix de Sainct-André , dévalèrent
le pont, et ouvrirent les barrières. Et ledit de
Beauffremont cuidant que ce fust de ses gens ,
et de son party, entra dedans , et là fut pris ,
et ceux de sa compagnée, et paya sept mille
escus.
Plusieurs escarmouches se faisoient comme
tous les jours, et estoient les Gascons logés au
plus prés des portes de Paris. Et pource que le
comte de Sainct-Paul avoit des archers bien ti-
rans, du pays de Picardie, et aussi de Paris,
et d'ailleurs y avoit arbalestriers et archers, les
Gascons avoient sur leurs chevaux coullepoin-
tes pour doute du traict. Et tousjours ceux qui
issoient de Paris estoient reboutés à leur dom-
mage. Entre les autres y avoit un homme d'ar-
mes, nommé Saillant, qui estoit escuyer d'es-
curie du duc d'Orléans, qui ne failloit point
seul au matin , et après disner de monter sur
un roussin blanc, armé, et sa lance au poing ,
4G4 HISTOIRE DE CHARLES
à venir verdoyer entour de Paris. Et faisoit |
sçavoir, s'il y avoit personne qui voulust rom-
pre une lance , et souvent y en alloit aucuns ,
ne oncques ne fut rué à terre. Aucunesfois en
jettoit jus , et abaltoit, et seulement emmenoit
le cheval de celuy qu'il abattoit, sans rien at-
tenter à la personne de celuy qu'il abattoit.
Le comte de Sainct-Paul, qui avoit alors tout
le gouvernement de Paris , et messire Pierre
des Essars , adviserent que ceux de la partie
d'Orléans, n'estoient gueres qui escannou-
chassent, et que luy-mesme sailliroit à si grosse
compagnée, qu'il les rebouteroit jusques à
Sainct-Denys, et si frapperoit sur aucuns logis
estansaux villages. Et avoient ceux qu'on ap-
peloit Armagnacs des amis à Paris, et selon
leur pouvoir faisoient sçavoir ce qui leur pou-
voit nuire aucunement. Et dit-on que de la-
dite entreprise ils furent advertis. Et si estoit
le seigneur de Gaules , vaillant chevalier , qui
avoit grandes charges à Montmartre , où il y
avoit guet , et pouvoit aucunement voir quand
assemblée se faisoit dedans la ville. Et advint
que ainsi que le comte de Sainct-Paul avoit ad-
visé , il l'exécuta , et saillit à bien grosse com-
pagnée de gens de guerre de la ville de Paris,
et une grande multitude de peuple armé telle-
ment quellemcnt. Ceux qu'on appeloit Arma-
gnacs , se mirent en deux parties , embuschés
derrière la montagne de Montmartre, en fosses
basses vers le gibet. Et vinrent ceux qui avoient
accoustumé d'escarmoucher, qu'on disoit Gas-
cons, quand ils virent les autres issir, et allè-
rent au devant , faisans voltigemens en recu-
lant, ou eux retournans , tant que ceux de Pa-
ris les poursuivoient. Et assez tost après les
embuschés dessus dites saillirent par deux cos-
tés, et vinrent frapper sur le comte de Sainct
Paul et ses gens, qui estoient plus six fois que
les embuschés. Quand ledit comte les apper-
çeut venir , il estoit sailly par la porte Sainct-
Denys : mais il s'enfuit et s'en retourna par la
porte Sainct-Honoré , et ses gens. Le peuple
ne se peut pas si tost retraire, et y en eut de
tués deux ou trois cens , tant de gens de traict
que de ceux de Paris. Qui fut chose piteuse,
laquelle enaigrit et irrita fort ceux de Paris.
Entre ceux qui estoient sortis d'iccUc ville , il
y avoit un homme de pratique, qui sortit hors
de la porte, armé d'un haubergeon, de jaques,
gantelets, harnois de jambes, et un bacinet à
camail , avec une hache en son poing , lequel
VI, ROI DE FRANCE, (1411)
estoit monté sur une mule avec les gens de
pied : quand la mule ouyt le bruit du harnois ,
elle ne peut, ou voulut reculer du costé de
Paris , mais prit son chemin au long du pavé,
vers Sainct-Denys. Il y eut deux hommes
d'armes qui le suivoient pour le prendre, mais
combien qu'ils fussent bien montés , toutesfois
ils ne le peurent oncques atteindre, et entrè-
rent luy et sa mule dedans Sainct-Denys : où
il fût mis à finance à trois cens escus , lesquels
il paya avant que parîir, puis s'en retourna à
Paris : auquel lieu ceux qui avoient esté aus-
dits seigneurs n'avoient pas bon temps.
Aucunes gens de Paris , bons et notables
bourgeois , eussent bien voulu trouver moyen,
qu'on y eust trouvé aucun bon expédient. Et
en fut advertie la reyne, et aucuns estans près
du roy , et de m.onseigneur de Guyenne. Et
leur sembloit que monseigneur le duc de Berry
seroit bon moyen , et qu'on le manderoit. Ce
qui vint à la cognoissance d'aucuns extresmes
et furieux, du party de monseigneur de Bour-
gongne , qui luy firent sçavoir. Lequel escrivit
à ceux de Paris , qu'ils ne l'y laissassent point
entrer, combien que la Reyne avoit fait une
cedule , contenant certaines choses que le duc
de Berry eust faites et promises. Et se doutoit
fort le duc de Bourgongne que la reyne ne le
fist entrer ; pource il envoya certains advertis-
semens à Paris, faisans mention que si son on-
cle le duc de Berry venoit à Paris, qu'on ne
soufTrist en aucune manière que l'archevesque
de Bourges, ne autres qu'il nommoit, vinssent
en sa compagnée , et que sondit oncle , ny au-
tres , ne dissent aucune chose, qui fust contre
le traité fait à Vicestre, et l'ordonnance que le
roy avoit faite , luy estant en santé. Et mes-
mement concernant la seureté de la bonne
ville de Paris, et des personnes estans en icelle.
Et ces choses se faisoient au nom du duc de
Bourgongne , et non de la ville de Paris. Et
semble que la reyne n'estoit pas lors à Paris ,
mais à Corbeil. Car ils requeroient que la
reyne, et mesdames de Guyenne et de Cha-
rolois vinssent à Paris, avec leurs gens seule-
ment, sans amener le duc de Berry, ny de ses
gens. Qu'elle ne laissast à Corbeil ou à Melun
que les gens que le roy avoit ordonnes à la
garde des places. Que le roy et monseigneur
do Guyenne s'allassent loger au Louvre : que
à Paris fust crié et publié par tous les carre-
fours cl lieux accoustumés. Que tous ceux qui
(Hll)
osloienl familiers, serviteurs, ou partiaux des
ducs de Berry , d'Orléans , de Bourgongne ,
Alençon , Armagnac et Albret, vuidassent sur
peine de confiscation de corps et de biens.
Que Pierre de Sery , qu'on disoit vouloir met-
tre de nuict le duc de Berry à Paris , et ses al-
liés fussent punis selon leurs démérites. Que
toutes les fenestres de i'hoslel de Nesle fussent
murées, et le pont abatu. Et qu'on desappoin-
last le prevost des marchands, et qu'on en
mist un autre 5 avec plusieurs autres reques-
tes, dont la plus grande partie furent accom-
plies. Et n'y vint point le duc de Berry. Et
pour lors c'csloit grande pitié d'estre à Paris ,
et de voir ce qu'on faisoit et disoit.
Or est vray que la venue desdits seigneurs
devant Paris despleut fort au roy , et à mon-
seigneur de Guyenne, et non sans cause. Car
en effet, ils monstroient semblant de vouloir
assiéger Paris. Elpource ledit seigneur manda
le duc de Bourgongne, dont il avoit espousé
la fille, qu'il vint àluy à Paris. Lequel fut bien
joyeux de ces nouvelles, et assembla gens d'ar-
mes le plus qu'il peut. Et en sa compagnée
avoit le comte d'Arondel, Anglois, lequel avoii
amené de trois à quatre mille combatans an-
glois. Et disoit-on bien assez publiquement
que le duc de Bourgongne avoit fait aucunes
alliances avec le roy d'Angleterre. Et se fai-
soient à Paris maux infinis secrettement et pu-
bliquement. Les Gois levèrent une grande
compagnée de peuple, qui issirent par la porte
de Saincl-Jacques , et allèrent à Vicestre, une
moult belle maison, richement et notablement
édifiée, et peinte , qui estoit au duc de Berry.
Et y boutèrent le feu , et fut arse , si bien qu'il
ne demeura que les parois. Et avant ladite dé-
molition, le peuple ostoit les beaux huis, et
les beaux châssis de verres , et les empor-
loit.
Au commencement du mois d'octobre, au-
dit an , le roy voyant la manière de procéder
desdits seigneurs de son sang, ordonna man-
dcmens patens, par lesquels estoient narrés,
et déclarés plusieurs innumerables maux, qui
avoient esté faits, et se faisoient de jour en
jour, par assembler gens de guerre , qui dcs-
truisoient le pauvre peuple, et pilloient, et des-
roboient. El en la conclusion le roy les aban-
donnoit, s'ils ne s'en departoient , et les tenoit
et reputoit ses ennemis. Et qu'on donnast pas-
sage au duc de Bourgongne par toutes les vil-
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
465
les , chasleaux , ponts et passages , pour ve-
nir devers luy, et qu'on l'accompagnast et luy
donnasi aide et confort , et que le roy estoit
acertené qu'ils avoient inlcnlion « de faire un
autre roy en France. » Et pourcc que le duc
de Bourgongne douloit que aucuns ne fussent
mal conlens de ce qu'il avoit fait venir le
comte d'Arondel, qui estoit un prince d'Angle-
terre, il escrivit aux bonnes villes qu'il ostoit
venu au royaume, pour aider à trouver bonne
paix, et aussi pour servir le roy, et luy aider à
débouter lesdits seigneurs , en louant et colo-
rant son intention.
En ce niesme temps le roy escrivit lellrcs à
sa fille l'université de Paris, et estoient en
forme de mandement paient. Esquelles estoit
narré que les seigneurs dessus dits le vouloient
débouter, et destituer de son eslat, et aucto-
rilé , et le destruire de sa dignité, et «. faire un
nouveau roy de France , » et qu'ils avoient
pris la ville de Sainct-Denys, le pont de Saincl-
Cloud, défilé le duc de Bourgongne, boulé
feux , pillé , desrobé , forcé femmes , et fait
maux sans nombre. Et leur prioit et reque-
roit, que ces choses ils fissent prescher, et pu-
blier, et qu'ils luy voulussent donner aide et
confort. Lesquelles choses l'université de Pa-
ris , en voulant obeyr à leur père , et seigneur
souverain, firent exécuter de leur pouvoir. Et
en outre leur fit monstrer certaines bulles du
bon pape Urbain ' , par lesquelles il excom-
munioit tous ceux qui faisoient telles assem-
blées, et leurs adherans et complices, et qu'on
ne les peust absoudre, sinon en l'article de la
mort. Et les privoil des fiefs, terres et seigneu-
ries qu'ils lenoient. Et mettoit interdit en leurs
terres, et seigneuries. El absolvoit les vassaux
des sermens , foy , et hommages qu'ils avoient
à eux. El sous ombre desdiles bulles, escrivi-
renl ceux de l'université partout, les choses
dessus dites , afin que partout on sceust les
œuvres desdits seigneurs , qu'on tenoit pour
traistres au roy, et en outre pour excommu-
niés. Et outre firent et envoyèrent par escrit
les choses qui sont défendues, au temps de in-
terdicl gênerai , et aussi permises. Et pourcc
que lesdiles lettres ou bulles s'adressoient aux
archevesques de Rheims et de Sens , et aux
evesques de Paris et de Chartres , lesquels on
tenoit pour Armagnacs , lesdiles bulles ne fu-
' l'ibain V,
30
466
lUSTOinE DE CHARLES Tî , ROI DE FRANCE
rent aucunement exécutées. Mais après l'entrée
du duc de Bourgongne à Paris , dont cy-après
sera faite mention , il fut trouvé qu'elles s'a-
dressoient à l'evesque de Beauvais , auquel le
roy escrivit qu'il procedast à l'exécution d'i-
celles. Laquelle chose il fit, et luy envoya-on
un mandement patent. Mais depuis, pource
que plusieurs des seigneurs obeyssoient au roy,
le roy manda qu'il suspendist lesdiles senten-
ces jusques à certain temps, et ainsi le fit.
Le trentiesme jour d'octobre , vint le duc de
Bourgongne à Paris, accompagné dudit comte
d'Arondel, lequel arriva bien tard, et avoit bien
grande compagnée de gens de guerre , et de
traict. Quant est des gentilshommes, ils furent
logés par fourriers es maisons des bourgeois de
Paris, et spécialement es hostels de ceux qu'on
soupçonnoit avoir eu accointance, amour, et
fraternité à ceux qu'on disoit Armagnacs, ou
aucuns d'eux. Mais il y eut plus de six mille
chevaux , et de gens à pied, qui toute la nuict
ne cessèrent de trotter par la ville pour trouver
logis, car personne ne les vouloit loger, spé-
cialement les Anglois. Toutesfois le lende-
main tous furent logés. On cuidoit, etavoit-on
espérance, que à la venue du duc de Bourgon-
gne , on deust adviser quelque expédient, ou
traité de paix , et au moins que les grands ex-
cès qu'on faisoità Paris, deussent cesser. Mais
les choses de jour en jour enaigrissoient et
s'enflammoient plus que devant. Et pource que
le duc de Bourgongne se sentoit puissant, il ne
voulut ouyr parler de paix, ne ceux dessus
nommés , c'est à sç.avoir les bouchers et leurs
alliés , et en rien ne cessoient de faire de très-
inhumains excès. Et faisoit-on excommunier
tous les dimanches lesdits seigneurs. Et met-
toit-on aux images des saincts la devise de la
croix Sainct-André. Plusieurs prestres en fai-
sant leurs signacles à la messe, ou en baptisant
les enfans , ne daignoient faire la croix droite
en la forme que Dieu fut crucifié , mais en la
forme comme sainct André fut.crucifié. A peine
osoit-on donner baptcsmc aux enfans de ceux
qu'on disoit estre aucunement favorisans aus-
dits seigneurs. Et si un homme estoit riche, il
ne falloitquc dire : « Cestuy-là est Armagnac, »
pour le tuer , piller , desrober et prendre ses
biens. Et si il n'y avoit homme de justice, ny
autre qui en eust ozé mot dire. Ny la reyno
n'en eust ozé parler, ne d'accord faire, ou traité
de pacification.
(Hll)
Le lendemain , ou deux jours après , que le
duc de Bourgongne fut arrivé à Paris, aucuns
François de ses gens, et aussi Anglois, allèrent
à la porte de Sainct-Denys pour escarmoucher,
s'ils trouvoient à qui -, ils ne furent guieres ,
qu'il vint des compagnons de l'autre partie, et
tousjours en survenoit d'un costé et d'autre.
Mais à ceux qui estoient issus de Paris , fut
meslier de eux retraire dedans la ville, et fu-
rent chassés jusques aux portes, et depuis n'y
eut aucunes sorties guieres faites.
C'estoit tousjours grande pilié des pilleries et
roberies qui estoient sur les champs, car ceux
qu'on appelloit Armagnacs, faisoient maux in-
numerables, et ne sçavoit-on qu'ils pensoient
ou vouloient faire. Car d'entrer à Paris il n'y
avoit aucune apparence, de parler de paix ou
accord il n'en estoit nouvelles. Ils fortifioient
les villages où ils estoient de barrières par les
rues, spécialement le village de Sainct-Cloud,
lequel ils fortifièrent fort par les rues de cha-
retles, chariots, et poultres. Et firent barrières
pour ouvrir, et clorre, issir et entrer quand
bon leur sembloit. Alors fut advisé par le duc
de Bourgongne, les Anglois, et gens de guerre,
estans au conseil du roy, qu'il leur falloit cou-
rir sus. Et envoyèrent espier par tous les logis
secrettement, pour sçavoir comme les Arma-
gnacs se gouvernoient. Et spécialement y eut
gens de guerre bien montés , qui allèrent vers
le village de Sainct-Cloud , et considérèrent
comme il leur sembloit , que bien aisément on
les auroit, veu qu'il y avoit des hauts lieux, et
que le village estoit au bas, et parce ceux d'en-
haut auroient l'advantage, pourveu qu'on eust
do grosses arbalestres , canons, coulevrines, et
habillemens de guerre. Il fut donc conclu que
l'on iroit, et que l'on feroit les provisions néces-
saires, dont ceux qui estoient à Sainct-Cloud
ne se donnoient de garde. Et eussent cuidé que
plustosl on fust allé aux villages d'emprès Pa-
ris , du costé de la porte Sainct-Denys. Si fut
ordonné et commandé secrettement à tous les
capitaines tant Anglois que François, qu'ils fus-
sent tous prests , et leurs gens, quand on les
manderoit. Et si fut ordonné que les bourgeois
de Paris qui auroient puissance, feroient habil-
ler gens à pied, pour aller en la compagnée des
gens de guerre: et furent nommés et mis en es-
cril ceux qui seroient tenus de le faire. Cela fut
exécuté tellement, qu'on trouva de seize cens
<\ deux mille bons compagnons armés de hau-
(I4li)
bergeons, Jacques, salades, ou bacinels, et gan-
lelels, et les aucuns garnis de liarnois de jam-
bes , et de bonnes haches, ou autres basions,
sans les archers, et arbalestriers de la ville.
Environ ininuict, partit toute cette compagnie
de la ville do Paris , le neufiesrne jour de no-
vembre. Et y estoient en personne le duc de
iîourgongne, et le comte d'Arondel : qui vin-
rent au matin devant ledit village du pont de
Sainct-Cloud. Et combien que ceux qui y es-
toient logés n'en fussent aucunement adverlis ,
toutesfois furent-ils assez tost prests de se dé-
fendre, et alla chacun à sa garde. Si furent bien
et roidement assaillis, et aussi par le moyen
desdites barrières se défendirent fort. Et eust
esté bien diflîcile chose de les avoir par lesdits
lieux. Mais les gens de pied de Paris, et autres,
se mirent derrière les murs des maisons du
coslé des champs , et rompirent les murs , qui
n'estoient que de piastre bien foibles, et en plu-
sieurs et divers lieux firent de grandes entrées.
Surquoy ceux qu'on disoit Armagnacs, quand
ils se virent ainsi surpris , ils se cuiderent re-
traire sur le pont, mais ils ne le sceurent si tost
et si diligemment faire , qu'il n'y en eust de
sept à huit cens de morts, aucuns disent neuf
cens , et une autre partie de pris. Et entre les
autres furent prisonniers messire Guillaume
Bataille , et un chevalier de Picardie, nommé
messire iMaussart du Bois, lequel fut mis au
Chastcllet de Paris. Au regard dudit Bataille ,
ceux qui le prirent ne l'amenèrent pas dedans
Paris, pource qu'ils sçavoient bien que s'il y
estoit , qu'il seroit en grand danger de sa per-
sonne. Et le mirent à finance , et sur sa foy le
laissèrent aller, lequel paya bien et diligemment
ce à quoy il avoit esté mis. Après ladite beson-
gne faite, et lesdits de Sainct-Cloud desconfits,
lesdits seigneurs estans à Sainct-Denys se par-
lyrent , et abandonnèrent Sainct-Cloud et
Sainct-Denys , et s'en allèrent eux et leurs gens
à Montargis. Le seigneur de Hely entra à
Sainct-Denys, et quand il y fut, il prit l'abbé de
Sainct-Denys, et l'amena à Paris, disant qu'il
estoit Armagnac. Et au pont de Sainct-Cloud
fut mis de par ledit duc de Bourgongne , un
capitaine autre que celuy qui y estoit paravant,
lequel se nommoit Colin de Pise, lequel avoit
esté pris par Gaucourt prisonnier, et paya fi-
nance , et puis s'en alla à Paris, où il fut pris
par la justice, mis au Chastellet, et depuis mené
aux halles , où il eut le col couppé, Pource
PAB JEAN JUVENAL DES URSIJNS.
467
qu'il avoit ainsi laissé prendre ledit pont de
Sainct-Cloud audit seigneur de Gaucourt: com-
bien que de son pouvoir, il avoit fait diligence
de le garder, ainsi qu'il disoit.
Les Bretons et Gascons , qui estoient sur les
champs, faisoient maux innumerables, dont
c'estoit grande pitié.
Après ces choses, il fut délibéré par le roy et
son conseil, que lesdits seigneurs seroient ban-
nis et leurs biens déclarés confisqués, et furent
lesdits bannissemens et confiscations publiés.
Et les nommoit-on Jean de Berry , Charles
d'Orléans, Bourbon, Alençon en leurs privés
noms. Et pour exécuter et prendre les terres ,
et mettre en la main du roy , furent ordonnés
ceux qui s'ensuivent, c'est à sçavoir le seigneur
de Hely, qui estoit mareschal de monseigneur
le dauphin duc de Guyenne , le comte de
Sainct-Paul , le seigneur de Coucy , et messire
Philippes de Cervolles en Berry, messire Jean
de Chaalon en Touraine, le seigneur de Sainct-
Georges, et maistre Pierre deMarigny en Lan-
guedoc, et futoslé le gouvernement au duc de
Berry. Le pays de A^alois se rendit, Clermont
en Beauvoisis aussi , et se mirent en l'obeys-
sance du roy , et de la partie de Bourgongne.
Le roy, elles ducs de Guyenne, et de Bour-
gongne, avec le comte d'Arondel , allèrent
mettre le siège à Estampes , qui estoit au duc
de Berry. Et de par luy estoit dedans un vail-
lant chevalier d'Auvergne , nommé Louys de
Bourdon. Et fut mis ledit siège tout autour du
chastel , qui estoit très-difiicile à avoir , sinon
par le miner. Ce que on craignoit, car c'estoient
tout sablons. Bourdon souvent sailloit, et faisoit
de grands dommages à ceux du siège , et prit
le seigneur de Roucy, et plusiaurs autres : fina-
lement l'une des tours , estant à un coin du
chasteau , fut tellement minée, qu'elle cheul.
Quand ceux de dedans virent que bonnement
ne se pouvoient plus tenir , ils se rendirent au
roy , sauves leurs vies , et eurent très-bonne
compagnée et composition. Au regard de Bour-
don, il ne se voulut rendre, et se retira dans la
grosse tour, luy et un valet seulement, et là
se tint par aucun temps. Et fut mandé qu'il
vint parler au roy , et ausdits seigneurs à seu-
reté. Lequel y vint, bien vestu dimerobbe de
veloux cramoisy toute brodée à ours , et à la
devise du duc de Berry , et aussi luy avoit-il
donnée. Et parlementèrent ensemble : il luy
fut remonslré qu'il ne pouvoil tenir. Finale-
408
HISTOIRE DE CHARLES
ment monseigneur le dauphin , et le duc de
Bourgongne luy pardonnèrent tout. Et rendit
la place, sans ce qu'il fust prisonnier, ou payast
finance , et quand le roy et les seigneurs re-
tournèrent à Paris, il s'en vint avec eux.
Or est vray que le comte de La Marche avoit
l'avant-garde du roy, et avec luy le mareschal
Boucicaut, et le seigneur de Hambuye, lesquels
avoient bien deux mille hommes d'armes, et
de gens de traict largement. Et si y avoit des
gens de Paris, que conduisoil l'un des bouchers
dessus dits, fils de Thomas Le Gois,le duc
d'Orléans esloit à Orléans , et avoit en sa com-
pagnée deux vaillans chevaliers. L'un nommé
messire Arnaud Guillon de Barbazan , l'autre
messire Raoul de Gaucourt, qui avoient chacun
une gente compagnée de gens de guerre. Le
comte de La Marche, et toute son avant-garde
lenoit les champs en Beausse , tant qu'ils vin-
rent à Ycnville , à Thoury , au Puiset , et au
pays d'environ. Et se logea ledit comte au Pui-
set, et une grande partie de ses gens. Et à un
poinct du jour, qu'on ne voyoit comme goutte,
lesdits de Barbazan et de Gaucourt vinrent, et
leurs gens, sur ledit logis du comte de La Mar-
che , et en tuèrent bien quatre cens, et prirent
des prisonniers ; spécialement fut pris ledit
comte de La Marche, lequel ils baillèrent à une
partie de leurs gens ; lesquels le menèrent en
la forest, en tenant le chemin d'Orléans. Et en
ceslcbesongne fut tué ledit Gois, qui se cuidoit
relraire avec les autres vers le mareschal de
Boucicaut, et le seigneur de Hambuye, qui es-
toicnt logés prés dudit Puiset, et aucun s'y re-
tirèrent. Incontinent, bien et diligemment se
mirent sus lesdits de Boucicaut et Hambuye ,
et se rangèrent en bataille à venir vers ledit
Puiset, il faisoit encore si trouble, que à peine
se cognoissoit-on l'un fautre : il y eut des ren-
contres, et y fut Barbazan une fois pris , puis
après rescous par ledit de Gaucourt, et y en eut
de pris tant d'un costé que d'autre : finale-
ment se retrahirent lesdits de Gaucourt et Bar-
bazan en la forest d'Orléans , et s'il eusl esté
jour, ils eussent eu bien à faire, car la puissance
desdits Boucicaut et Hambuye estoit bien
grande, comme de huict cens chevaliers, et es-
cuyers, et les autres n'esloient que deux à trois
cens combalans. Le comte de La Marche fut
amené à Orléans à grande joye, et ceux de la
ville luy disoient en passant plusieurs villen-
diies, et injures. Dont le duc d'Orléans fut des-
yi, ROI DE FRANCE, (1411)
plaisant, etluy fit très-bonne chère à sa venue:
puis après il fut mis en la grosse tour d'Or-
léans , et bien gardé.
En ce temps le comte de Sainct-Paul, et Le
Borgne de La Heuse, mirent le siège devant le
chastel de Sainct-Remy du Plain , au pays du
Maine , pour la querelle du duc de Bourgon-
gne. Et fut faite une armée par le comte d'A-
lençon , pour cuider lever le siège, dont estoit
chef messire Jean de Dreux son mareschal , et
autres capitaines qui vinrent ferir sur le siège,
mais ils furent desconfits par le comte de
Sainct-Paul , et sa compagnée. Et y en eut plu-
sieurs pris et morts; entre les autres fut pris
messire Jehannet de Garencieres , et Jean
Roussemine. Et fut le chastel rendu , mais
assez tost après repris par le comte de Riche-
mont , qui y vint à grande armée. Et de là alla
mettre le siège devant le chastel de l'église,
lequel il prit, et secourut ledit seigneur fort le
party d'Orléans.
Le roy délibéra , luy et sa compagnée de
s'en retourner, et manda aussi les autres qui
estoient en Beausse, et laissèrent garnison à
Estampes et dans les autres places qu'ils avoient
en leurs mains, comme Dourdan, lequel fut
rendu au roy sans coup ferir, de la volonté de
ceux qui estoient dedans. Et au regard de toutes
les villes, places, et pays estans delà la rivière
de Seine, en allant en Champagne, et esdites
marches, elles se mirent en l'obeyssance du roy.
Le dixiesme jour de décembre , entrèrent le
roy et les seigneurs de Paris. Et fut fort plainte
la mort du Gois, car il estoit vaillant et gra-
cieux homme. Et fut apporté à Paris , et en-
terré àSaincte-Geneviefve. Et luy fit-on moult
honorables obsèques, autant que si c'eust esté
un grand comte, ou seigneur. Et y fut présent
le duc de Bourgongne , avec foison du peuple :
aucuns disoient que c'estoit bien fait, et que
le duc de Bourgongne monstroit bien qu'on le
devoit servir, puis qu'il monstroit amour à
ceux qui tenoient son party. Les autres s'en
mocquoient, veu qu'on n'avoitoncques veu en
luy vaillance, ne qu'il fist oncques chose dont
il le deust tant honorer; et que le feu qu'il
avoit bouté à Vicestre, estoit un deshonneste
faict. On luy fit une tombe dessus sa sépulture,
où avoit un epitaphe qu'on peut voir.
Est à advertir, que toutes les choses se fai-
soient au nom du roy, et de monseigneur le
dauphin. Mais ils laissèrent la croix droite
(141J)
Manche, qui est la vraye enseigne du roy, el
prirent la croix de Saincl-André, et la devise
du duc de Bourgongne, le sautouer, et ceux
qu'on disoit Armagnacs portoienl la bande, et
pource sennbloit que ce fussent querelles parti-
culières. Dequoy aucuns de Paris , et des che-
valiers et escuyers, qui esloienl mesrnes très-
bons Bourguignons , estoient très-mal conlens.
Le comte d'Arondcl fut fort festoyé à Paris ,
par le duc de Bourgongne , et aussi les Anglois.
El leur fit-on de beaux et grands presens , et
si furent très-bien payés de leurs gages et sol-
des. Et puis eurent congé, et s'en allèrent à
Calais, vivans sur le pays, ainsi que bon leur
sembloit. Et tous les frais , mises et despens
qui furent faits, furent faits aux despens du
roy, en manières couvertes, sans qu'il en
sceust rien : car tout malade qu'il estoit, qui
lui eust parlé d'Anglois, il eust fait manière
de les cornbatre plus que de leur donner.
Le comte de Saint-Paul alla assiéger Coucy,
qui est une moult forte place, tant la ville
que le chastel, où il y avoit foison de gens
tant de guerre, que de communes. Car tout
le peuple crioit « Vive Bourgongne ! » La ville
n'arresta gueres. Si mit le siège devant le chas-
tel , et fut trouvé qu'il estoit minable , el pource
on commanda à miner à l'endroit de l'une des
tours. Ceux de dedans se defendoient fort, et
en luoient et blessoient beaucoup de dehors.
Et audit siège furent assez longuement. Or ad-
vint que ladite tour fut minée , et cuidoit-on
faire ouverture dedans pour y entrer, sans ce
que ceux de dedans s'en apperceussent. El
aussi ne faisoient-ils, ne jamais n'eussent cuidô
qu'on y eust peu miner. Or advint que les
maistres de la mine , qui estoient Liégeois ,
tousjours faisoient fortbesongner. El à un jour
plusieurs hommes de guerre allèrent voir que
c'estoil de la mine, et soudainement la tour
cheutsur tous ceux qui y estoient, lesquels y
moururent, et encores y sont-ils. Qui fut à la
desplaisance du comte de Saincl-Paul, pour la
perte de ses gens. Et après aucuns jours , ceux
de dedans rendirent la place, et la grosse tour,
sauves leurs vies , corps el biens, cl si eurent
liuict mille escus.
Dedans le chastel de IMoinmer en Champa-
gne, estoit messire Clignet de Brebanl, de par
le duc d'Orléans. Les gens du roy el du duc de
Bourgongne y allèrent pour mettre le siège
devant la place, tuais ledit de Brebant, consi-
PAR JEAN JUYENAL DES URSINS.
469
derant qu'il n'auroil aucun secours , le rendit
moyennant la somme de six mille escus qij'il
en eut. Plusieurs autres places aussi se rendi-
rent , tant en Valois , que ailleurs.
Le onziesme jour de janvier le roi de Sicile
entra à Paris.
Le marcschal de Ilely, qui esloit mareschal
de monseigneur le dauphin , duc de Guyenne,
s'en alla par le commandement du roy en Poic-
tou. Et se joignit avec luy le seigneur de Par-
tenay el de Saincte-Seine , el plusieurs autres
seigneurs du pays , et se rendirent à eux plu-
sieurs places.
Pareillement en Languedoc fut envoyé le
seigneur de Saincl-Georges, et messire Régnier
Po , contre le comte d'Armagnac, el Aimé de
Viry-Savoisien , en Beaujolois , contre le duc
de Bourbon. Et quelque guerre qu'il y eust , le
pauvre peuple d'un costé et d'autre souffroit
de grandes pilleries et roberies , et estoit grande
pitié de voir le royaume en telle désolation.
El lisoil-on à Paris souvent, tant à la ville que
à l'université, à Saincl-Bernard , el ailleurs ,
des epistres bien séditieuses , contre ceux qu'on
nommoil Armagnacs.
Dessus a esté touché de messire JVIaussarl
du Bois chevalier , qui fut pris à Saincl-Cloud ,
el mis au Chastelet : on luy fit parler, s'il ne
voudroit point faire le serment au duc de Bour-
gongne. et à la requesle de plusieurs amis
qu'il avoit, le roy luy donnoit remission : le-
quel respondit qu'il n'avoit fait chose pour la-
quelle il deust avoir remission , ne avoit fait
chose qui cuidast qui despleust au roy, ou
qu'il luy deust desplaire : qu'il avoit servi le
duc d'Orléans son maislre, el avoit esté servi-
teur de son père, et qu'on les esloit venu as-
saillir à Sainct-Cloud, et il s'estoit aidé à dé-
fendre. Après laquelle response il fut très-bien
géhenne, pour sçavoir la volonté des seigneurs,
et très-constamment se portoil es peines et
travaux qu'on luy faisoil. Et très-envis ceux
qui estoient commis à ce faire, faisoient ce
qu'on leur ordonnoit : finalement il fut con-
damné à avoir la teste couppée aux halles. En
la prison où il esloit il y avoit d'autres prison-
niers : à l'heure qu'ils vouloient prendre leur
réfection à disner, le bourreau avoit la charetle
preste en bas : el y en cul un qui commença à
appeller messire JMaussarl du Bois, si haut qu'il
l'ouyl : lors il va dire à ceux qui estoient avec
luy : (( INles frcres el compagnons , on m'ap-
470
IIISTOIUE DE CHARLES YI, ROI DE FRANCE,
» pelle pour me faire mourir, dont je remercie
» Dieu, et ne crains point la mort, une fois
)) me falloit-il mourir : ne ja à Dieu ne veuille
» que j'es vite la mort, pour renoncer à la que-
» relie que j'ay tenue. Adieu vous dis , mes
» frères et compagnons , priez pour moy. » Puis
il les baisa tous l'un après l'autre, fît le signe
de la croix, descendit très-constamment et fer-
mement d'un bon visage, monta en la clia-
rette, fut mené aux halles, et luy-mesme se
despouilla. Quand il fut en chemise , il la rom-
pit devant , et luy-mesme la renversoit pour
faire plus beau col à frapper. Après qu'il eut
les yeux bandés , le bourreau luy pria qu'il luy
pardonnast sa mort. Lequel le fit de bon cœur,
et le priast qu'il le baisast. Foison de peuple y
avoit, qui quasi tous ploroient à chaudes lar-
mes. Et accomplit le bourreau ce qui luy avoit
esté commandé, lequel disoit que oncques il
n'avoit fait chose si cnvis et malgré luy, et
estoit trés-deplaisant d'avoir osté la vie à un si
bon et vaillant chevalier. Or advint une chose
qu'on tenoit merveilleuse. C'est qu'au dedans
de huict jours , ledit bourreau mourut , et qua-
tre de ceux qui furent à le tirer et gehenner.
Le roy retourna en santé , et fut sain , en
Don poinct, bon sens, et entendement. Et luy
exposa-on bien au long les manières qu'avoient
tenu ses parens, dits Armagnacs, et comme
ils estoient venus devant Paris , les pilleries ,
roberies, et destruction de peuple qu'ils avoient
fait , et faisoient , et plusieurs autres choses les
plus aigres, que faire «e pouvoient. Lors le roy
en son conseil déclara qu'ils estoient ses enne-
mis, et comme à tels leur déclara faire guerre,
et avoir confisqué corps et biens. Et déposa le
seigneur d'Albret de l'ofiice de connestablc , et
fut connestable le comte de Sainct-Paul. Et si
fut le seigneur Jean de Hangest, seigneur de
Hugueville , qui estoit maistre des arbalestriers ,
déposé , et le seigneur de Rambures en Picardie
mis en son lieu, et le seigneur de Hely fait ma-
reschal de France au 1 ieu du mareschal de Rieux.
Guerre se faisoit forte en beaucoup de lieux.
Messire Guichard Dauphin , qui estoit vers le
Gastinois, et en Sologne, mit Jargeau en l'o-
béissance du roy, qui estoit une place sur la
rivière de Loire, apparl.enant h l'evesquc d'Or-
léans. Enguerrand de Bournonville, qui estoit
un des principaux capitaines du duc de Bour-
gongne, lequel avoit grande compagnée de
gens, estoit à Bonneval , et fit souvent des cour-
(1412)
ses. Et advint une fois qu'il ea fit une, bien
accompagné de ses gens, et fut rencontré par
ceux qu'on disoit Armagnacs , lesquels plu-
sieurs en tuèrent et prirent, et fut chassé jus-
ques aux portes de Bonneval , et là se retrahit.
Et le seigneur de Hely pris par composition
Cisay en Poictou.
En ice temps furent ordonnés réformateurs,
et commissaires , contre ceux qu'on tenoit fa-
voriser les Armagnacs, et ne falloilguieres faire
information, et sulTisoient de dire : « Cestuy-là
l'est. )) Les riches estoient mis à finance par ma-
nière de rançon : mais la finance payée on ne
leur faisoit plus de desplaisir : ceux qui n'a-
voient dequoy on ne sçavoit qu'ils devenoient.
On mit sus un nommé Andry de Rousselel,
comme un capitaine. Et luy bailla-on le gou-
vernement des archers et arbalestriers de Paris.
Et esleva-on plusieurs gens du peuple, qui
guieres ne valoient. A sçavoir prevost des mar-
chands Pierre Gentien , et eschevins maistre
Jean deTroyes, Jean deLolive, Jean deSainct-
Yon , et Robert de Beloy, et Robert Lamet
clerc '.
Gens d'armes d'un costé et d'autre couroient.
Et places se prenoient les uns sur les autres.
Feu se boutoit en églises , et y ardoit-on sou-
vent hommes, femmes, et enfans. Et mesme-
ment en l'église des Sillieres, où le feu fut
bouté , furent bien arses quatre cens personnes,
tant hommes que femmes, et petits enfans.
Au mois de mars, après que le roy eut veu
et considéré et aussi son conseil , les manières
de ceux qu'on nommoit Armagnacs , il déli-
béra de tenir les champs en personne, et d'aller
assiéger son oncle, qu'on appeloit Jean de Berry.
1412.
L'an mille quatre cens et douze , fut rencon-
tré par aucun des gens du roy, et pris un au-
gustin , nommé frère Jacques Le Grand , doc-
teur en théologie, et bien notable clerc, qui
avoit plusieurs lettres adressantes à divers sei-
gneurs d'Angleterre, lesquelles il portoit audit
pays de par ceux qu'on nommoit Armagnacs ,
en leur requérant aide : et ne pouvoient pas
bien croire aucuns que les Anglois les aidassent,
car ICvduc de Bourgongne pour avoir leur al-
liance, avoit prévenu, et de faict l'avoit eu,
\eu que le comte d'Arondel estoit venu à Paris,
' Gieiricr (ic la ville.
(141-2)
PAR JEAN JUVENAL DES MISIINS.
471
cl à son aide à Estampes , comme dil est. El
délibéra le roy d'execuler ce qui avoil esté
conclud , d'aller devant Bourges, où esloil son
oncle Jean de Berry.
Le qualricsme jour de may, le roy s'en alla à
Saincl-Denys, ainsi qu'il esl accouslumé de
l'aire. El pril l'orillainbe, et la bailla à un vail-
lant chevalier nonmié messire Ilutin, seigneur
d'Aumont, lequel reccul le corps de Nostre-Sci-
gneur Jesus-Chrisl, et fit les serinens qu'on
doit faire. Avec le roy esloient les ducs de
Guyenne, de Bourgongne, de Lorraine, et de
Bar, et des gens de guerre largement.
Ledixiesmejour de may, à Saincl-Remy des
Plains, se rencontrèrent le comte de Sainct-
Paul conneslable , et Le Borgne de La Heuse
d'une part, et le seigneur de Gaucourl, qu'on
disoil Armagnac, d'autre. Et frappèrent les uns
sur les autres , sans y avoir aucun dommage
ou profil d'un costé ne d'autre.
Le roy de Sicile estant vers Belesme, se ren-
dit au roy.
Le comte d'Alençon , qui esloil en son pays,
envoya demander à ceux qui esloient de par le
roy, trefves de quarante jours , et les obtint ,
sans ce qu'on luy fit aucun desplaisir.
Le vingt-sixiesme jour dudit mois , passa
l'avanl-garde à la Charité sur J^oiie. El en
avoienl la conduite messire Guichard Dauphin,
grand maistre d'hostel du roy, le seigneur de
Rambures, maistre des arbaleslriers de France,
le seneschal de Hainaul, le seigneur de Crouy,
et le prevost de Paris. Et avoienl six mille
hommes d'armes , et douze cens hommes de
traict, et gros valets, avec foison de gens de
pied. Les vendredy etsamedy passa le charroy.
Et le dimanche vingl-neufiesme jour, le roy
passa. Dun-le-Roy , Monlfaucon, et plusieurs
autres places et chasleaux, se mirent en l'obéis-
sance du roy.
Processions se faisoient à Paris moult dévo-
tes, et porloit-on plusieurs reliques, où esloient
hommes et femmes nuds pieds , tenans chacun
un cierge en leur main , et prians Dieu a qu'il
)) voulusl donner paix entre le roy et les sei-
» gneurs, ou sinon donner victoire au roy. »
Le seigneur de Bloqueaux, Robert Le Roux,
et messire Clignet de Brebanl prirent la ville de
Vernon , et firent plusieurs courses et domma-
ges au pays , et ne demeura en la place que
Bloqueaux , les autres s'en allèrent. Les com-
munes du pays voyans les maux que leur fai-
soient ceux qui esloient dedans , délibérèrent
de les assiéger. Et de faict, à l'aide d'aucuns
ofiiciers du roy, les assiégèrent. Et trouva Blo-
queaux moyen de s'eschapper, et se rendirent
ceux de dedans, où fut pris Simon de Banvion
et six autres , qui furent amenés à Laon , et là
eurent les testes couppées.
Les villes et chasteau d'Issouldun , qui sont
près de Bourges, se mirent en l'obéissance du
roy.
Le neufiesme jour de juin arriva le roy de-
vant Bourges, et furent dressées ses tentes, de
luy et ses seigneurs : après quoy survint une
merveilleuse tempeste de grands vents et grosse
gresle, qui abattit les. tentes, et fit plusieurs
grands maux au pays. Les seigneurs de Chas-
leau-Roux et de Lignieres, qui esloient les plus
grands barons de Berry, se mirent du coslè du
roy. El esloil logé le mareschal de Hely h Li-
gnieres , lequel se mit sur les champs à bien
grosse compagnée. Le duc de Bourbon le sceul,
et se mit aussi sur les champs, et rencontra le-
dit Hely, et le rua jus , et fallut que Hely bien
hastivement se retrahist à Lignieres. Et y eut
de ses gens plusieurs morts, et pris.
Le roy envoya un héraut à son oncle le duc
de Berry, luy signifier sa venue. Lequel res-
pondit qu'il fusl le très-bien venu , et autre res-
ponse ne fil. On le somma de rendre la ville au
roy, il respondit « qu'il estoit serviteur et pa-
» renl du roy, et tenoit la ville toute rendue à
» luy et à monseigneur le dauphin. Mais il avoil
» en sa compagnée gens , qu'il ne deusl point
)) avoir, et qu'il garderoit sa cité pour le roy le
» mieux qu'il pourroit. » Le siège fut mis, et
sembloil qu'il n'y avoil aucuns gens de guerre
dedans la ville. Et y eut trois siège mis en trois
divers lieux. Ceux de dehors voyans qu'il sem-
bloil qu'il n'y eust comme personne de guerre
dedans la cité, se doutoienl bien que cauteleu-
sement on le faisoil. Si mirent un guet haut,
lequel veid dedans la ville gens armés et habil-
lés près d'une poterne , et en adverlil les gens
de l'ost, lesquels se tinrent sur leur garde. Ceux
de dedans saillirent bien armés et habillés ,
aussi furent-ils grandement receus, et y eut
très-dure besongne , et plusieurs pris d'mi costé
et d'autre ; finalement ceux de dedans se relra-
hirent. Pource que la ville n'estoit pas assiégée
de toutes parts, et que ceux de dedans pou-
voicnt saillir par aucuns lieux, et de léger che-
vaucher le pays , et prendre les marchands ,
472
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
aucuns se mirent sur les champs , c'est à sça-
voir le seigneur de Rambures, maislre des ar-
balcslriers de France, et le mareschal de Hely,
afin que vivres pussent venir, et spécialement
de Nivernois, et de la Charité sur Loire. Et
aucunesfois y avoitdes rencontres, qui ne por-
loient aucun dommage, ou peu , d'un costé et
d'autre. Il y en avoit en l'ost du roy, qui fu-
rent pris, et disoit-on qu'ils furent trouvés
chargés de vouloir bouter le feu es logis du
roy, et confessèrent le cas , parquoy eurent les
testes couppées. Aussi y en eut-il d'autres, qui
faisoient sçavoir dedans la place tout ce qu'ils
pouvoient sçavoir de l'ost du roy. Et se nom-
moient Gilles de Soisy, Enguerrand le Senne ,
et maistre Geoffroy de Buyllon secrétaire du
roy, lesquels furent pris , et confessèrent le cas,
parquoy eurent les testes couppées.
En ce temps la ville de Dreux fut prise d'as-
saut parle mareschal de Longny, qui esloit en
Normandie.
Le roy qui esloit devant Bourges , fit lever
le siège de devant l'une des portes , et le fit as-
seoir à une autre : la cause pourquoy il 'e fit,
fut principalement pource que tous les vivres
du pays , tant pour les gens, que pour les che-
vaux, estoienl du tout consommés et gastés, et
en lost ne venoient de ce costé aucuns vivres.
Et supposé que lesdits de Hely et Rambures
fissent grandement leur devoir de garder les
marchands , quand ils venoient : toutesfois
comme nuls ne trouvoient, pource qu'ils ne
trouvoient qui juste prix en donnast. Car com-
bien qu'on fist de grandes exactions de finances,
les gens de guerre estoient très-mal payés , et
ne recevoient aucun argent. Et le pays de de-
vant les autres portes, estoit encore assez garny
de vivres , et Tcntretenoient ceux de dedans la
ville, afin que vivres vinssent à la ville.
Or fut envoyé le prevost de Paris de par le
roy à Paris, pour avoir argent, lequel en
trouva à bien grande peine et difiiculté. El y
eut des capitaines de ceux qu'on disoit Arma-
gnacs, qui sceurent que argent venoit à l'ost
du roy, lesquels se mirent sur les champs, pour
le cuidcr destrousser. El vint la chose à la co-
gnoissance du duc de Bourgongne , lequel en-
voya au devant le seigneur de Hely bien ac-
compagné , parce les autres n'ozerent meltre à
exécution leur volonté , et fut l'argent apporté
seurcmcnt jusijues à l'ost.
Processions se faisoient bien notables à Pa-
(1412)
ris , tant générales que particulières , par les
églises et nuds pieds alloit le peuple, porlant
cierges, par les paroisses. El en fit une l'univer-
sité de Paris jusques à Sainct-Denys. Et quand
les premiers estoient à Sainct-Denys, le recteur
esloit encores à Sainct-Mathurin.
Le comte de Sainct-Paul, comme dit est, soy
disant connestable de France , vint mettre le
siège devant Dreux : la chose venue à la co-
gnoissance deGaucourl, il assembla environ
huicl cens combalans, en intention de venir
faire lever le siège. De faicl il se mit en che-
min. El y eut un des gens de sa compagnée,
pour cuider avoir profil , lequel haslivement
s'en partit, vint vers ledit comte, et luy dit
comme ledit de Gaucourt venoit pour frapper
sur luy et faire lever le siège. Lors ledit comte
prit quatre cens archers, et les mil en une belle
embusche prés d'un eslang, où il estoit ad-
verly que ledit de Gaucourt et sa compagnée
dévoient passer , et environ cent hommes
d'armes. Et se trouvèrent les uns sur les au-
tres. Au commencement y eut dure cl aspre
besongne. Mais assez lost se départirent les
uns elles autres, et se relrahil ledit comte sans
autre chose faire, et ledit de Gaucourt s'en re-
tourna à Bourges. Ledit comte après son par-
lement de devant Dreux, prilSainct-Remy, un
fort chasleau, Chasleauneuf et Belesme. Les-
quelles places ceux qui estoienl dedans , ren-
dirent assez légèrement -, et en les rendant leur
fut promis par ledit comte qu'elles seroienl au
roy, perpétuellement annexées à sa couronne.
Et assez lost après les bailla es mains du roy de
Sicile, et s'en partit du pays et s'en alla en Pi-
cardie, pource qu'il estoit venu certaines nou-
velles que les Anglois y dévoient descendre. Il
laissa le mareschal de Longny, Le Borgne de La
Heuse et messire Antoine deCraon, et les char-
gea expressément, qu'ils fissent diligence d'a-
voir la ville et le chastel de Dreux. Lesquels
seigneurs estoient vaillans et bien accompa-
gnés , et y mirent le siège, et envoyèrent à ceux
de Paris leur requérir qu'ils leur envoyassent
des gens garnis d'artillerie. Ce qu'ils firent et y
envoyèrent deux bourgeois de Paris, l'un nom-
mé Andry Rousseau et l'autre Jean de L'Olive,
accompagnés de cinq cens combalans , et
vinrent devant la place avec les autres. Et y
avoit plusieurs gros engins, qu'on faisoit jeter
jour et nuicl. Et y cul un des gros engins le-
quel fit au imn- un bien gros trou. Quand ceux
(1412)
de Paris apperceurent le trou , ils descendirent
es fossés, et firent tant qu'ils vinrent à Fen-
droit. El combien qu'il y eust gens pour dé-
fendre qu'on n'y enlrast : toutesfois ils rebou-
lerent leurs ennemis à force , el y en eut plu-
sieurs morts et blessés de ceux de Paris. Et par
une autre porte assaillirent les gens de guerre,
tellement que la ville fut gagnée. Et se retra-
hirent ceux de dedans au chasteau. Or estoit
ladite ville bien garnie de vivres et de meubles,
de plus grande valeur qu'on ne cuideroit, et
en prirent les assaillans chacun ce qu'il peut,
dont ils furent moult enrichis. Après ils déli-
bérèrent de mettre le siège devant le chastel
Sainct-Remy, et y fut mis en intention de l'a-
voir en brief temps. De vaillantes gens estoient
dedans, qui se defendoienl, et souvent y avoit
de belles armes faites, et plusieurs blessoient
et tuoient de traict de ceux de dehors.
Ceux de Sancerre, où il y avoit forte ville
et chastel , abandonnèrent la ville et s'en al-
lèrent à Bourges. Et ceux qui estoient dedans
le chastel, par certaine composition le ren-
dirent au roy.
En ceste saison , Jacqueville et un nommé
Terbours, qui estoient capitaines de gens
d'armes, délibérèrent de mettre le siégea Yen-
ville. Et de faict l'y mirent. Aucuns de ceux
qu'on disoit Armagnacs s'assemblèrent pour
cuider faire lever le siège , et s'en retournèrent
à Thoury , »à où assez hastivement ils furent
assiégés par lesdits Jacqueville et Terbours,
qui prirent et entrèrent dans la place; et y
bouta Jacqueville le feu , et y eut plusieurs
bonnes gens , femmes etenfans ars et bruslés.
Les autres saillirent de dessus les murs es fossés,
dont aucuns se tuoient, les autres s'affoiloient.
Plusieurs y en eut de pris dedans la place, et
menés à Paris, lesquels furent pendus.
On jettoit dedans la ville de Bourges, par ie
moyen des engins , grosses pierres, qui fai-
soient du mal beaucoup aux habitans. Et
comme dessus a esté touché, le duc d'Orléans
et ceux de son party envoyèrent en Angleterre,
pour sçavoir s'ils auroient aide et secours
d'Anglois contre leurs adversaires. Lesquels y
vinrent et descendirent à la Hogue de Sainct-
Wasl en Constantin le duc de Clarence , Cor-
nouaille et autres seigneurs d'Angleterre, ac-
compagnés de deux mille hommes d'armes, et
quatre mille de traict , et s'en venoient vers
Bourges pour aider à faire lever le siège , à
PAR JEAN JUYENAL DES URSINS.
473
l'aide de ceux qu'on disoit Armagnacs. Le duc
de Savoye, qui estoit au siège, se mesla fort de
trouver paix, et plusieurs tant du siège, que
dedans la ville y travailloient diligemrïicnl, et
en avoient grand désir et volonté : car dedans
ils estoient fort travaillés de faire guet el garde,
et tous les jours on en blessoit. Et si n'avoil
le duc de Berry plus rien dequoy il peust aider
aux gens de guerre, qui estoient avec luy : car
combien que auparavant il eust de beaux
joyaux, toutesfois tout estoit dépendu, elles
vaisseaux mesmes des reliques vendus et allie-
nés, et si avoient vivres bien escharcemenl, et
aucunement on s'y commençoità mourir. Ceux
de l'ost estoient aussi presques en pareil estât,
au regard d'argent et vivres, el si en blessoit-
on plusieurs. Et qui pis estoit, il y couroil une
maladie de flux de ventre fort merveilleuse,
dont plusieurs mouroienl. Et mesmement y
moururent messire Pierre de Navarre elGille
frère du duc de Bretagne. Parquoy et d'un
costé et d'autre, estoit nécessité d'avoir paix
ou traité. Or pour ouvrir la matière fut en-
voyé par le roy sauf-conduit à l'archevesque
de Bourges , qui estoit un bien notable pré-
lat , pour venir de la partie du duc de Ber-
ry, duquel ledit archevesque estoit chance-
lier. Lequel y vint , et proposa bien grande-
ment el notablement, en faisant salutations,
recommandations et révérences très-humble-
ment. El fut faite certaine cedule de traité,
contenant plusieurs articles. Entre les autres
y avoit : « Que !e duc de Berry et ses adherans,
)) mettroienl leurs terres et places en la main
» du roy, qui pourroit mettre en icelles (elles
» gens qu'il luy plairoit. Que de chacune par-
« lie on renonceroit à toutes alliances , qu'on
» pourroit avoir fait ou promis avec les An-
» glois. Qu'on tiendroit la paix faite à Char-
)) 1res, el accompliroil-on ce qu'il plairoit au
» roy d'ordonner. Que les terres saisies se-
)) roienl rendues à ceux ausquels elles estoient,
» et que toutes haines et rancunes s'osleroient, »
avecautresclauses. Laquelle cedule fut envoyée
à Bourges , et ne pleut pas bien aux seigneurs
de dedans. Tellement que le roy délibéra de
faire assaillir la ville, laquelle estoit fort battue
en plusieurs lieux. Toutesfois depuis le duc de
Berry s'advisa el délibéra de tenir la cedule, el
envoya vers le roy et monseigneur le dauphin,
dire qu'il en estoit content. Et fut advisé qui!
estoit bon que scurement \cs> ducs de Berry e»
474
HISTOIRE DE CHARLES
de Bourgongne parlassent ensemble ; et fut le
lieu choisi , et les seuretés advisées. Et issit le
duc de Berry, et le duc de Bourgongne vint
au devant de luy. Quand ils s'entre-virent, et
furent près, ils s'embrassèrent et baisèrent. Et
dit Berry à Bouigongne : « Beau neveu, j'ai
» mal fait, et vous encore pis. Faisons et met-
» tons peine que le royaume demeure en paix
» et tranquillité. » Et l'autre respondit : « Bel
» oncle, il ne tiendra pas à moy.» Lors tous
ceux qui virent la manière, commencèrent à
larmoyer de pitié. De par monseigneur le dau-
phin, duc de Guyenne, furent faits les articles
du traité de paix dessus dits, qui conlenoient
eneffect le traité de Chartres. Lesquels articles
furent approuvés comme dit est, par lesdits
ducs de Berry, de Bourbon et Albret. Et or-
donné jour que le loy et tous les seigneurs se
Irouveroient à Auxerre, et que là tout se con-
firmeroit. Dieu sçait la joye qu'on demenoit
d'un costé et d'autre. Lors sortit le duc de
Berry bien accompagné, et vint devers le roy,
et luy offrit et bailla les clefs de la ville, A al-
ler devers le roy, fut accompagné ledit mon-
seigneur de Berry de monseigneur le dauphin
et de monseigneur de Bourgongne. Très-joyeu-
sement et benignement le roy le receut, et
firent grande cliere ensemble. En l'osl, et aussi
en la ville on faisoit grande joye, et non sans
cause. Et enlroit en la ville qui vouloit. Et
ainsi se départit le siège.
Le duc de Clarence et les Anglois faisoient
maux innumerables, tant que ennemis pour-
roient faire , et disoient qu'ils ne partiroient
ja du royaume, jusques à ce qu'ils fussent con-
tentés et payés de leurs soldes. Or n'avoit le
duc dOrleans et le duc de Berry rien : auquel
fallut à Bourges prendre les reliquaires de la
sainclcchappelle, et autres églises, pour payer
ses gens qui estoient dedans en garnison. Et
pourcc le duc d'Orléans leur bailla en gage et
en ostage le comte d'Engoulesme son frère,
jusques à ce qu'on leur euslr baillé certaine
grosse somme d'argent , qui leur fut pro-
mise.
A Paris ils firent grande joye de ce qu'il y
avoit trailé de paix, lequel se devoit parfaire à
Auxerre : et fut délibéré que de la cour de par-
lement iroit un président, et certaine quantité
des seigneurs, et les advocats et procureur du
roy, elle prevost des m:uchands, (>l aucuns
eschevins , lesquels de faicl y furenl. Le ving-
\I, ROI DE FRANCE, (1412)
tiesme jour du mois d'aoust y furent le roy et
lous les seigneurs , excepté Orléans et Berry :
la cause pourquoy lesdits deux seigneurs n'y
voulurent aller , fut que messire Pierre des
Essars, qui sçavoit du secret beaucoup du duc
de Bourgongne et de ses alliés , les advertit
qu'il avoit esté paroles, que s'ils y eussent esté,
on avoit délibéré de les tuer tous deux. Mais
quand monseigneur le dauphin fut en Melun il
les manda , lesquels en personne jurèrent et
firent le serment comme les autres. Et prit lors
ledit seigneur en son service messire Jacques
de La Rivière , et un gentilhomme nommé le
Petit-IMesnil. En effect fut la paix faite à Char-
tres , confirmée, approuvée et jurée par tous
les seigneurs , et fut publiée la paix à Paris,
dont par toute la ville on demenoit grande joye.
Les Anglois , après ce qu'ils eurent eu le
comte d'Engoulesme, tirèrent leur chemin vers
Bordeaux , et prenoient petits enfants tant
qu'ils pouvoient en trouver, et s'efforçoient de
prendre places , et pour conclusion faisoient
maux innumerables. Ils ardirent Beaulieu au-
près de Loches , pillèrent Busançois : finale-
ment arrivèrent vers le pays de Bordelois, et
s'en allèrent par mer en Angleterre.
Le roy vint à Paris, où il fut receu à grande
joye, après y entra monseigneur le dauphin,
puis Philippes comte de Vertus , frère du duc
d'Orléans : après eux estoient les ducs de
Bourgongne et de Bourbon, La paix fut dere-
chef publiée à Paris. Et faisoit-on de plus fort
en plus fort grandes joyes, chères, lestes et es-
balemens : et fut dit par monseigneur de
Guyenne, que la mort de feu messire Jean de
Montagu , grand maistre d'hoslel du roy , luy
avoit fort despieu. Et que ce fut un jugement
trop soudain et mal fait, venant de haine et de
volonté, plus que de raison. Et ordonna qu'on
allast au gibet, et qu'il fust despendu et baillé
aux amis, pour mettre en terre saincte, et ainsi
fut faict.
Le roy alla à Sainct-Denys en grande dévo-
tion, et fut baillé roriflambeen l'abbaye, en la
forme et manière accouslumée.
Le roy Jacques, qui estoit venu d'Italie, fit
prendre son frère le comte de Yendosme , et
longuement le tint en prison. Et n'en sçavoil-on
pas bien la cause. Aucuns disoient que c'csloit ,
pource qu'il avoit en sou absence pris les fruicts
de ses terres, lesquels avoit despendu sans en
faire aucune n^slilulion.
(1412)
Le roy sçachanl que concile se devoil tenir
en l'eglisc vers les marches de Rome, y envoya
bien grande et notable ambassade.
Il vint nouvelles que les Anglois, qui estoienl
en Guyenne, faisoienl forte guerre, prenoient
places, et contraignoienl le peuple à leur faire
sermens. Et pourcc fut délibéré ([uc monseigneur
de Ilely mareschal de Guyenne, iroit accomi)a-
gné de gens de guerre, lequel fut jusques là.
Mais il trouva qu'il n'avoit pas assez de gens
pour y résister. Et pource il s'en retourna, et
recpiit qu'on luy baillast gens sulTisamment , et
derechef il iroit. Laquelle chose ne se pouvoit
pas faire sans grand argent, dont on n'avoit
point : pource demeura la chose en ce poinct.
Le duc de Berry après vint, et entra à Paris
en grand estât, et fut honorablement receu en
ladite ville, et en fit-on grande joye. Après vint
et entra le duc de Lorraine. Or est vray que le-
dit duc avoit fait de grandes et deshonorables
choses en la ville de Neufchastel en Lorraine.
Et combien que l'on veuille dire, que la duché
de Lorraine ne soit tenue en foy et hommage
du roy, comme estant de l'empire, toutesfois
ladite terre de Neufchastel, et bien trois cens
villes que villages à clocher, sont tenues en foy
et hommage du roy. Et envoya-l'on faire cer-
tain exploict audit lieu de par le roy. Dont le
duc de Lorraine fut mal content, et fit prendre
des ofiiciers royaux qui faisoient ledit exploict,
et de ceux à la requeste desquels ilsefaisoit. Et
encores fit-il pis. Car il y avoit des pennon-
ceaux et escussons aux armes du roy en la ville,
qu'on y avoit attachés en aucun lieu , en signe
de sauvegarde, lesquels il fit prendre, et lier à
la queue de son cheval, et les traisnoit. Laquelle
chose venue à la cognoissance des gens du con-
seil du roy, il fut délibéré qu'on luy feroit son
procès comme à crimincux de leze-majesté , et
fut adjourné à comparoir en personne en la cour
de parlement. Et tant fut procédé qu'il fut mis
en quatre défauts crimineux. Et mirent devers
la cour les advocats et procureur du roy leur
profit de défaut , en requérant les conclusions
estant en iceluy leur estre adjugées, ce qui fut
fait. Car il fut dit « avoir encouru et commis
» crime de leze-majeslé, et avoir forfait corps,
)) et biens,)) et fut banny du royaume de France.
Il estoit venu à Paris à la seureté du duc de
Bourgongne, lequel le devoit présenter au roy
le lendemain à Tissue de la messe. Laquelle
chose vint à la cognoissance de la courde parle-
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
^7;
ment, laquelle ordonna aux advocals et procu-
reur du roy, qu'ils allassent à la cour requérir
au roy qu'il fit justice dudit duc de Lorraine ,
ou qu'on le baillast à la cour de parlement pour
en faire justice , et ce qu'il apparticndroit par
raison. De ce le duc de Bourgongne et le duc
de Lorraine n'cstoient en rien advertis, que les
gens du roy de parlement y deussent aller. Les-
quels y vinrent, et y avoit des seigneurs de la
cour avec les advocats et procureur, et arrivè-
rent comme le duc de Bourgongne presentoit au
roy le duc de Lorraine. Quand le chancelier de
France vit ceux de parlement , il demanda ce
qu'ils vouloient. Et lors s'agenouilla, et parla
Juvenal seigneur de Traignel, lequel comme
dessus est dit, estoit advocat du roy, qui recita
les cas dessus dits, en requérant aussi ce que
dit est. Lors ledit duc de Bourgongne dit : « Ju-
)) vénal , ce n'est pas la manière de faire. ■) El
il respondit qu'il falloit faire ce que la cour
avoit ordonné., et requeroit que tous ceux qui
estoient bons et loyaux vinssent, et fussent avec
eux ^ et que ceux qui estoienl au contraire, se
tirassent avec ledit du.c de Lorraine. Lors ledit
duc de Bourgongne laissa aller ledit duc de
Lorraine, qu'il tenoit parla manche. L'issue
fut, que le duc de Lorraine pria au roy bien
humblement, « qu'il luy voulust pardonner,
)) et qu'il le serviroit loyaument. » Lors le roy
lui pardonna tout, et pardonna les bannisse-
mens et confiscations, et eut le duc remission.
Mais le duc de Bourgongne ne fut pas bien con-
tent dudit Juvenal , combien que ce qu'il fit,
ce fut comme bon , vray et loyal , et luy en
deust le duc de Bourgongne avoir sceu très-
bon gré, de soy estre si loyaument acquitté.
Il fut délibéré parle roy et lesdits seigneurs,
qu'il estoit expédient d'assembler les trois es-
tais, qui le furent. De tous pays vinrent gens ,
et furent envoyés à Paris , tant des gens d'c-
glise, des nobles que des bonnes villes. A la
journée proposa messire Jean de Ncelle chance-
lier de monseigneur le dauphin, qui monstraen
assez briefs termes « les maux qui estoient ad-
» venus par le moyen de la guerre, et des divi-
)) sions, et le grand bien que c'estoit et pouvoit
)) advenir par l'union des seigneurs et par paix.
» Et qu'il estoit nécessité de se pourvoir contre
)) les Anglois , ennemis anciens du roy , et
)) royaume de France, laquelle chose ne se peut
)) faire sans argent. Et pource requeroit aux
); trois estais aide qui esloit en effecl une bonne
476
HISTOIRE DE CHARLES
» grosse taille.» Après ce ainsi fait et dit, Tuni-
versité de Paris, et le prevosts des marchands
et eschevins pour la ville de Paris, demandèrent
audience. Ce qu'ils eurent, et proposa maistre
Benoist Gentien • , qui prit son tlieme: lilmpe-
ravit ventis, et mari, et facta est tranquillitas
magna.'»El monslra «deux venls qui dominoicnt
» fort au royaume de France, c'est à sçavoir
» Sédition et Ambition. > Puis declaraalapau-
» vrelé du peuple, et les grands aydes qui es-
» toient sus, comme quatriesmes, impositions,
» et gabelle, et la grande et excessive mange-
» rie des finances qu'on y avoit fait. » Or de ce
ledit Gentien n'avoitrien particularisé, ni nom-
mé aucuns particuliers, lesquels avoicnlgrands
profits et excessifs. Derechef ils demandèrent
audience , laquelle leur fut octroyée à certain
jour. Auquel proposa un notable docteur en
théologie del'ordre des carmes, nommé maistre
Eustache de Pavilly, lequel recita en bref ce
qu'avoit dit ledit Gentien. Et pour particulari-
ser, exhiba un grand roole, qui fut baillé à lire
à un jeune maistre es arts, lequel le leui bien
grandement et hautement. Et y estoient décla-
rés les grands et excessifs gages que aucuns of-
ficiers prenoient, et n'y eut rien espargné, jus-
ques à la personne du chancelier, et autres per-
sonnes, et des estais et pompes qui se faisoient,
et le gouvernement tel qu'il estoit , et nommè-
rent aucunes gens de finances, particulièrement
qui avoient eu plusieurs grandes finances, et en
avoient amendé excessivement. Et requeroient
qu'on les pris, et leurs biens aussi. Quand le pro-
posant disoit les paroles dessus dites, ou sem-
blables, le dit de Neelle chancelier de Guyenne
vouloit parler, et les reprendre. Mais le chan-
celier de Franceluydit, qu'il leslaissastdirece
qu'ils voudroient. Mais ledit de Neelle très-ar-
rogamment et hautement luy respondit à une
fois par manière bien orgueilleuse, qu'il parle-
roit, voulust ou non, avec plusieurs autres pa-
roles dont les assistans furent très-mal contens,
et se départirent sans aucune conclusion. Pour
ceste cause monseigneur de Guyenne envoya
quérir ses seaux, et le desappointa d'astre chan-
celier de Guyenne. Un advocal de parlement ,
nommé maistre Jean de Vailly , sans quelque
eslection, par le moyen de la reyne, à la re-
quesle de son frère le duc de Bavière, fut fait
' f)i) lui altribuc l'iiisloirc de Charles VI (raduitc
l»,!r I.e l-al)ourcur
VI, ROI DE FRANCE, (14 12)
chancelier de Guyenne. A la délibération des
trois estais, y eut diverses imaginations et opi-
nions. Entre les autres, ceux delà province de
Rheimsbien notablement monstrerent, que les
aydes ordinaires sufiîsoient bien à soustenir la
guerre sans mettre tailles, veu la pauvreté du
peuple et les pilleries , à cause des divisions ,
et plusieurs à leur imagination se adhérèrent.
L'abbé du Mont-Sainct-Jean , qui estoit bien
notable clerc , parla spécialement contre les
gens des finances, et ceux qui avoient eu dons
excessifs du roy. En monstrant qu'on devoit
reprendre de ceux qui avoient trop eu , et que
ce fait, le roy auroit assez pour résister aux
ennemis , et soustenir sa guerre, en employant
cequi a voit esté dit par lesdits Gentien et Pavilly.
En ce temps mourut Henry de Lancastre, le-
quel on disoit estre mesel ' , qui se disoit roy
d'Angleterre, par la manière dessus dite. Et
laissa quatre fils, c'est à sçavoir Henry V du
nom , roy après lui, le duc de Clarence , le duc
de Bethfort , le duc de Glocesire.
Quelque paixqu'il y eust, tousjours regnoienl
les boucher dessus nommés, et plusieurs pau-
vres et mauvaises gens. Et pource que Juvenal
seigneur de Traignel, avoit plusieurs seigneurs
tant de la comté que de la duché de Bourgon-
gne, ses parens, lesquels l'aimoient bien, et en
lui avoient fiance. Ils vindrent vers luy en son
hostel de Paris, et luy dirent deux choses, qui
leur desplaisoient fort , touchant monseigneur
le duc de Bourgongne. L'une qu'il estoit obstmé
de maintenir, qu'il ne fil point mal, d'avoir fait
tuer monseigneur dOrleans, et que si ce n'es-
toil que les maux qui en sont advenus, si devoit
considérer qu'il avoit mal fait. L'autre , de ce
qu'il se laissoit gouverner par bouchers, trip-
piers , escorcheurs de bcsles, et foison d'autres
meschantes gens. Et requirent audit .Tuvenal,
qu'il le v.oulust remonslrer audit duc de Bour-
gongne. Lequel respondit que volontiers il le
feroit. Or fut ledit Juvenal plusieurs fois en
l'hoslel d'Artois, où il l'altcndoitjusquesà mi-
nuict. Et advint qu'une nuict le duc de Bour-
gongne le fit venir, et l'ouyt assez patiemment.
Il luy remonstra , que au moins ne pouvoit-il
que dire qu'il eust failly , et que la paix estoit
faite, et qu'il la tiondroit. Et entant qu'il lou-
choit les bouchers, que ce n'estoitpas son hon-
neur. Et si luy dit outre , qu'il luy fineroit de
' I/idre, li'iiiciix.
(1431)
cent notables bourgeois de Paris pour l'accom-
pagner , et faire tout ce qui luy plairoit com-
mander. Et si luy presleroient argent quand il
en auroil alTaire. Au premier il respondit qu'il
ne cuidoit point avoir failly, et qu'il ne leçon-
fesseroit jamais. Au deuxiesmcil dit, qu'il fal-
loit qu'il se fist, et qu'il n'en seroit autre chose.
Et estoit pitié de voir, et sçavoir ce que faisoient
lesdiles meschantes gens, lesquels on nomnioit
cabochiens, à cause d'un escorcheur de besles
nommé Caboche, qui estoit l'un des principaux
capitaines desdites meschantes gens. Desquels,
et de leur manière de faire, toutes gens de bien
esloienl très-mal conlens.
1413
L'an mille quatre cens et treize, ceux qui
avoient le gouvernement des finances furent
desappointés, et autres mis en leurs lieux. Et
si voulut-on desappointer le chancelier : mais
le roy fort le soustint, tellement que pour lors
il demeura, combien que depuis il fut desmis.
Messire Pierre des Essars s'en alla et partit,
aussi firent plusieurs autres. La charge qu'on
donnoit audit des Essars, estoit qu'on devoit
faire joustes au bois de Vincennes, esquelles
devoit estre le roy et monseigneur de Guyenne
dauphin , et qu'il les devoit prendre et emme-
ner , et les mettre hors des mains de monsei-
gneur de Bourgongne. On procéda conlre ceux
qui s'estoient absentés à bannissemens.
A la fin d'avril, et au commencement de
may , se mirent sus plus fort que devant mes-
chantes gens , trippiers , bouchers , et escor-
cheurs, pelletiers, cousturiers, et autres pau-
vres gens de bas estât, qui faisoient de très-
inhumaines , détestables , et deshonnesles be-
songnes.
Et quand messire Pierre des Essars, son
frère , et autres virent la manière de fùire , ils
s'en allèrent hors de Paris, car ce moult luy
desplaisoit. Les autres disoient que c'estoit
pource qu'il ne faisoit pas à son plaisir, comme
il avoit accoustumé. Et là une fois où on par-
loit de recouvrer argent de ceux qui en avoient
trop eu , il dit que le premier duquel , ou sur
lequel on devoit recouvrer, c'estoit du duc de
Bourgongne , car il avoit eu bien deux mille
lyons. Et de ce le duc de Bourgongne fut mal
content, et aussi les cabochiens. Et apperceut
■ledit des Essars qu'il seroit en danger. Et pour
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
477
ce s'en alla, coiiil)i(>n que depuis il dit, que
oncques n'en avoit parlé , ne fait les autres
choses qu'on lui mettoit sus.
Les cabochiens de Paris voulurent avoir un
capitaine. El prirent un clicvalier de Beausse,
nommé messire Helion de Jacqueville , qui es-
toit bien habile de son corps. Et Le Borgne de
La Hcuse fut fait prevost de Paris.
Des Essars cuida prendre le pont de Charen-
ton. Depuis à la seureté du duc de Bourgon-
gne , vint à la bastille de Sainct-Antoine. Quand
la chose vint à la cognoissance de Jacqueville,
luy et un nommé Robert de Mailly , vint bien
à tout trois mille des gens dessus dits devant la
bastille, disans comme que ce fust , qu'ils au-
roient messire Pierre des Essars. Lequel tou-
tesfois estoit venu à la seureté de monseigneur
de Guyenne, et de monseigneur de Bourgon-
gne. Pource que lors on n'obtempéra pas à
leur requeste. Mais depuis ils vinrent bien
vingt mille avec lesdits Jacqueville et IMailly ,
en l'hoslel du duc de Bourgongne. Lors ledit
duc voyant la grande commotion, leur dit,
« qu'il le prendroit et l'auroit en sa main , et le
» garderoit bien, si le fist venir à luy. » Lors le-
dit des Essars luy dit : « Monseigneur, je suis
» vei. j à vosire seureté , s'il vous semble que ne
•» me puissiez garder de la fureur de ces gens,
)) laissez-moy en aller. » Et ledit duc luy dit :
« Mon amy , ne te soucie , car je te jure , et as-
» seure par ma foy , que tu n'auras autre garde
)) que de mon propre corps , » et le prit par la
main , luy fit la croix sur le dos de sa njain , et
l'emmena. Puis vinrent à l'hostel de monsei-
gneur de Guyenne , et fit une proposition mes-
sire Jean de Troyes , en disant : « qu'il falloit
» qu'on eust aucuns qui estoient entour diidit
)) seigneur, et qu'ils estoient informés qu'il y
» avoit des gens de très-mauvaise volonté, »
et firent une très-grande commotion et sédition.
Et furent pris le duc de Bar, le chancelier
Vailly, messire Jacques de La Rivière, messire
Ptegnaud d'Angennes, Gilet de Vitry, et Mi-
chelet de Vitry son frère (lequel madame de
Guyenne, fille du duc de Bourgongne, lenoit
en ses bras) et autres jusques à quinze, qui
furent menés en l'hoslel d'Artois, où estoit le
duc de Bourgongne. Il y avoit un nommé Uva-
telet, qui estoit au duc de Berry, lequel ils tuè-
rent, si firent-ils un menestrier nommé Cour-
lebole , et un secrétaire du roy, nommé mais-
Ire Raoul-Brisoul. Plusieurs meurtres secrelle-
478
HISTOIRE DE CHARLES
menl se faisoienl. Depuis les dessus dits furent
mis au Louvre en prison, et le duc de Bar aussi
en la grosse tour, et niessire Pierre des Essars
fut mené au Chastellet. Et prirent les chappe-
rons blancs, et en eurent le roy, monseigneur
le dauphin , les ducs de Berry et de Bourgon-
gne, et ceux du grand conseil, et n'en avoit
pas qui vouloit. Ceux ausquels on les refusoit ,
c'estoit signe qu'on les tenoit pour Armagnacs,
ou au moins ils estoient soupçonnés de Testre.
Hs alloient par Paris par tourbes, et delais-
soient leurs mestiers. Et ainsi puis qu'ils ne
gagnoient rien , il falloit qu'ils pillassent et
desrobassent , et aussi le faisoient-ils de leur
auctorité pure et privée.
Ces manières mesmes desplaisoient à au-
cuns, qui avoient esté consentans de les mettre
sus, comme au ministre des Mathurins , à
maistre Eustache de Pavilly, carme, et autres
de l'université, qui délibérèrent de s'assembler
secrettement aux Carmes, en la chambre dudit
de Pavilly , pour imaginer à quelle fin ces ma-
nières de faire pouvoient venir. Et pource
qu'ils sçavoient que ledit seigneur de Traignel
estoit bien notable homme, et qui avoit eu
le gouvernement de la ville de Paris longtemps,
et avoit tousjours monstre de son pouvoir avoir
amour au roy , et au royaume , et à la chose
publique, ils luy prièrent qu'il luy pleusl d'y
eslre. Et s'assemblèrent, et y eut plusieurs ima-
ginations, et voyoient bien que les choses ten-
doient à destruction finale de la seigneurie.
Ils s'enquirent quelles personnes dévotes et me-
nans vie comtemplative y avoit à Paris , et
trouvèrent des religieux, et autres, et aussi des
femmes. Et alla Pavilly parler à eux, en leur
priant qu'ils voulussent prier Dieu, qu'il leur
voulust révéler à quelle fin et conclusion ces
divisions pouvoient venir. 1\ y en eut entre les
autre trois, qui rapportèrent trois diverses
choses. L'une fut, qu'il s'embloit à la créature
qu'elle voyoit au ciel trois soleils. La seconde,
qu'elle voyoit au ciel trois divers temps, dont
l'un estoit vers le midy , es marches d'Orléans
et de Berry , clair et luisant ; les deux autres
près l'un de l'autre vers Paris, qui par fois en-
couroientdes nues noires etombreuses. L'autre
eut une vision qu'elle voyoit le roy d'Angleterre
en grand orgueil et estât , au plus haut des
tours de Nostre-Dame de Paris, lequel excom-
munioit le roy de France, qui estoit accom-
pagné de gens veslus de noir, et estoit assis
\ï, ROI DE FRANCE, (M 13)
sur une pierre emmy le parvis Nostre-Dame.
Quand les dessus-dits furent assemblés par
deux fois bien et longuement, et parlèrent des
choses anciennes , ils conclurent que toutes les
choses qu'on faisoit, et le gouvernement tel
qu'il estoit, pouvoit signifier mutation de sei-
gneurie au royaume. Et par ce moyen , le roy
d'Angleterre, qui pretendoit à avoir droict au
royaume de France , y pourroit parvenir , et
que les choses estoient bien dangereuses et pé-
rilleuses. Et y eut l'un d'eux qui dit, qu'il
avoit veu plusieurs histoires, et que toutes les
fois que les papes et les roys de France avoient
esté unis ensemble en bonne amour , que le
royaume de France avoit esté en bonne pros-
périté : et se doutoitque les excommuniemens
et malédictions que fit le pape Boniface hui-
tiesme sur Philippes-le-Bel, jusques à la cin-
quiesme génération, et depuis renouvellées,
comme l'on dit, par Benedict, ne fussent cause
des maux et inconveniens qu'on voyoit. Car
Philippes-le-Bel délaissa trois beaux fils, les-
quels moururent sans hoirs masles. Philippes
de Valois eut bien à faire. Et si eut le roy Jean,
qui fut pris en la bataille de Poictiers. Et eut
un fils nommé Charles cinquiesme, dit le Sage,
qui eut de grandes guerres, et eut deuxenfans,
Charles qui règne de présent malade, comme
il estoit notoire, et Louys qui mourut piteuse-
ment. Que de présent, qui meltroit le tout en
bon estât et gouvernement es enfans du roy,
tout devoit cesser. Laquelle chose fut fort pe-
sée et considérée par ceux de l'assemblée. Et
ledit seigneur de Traignel dit , que le remède
seroit de trouver une bonne paix ferme entre
les seigneurs, et que chacun y devroit travail-
ler. Et que si aucuns des seigneurs avoient al-
liances ou promesses aux Anglois , qu'on les
mistau néant, et qu'on y renonçast. Ce que au-
cuns des presens imaginèrent qu'il le dist pour
le duc de Bourgongne, qui avoit esté à Calais,
et avoit fait aucunes promesses et confédéra-
tions. Mais il le disoit privement et secrette-
ment, pource qu'il sçavoit que ceux qu'on di-
soit Armagnacs, avoient fait venir le duc de
Clarence, ce qui ne se pouvoit faire sans quel-
ques promesses. Pareillement le duc de Bour-
gongne , avoit esté à Calais , et amena le
comte d'Arondel , ce qui ne fut mie sans au-
cunes pactions, ou convenances. Et il se dou-
toit que telles choses, jointes les divisions, ne
donnassent courage aux ennemis d'eniropron-
(1413)
dre sur le royaume. Or se départit ainsi l'as
semblée. Toutesfois ledit ministre des Malhu-
rins, et autres presens confessèrent, que le
droit remède estoit d'entendre à bonne paix.
Ce que ledit ministre desiroit en faveur de
messire Pierre des Essars , dont il estoit ser-
viteur. Lequel estoit au Chastellet, et en dan-
ger de sa personne. Mais ledit dePavilly, qui
tendoit fort au profit de sa bourse, et s'interes-
soit avec les Gois, Sainct-Yons et leurs alliés, fit
une proposition, en voulant monstrer que la
prise des personnes, dont dessus est faite men-
tion , estoit bien duement faite, et qu'il falloit
ordonner commissaires pour faire leurs procès,
et qu'ils eussent puissance d'en prendre des
autres, de faire du criminel civil, et d'emprun-
ter argent de ceux que bon leur sembleroil. Et
ainsi fut fait et ordonné, et y eut commissaires
destinés, ausquels on bailla la puissance des-
susdite , et à chacun d'eux , à leur grelTier et
sergens, un chapperon blanc.
Quand le comte de Verlus frère du duc d'Or-
léans, veid ces manières de faire, et qu'on avoit
pris le duc de Bar, et autres, et que de jour
en jour on en prenoit, il fut conseillé de s'en
partir, et s'en alla à Orléans vers son frère. Or
fut fait capitaine de Paris Jacqueville, Denisot
de Chaumont du pont de Saint-Cloud, et Ca-
boche du pont de Charenton.
On prenoit gens ausquels on imposoit avoir
fait quelque chose, dont il n'estoit rien, et fal-
loit qu'ils composassent, fust droit, fust tort, à
argent, qu'il falloit qu'ils baillassent.
Lecomte de Charolois fils du duc de Bourgon-
gne , et IMadame sa femme fille du roy, aussi
s'en allèrent, et leurs gens, à tout leurs chap-
perons blancs. Et disoit-on que c'estoit à la re-
queste de ceux de Gand, et que de ce avoient
requis le duc deBourgongne. Mais aucuns ima-
ginoient, que ce n'estoit qu'une fiction, et qu'ils
s'en alloient,pource que les choses estoient trop
merveilleuses , et le père et le fils n'estoient pas
conseillés de se trouver ensemble en un mesme
lieu.
Derechef, le carme dePavilly fit une propo-
sition à Sainct-Paul devant la reine , monsei-
gneur le dauphin et autres seigneurs. Et prit
sa maliere-sur une fiction d'un jardin, où il y
avoit de belles fleurs, et hcrbettes, et aussi il y
croissoit des orties, et plusieurs herbes inutiles,
qui empeschoient les bonnes herbes de fructi-
fier, et pource les falloit sarcler, oster, et nel-
PAR JEAN JIJYENAL DES LRSINS.
479
toyer. Et que au jardin du roy et de la reyne
y avoit de très-mauvaise herbes, et périlleuses,
c'est à sçavoir quelques serviteurs et servantes,
qu'il falloit sarcler et oster, afin que le demeu-
rant en valust mieux.
Lors estoit monseigneur le dauphin à une fe-
nestre tout droit, qui avoit son chapperon blanc
sur sa leste, la patte du costé dextre, et la cor-
nette du costé senestre, et menoit ladite cornette
en venant dessous le costé dextre, en forme de
bande. Laquelle chose apperceurent aucuns des
bouchers, et autres de leur ligue, dont y eut
aucuns qui dirent alors : « Regardez ce bon en-
» faut dauphin, qui met sa cornette en forme
)) que les Armagnacs le font; il nous courroucera
» une fois. »
Les mauvaises herbes furent oslées des jar-
dins du roy et de la reyne, c'est à sçavoir le
duc de Bavière Crere de la reine, qui fut mis
en une tour devant le Louvre ; et plusieurs au-
tres officiers , les uns mis en Chastellet, et les
autres en la Conciergerie du Palais, dont y en
avoit de clercs, qui furent rendus à l'evesque.
Et si prit-on environ quatorze ou quinze da-
mes, que damoiselles de l'hostel de la reyne.
lesquelles furent menées en la Conciergerie
du Palais, comme en prison.
Et afin que parmy le royaume on cuidast,
que ce qu'on faisoit estoit pour le bien du
royaume, ceux du conseil des dessus dits firent
chercher et quérir es chambre des comptes, et
du trésor, et au Chastellet, toutes les ordon-
nances royaux anciennes, et sur icelles en for-
mèrent de longues et prolixes, où il y avoit de
bonnes et notables choses prises sur les an-
ciennes : puis firent venir monseigneur le dau-
phin duc de Guyenne, en la cour de parle-
ment, tenant comme un lict de justice : et les
fit lire et publier à haute voix. Et les leutle
greffier du Chastellet, nommé maistre Pierre
de Fresnes, qui avait un moult bel langage, et
haut. Et furent lesdites ordonnances décrétées
estre gardées, et sans enfraindre.
Or est vray, comme dessus a esté touché, que
messire Helion de Jacqueville estoit capitaine
de Paris, et desdits bouchers, et en elTet disoit-
on qu'il gouvernoit tout. Et un jour alla avec
autres voir messire Jacques de La Rivière, et
Petit-IMesnil, non mie pour bien qu'il leur vou-
lust, et entrèrent en aucunes paroles. Tous-
jours ledit de La Rivière respondoit le plus
graticusement qu'il pouvoit, et voyoil bien que
480
HISTOIRE DE CHARLES
bon meslier luy en estoit, et qu'il esloit en
grand danger de sa personne. Or en parlant
ledit de Jacqueville luy dit , qu'il estoit faux,
traistre, et desloyal. Et lors ledit de La Rivière,
qui se sentoit si grandement injurié, et que la
chose touchoit si grandement son honneur,
respondit audit de.Tacqueville, qu'il avoit faus-
sement et mauvaisement menty, et que s'il
plaisoit au roy il le combatroil. Lors ledit
Jacqueville, qui avoit une hachette en son
poing, la haussa, et frappa tellement ledit de
La Rivière sur la teste, qu'il le tua, aucuns di-
sent que ce fut d'un pot d'estain. Qui fut un
bien merveilleux cas, de tuer un homme es
mains de justice; mais rien plus n'en fut. Le
lendemain on traisna ledit de La Piiviere tout
mort en une charette, aux halles , et sur l'es-
charfaut on luy couppa la teste : si fut aussi
mené en sa compagnée ledit Petit-Mesnil, à
qui pareillement on couppa la leste, sans ce
qu'on en dit la aucune cause, ou raison, sinon
voloBté de Jacqueville.
-; Etpource qu'il sembloit à ceux qui faisoient
lès exploicts dessus dits , que le bon-homme
messire Arnaud deCorbie, qui avoit esté long-
temps premier président du parlement, et de-
puis bien vingt ans chancelier de France, ne !
leur estoit pas bien propice, il fut désappointé,
€ten son lieu mis un nommé maistre Eustache
do Laitre.
Or combien qu'on eust ordonné commissai-
res contre ceux qu'on maintenoil eslre Arma-
gnacs, loulesfois en ordonnerent-ils encores
d autres, de ceux qu'on nommoit cabochiens,
pour avoir et exiger argent en manière d'em-
prunt, do tous ceux qui avoient renommée
d'avoir argent, et les faisoient venir devers
eux, tant du parlement, que des marchands,
et bourgeois de Paris, et leur demandoient à
emprunter. Et s'ils ne prestoient promptement,
on les envoyoit en diverses prisons, et meltoit-
on sergens en leurs maisons, jusques à ce qu'ils
eussent payé ce qu'on leur demandoit. Entre
les autres, ils demandèrent audit maistre Jean
Juvenal deux mille escus. Et pource qu'il les
refusa aucunement, on commanda qu'on le
mcnast en prison au Petit-Chastellet, dont il
appella en parlement. Ce nonobstant il fut en-
voyé audit Pelit-Chastellel; et avant qu'il par-
list, fallut qu'il baillast partie de ce qu'on luy
demandoit, ei le demeurant promit de payer
à un terme, dont il ne fut pas bien content , et
VI, ROI DE FRANCE, (I4l3)
non sans cause, car il le monstra bien après.
Il y avoit un notable docteur en théologie,
et de grande réputation, nommé maistre Jean
Jarson , lequel estoit chancelier de Nostre-
Dame de Paris, et curé de Sainct-Jean en
Grève, qui avoit accouslumé de s'acquitter
loyaument. Etpource que en compagnée où il
estoit, il deut dire, que les manières qu'on te-
noit n'estoient pas bien honnestes, ne selon
Dieu, et le disoit d'un bon amour et affection,
on le voulut prendre, mais il se mit es hautes
voustes de Nostre-Dame de Paris, et fut son
hostel tout pillé et desrobé.
Le seigneur de Hely, qui estoit mareschal de
Guyenne, et vaillant chevalier, demanda gens
et argent, et qu'il iroit en Guyenne, laquelle
chose luy fut octroyée. Et luy bailla-on une
bien grosse somme d'argent, et luy sembloit
qu'il feroil merveilles. Il s'en alla en Poictou,
et assembla gens de toutes parts, et de là tira
vers les marches de Sainctonge, où il avait in-
tention d'assiéger et prendre Soubise. Mais la
chose alla bien autrement, car le capitaine de
Soubise bien accompagné frappa sur son logis,
et prit ledit seigneur de Hely. Duquel par ce
moyen l'entreprise et l'armée furent rompues.
Les Anglois estoient joyeux de la division,
qu'ils voyoient estre entre les seigneurs de
France. Et fut le roy d'Angleterre conseillé de
faire une armée, et de l'envoyer vers la coste
de Normandie, sçavoir s'il pourroient avoir
quelque entrée, et place. De faict, il envoya
une armée vers Dieppe, qui y cuida descendre.
Mais les nobles, et le peuple du pays, s'assem-
blèrent sur le rivage de la mer, et combatirent
les Anglois, tellement qu'ils les desconfirent. Et
fut le capitaine des Anglois tué, et pource se
rotrahirent en Angleterre. Quand le roy d'An-
gleterre sceut l'adventure, il en fut bien des-
plaisant, et ordonna une plus grande armée à
faire : de faict il le fit, et prirent terre. Le Bor-
gne de La Heuse y alla, et prit des gens ce qu'il
peut. Et cuida défendre la descente desdils An-
glois; mais il fut bien lourdement rebouté, et
y eut plusieurs chevaux morts de traicts, et
aussi de ses gens pris, et fut contraint de s'en
retourner. Les Anglois cuiderent trouver ma-
nière d'avoir Dieppe : mais ils faillirent. Et
vinrent vers le Tresport, entrèrent dedans, et
en l'abbaye , et y boutèrent le feu, et ardirent
tout, mesme une partie des religieux. Plu-
sieurs gens tuèrent, et navrèrent, et si en pri-
(1413) PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
rent, cl s'en retournèrent en Angleterre à tout
leur proye.
La chose venue à la cognoissance des sei-
gneurs d'Orléans, Bourbon, Alcnçon, et autres,
et la manière qu'on IcnoiLà Paris à la descente
desdits Anglois, ils envoyèrent vers le roy, en
s'olTrans à son service : en requcrans que les
traités de paix qui avoient esté faits, accordés,
promis et jurés, fussent entretenus, gardés, et
observés. Et que au regard d'eux, ils ne se
trouveroient point qu'ils eussent fait chose au
contraire. Et que en la ville de Paris plusieurs
choses horribles et détestables se faisoiont, con-
tre les traités de paix.
IMais les bouchers et leurs alliés en lonoient
bien peu de conte. Et firent faire le procès du-
dit messire Pierre des Essars. Et luy imposoit-
on plusieurs cas et choses, qu'on disoit qu'il
avoit commis et perpétré, dont des aucunes
dessus est faite mention. Et fut condamné à es-
Ire traisné sur une claye du Palais jusques au
Chastellet, puis à avoir la teste couppée aux
halles. Laquelle sentence, qui estoit bien pi-
teuse, et à la requeste de ceux qu'il avoit pre-
mièrement mis sus, et eslevés, fut exécutée. Et
le mit-on au Palais sur une claye attachée au
bout de la charette, et fut traisné les mains
liées jusques au Chastellet : en le menant il sous-
rioit, et disoit-on qu'il ne cuidoit point mourir,
et qu'il pensoit que le peuple dont il avoit esté
fort accointé, et familier, et qui encores l'ai-
moit, le deust rescourre. Et s'il y en eust eu
un qui eust commencé , on l'eust rescous, car
en le menant ils murmuroient très-fort de ce
qu'on luy faisoit. Outre qu'il avoit espérance
que le duc de Bourgongne luy tint la promesse
qu'il luy avoit faite en la bastille Sainct-An-
toine, qu'il n'auroit mal non plus que luy. Mais
il fut mis devant le Chastellet dessus la cha-
relte, et mené aux halles^ et là eut la teste
couppée, son corps fut mené au gibet, et mis
au propre lieu où fut mis Montagu. Et disoient
aucuns que « c'estoit un jugement de Dieu de
» ce qu'il mourut, comme il avoit fait mourir
« ledit Montagu. »
Audit mois advint que Jacqueviile , et ses
soudoyers, qui estoient orgueilleux et hautains,
vinrent un jour de nuict entre onze et douze
heures au soir en l'hostel de monseigneur de
Guyenne, où il s'esbatoit, et avoit-on dansé.
Et vint jusques en la chambre dudit seigneur,
et le commença à hautement tancer, et le re-
481
prendre des chères qu'il faisoit , et des danses
et despenses , et dit plusieurs paroles trop
fieres, et orgueilleuses contre un tel seigneur,
et « qu'on ne luy souffriroit pas faire ses vo-
)j lontés, et s'il ne se advisoil, qu'on y metlroit
M remède. » A ces paroles estoit présent le
seigneur de La Trimouille, qui ne se peut faire,
qu'il ne respondist audit Jacqueviile, que « ce
» nestoit pas bien fait do parler ainsi dudit sci-
» gneur, ne à luy à faire, et que l'heure estoit
» bien impertinente, et les paroles trop fieres,
» et hautaines, veu le petit lieu dont il estoit. »
Sur ce se meurent paroles, tellement que de La
Trimouille desinenlit Jacqueviile, et aussi
Jacqueviile La Trimouille. IMonseigneur do
Guyenne voyant la manière dudit Jacqueviile ,
tira une petite dague qu'il avoit, et en baiila
trois coups audit Jacqueviile par la poitrine,
sans ce qu'il luy fist aucun mal, car il avoit bon
haubergeon dessous sa robe. Le lendemain le-
dit Jacqueviile et ses cabochiens s'esmeurent
en intention d'aller tuer ledit seigneufdo La
Trimouille : de faict, ils eussent accomply leur
mauvaise volonté, si ce n'eustcsté io duc de
Bourgongne, qui les appaisa tellement, qu'ils
laissèrent leur fureur, et se refroidirent ; mais
du courroux qu'en eut monseigneur de Guyen-
ne , il fut trois jours qu'il jcltoit et crachoit le
sang par la bouche, et en fut très-bien malade.
Le roy fut gary, et revint en bonne santé.
Laquelle chose venue à la cognoissance des
seigneur d'Orléans, et autres dessus nommés,
ils envoyèrent devers le roy une ambassade,
en luy requérant, qu'il voulust faire entretenir
la paix , ainsi qu'elle avoit esté jurée et pro-
mise. Le roy envoya vers eux l'evesque de
Tournay, l'hermite de la Faye , maistre Pierre
de Marigny, et un secrétaire, lesquels seigneurs
estoient à Verneuil, et parlèrent longuement
ensemble. Et s'en retourna ladite ambassade
arrière vers le roy à Paris, où ils rapportèrent
pleinement, comme lesdits seigneurs vouloient
paix , et ne demandoient autre chose , et que
hors la ville en quelque lieu seur ils peussent
parler ensemble. Et si rapportèrent lesdits
ambassadeurs , que lesdits seigneurs se plai-
gnoient fort, de ce qu'on ne leur rendoit leurs
places prises durant la guerre, ainsi qu'il leur
avoit esté promis. Et aussi des mutations qu'on
avoit fait des officiers des maisons du roy, de
la reyne , de monseigneur de Guyenne, et des
capitaines es places du roy, et des prisonniers,
31
4S2 HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
tant des seigneurs, cl olTicicrs, que des femmes,
et des manieics qu'on lenoit es choses qu'on
faisoit.
Quand ceux qu'on nommoit cabochiens sceu-
rent que les matières se disposoient à la paix,
ils furent moult troublés, cognoissant ce qu'ils
avoicnt fait par leur puissance , qui gisoit en
cruauté et inhumanité, cesseroit -, partant de
tout leur pouvoir ils trouvèrent bourdes , cl
choses non véritables, ny apparentes, pour
cuider empescher la paix : toutesfois ils déli-
vrèrent de prison les dames et aucuns des pri-
sonniers.
Or cstoit le duc de Berry, à tout son chap-
peron blanc, logé au cloistre de Nostre-Dame,
en rhostel d'un docteur en médecine, nommé
maistrc' Simon Allegret , qui cstoit son physi-
cien. Et presque tous les jours il vouloit que
ledit feu maisire Jean Juvcnal dos Ursins, sei-
gneur de Traigncl , allast devers luy. Ils con-
feroienl ensemble du temps qui couroit, et des
choses qu'on fesoit , et disoit. Ledit seigneur
dit audit Juvenal : « Serons-nous tousjours en
» ce poinct , que ces meschantes gens ayent
» auctorilé et domination ? » Auquel le seigneur
de Traignel rcspondit : « Ayez espérance en
)) Dieu, car en bricf temps vous les verrez des-
)) truits , et venus en grande confusion. » Or
tous les jours il ne pensoit, ne imaginoit que la
manière comme il pourroit faire , et délibéra
d'y remédier : il estoit bien noble homme, de
haut courage, sage et prudent, qui avoit gou-
verné la ville de Paris douze ou treize ans , en
bonne paix , amour et concorde. Et estoit en
grand soucy, comme il pourroit sçavoir, si
aucuns de la ville seroient avec luy, et de son
imagination : car il ne s'ozoit descouvrir à per-
sonne , combien que plusieurs de Paris des
plus grands et moyens , esloient de sa volonté.
Luy donc estant en cesle pensée et.grandc per-
plexité , par trois nuicts , comme au poinct du
jour il luy sembloit qu'il songeoit, ou qu'on luy
disoit : <( Surgite cùm sederetis , qui manducatis
panem doloris. » Et un matin madame sa femme ,
qui estoit une bonne et dévote dame , luy dit :
(c Mon amy et mary, j'ay ouy au matin que
» vous disiez , ou qu'on vous disoit ces mots
» contenus en mes heures, où il y a : Surgite
)) cùm sederetis, qui manducatis pancm doloris.
» Qu'est-ce à dire? » El le bon seigneur luy
rcspondit: « Ma mie, nous avons onze cnfans,
» et est bien meslier que nous priions Dieu
(H13)
» qu'il nous doint bonne paix, et ayons espe-
» rance en luy, et il nous aidera. » Or en la
cité y avoit deux quarteniers drappiers, l'un
nommé Eslienne d'Ancenne, l'autre Gervaisot
de Merilles, qui souvent conversoient avec leurs
quarteniers et dixeniers , et sentoient bien par
leurs paroles , qu'ils estoient bien mal contens
des cabochiens.
Un soir ils vindrent devers monseigneur de
Berry, et se trouvèrent d'adventure ensem-
ble, ledit Juvenal avec ledit duc de Berry :
lii ils conclurent, qu'ils vivroient et mour-
roient ensemble , et exposeroient corps et
biensà rompre les entreprises desdils bouchers,
et de leurs alliés , et rompre leur faict. Le plus
expédient estoit, de trouver moyen de sousîe-
ver le peuple contre eux : et en ccsle pensée et
volonté estoient plusieurs gens de bien de Pa-
ris , de divers quartiers : et grommeloit fort le
peuple, pource qu'ils voyoient que lesdits bou-
chers, et leurs alliés, par leur langage ne vou-
loient point de paix : car ils firent faire lettres
auroy très-sedilieuses contre les seigneurs, c'est
à sçavoir Sicile, Orléans, Bourbon, Alençon, et
autres , et les faisoient publier par Paris , di-
sans « que lesdits seigneurs vouloient des-
)) truire la ville, et faire tuer des plus grands,
» et prendre leurs femmes , et les faire espou-
» ser à leurs valets et serviteurs, et plus leurs
)) autres langages non véritables. » ]Mais no-
nobstant leurs langages et paroles, le roy et son
conseil delibererentd'entendre à paix, et envoya
le roy bien notable ambassade au pont de l'Ar-
che, où estoient lesdits seigneurs, lesquels res-
pondirent qu'ils ne demandoient que paix. Et
vint à Paris de par lesdits seigneurs , un bien
notable homme et vaillant clerc, nommé mais-
tre Guillaume Signet. Lequel devant le roy,
en la présence de monseigneur le dauphin,
Berry, Bourgongne, et plusieurs dits cabo-
chiens, fit unemoult notable proposition :mons-
trant en effet « le grand inconvénient au roy,
» et royaume, par les divisions qui avoienl cou-
» ru, et couroient: que les Anglois sous om-
)) bre desdites divisions pourroient descendre,
» et faire grand dommage au royaume, et qu'il
)) n'y avoit remède que d'avoir paix. » Pour
abréger, il fut délibéré et conclu par le roy
qu'il vouloit paix. Et pour ceslc cause allèrent
à Ponloisc Icsdils duc de Berry et de Bourgon-
gne , où il y eut articles faits , beaux et bons ,
lesquels pleurent à toutes les parties. Et s'en
(1413)
retournèrent lesdits ducs de Berry, cl de Bour-
gongne, à Paris.
Le premier jour d'aoust, qui fut un niardy,
les articles de la paix furent leus devant le
roy, monseigneur de Guyenne , et plusieurs
seigneurs presens. Et ainsi qu'on voiWoit déli-
bérer, maistre Jean deTroycs, les Sainct-Yons,
et les Gois , et Caboche, vindrcnt par une ma-
nière assez impétueuse, en requérant « qu'ils
» vissent les articles , et qu'ils assembleroient
M sur iceux ceux de la ville , car la chose leur
» touchoit grandement. » Ausquels fut res-
pondu « que le roy vouloit paix et qu'ils en-
)) tendroient lire les articles, s'ils vouloient,
» mais qu'ils n'en auroicnt aucune copie. » Le
lendemain, qui fut mercredy matin , ils s'as-
semblèrent en l'IIostel-de-Yille, jusques à bien
mille personnes. Plusieurs y en avoit de divers
quartiers , qui y estoient à bonne intention al-
lés , pour contredire ausdits cabochicns. Dans
ladite assemblée proposa un advocat en parle-
ment, nommé maistre Jean Rapiot, bien nota-
ble homme, qui avoit belle parole, et haute.
En sa proposition, il n'cnlendoit pas de rom-
pre le bien de la paix et dit « que le prevost
» des marchands elles cschcvinsla vouloient. »
Mais les cabochiens dirent « qu'il esloit bon
)) que préalablement, voire nécessaire, qu'on
» monslrast aux seigneurs d'Orléans, Bourbon,
» et Alençon, et à leurs alliés, les mauvaisetiés
» et trahisons qu'ils avoient fait ou voulu faire.
» Afin qu'ils cogneussent quelle grâce on leur
» faisoit d'avoir paix à eux, et aussi qu'on leur
» montrasl, et leul les articles audit lieu. » Et
les tenoit maistre Jean de Troyes en une feuille
de papier en sa main : lors il fut par un de la
ville dit « que la matière esloit grande et haute,
M et que le meilleur scroit que elle se deliberast
» par les quartiers, et que le lendemain, qui
» esloit jcudy, les quarteniers, qui estoient pre-
» sens , assemblassent les quartiers , et que là
)) pourroil-on lire ce que tenoit ledit de Troyes,
» au lieu où les assemblées des quartiers se fai-
» soient. » Et après, tous ceux qui estoient pre-
sens, excepté ceux de la ligue dudit de Troyes,
commencèrent à crier: «Par les quartiers!» Lors
un de ceux de Saincl-Yon, qui esloit armé, et au
bout du grand banc , va dire « qu'il le falloit
» faire promplemenl, et que la chose esloit
« haslive. » Ellors derechef la plus grandeparlie
des presens commença derechef à crier : « Par
les quartiers 1 » L'un des Gois qui esloit armé
PAR JEAN JIJYENAL DES LRSINS.
483
dit hautement, que « quiconque le voulust voir,
» il se feroit promplemenl audit lieu. » Lors
un charpentierdu cimetière Saint-Jean nommé
Guillaume Cirace, qui esloit quartenier, se
leva et dit « que la plus grande partie esloit
» d'opinion que il se fisl par les quartiers, et
» que ainsi le falloil-il faire. » IMais lesdits
Sainct-Yons, et les Gois bien arrogamment luy
contredirent, en disant « que malgré son visage
» il se feroit en la place. » Lequel Cirace d'un
bon courage et visage va dire « que il se fe-
» roit par les quartiers , et que s'ils le vou-
» loient empescher, il y avoit à Paris autant de
)) frappeurs de coignécs, que de assommeurs
» de bœufs, ou vaches. » Et lors les autres se
teurenl, et demeura la conclusion , qu'il se fe-
roit par les quartiers , et s'en alla chacun en
son hoslel
Le jeudy malin maistre Jean de Troyes, qui
esloit concierge du Palais, et y dcmcuroit, fit
grande diligence d'assembler les quarteniers de
la cité au cloistre Saint-Eloy , pour les induire
à sa volonté ;, et estoient assemblés avant qu'on
appellasl advocats en parlement, où esloit ledit
seigneur de Traignel, advocat du roy. Auquel
lesdits quarteniers Guillaume d'Ancenne, et
Gervaisol de Merilles, firent à sçavoir l'assem-
blée soudainement faite. Et s'en vint à Sainct-
Eloy, et n'y sceut si lost venir, que ledit mais-
tre Jean de Troyes n'eust commencé son ser-
mon. Quand il veid ledit seigneur de Traignel, il
luy dit : « Qu'il fust le Irés-bien venu , et qu'il
» esloit bien joyeux de sa venue. » El tenoit la-
dite cedule, dont dessus est fait mention, en
sa main, contenant merveilleuses choses contre
lesdits seigneurs, non véritables, laquelle fut
leue. Et demanda audit seigneur de Traignel ,
« qu'il lui ensembloit, et s'il n'estoil pas bon
)) qu'on la monslrast au roy, et à ceux de son
» conseil, avant qu'on accordast aucunement
» les articles de la paix. » Lequel de Traignel
respondit : « Qu'il luy sembloit , que puis qu'il
)) plaisoit au roy, que toutes les choses qui
» avoient été dites ou faites à ce temps passé
)) fussent oubliées ou abolies tant d'un costé que
)) d'autre, sans que jamais en fust faite mention,
» que rien ne sedevoilplusramentevoir.Etque
» les choses contenues en ladite cedule estoient
» toutes séditieuses, et taillées d'empôcherle
» traité de paix , laquelle le peuple devoit de-
» sirer. » Et sans plus demander à autres opi-
nion aucune, tous à une voix dirent que « ledit
4S4
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (I4l3)
gnaud d'Angennes , lequel depuis trois ou qua-
)) scignourdi8oilbien,clqu'ilfalloitavoirpaix,^)
on rriani Ions d'une voix : « La paix ! la paix !
)) Et qu'on devait déchirer ladite ccdule, que
)) tenoit ledit de Troyes. )) De faict elle luy fut
oslée des mains , et mise en plus de cent pièces.
Tanlost par la ville fut divulgué ce qui avoit
esté fait au quartier de la Cité, et tout le peuple
des autres quartiers fut de semblable opinion,
excepté les deux quartiers de devers les halles ,
et Thostel d'Arlois où estoit logé le duc de
liourgongne. Tantostaprés dîner, ledit Juvenal
accompagné des principaux de la cité, tant d'é-
glise, que autres, jusques au nombre de trente
personnes, se mit en chemin pour aller à Sainct-
Paul devers le roy. En y allant, plusieurs
autres notables personnes de divers quartiers
le suivirent, et trouvèrent le roy audit hostel,
et en sa compagnée le duc de Bourgongne, et
autres ses alliés. Et en bref luy exposa ledit
.Tuvenal leur venue , « en monstrant les maux
» qui estoient advenus par les divisions, et que
» la paix estoit nécessaire : et luy supplioient
V) ses bons bourgeois de Paris , qu'il voulust lel-
)) ment entendre et faire que bonne paix et
» ferme fust faile. Et pour parvenir à ce, qu'il en
» voulustcharger monseigneur deGuyennc son
» fds. )) Le roy respondil en brief , que « leur rc-
» quesle estoit raisonnable , et que c'estoit bien
» raison, que ainsi fust fait. » Lors le duc de
Bourgongne dit audit seigneur de Traignel :
«Juvenal, Juvenal, entendez-vous bien, ce
» n'est pas la manière de ainsi venir. » Et il luy
respondit , que « autrement on ne pouvoil venir
« à conclusion de paix, veucs lesmaniercs que
>) tenoient lesdits bouchers , et que autres fois
)) il en avoit esté adverly, mais il n'y avoit
•» voulu entendre.» Après ces choses, ils s'en al-
lèrent vers monseigneur le dauphin duc de
Guyenne, et se mit ledit seigneur à une fenes-
Ire accoudé; sur ses espaules estoit un des
Sainclyons. Là luy furent dites les paroles,
qu'on avoit devant dites au roy. Lequel sei-
gneur dit, « qu'il vouloit paix , et y enlendroit
)> de son pouvoir, et le monstreroit par effet. »
Si luy fut requis, pour éviter toutes doubles,
« qu'il misl \i\ Bastille de Sainct-Antoine en sa
» main , et qu'il lit tant qu'il en cusl les clefs. »
Pour laquelle chose il envoya vers le duc de
Bourgongne, qui en avoit la garde, ou autres
de par luy. Lequel envoya quérir ceux de la-
dite Bastille, et lit délivrer la place audit sei-
gneur, lequel la bailla en garde à mcssirc Rc-
Ire jours avoit esté délivré de prison. Au sur-
plus, il fut requis et supplié audit seigneur,
K qu'il lui plust le lendemain matin, qui estoit
» vendredy, se mettre sus et chevaucher parla
)) ville de Paris, » lequel promit de ainsi le faire.
Et s'en retournèrent ledit seigneur de Traignel,
et ceux de sa compagnée. Et s'en retournant ils
trouvèrent le recteur, accompagné d'aucuns
de l'université, qui alloit devers le roy, cl
monseigneur de Guyenne , pour pareille cause.
Lesquels y allèrent, et eurent pareille response
que dessus.
Le peuple de Paris estoit ja tout esmeu à la
paix : et estoient principalement aucuns, qui
se mettoient sus , c'est à sçavoir Pierre Oger
vers Sainct-Germain de l'Auxerrois, Estienne
de Bonpuis vers Saincte-Oportune, Guillaume
Cirace au cimetière de Sainct-Jean , et en la
porte Baudeloier 5 et tous ceux de la cité en la
compagnée dudit seigneur de Traignel , pour
sçavoir ce qu'on auroit à faire. Le vendredy
matin il alla ouyr messe à la Madeleine , qui
est jouxte son hostel '. Et envoya quérir le duc
de Berry, et y alla, lequel duc luy demanda:
« Qu'est-cecy Juvenal, que voulez faire, di-
» tes-moi ce que je ferai? » Par lequel fut res-
pondu : « Monseigneur, passez la rivière , et
» faites mener vos chevaux autour, et allez à
)) l'hostel de monseigneur de Guyenne, et luy
» dites qu'il monte à cheval, et s'en vienne au
)) long de la rue Sainct-Antoine vers le Louvre,
» et il délivrera messeigneurs les ducs de Ba-
» viere, et de Bar. El ne vous souciez : car au-
» jourd'huy j'ay espérance en Dieu , que tout
)) se portera bien, et que serez paisible capi-
» laine de Paris : j'iray avec les autres, et nous
» rendrons tous à monseigneur le dauphin, et
)) h vous. » Lors ledit duc de Berry fit ce que
dit est. El ledit Juvenal s'en vint avec tous ceux
de la cité à Sainct-Germain de l'Auxerrois, oii
estoit Pierre Oger, afin que ensemble ils fussent
plus forts. Car les prevost des marchands et
eschevins, les archers, et arbaleslriers de la
ville, eltous les cabochiens, estoient assemblés
en G rêve , de mille à douze cens bien ordonnés,
se doutans qu'on ne leur courust sus , prests
de se défendre. Le duc de Bourgongne faisoit
grande diligence de rompre l'embusche dudit
seigneur, laquelle estoit ja mise sus , cl chevau-
' L'iiôlcl (les TiMiis.
(1413)
choil par la ville au long de la rue Saincl-An-
loine. Quand il fut à la porle Baudés , ledit Ju-
venal luysixiesmc seulement, prit le chemin h
venir par devant Saincl-Jean en Grève, où il
trouva belle et f:;rande compagnéc des autres,
et passa par le milieu d'eux. En passant, Lau-
rcnsCallot, neveu de niaislre Jean de Troycs,
prit maistre Jean fils dudil Juvenal, parla bride
de son cheval, et luy demanda « qu'ils fe-
roient. Et il luy rospondit : « Suivez-nous,
w avec monseigneur le dauphin, el vous ne
/) pourrez faillir. » Et ainsi le firent , et prirent
leur chemin par devers le pont de Notre-Dame ,
en allant par Chastellet, au long de la rivière.
Et cstoit ja monseigneur le dauphin devant le
Louvre. Et avec luy estoienl les ducs de Berry,
el de Bourgongne. Et délivra les ducs de Ba-
vière, et de Bar, qui se mirent en sa conipa-
gnée. Quand lesdils de Troyeset les cabochiens,
furent en une vallée sur la rivière, près de
Saincl-Germain de TAuxerrois , un nommé
Gervaisot Dyonnis, tapissier, qui avoit en sa
compagnéc aucuns compagnons, vcid el apper-
çeul ledit maistre Jean de Troyes , qui luy avoit
fait dcsplaisir- il tira son épée, en disant:
<c Ribault traislre, à ce coup je t'auray. » Et
tout soudainement on ne sceut ce que tous de-
vinrent, car ils s'enfuirent. Et envoya-Ion de-
mander audit Juvenal , « si on iroit fermer les
» portes, afin qu'ils ne s'en allassent. » Et il
respondit « qu'on laissast tout ouvert, et s'en
» allasl qui voudroit, et qui voudroit demeu-
» rer demeurast , et que on ne vouloit que paix
» et bon amour ensemble. » IMais ils s'en allè-
rent, et prirent de leurs biens ce qu'ils voulu-
rent, et les emportèrent. Et prirent lesdils sei-
gneurs leur chemin en Grève , où il y en avoit
qui avoient grand désir de frapper sur le duc de
Bourgongne, dont il se doutoit fort. Parquoy
il envoya demander audit seigneur de Traignel,
s'il avoit garde. Et il respondit que « non , el
» qu'ils ne s'en doulast, et qu'ils mourroienl
» tous avant que on luy fisl dcsplaisir de sa pcr-
» sonne. » Quand ils furent devant l'IIostel-
de-Yille ils descendirent, el montèrent en haut
en une chambre lesdits seigneurs , les prevost
des marchands, el eschevins , el ledit seigneur
de Traignel. Monseigneur le dauphin dit audit
seigneur de Traignel : « Juvenal, dites ce que
» nous avons à faire, comme je vous ay dit. »
Lors il commença à dire comme « la ville avoit
)) esté mal gouvernée , » en récitant les maux
PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS.
485
qu'on y faisoil. Et dit au prevost des marchands,
nommé Andrictde Poinon, « qu'il estoil bon
» preud'homme , el que ledit seigneur vouloit
» qu'il demeurast el aussi deux eschevins , cl
M que lesdits de Troyes et du Belloy ne le se-
» roienl plus, » el au lieu d'eux on mil Guil-
laume Cirace el Gervaisol de Morilles- que
monseigneur de Berry seroit capitaine de Pa-
ris. Que monseigneur de Guyenne prendroit la
Bastille de Saincl-Anloine en sa main, et y
metlroit monseigneur de Bavière son oncle
pour son lieutenant, cl le duc de Bar seroil
capitaine du Louvre. Lesquels deux seigneurs
on venoit de délivrer de prison ,, et estoil com-
mune renommée que le lendemain , qui cstoit
samedy, on leurdevoit coupper les testes. El au
gouvernement de la prevoslé de Paris messire
Tanneguydu Chaslel, et messire Bertrand de
Monlauban, deux vaillans chevaliers. Depuis
ledit messire Tanneguy eut seul la prevoslé.
Après ces choses ainsi faites, lesdits seigneurs et
lepeuplese départirent, etallerenl prendre leur
réfection. Or est une chose merveilleuse, que
oncques après ladite mutation, ne en icelle fai-
.sant, il n'y eut aucune personne frappée, prise,
ny pillée , ny oncques personne n'entra en mai-
son. Toute l'après disnée on chevauchoit libre-
ment par la ville, el estoil le peuple tout resjouy ,
Le lendemain, qui fut samedy, le duc de
Berry comme capitaine, chevaucha par la ville,
et le voyoil-on très-volontiers. Et disoient les
gens, que « c'esloit bien autre chevaucherie que
)) celle de Jacqueville el des cabochiens. »
Le duc de Bourgongne n'estoil pas bien con-
tent, ny aucuns de ses gens : et le dimanche il
disna de bonne heure , el s'en vint devers le roy
à son disner, qui estoil comme en Iranscs de sa
maladie: ce jour il faisoit moult beau temps,
el dit au roy, « que s'il luy plaisoit aller es-
» balre jusques vers le bois de Vincennes, qu'il
» y faisoit beau » et en fut le roy coulent : mai?
l'esbalemenl qu'il entendoit, c'esloit qu'il le
vouloit emmener : or en vinrent les nouvelles
audit seigneur de Traignel, lequel envoya lanr
lost par la ville, faire monter gens à cheval, et
se trouvèrent promplemcnt de quatre à cinq
cens chevaux hors de la porle Saincl-Anloine.
El y estoil le duc de Bavière , auquel ledit seir
gneur de Traignel dit, « qu'il allasl devers le
» pont de Charenlon, » el luy bailla maistre
Arnaud de ]Marle, accompagné d'environ deux
cens chevaux, lesquels allèrent ; et ledit d^i
486
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
(HI3)
Traignel alla loul droil vers le bois , là où il ^ messirc Tanneguy du Chaslel seul prevost de
trouva le roy cl le duc de Bourgongne. Et dit
ledit Traignel au roy : « Sire, venez-vous-en
» en vostre bonne ville de Paris, le lennps est
1) bien chaud pour vous tenir sur les champs. »
Dont le roy fut très-content, et se mit à retour-
ner. Lors ledit duc de Rourgongne dit audit
seigneur de Traignel : « Que ce n'estoil pas la
)) manière de faire telles choses , et qu'il mcnoit
» le roy voler. » Auquel il respondit : u Qu'il
» le menoit trop loin voler, et qu'il voyoit bien
)) que tous ses gens estoient housés : et si avoit
>) ses trompettes qui avoient leurs înstrumens
)) es fourreaux, » et s'en retourna le roy à Pa-
ris. Et le trouva-l'on que véritablement il me-
noit le roy à Meaux, et plus outre. Le lende-
main le duc de Bourgongne, \oyant qu'il ne
pouvoit venir à son intention, s'en alla bien
soudainementdeladiteville.Dontles seigneurs,
et ceux de la ville furent bien desplaisans : car
ils avoient bonne espérance que la paix se par-
feroit : que les seigneurs dOrlcans et autres
viendroient à Paris, et que tous ensemble fc-
roicnt tellement que jamais guerre n'y seroit :
aucuns disoient, que le duc de Bavière, frère
de la reine, avoit laschement fait (puis qu'il
avoit esté acertené, ainsi qu'il disoit, que le
samedy on luy devoit coupper la leste) qu'il
n'avoit lue le duc de Bourgongne soudai-
nement, et s'en cslre allé ensuite en Allema-
gne, et il n'en eut rien plus esté.
Le samedy fut fait une grande assemblée à
Sainct-Bernard de l'université de Paris. Là en-
voyèrent monseigneur de Guyenne, et les sei-
gneurs remercier l'université de ce qui avoit
esté fait, et de Ce qu'ils s'y estoient grandement
etnolablemenU'onduils, en monslran lia grande
affection que ils avoient eu au bien de la paix.
Et firent ceux de ladite université une bien no-
table procession à Sainct-IMar(in-dcs-Champs,
et y eut du [jcuplc beaucoup. Et fît un noiable
sermon maislre Jean Jarson, qui csloit un bien
noiable docteur en théologie, lequel prit son
thème , in pacc in idipsHm , lequel il déduisit
bien grandement et notablement, tellement que
lous en furent trés-conlens.
Il y cul mutation dolhciers faite; par le roy
en son grand conseil. Et fut esleu chancelier de
France' maislic Henry de Marie premier pre-
bidenldii parlemenl , cl ledit seigneur de Trai-
gnel, chancelier de monseigneur le dauphin ,
r( maislre Robert IMauger, premier président ,
Paris , et maislre Jean de Vailly président en
parlement. Pour abréger, tous les officiers qui
avoient esté ordonnés à la requeste de ceux
qu'on nommoit cabochiens , furent mués et
oslés.
Il y avoit un nommé Jean de Troyes, qui es-
loil seigneur de l'huis de fer à Paris, qui avoit
esté bien extrême es maux qui s'estoient faits
au temps passé, lequel fut pris, et mis en Chas-
lellel, il confessa plusieurs très-mauvais cas
que faisoienlles bouchers , et ceux de la ligue,
comme meurtres secrets, pilleries et robberies,
dont d'aucuns il avoit esté consentant. Et eut
le col coupé es halles.
El fut trouvé un roolle, où estoient plusieurs
notables gens lant de Paris, que de la cour du
roy, et de la reyne, et des seigneurs. Et estoient
signés en teste les uns T, les autres B, et les
autres R. Desquels aucuns dévoient eslre tués.
Et les eut on esté prendre de nuit en leurs mai-
sons, faisant semblant de les mener en prison :
mais on les cusl jellés en la rivière, et fait
mourir secrellement : ceux-là estoient signés
en teste T. Les autres on les devoit bannir, et
prendre leurs biens, et estoient signés B. Les
autres qui dévoient demeurer à Paris , mais on
les devoit rançonner à grosses sommes d'ar-
gent, estoient signés en tète R. El s'ils eussent
plus régné, ils eussent mis leur mauvaise vo-
lonté à execulion,
A Paris fut faite une livrée de huques ou ca-
saques de deux violets de diverses couleurs, et
y avoit en escril, le droict chemin, avec une
grande croix blanche.
Le roy et monseigneur de Guyenne mandè-
rent les ducs dOrleans , et de Bourbon , le
comte d'Alençon , et autres seigneurs , qu'ils
vinssent à Paris , lesquels y vindrenl, et furent
receus à grande joye. Ils estoient en bien hum-
bles habits, et jus([ues alors le duc d'Orléans
avoit tousjours esté vcslu de noir. ]Mais mon-
seigneur de Guyenne voulut qu'il le laissasl,
cl firent faire robbes pareilles, et par aucun
temps furent tousjours veslus tout un.
Assez lost après, le roy assembla ceux de
son sang , et de son conseil en grand nombre,
en la salle verte du Palais. Et par grande et
meure délibération , cassa , et annulla les or-
donnances dont dessus a esté fait meni ion, com
bien qu'il y eust de bonnes choses : mais pourcc
qu'elles furent faites à Tinstigalion , et pour-
chas des Lonclicrs, el de leurs adhercns, qu'on
nomtnoil cabochieny, el que à les publier en
parlement, esloienl les principaux d'entre eux
presens et armés, et pour plusieurs autres rai-
sons, fussent cassées : aussi que les anciennes
suITisoient bien , et n'en falloit aucunes autres.
Et si desappoinla-on plusieurs oiïiciers, qui
avoienl esté institués au temps passé , dont au-
cuns des plus notables gens de Paris n'cstoient
pas bien contens. Car il n'en pouvoit venir que
haines particulières , et tout mal, ce leur sem-
hloit. BJais les aucuns aussi disoicnl que ceux
qu'on desappoiiitoit, en avoient désappointé
d'autres.
En ce temps vint de parle roy d'Angleterre,
le duc d'Yorck à Paris, qui grandement et ho-
norablement fut receu et festoyé. Et venoit sem-
blablement comme on disoit, pour voir madame
Catherine fille du roy, en intention de traitter
le mariage du roy d'Angleterre el d'elle , et
d'entendre à paix. Sur la matière y eut aucu-
nes paroles ouvertes entre monseigneur de
Berry, et aucuns du conseil du roy. Et furent
accordées Irefvcs dès la Chandeleur en un an.
Mais se douloient aucuns , qu'il ne fust venu
pour sçavoir Testât et gouvernement sur le fait
des divisions qui couroient.
Et pource que durant le gouvernement, qui
estoil avant à Paris, le roy avoit donné et oc-
troyé plusieurs mandemens, au deshonneur du
duc d'Orléans, et de ceux qui l'avoient servy,
le roy revocqua tous lesdits mandemens, et le
contenu en iceux , et les cassa, annulla, et abo-
lit du tout.
Le duc de Bourgongne envoya à Paris une
bien notable ambassade, pour s'excuser de son
soudain parlement de la ville de Paris. Et fut
en effect son excusation , de ce que ceux qui
s'en esloienl partis, el qui l'avoient servy, es-
loienl séparés deçà cl delà. Et il les vouloit
bien recueillir, et confirmer l'amour qu'ils
avoienl eu pour luy, et aussi l'amour que avoient
eu aucuns de Paris envers luy : en monstrant
qu'il ne les avoit pas oubliés.
Après ces choses il fut délibéré que ceux qui
avaient fait en ladite ville de Paris les maux
el délits dessus déclarés, que on appelloit cabo-
chiens, seroienl bannis du royaume de France.
Et ainsi fut fait , et leurs biens déclarés confis-
qués. Et y eut commissaires ordonnés sur ces
matières, qu'on nommoit réformateurs.
Ceux qui avoient servy les seigneurs, cl qui
PAR JI'AN JUVENAL DES UBSINS.
487
leur avoient porté aide cl faveur furent mis es
notables ofiices, cl rémunérés, el la querelle ,
ou le faict de Bourgongne mis au bas. Combictj
que tousjours y en avoient-il qui sccreltement
grommeloicnt et murmuroient, mais quand on
les sçavoit, punis esloienl.
Le duc de Bourgongne avoit tousjours avec
luy gens de guerre, el en assembloit, en inten-
tion de trouver moyen de retourner à Paris ,
et de faire guerre. Pource le quatorziesme jour
de novembre furent faits mandemens envoyés
aux bonnes villes, et à ceux qui avoienl la
garde des ponts, ports et passages, portans
qu'on ne luy donnast aucuns passages, ny à
ses gens. De plus la ville de Paris escrivil aux
autres bonnes villes les maux qui avoienl esté
faicts à Paris , durant que le duc de Bourgon-
gne y estoil , el qu'ils avoienl eu juste cause de
aider à remédier ausdils maux. Pour les mou-
voir et induire de non en aucune manière luy
aider, ny à ses gens , ny à iceux favoriser.
En ce temps le duc de Bourbon , qui estoil
un vaillant prince, estoil contre les Anglois ,
vers Saincl-Jean-d'Angely, lesquels faisoient
forte guerre, et spécialement d'une place,
qu'on nommoit Soubise, où il y avoit foison
de vaillans Anglois, tant Gascons que autres.
Or délibéra ledit duc de Bourbon d'assiéger
ladite place : en venant devant , les Anglois
saillirent dehors par manière d'escarmouche ,
el très-vaillamment se portèrent. Aussi furent
vaillamment reboutés en leur place, et y en
eut de morts, el de pris. Après peu de temps ,
par l'ordonnance dudit duc, les François as-
saillirent la place , qui fut prise d'assaut , et y
eut plusieurs Anglois morts et pris.
Environ le quatorziesme jour de janvier, le
duc de Bourgongne fit faire lettres adressantes
aux bonnes villes , comme monseigneur le
dauphin estoil détenu prisonnier au Louvre,
lequel luy requeroitsur tout l'amour qu'il avoit
à luy, qu'il vinst à Paris , et qu'il le vinsl déli-
vrer : et qu'on luy menoit la plus mauvaise
vie , cl n'avoit aucun passe-temps que déjouer
des orgues, avec autres plusieurs choses; les-
quelles venues à la cognoissance du roy, cl de
monseigneur le dauphin, ils en furenl très-
mal contens : el sembloil bien que ledit duc
de Bourgongne ne vouloit (cndrequ'à sédition ,
el commotion de peuple. Et pource qu'on en
sçavoit aucuns , f[ui esloienl cxlresmes en son
parly. on leur dit qu'ils s'en allassent, r( par-
48S
HISTOIRE DE CHARLES
Hssonl de Paris, sans leur faire autre desplai-
sir. Et cscriviront le roy, et monseigneur le
dauphin autres lettres au contraire aux bonnes
villes , en monstrant que le duc de Bourgongne
ne le faisoit que pour faire commotions, com-
me dit est et que ce n'estoit pas leur intention
qu'il vinst devant Paris ny en la ville. Etestoit
de date du dernier jour de janvier. Ce nonobs-
tant, le huictiesme jour de février il vint de-
vant Piiris , du cosléde la porte Sainct-ïlonoré,
Guidant que le peuple se deust esmouvoir, à
luy aider à entrer dedans : mais oncques n'en
firent semblant, mais firent diligence de luy
résister en toutes manières, et s'en alla hon-
teusement sans rien faire. Il envoya à Sainct-
Denis requérir qu'on le laissast entrer en la
ville, et il n'y feroit ny ses gens aucun desplai-
sir : les religieux et habitans en furent contens :
mais qu'il promist ce qu'il disoit. Et de faict ,
jura et promit que luy et ses gens payeroient
leur esGOl, et n'y feroient chose qui leur deust
desplaire. Mais le contraire advint, caries vi-
vres de la ville et des religieux furent pris et
consommés par ses gens et serviteurs , sans ce
que oncques en payassent un denier, qui es-
toit contre son serment. Lors quand le roy veid
sa manière de faire, et la volonté qu'il avoit,
il le deolara, décréta , et ordonna eslre réputé
pour son ennemy mortel. Et de ce ordonna
86$ lettres patentes estre faites du douziesme
jour de février. Et en outre manda gens de
guerre , pour venir vers luy. Or plusieurs gens
de divers estais, qui avoient eu amour audit
duc de Bourgongne, furent bien mal contens
de la manière qu^'il tenoit : car s'il cust aussi
bien tendu à bonne paix, on eust esté bien
content d'^y entendre , ny on ne dcmandoit
autre chose.
En ce temps, l'cvesque de Paris assembla
plusieurs notables clercs, tant théologiens, que
îegisios et canonistes , et fit visiter la proposi-
tion que fit maistre .Tean Petit, pour justifier
la mort du feu duc d'Orléans, en laquelle ledit
Petit voulust monstrcr, que le duc de Bour-
gongne avoil justement fait de le faire tuer, et
înourir, et que en ce faisant il n'avoit de rien
mespris. La chose veue et usitée, et diligem-
ment examinée, le vingt-quatriesme jour de
février, ladite proposition fut condamnée , et
dit et prononcé par ledit cvesque , ({u'elle n'es-
toit pas recevable ny apparente.
Alliance avoit esté faite entre le rov de Si-
YI, ROI DE FRANCE, (1413)
cile et le duc de Bourgongne, et devoit pren-
dre en mariage sa fille. De faict, elle fut baillée
et délivrée audit roy de Sicile, qui l'emmena :
mais quand il sceut , et veid les choses que
les bouchers faisoient au temps passé à Paris ,
et comme ledit duc s'en estoit party de Paris ,
et les manières qu'il tenoit, et que le roy le
tenoit son ennemy, il luy renvoya sa fille , bien
grandement accompagnée.
Et pource que iceluy duc de Bourgongne
assembloitgens, furent ordonnées lettres adres-
santes à tous capitaines, baillifs, lieutenans ,
et gouverneurs de villes, que sur bien estroites
peines, ils ne donnassent aucun passage au duc
de Bourgongne, ny à ses gens, voulans venir
par deçà en armes, ny autres du sang, sans
mandemcns exprès de datte subséquente , et
qu'ils ne souffrissent en leurs villes ou places
faire armées , ou assemblées sans leur congé ,
et sceu , sur peine de confiscation de corps et
de biens. Et voici les mots.
(( Charles , etc. Au capitaine de tel lieu , ou
» à son lieutenant, et aux bourgeois , nianans
» et habitans d'icelle ville, salut. Comme dcr-
)) nierement que nous fusmesà Auxerre, Nous,
» par le plaisir de Nostre-Seigneur, et par la
M grande et meure délibération de bon conseil
» sur ce eu, ayons ordonné bonne paix entre
» les seigneurs de nostre sang, et lignage , et
» autres nos subjets , et icelle depuis confirmée
)) en nostre bonne ville de Paris. Laquelle paix
» ils ont promis et jurés de tenir, sans aller,
» faire , ne souffrir aller encontre en aucune
)) manière. Et outre, pour la conservation, et
» le bon entretenement d'icelle paix, et aussi
» pour le bien de nous , et de nos royaume,
)) seigneuries, et subjets, et pour obvier aux
» très-grands maux , inconveniens , et dom-
)) mages qui pourroient advenir, si ladite paix
» n'estoit bien entretenue , ayons tant par nos
» autres lettres patentes, comme autrement,
» défendu ausdits de nostre sang, et autres
» quelconques, de quelque estât qu'ils soient,
» tous mandemens et assemblées de gens d'ar-
» mes : et au préjudice de ladite paix, et de la
» seureté publique, nous ayons entendu, que
» nostre très-cher et très-amé cousin le duc de
» Bourgongne, qui a juré de tenir ladite paix,
» fait présentement sans nostre congé, licence,
» et auctorité, et par-dessus les défenses des-
» sus dites, certain grand mandement de gens
" d'armes, et de traict , en intention cl propos
(1413)
)) de venir par deçà à puissance, qui est venir
» contre ladite paix , et dont elle pourroit eslre
)>enfrainte, au Irôs-grand préjudice et dom-
)) mage de nous , et de nosdils royaume , sei-
»gneuries,et subjets. Nous, ce considéré, et
)) voulant pourvoir à ce que dit est, et aussi
)) pour certaines autres justes et raisonnables
«causes, et considérations, <i ce nous mou-
» vans , vous mandons , et défendons Irés-es-
» troitemcnt, et à chacun de vous, sur les ser-
)) mens , foy, et loyauté, en quoi vous nous
)) estes tenus, et sur peine d'eslre réputés re-
» belles , et desobeyssans envers nous , et de
M perdre corps et biens. Que aux cas que nos-
» tredit cousin de Bourgongnc, ou autres de
)) par luy, ou autres quelconques , soit de nostre
M lignage, ou autres, voudroient venir par
» deçà en armée, et puissance : et pource, en-
« trer, passer, et repasser en et parmy ladite
» ville, en quelque manière que ce soit (s'il ne
)) vous appert par nos lettres patentes, scellées
)) denoslregrandseel,et passéesen nostre grand
«conseil par la délibération d'iceluy, Nous
» presens , et de datte subséquente ces présentes,
« qu'ils soient mandés pour venir devers nous),
)) vous ne le souffriez aucunement. En faisant
» pource soigneusement, et diligemment gar-
>) der ladite ville, et y faire guet et garde de
« jout et de nuict. Et en contraignant, ou fai-
•n .sant contraindre tous ceu-x qui pource seront
» à contraindre, de quelque estât ou condition
«qu'ils soient, nos olllciers , ou autres, par
« toutes voycs deues et raisonnables, et comme
« il est accoustumc de faire en tel cas : telle-
« ment que ladite ville soit seure, et puisse
» estre défendue desdits gens d'armes, et de
« tous autres quelconques, qui voudroient au-
« cune chose faire contre, ne au préjudice de
«ladite paix, et que aucuns inconvenions ne
«s'en puissent, ou doivent ensuivir à nous, à
» nosdils royaume , seigneuries , et subjets. Et
» aussi que vous, capitaine-bourgeois, manans
« et habitans dessus dits, ne fassiez , ne souf-
« Iriez faire en quelque manière que ce soit, en
« ladite ville aucunes assemblées , soit de gens
« d'armes, ou autres , en quelque manière que
« ce soit, sans congé, ou licence de vous capi-
« taine. Et s'il advenoit que aucuns fissent au-
« trement que dit est, que vous capitaine en
« fassiez alencontrc des deiin(iuans telle puni-
«lion et justice que au cas appartiendra, et
» que ce soit exemjile à tous autres ; et gardiez
PAR JEAN Jt; VENAL DES URSINS. 4S0
« bien chacun de vous endroit soy, sur les pei-
» nés dessus dites, que en ce n'ait défaut. Et
» de la réception de ces présentes nous certifiez
« sufTisamment , ou nostre amé et féal chancc-
« lier, par le porteur d'icclles , sans aucun
» delay. Donné à Paris le quatorziesme jour de
«novembre, l'an de grâce mille quatre cens
«et treize, et de nostre règne le trcnte-qua-
« triesme. « Par le roy en son conseil , où es-
toient presens le roy de Sicile, messeigneurs
les ducs de Guyenne, de Berry, et de Bavière,
les comtes d'Eu , et de A'endosme, et autres.
Ferron.
Pareillement la ville de Paris en escrivit une
à toutes les bonnes villes, lesquelles conlredi-
soient par certains poincts bien evidens et vé-
ritables, aux lettres du duc de Bourgongnc,
lesquelles il faisoit mention comme « monsei-
» gneur de Guyenne, luy avoit mandé expres-
« sèment, qu'il vint devers luy à Paris, pour
«le tirer hors du Louvre, où û disoit ledit
« seigneur estre prisonnier. « En les exhortant,
qu'ils ne le creussent pas, et qu'il ne le faisoit
que afin de rompre le bien de paix. Et ce en
la manière qui s'ensuit
A nos Irès-cher.s et bons amis , les maycur,
eschevins, bourgeois, manans et habitans d'i-
cellc ville.
« Trés-chers, et bons amis , pource que de-
« puis aucun temps en ça , plusieurs ont semé
M paroles , et nouvelles autrement que à poinct ,
« de Testât du roy, et de la reync nos souve-
« rains seigneur et dame, de monseigneur de
« Guyenne leur aisné fils, et de nos seigneurs
« de leur sang. El que nous sçavons que moult
« desirez sçavoir au vray. Testât des besongnes
« et choses dessus dites. Nous, qui de tous nos
« cœurs desirons la vérité , estre notoire et ma-
« nifeste, afin que nul ne donne foy à faux rap-
» ports , qui pourroient estre faits, pour mettre
« division entre ceux du sang du roy noslredit
» seigneur, sommes meus de vous icelle vérité
« signifier à nostre pouvoir. El vous signifier
« et communiquer amiablement , comme h ceux
« que repuions sans doute estre vrays et loyaux
« envers le roy noslredit seigneur, et sa cou-
« ronne, et qui de son bien et honneur avez
« consolation et plaisir. Si veuillez sçavoir ,
« trés-chers et bons amis , que jaçoit comme
« vous sçavez, que le roy noslredit seigneur
)) j)ar le plaisir de Dieu, et par Tadvis cl con-
» ^ci! do uosdits seigneurs de son sang et li-
490
HISTOIRE DE CHARLES
» gnage, de ceux de son grand conseil , de Tu-
» niversilé de Paris, et autres preud'hommes
» de ce royaume , eusl ordonné à Auxerrc ,
» bonne paix entre les seigneurs de son sang et
» lignage. Laquelle lesdits seigneurs de son
» sang, de son grand conseil , et plusieurs au-
» très, et nous, avons juré en sa présence te-
» nir et garder fennenientà tousjours, sansau-
» cun mal engin. Neanlmoins aucuns séditieux,
» et perturbateurs de paix, obstinez en leurs
» malices , et qui ne se peuvent abstenir de ma-
)) chiner, comment ils pourront icelle du tout
» violer à leur pouvoir, ont fait et traité secret-
» tement certaines conspirations contre le bien
»d'icelle paix, et contre le bien public de ce
» royaume : en s'efTorçant de faire esmouvoir
» grand tumulte de peuple de la ville de Paris,
» et de mettre divisions et discords entre nos-
» dits seigneurs du sang du roy (qui la mercy
))Dieu sont, et seront en bon amour et union
)) ensemble), et de faire plusieurs austres nou-
» vellelés moult périlleuses , et dommageables
» à ce royaume : dont sans doute se fussent en-
» suivis très-grands maux, et inconveniens ir-
» réparables contre le roy nostredit seigneur,
» sa seigneurie , et toute la chose publique. Et
» mesmement estoit vraysemblablement à dou-
» ter la subversion totale et entière destruction
» de cedit royaume , si icelles machinations
» eussent esté mises en effect. Mais Dieu qui
»cognoist les secrets des hommes, n'a pas voulu
«souffrir la perdition et désolation de ce très-
» chrestien royaume. Ains y a pourvu de sa
)) grâce, tant que la sienne mercy, et par le
» moyen de la grande diligence, et bon œuvre
» de nostre trés-redoutée dame la reyne , et de
)) nos autres seigneurs du sang de France, et
» leurs conseillers, les perverses et damnables
» entreprises desdits séditieux ont esté descou-
» vertes. Et pour ces causes , le roy mondit
» seigneur, par Tadvis et délibération de la
)) reyne , et de nosdits seigneurs de son sang,
» et de ceux de son grand conseil , pour le bien
» et seurelé de sadite seigneurie, et de tous ses
» bons subjets , et obvier aux maux et inconvé-
» niens dessus dits , et autres qui par ce peusscnt
» estre advenus , a fait prendre et saisir par
» ses gens, et oITiciers ordonnés à l'exercice
» de sa justice ordinaire h Paris, plusieurs d'i-
» ceux séditieux eî i)erturbaleurs de paix. Et
«après ce qu'ils ont esté interroges, aucuns
); ont esté courloiscineiit envoyés à leurs hosicis,
VI, ROI DE FRANCE, (l4i;{)
les autres plus coupables détenus prisonniers,
pour plus avant sçavoir la vérité des choses,
et la fin à quoy ils tendoient, et leur ont fait
leur procès, en intention de leur faire justice
et raison selon les cas. Et en vérité, très-
chers et bons amis, il est moult à merveilles,
que personne quelconque, quelle qu'elle soit,
oze ou présume d'entreprendre à faire chose
aucune contre ladite paix, qui est tant bonne
et profitable à la chose publique de ce royau-
me , et par le moyen de laquelle chacun a
vescu, et vit en grande tranquillité et justice.
Vous certifions pour vray, que passé à long-
temps , que l'on ne veid en ceste bonne ville
de Paris justice ainsi libéralement régner.
Les gens y vivent paisiblement, et en grande
concorde et union, sans noise, division, ou
rumeur, comme ils ont fait depuis le mois
d'aoust dernier passé, et font encores à pré-
sent, et au plaisir de Dieu feront encores do-
resnavant, qui sont choses de grande recom-
mandation et louange. Attendu mesmement
la disposition du temps passé , et que en ceste
ville y a gens de diverses nations en grand
nombre que nos seigneurs du sang du roy y
sont, et que de jour en jour y affluent autres
gens de divers eslats et conditions. Et si n'est
pas advenu, que durant ledit temps y ait
personne aucune, qui ait fait ne dit chose,
dont soit issu riote, ou débat, ne dont soit
venu plainte aucune à justice, ne autrement,
ainçois y va et vient chacun seurement, les
portes sont ouvertes , on y marchande , et
fait-on tous autres faicts publics libéralement
et seurement, tout ainsi que si les pestilences
et tribulations, qui depuis six ou sept ans en
> ça ont couru , n'y eussent oncques esté. Com-
) bien que Tcnnemy adversaire de paix, qui
) ne cesse de semer discordes entre les crea-
)tures, et de machiner comment il pourra
) mettre dissension entre eux , ait mis es cœurs
) desdits séditieux, de conspirer contre ladite
)paix, et d'entreprendre danmal)Ienient con-
) tre icelle , et le bien public de tout le royau-
) me. Ce qu'ils n'ont pas , la mercy Dieu, peu
) accomplir, comme dit est.
» Vous signifions en outre que le roy, la
) reyne, mondit seigneur de Guyenne, tous
nosdits seigneurs de leur sang, ensemble tous
ceux du conseil du roy, l'université, et nous,
) sont tous vrayemcnt fermes, et d'un commun
accord ont proposé, et conclu entretenir, el
taire cnlrctrnir cl gardor inviolnblctnnil la-
dite paix, cl de résister cl pourvoir par loiiles
manières, que aucune chose ne soit faite au
contraire. Tous lesquels unanimes, cl d'une
grande et bonne volonté, se sont olTcrts cl
présentés au roy, à la rcyne, et à mondit
seigneur de Guyenne, pour s'employer î'i sous-
tenir ce que dit csl, cl à les servir loyaumcnt,
comme bons et loyaux parcns, vassaux et sub-
jcls doivent faire envers leur droiluricr cl sou-
verain seigneur. Lesquelles offics et présen-
tations, le roy, la rcyne, cl mondil seigneur
de Guyenne ont gralicusemenl cl à grande
joye et plaisir reccu, dont cette bonne ville
est moult resjouye. Outre plus, trcs-chers cl
bons amys, pource que aucuns pourroient
avoir dit, semé et publié contre vérité, que
les prises dont dessus csl faite mention , au-
roient esté faites à l'instigation et pourchas
d'aucuns seigneurs, en les confortant au pré-
judice de l'autre partie. Pour occasion des-
quelles prises , ils desplaisoient audit mon-
seigneur de Guyenne, l'avoient détenu, et
delenoient iceluy monseigneur de Guyenne à
destroit outre sa volonté: voulans iceux rap-
porteurs innuer, cl donner à entendre ces
choses estre faites, en venant contre ladite paix.
Nous vous affirmons que de ce il n'est rien.
Mais il a esté dés le temps dessus déclaré, et
encores est ledit monseigneur de Guyenne
aussi libre que oncques fut , sans que par
deçà ait eu ne encores ail de présent per-
sonne qui ait voulu , ne veuille faire ou pro-
curer chose à luy desplaisanle. Et qu'il soit
vray et à chacun notoire , le jour d'hier festc
de monseigneur sainct Yincent, mondil
seigneur de Guyenne pour consolation et res-
jouyssance de sa nativité advenue à sembla-
ble jour, et ainsi que ont accoustumé faire
nos seigneurs de France, tint cour plainiere ,
et feste très-notable au Louvre à Paris. A la-
quelle feste nos seigneurs du sang royal ,
nos autres seigneurs du conseil du roy, les
notables personnes de ladite université, nous
prevost et eschevins, et les bourgeois de
cesle ville de Paris en grand nombre , et par
mandement dudit monseigneur de Guyenne,
fusmes receus trés-nolablenieni, et fusmes en
très-grande joye et consolation, pour la trcs-
grande et anqjlc chère que voyions faire à ice-
luy monseigneur de Guyenne. Et ainsi h rap-
porter ou donner par aucuns à entendre le
PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS.
491
» contraire, appcrroit de leurs mensonges evi-
n dens. Quant au regard desdilcs prises, nous
» vous alîirmons comme dessus, icelles avoir esté
)) faites parrordonnanrc, advis, et délibération
» que dit est, et non pas par faveur, ou haine
» quelconque , mais pour h; bien cl cnlrelcne-
)) ment d'icellepaix tant seulement. Si vous sig-
» nifions ces choses, afin que vou,s sçachicz la
» pure vérité d'icelles; et que si aulrcmeni
» vous csloicnt aucuns rapports sur ce faits ,
)) vous n'y adjousliez aucune foy. En vous
» priant et requérant, trés-chers et bons amis,
» très à certes, et de cœur que semblabicmcnl
)) de vostre pari veuilliez avoir vos cœurs el
)) alTections droilcmcnl au roy, à sa seigneurie,
)) el à la conservation de ladite paix, ainsi que
» lousjours avez eu, et résister de tous vos pou-
» voirs à tous ceux qui voudroient aucunement
)) enfraindre icelle paix. Et au surplus, nous
» mandiez de vos nouvelles , comme nous fc-
)) rons à vous semblablemcnt, si aucunes en
» surviennent par deçà. Très-chers el bons
» amis, Noire-Seigneur vous ail en sa saincte
» garde. Escril à Paris le vingl-quatriesmc jour
» de janvier mille quatre cens et treize. Les tous
» vostres, les prevost des marchands , esche-
)) vins , bourgeois, manans, et babilans de la
» ville de Paris. »
En approuvant icelles lettres le roy fil faire
un mandement qui fesoit mention, comme ce
n'cstoitque tout mensonge, el que luy, la rcyne,
monseigneur de Guyenne, le roy de Sicile, mes-
seigneurs les ducs de Berry, d'Orléans, et de
Bavière, les comtes de Vertus, d'Eu, de Riche-
mont, et de Yendosme, el plusieurs auslres es-
loienl en leur pure liberté el franchise. Par-
quoy il leur defendoit derechef, qu'ils ne lais-
sassent passer ne repasser aucuns gens d'armes
en faveur dudil seigneur de Bourgongne.
Charles, etc. Au capitaine de telle ville, ou a
son lieutenant, et aux bourgeois, manans , et
habitans d'icelle ville, salut. « II est venu à
» nostre cognoissance que nostre cousin le duc
» de Bourgogne a nagueres escril, et fait sça-
» voir à vos bourgeois et habitans » certaines
choses , a qu'il dit estre » infraclivcs de la paix
par nous faite à Auxerre, entre ceux de nostre
sang et lignage, et depuis confirmé, cl par eux
en nos mains jurée en nostre bonne ville de Pa-
ris : et que jaçoit ce que ladite paix il ait bien
el entièrement gardée , sans faire , ne soulTrir
estre faite aucune chose alenconlre desoncoslé
492
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE, (Ul3)
que nos chastcaux de Cacn cl de Croloy, que
Neanlmoins on luy a bien fait le contraire, ce
qu'il a patiemment enduré. Combien que dur
luy ait esté à souffrir, et encores pour Tobser-
vation d'icelle paix , Teust voulu endurer: jus-
ques à ce que nostre Irès-amé et très-cher fils
le duc de Guyenne luy ait fait sçavoir, « si
comme il dit, » que Ton Tavoit enfermé, et te-
noit à pont levé comme prisonnier en nostre
chasiel du Louvre : et que par plusieurs fois,
comme par lettres et par messages, luy a requis
nostreditfds aide et secours, pour estre délivré
du danger où il estoit. Pour lesquelles causes
nostrcdit cousin s'est délibéré de venir incon-
tinent vers nostre bonne ville de Paris, ù tout
le plus de gens qu'il peut finer, pour jetter hors
nostre très-chere et trôs-amée compagne la
reyne , et nostredit fils du danger, « où il nous
dit estre , » et nous mettre en nostre liberté et
franchise, en vous requérant en ce très-instam-
ment aide, le plus haslivcment que vous pour-
rez.
c( Desquelles choses, si tost qu'elles sont ve-
» nues à nostre cognoissance , nous avons eu
)) très-grand desplaisir, et en avons esté, et
» sommes très-mal contens, et non sans cause,
)) pource qu'elles sont séditieuses et non veri-
» tables. Car depuis que nostredit cousin s'est
» dernièrement party de nostredite ville de
M Paris, nous , nostredite compagne et nostrc-
» dit fils avons esté et sommes de présent en
» nostre pleine et franche liberté, et en aussi
» grand amour et union avec ceux de nostre
» sang et lignage, et nos autres subjels, comme
» nous fusmes oncqucs. Comme il peut à un
)) chacun clairement apparoir , qui veut en
» voir, et sçavoir la vérité, et aussi le vous af-
» fermons par ces présentes. Et fait noslre-
•<) dit cousin , quelque chose qu'il donne à en-
» tendre, ladite armée à nostre tre.j-grande
» desplaisance , et à la très-grande charge et
)) dommage de nostre peuple, pour les man-
» démens et assemblées de gens d'armes, qu'il
)) convient que nous fassions pour obvier à
» luy. Et contre les deflenses sur ce faites,
» tant par nos ambassadeurs solennels, par les-
» quels avons fait dès pieça défendre tous
)) mandcmens et assemblées de gens d'armes,
» comme par nos lettres patentes, que par plu-
» sieurs fois, et de nouveau, luy avons sur ce
» principalement envoyé. Et [)ar lesquels nos
•» ainbnssadeurs aussi, et par nos lettres des-
)) susdites l'avons instannncnl sommé et requis,
outre nostre gré, plaisir et volonté il détient,
ou par les siens il fait détenir, il nous ren-
dist et restituast. Et aussi que plusieurs mal-
faicteurs, et crimineux de leze-majesté, les-
quels contre nostre honneur il délient, et
souslient en sa compagnéc, et en ses pays,
terres et seigneuries , et dont les aucuns sont
par leurs démérites bannis de nostre royaume,
il nous envoyast pour en faire punition telle,
que par raison il appartiendroit. Dont du
tout a esté défaillant, délayant et en de-
meure. Parquoy ilestvraysemblableàcroire,
par ce que dit est , que par mauvais conseil,
et enhortement par luy, et non par autre,
quoy qu'il fasse dire et publier, soit faite
chose qui soit à la perturbation et rupture de
ladite paix. Et pource que nostre intention a
tousjours esté, et est , d'entretenir, et faire
entretenir ladite paix : et que par l'advis et
délibération de nostredit fils, et de plusieurs
autres de nostre sang et lignage, de nostre
grand conseil, de nostre cour de parlement,
de nostre fille l'université, et des prevostdes
marchands, eschevins, et autres notables
bourgeois de nostredite ville de Paris, avons
conclu à conlrcster et résister de toute nostre
puissance à nostredit cousin de Rourgongne,
et tous autres quelconcques , qui sous cou^
leurs feintes, exquises , ou autrement vou-
droient faire , ou entreprendre chose , dont
ladite paix pourroit en aucune manière estre
enfrainte, ou troublée. Et que par nos autres
lettres vous ayons naguieres défendu, que en
nostredite ville vous ne souffriez, ou ne lais-
siez rancunes entre gens d'armes, soit qu'ils
soient de nostre sang et lignage, ou autres
quelconques , sans nostre exprès comman-
dement , et par nos lettres patentes passées
en nostre grand conseil , et de date subsé-
quente nosdites lettres de deffense.
» Nous vous mandons derechef, et expres-
sément défendons sur l'obeyssance que nous
devez, et sur peine d'estre réputés rebelles et
desobeyssans , et de forfaire corps et biens
envers nous, que en nostredite ville ne souf-
friez ny laissiez entrer, demeurer, séjourner,
passer ny repasser nostredit cousin de Rour-
gongne, ou autres de par luy, ou ù luy favo-
risans, quels qu'ils soient, qui en armes vou-
(lioient venir par deçà, comme dit est, et ne
leur donniez conseil , conforl , ny aide , en
» quelque manière que ce soit. Et avec ce, que
» à telles lettres, ny escrituros ainsi sediliciise-
)) ment faites et controuvées, vous n'adjousliez
» dorcsnavant foy, ne créance aucune, ne fai-
)) siez d'icelles publications. IMesnienicnt que
M par telles choses exquises, aiïectces et con-
» trouvées, nostre peuple a esté au temps passé
» mauvaisement séduit, comme ce est à un cha-
)) cun notoire. Ainçois toutes telles lettres et
» escritures, si aucunes vous en sont desor-
» mais envoyées , nous envoyerez si tost que
» receues les aurez. Et ne faites aucune res-
M ponsc, soit par escrit ou autrement, sans
)) avoir sur ce premièrement nostre congé et
» licence. Sçaclians que si de ces choses, vous,
» oH aucun de vous, faites le contraire, nous
» vous en ferons si griefvement punir , et en
» brief , que ce sera exemple à tous autres. Et
M ces présentes faisiez publier tantost, et sans
» delay, à hautes voix, par tous les lieux ac-
» coustumés à faire cris en ladite ville, à ce
» qu'aucun n'en puisse prétendre aucune cause
» d'ignorance. En nous certifiant par le por-
)) leur d'icelles , de leur réception et publica-
» tion, avec vostre volonté et intention sur ce.
» Donné à Paris ledernier jour de janvier, l'an
» de grâce mille quatre cens et treize, et de
» nostre règne le trente-quatriesme. » Par le
roy, à la relation de son grand conseil, tenu du
commandement de la reyne et de monseigneur
le duc de Guyenne, auquel le roy de Sicile,
messcigncurs les ducs de Berry et dOrleans,
Louys duc de Bavière, les comtes de Vertus,
d'Eu, deBichemont ctdeVendosme, plusieurs
du grand conseil et de parlement, le recteur et
plusieurs de l'université, les prevosls de Paris
et des marchands, les eschevins et plusieurs
des bourgeois de Paris, estoient. Naucion.
1414.
L'an mille quatre cens et quatorze, il y avoit
eu trefves faites avec lesAnglois, le duc d'Yorck
estant à Paris, dés la Chandeleur jusques à un
an , lesquelles ne durèrent guieres, car sur la
mer lousjours pillerics et roberies se faisoient,
tant d'un costé que d'autre, et spécialement de
la partie des Anglois.
Es mois de février et de mars se leva un vent
merveilleux, puant, et tout plein de froidures.
Pour occasion duquel plusieurs gens , tant
d'église, nobles, que du peuple, furent tclle-
PAB JEAN JlYENAL DES URSINS.
Ii93
ment enreumés et entoussés que merveilles. El
en furent aucuns malades au lict, lellemenl
que par aucun temps les juiisdictions de par-
lement, et du Chastellel cessèrent, et n'y alloit
personne. Peu en moururent. Toulesfois le
seigneur d'Aumont bien vaillant chevalier, et
qui avoit eu la charge de porter l'orillambe,
alla de vie à trespasscment.
Plusieurs villes et places se tinrent de la
partie du duc de Bourgongne , et luy obeïs-
soicnt.
L'archevesque de Pise, de la partie du pape
Jean vint à Paris, pour le faict des grâces ex-
pectatives , et promotions à prelalures. Car les
ordonnances royaux, par lesquelles toute la
disposition estoit aux ordinaires , regnoicnt et
duroient. Et luy estant à Paris, on luy envoya
lechappeau , et fut fait cardinal. Eesdites or-
donnances royaux furent en effect annuUées ,
car le roy, la reyne et monseigneur le dau-
phin, eurent nominations pour leurs gens et ser-
viteurs : et pareillement l'université et grandes
prérogatives. Et le roy et les seigneurs, au re-
gard des prelatures, estoient papes. Car le pape
faisoit ce qu'ils vouloient, et ne tenoit pas à
argent, et se bailloient les églises au plus of-
frant et dernier enchérisseur. Et y avoit Lom-
bards'à Paris , qui faisoient délivrer argent h
Borne ù grand profit. Or ce qui meut le roy et
son conseil, à non user desdites ordonnances,
ce fut, pource qu'on disoit communément que
les ordinaires usoient trés-mal de la collation
des bénéfices, et les donnoient à leurs parens
et serviteurs , sans en faire provision aux gens
notables, clercs gradués, ou nobles. Et que si
desdites ordonnances on eust bien usé, elles
estoient bonnes et sainclcs. Et spécialement
que par le moyen d'icelles, l'or et l'argent de
ce royaume demeuroit, et il se vuidoil par l'a-
bolition d'icelles merveilleusement, car il n'y
avoit si petit laboureur, qui ne voulust faire
son fils homme d'église, et bailler argent pour
avoir une grâce expectative.
La ville de Compiegnc , qui est bien assise,
forte et belle place de guerre, tenoit le parly du
duc de Bourgongne , et y avoit de vaillantes
gens dedans, qui faisoient des courses et maux
beaucoup sur le peuple. Et délibérèrent le roy,
et monseigneur de Guyenne d'y mettre le siège.
Dedans estoient messire Ilue de Lannoy, Mar-
lelet du Mesnil, Guillaume Soret, le seigneur
de Saincl-Leger et messire Hector de Saveuses,
494
HISTOIRE DE CHARLES
accompagnés de cinq cens hommes d'armes,
el de gens de Iraict, qui faisoient maux innu-
merablcs.
Le roy et monseigneur le dauphin , après
qu'ils eurent esté à l'église de Nostre-Damc de
Paris faire leurs offrandes et dévotions , par-
tirent de Paris. Et esloit monseigneur le dau-
phin joly, et avoit un moult bel estendart, tout
battu à or, où avoit un K, un cigne et une L. La
cause cstoit, pource qu'il y avoit une damoi-
selle moult belle en l'ostel de la rcync, fille de
messire Guillaume Cassinel, laquelle vulgaire-
ment on nommoit la Cassinclle. Si elle estoit
belle, elle estoit aussi très-bonne, et en avoit la
renommée. De laquelle, comme on disoit, le-
dit seigneur faisoit le passionné, et pource por-
loit-il ledit mot. En leur compagnée estoient
les ducs d'Orléans, de Bar et de Bavière, et les
comtes de Yerlus, d'Eu, d'AlençonctdeRiche-
mont, le connestable et le comte d'Armagnac,
en volonté et imagination de réduire, et mettre
en la bonne obéissance et subjcction du roy,
le duc de Bourgongne et ses adherans, lesquels
en plusieurs et diverses manières avoient de-
linqué contre le roy et sa majesté royale. Et
s'en allèrent à Sainct-Dcnys, ainsi qu'il est ac-
couslumé. Et pource que le seigneur d'Au-
mont , qui avoit accoustumé de porter l'ori-
flambe , esloit mort n'y avoit gueres, le roy
avoit assemblé son conseil, pour sçavoir à qui
on la bailleroit , car on avoit de tout temps ac-
coustumé la bailler à un chevalier loyal, preud'-
homme et vaillant. Par eslection fut esleu mes-
sire Guillaume Martel, seigneur de Bacque-
ville , auquel fut baillée l'orillambe , lequel se
confessa, ordonna, et Ht les sermens accoustu-
més. H s'excusa fort toutefois pour son vieil
aage ; et pource luy fut baillé en aide et con-
fort son fils aisné , et un beau gent chevalier
nommé messire Jean de Betas , seigneur de
Sainct-Cler, qui furent ordonnés comme coad-
juleurs dudit seigneur.
Le roy et monseigneur de Guyenne laissè-
rent à Paris le roy de Sicile, et monseigneur de
Bcrry, qui eurent le gouvernement.
Le roy envoya sommer ceux de Compiegne,
([u'ils se missent en son obeïssance; et firent
faire responscles gens de guerre, « qu'ils ne se
» rendroient point, ny ne feroient obéissance. »
Aucuns de la ville n'en estoient pas bien con-
lens : mais ils furent rappaisés parles capitai-
nes , el exhortés de tenir contre le roy, en di-
VI, ROI DE FRANCE, (HH)
sant plusieurs paroles deceptives , et fraudu-
leuses. Le roy derechef â seureté envoya deux
de ses conseillers , c'est à sçavoir un des mais-
tresdes requêtes de son hostel, nommé mais-
tre Guillaume Chanteprime, etmaistre Oudart
Gencien , son conseiller en sa cour de parle-
ment. Elles receurent à Compiegne seulement
à la barrière , et leur dirent la créance qu'ils
avoient au roy. Et la response de ceux de Com-
piegne fut bien briefve , c'est à sçavoir , qu'ils
« ne feroient quelque obéissance. » Si y fut le
siège mis. Toutefois le roi passa outre et vint au
pont à Soisy. Et la nuit qu'il y arriva fut le feu
bouté au village et pont. Et ne peut-on onc-
ques sçavoir qui ce fit. Aucuns disoient que
c'estoit feu d'advenlure, les autres, qu'il avoit
esté misd'aguet appensé.
Le roy envoya à Noyon les sommer « qu'ils
)) luy fissent obéissance, »ety envoya ses four-
riers pour prendre logis. Mais ils les refusèrent
pleinement, et y en eut qui dirent diverses pa-
roles , et furent un jour en cette volonté. Tou-
tefois le roy délibéra venir devant, et de faicl y
vint, et luy furent les portes ouvertes, et y en-
tra dedans la ville à son plaisir. Et fit faire in-
formation de ceux qui estoient cause de la pre-
mière désobéissance , et furent pris. Et le roy
lequel avoit tousjours esté, et estoit de soy mi-
sericors, fut conseillé de convertir la peine cri-
minelle en civile , et payèrent amendes pécu-
niaires assez légères , cognoissans qu'on leur
faisoit grande courtoisie.
Leroy après envoya àSoissons, les sommer
aussi « qu'ils luy fissent obéissance, et le re-
» ceusscnt. » Et Enguerrand de Bournon-
ville , qui esloit dedans la ville , pource que le
héraut, en les sommant, les requit « qu'ils se
» monstrasscntbonset loyaux envers leur sou-
» verain seigneur, » respondit , « que luy et
» ceux de sa compagnée estoient plus loyaux
» au roy , et ceux de la ville , que ceux qui es-
» toient avec le roy, et que en la compagnée
» où le roy estoit, ne feroient aucune obeïs-
» sauce. »
Au regard de ceux qui estoient dedans Com-
piegne, ils faisoient de beaux faicts d'armes, et
souvent sailloient. Aussi les recevoil-on le
mieux qu'on pouvoit, et y en avoit souvent
d'uncoslé et d'autre de morts, pris ou de bles-
sés. Et enlre les autres saillies qu'ils firent , le
vingt et uniesme jour d'avril , ils saillirent et
bruslerentles faux-bourgs, qui fut grand ilom-
mage. El passeronlonlro,Jusqiiesau lieu où on
avoit assis les canons , cl au plus gros canon,
nommé Bourgeoise, n)ircnl au trou par où on
bouloit le feu un clou, lellenicnl que devanl la-
dite ville, oncques ne peul jeller. El si firenl
(anl qu'ils en Iraisnercnl Irois vulgaires, cl les
niirenl dedans la ville, et luerenl aucuns des
canoniers. Ceux qui esloienl au siège s'assem-
Mcrenl, et se mirent entre la ville et eux, pour
cmpescher qu'ils ne peusscnt entrer dedans.
Les gens du roy avoienl fait un pont de bois ,
pour passer par dessus la rivière ceux du siège
les uns aux autres. El selon ce qu'on sceut,
ceux qui esloienl issus avoienl intention de re-
passer par dessus ledit pont , cl cuiderenl faire
grand dommage aux gens du comte d'Arma-
gnac, et du seigneur d'Albret, lesquels esloienl
delà le pont, et ne les trouvèrent point esbahis,
car ils les receurenl vaillamment, et telle-
mentqu'ilsles reboulerenl jusques dedans leur
ville. El y en eut grand foison de morts, et plu-
sieurs pris. Après cesle escarmouche on escri-
vil au roy, « qu'il lui pleust venir devanl la
» ville , et qu'il scmbloil qu'on l'auroil d'as-
» saut. » Pource le roy y vint , et passa par
» dessus ledit pont de bois. A sa venue, y eut
plusieurs escarmouches. Onjclloit canons con-
tre la ville , ceux dedans aussi en jctloienl, et
de gros Iraicts d'arbalestres. El fit-on semblant
diverses fois de les assaillir: mais vaillamment
ils se defendoicnl, et blessoienl souvent de ceux
de l'osl. On ouvrit aucuns traités de paix, et y
fut-on bien trois ou quatre jours à parlemen-
ter.
Le comte d'Armagnac n'estoil point d'opi-
nion de paix , ou traité avec eux, veues les
inobediences qu'ils avoienl faites, et leurs ma-
nières et mauvaises volontés. Et si luy sembloit
et monslroil cuidemment , que en peu d'heu-
res, on les auroit d'assaut. Mais son opinion ne
fut pas tenue , et y eut traité fait : c'est à sça-
voir, « que les gens de guerre s'en iroientsau-
» ves leurs vies, harnois et chevaux. Et crie-
» roient mercy au roy, en luy suppliant et re-
)) querant qu'il leur voulust pardonner. » Ce
queleroi.fitbenignement, et promirent « qu'ils
» ne s'armeroient plus contre luy. » El en tant
que louchoit ceux de la ville , où il y en avoit
de par trop exlresmes, le roy leur pardonna,
en faisant du criminel civil, et payeront au-
cune moyenne finance : puis y entra le roy, et
luy fut ladite ville rendue , et obéissance faite,
PAR .TEAN .ÎUVENAL DES URSINS.
49;
et fut durant le siège ladite ville fort endom-
magée.
Le comte d'Armagnac , le duc de Bar , le
seigneur d'Albret conneslable de. France, et
leurs gens allèrent devant Sôissons , et les en-
voyèrent sommer, « qu'ils rendissent la ville au
» roy et à monseigneur le dauphin. » Enguer-
rand de Bournonville, qui estoit dedans, res-
pondit « qu'il estoit au roy , et pour luy te-
» noit la cilé. Et que si luy, et monseigneur de
» Guyenne, son fils, y vouloient entrer à leur
» estai, que on leurouvriroitles portes, et y en-
» Ireroient. )> Après ladite response escarmou-
ches se levèrent, et saillirent ceux de la ville ,
pour aussi escarmoucher bien souvent. El tres-
vaillammenl se porloicnl, et y eut de beaux
faicls d'armes faits d'un coslé et d'autre. Les
bombardes furent assises , et canons , et liroil-
on fort dedans la ville, qui fut ballue en plu-
sieurs endroits, et mesmement en un lieu où il
y avoit une grosse tour, avec un ange peint.
Là estoit assise une bombarde nommée Bour-
geoise, qui estoit grosse, et combien que devant
Compiegne elle avoit esté endommagée , tou-
tesfois on y avoit mis tel remède , qu'on en
ouvroit et Iravailloit très-bien. El si y avoit
d'autres gros canons. Il sembloit aux chefs de
guerre, que ladite cilé estoit prenable d'assaut.
Entre autres vaillans capitaines et chefs de
guerre, y avoit un nommé le Bastard de Bour-
bon, qui alloit par dehors autour des fossés de
la ville, pour voir par quel lieu on la pourroit
plus aisément assaillir. Il esloil comme dé-
sarmé, quoy qu'il en soit, luy defailloitet man-
quoit-il plusieurs pièces de son harnois. Un
arbaleslrier de dedans la ville l'apperceul, et
luy tira de son arbalestre un virelon, dont il le
frappa en la gorge, duquel coup il chcul tout
navré. Si fut hastivement apporté à son logis.
Les chirurgiens le virent, et trouvèrent qu'il n'y
avoit remède. Parquoy il fut confessé et ordon-
né, et receut tous ses sacremens, et alla de vie
à trespassement-, il fut fort plaint de toutes gens,
car il estoit jeune homme, doux, et humble en
maintien, parole, et gouvernement, et ses en-
nemis mesmes le plaignoient. Ceux de dedans
voyans qu'ils avoienl fort à faire, et que les
gens de dehors esloienl puissans, mirent hors
un compagnon , qui se faisoit fort de passer.
Et escrivoil Enguerrand une cedule au duc de
Bourgongne « qu'il leur envoyasl secours , ou
» sinon, ils ne se pourroient plus tenir, et fau-
496
IIISTOIIIE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
» droit qu'ils rendissent la ville, et qnc leurs
» personnes fussent en danger. » Or fut ledit
compagnon pris, sur lequel furent trouvées les-
ditcs lettres. Ledit Engucrrand niesmes cuida
sortir hors, feignant qu'il iroit quérir secours.
Mais un surnomuié Craon , et messire Jean de
IMenon l'empesclierent , en disans « qu'en tel
» hanap qu'ils beuroient, qu'il ybeuroitaussi.»
El quelque promesse qu'il fist de retourner, ils
ne l'en croyoient point, et demeura voulusl ou
non. Car il y avoit durs sièges en diverses par-
ties. Or délibérèrent ceux de dedans d'enten-
dre à trailté, et trouver expédient, combien
que c'estoit bien tard. Car la ville estoit fort
battue. Du costé où estoit monseigneur de
Guyenne, ceux de dedans firent signe de par-
lementer ; et de faict commencèrent à parle-
menter. El avoient les gens de bien du conseil
du roy grand désir et affection de trouver Iraitté.
Mais les gens de guerre , spécialement de l'a-
vant-garde, requeroient tous moyens d'entrer
dedans par assaut, et firent toutes apparences
d'assaillir, voire tous ceux de l'ost. Mesme en
plein midy, ceux de l'avant-gardc passèrent
par un endroit de la rivière d'Aisne, qu'on ne
cuidoit pas eslre passable. Et vinrent à une po-
terne, qui estoit sur la rivière , laquelle ils ga-
gnèrent, et par \h entrèrent dedans la ville.
Ceux qui y estoicnt en garnison les cuiderent
rebouter, et y eut de grandes armes faites, il es-
toit environ midy. Cependant ceux de l'ost, qui
virent et ouyrent le bruit, assaillirent très-fort
du costé où esloit le canon nommé Bourgeoise,
où les murs cstoienl fort battus , et entrèrent
dedans. Et ne sçavoient ceux de la ville auquel
endroit entendre. Finalement les gens du roy y
entrèrent. Qui fut une pileuse entrée, car ils
firent maux infinis. Plusieurs en tuèrent, pil-
lèrent, desroberent, et les églises mesmes , for-
cèrent femmes et filles, comme l'on disoit , et
y eul de bien piteux cas commis et perpétrés en
la chaleur de l'entrée, et le lendemain. Et di-
soit-on qu'on n'y cust sceu mettre remède. Si
on faisoicnt les chefs de guerre et capitaines le
mieux qu'ils pouvoient. Le lendemain, la fureur
aucunement refroidie , furent faits cris de par
le roy, et y cul de gratieuses compositions fai-
tes, tant de biens que de maisons. Grande oc-
cision y eut de ceux qui se mirent en défense,
et si y eut plusieurs personnes pris. Entre les
autres ledit Enguerrand de Rournonvillc, le-
quel avant qu'il fust pris , vaillamment se de-
(1414)
fendoit , et fut navré et blessé, mesmement au
travers du visage. Il se vouloit mettre à finance,
mais il eust la teste couppée. Pareillement un
chevalier nommé messire .Tean de Menon , et
autres aussi. On en mena plusieurs à Paris, qui
furent pendus au gibet. Et si y en eut de pris
et musses par les gens de guerre, qui furent
mis à finance et rançon. Or combien que ceux
de la ville eussent forfait et confisqué corps et
biens, toutesfois il y fut donné honorable pro-
vision. Et jaçoit que iceux de la ville se dou-
tans de ce qui leur advint, eussent fait plu-
sieurs musses , touslesfois aucunes furent trou-
vées, où ils perdirent moult. El si y eut aucuns
des plus riches, qui furent mis à grosses fi-
nances, lesquelles ils payèrent à bien grande
peine.
Le roy vint à Laon , là où vint à luy le comte
de Nevers frère du duc de Bourgongne , qui
luy cria mercy, en lui requérant qu'il luy vou-
lusl pardonner de ce qu'il avoit esté devant Pa-
ris avec son frère : et luy fit plusieurs grandes
promesses, tant de le servir, queautremcnt. De
plus, il mit toutes ses terres en sa main elsub-
jction , ce qui fit que le roy et monseigneur de
Guyenne, bien et doucement luy pardonnè-
rent.
Le duc de Bourgongne faisoit diligence de
toutes parts d'assembler gens. Et tellomenl. que
de Bourguignons, Picards^ et Savoisiens, ils se
trouvèrent bien quatre mille combatans, desi-
rans trouver les gens du roy pour les combatre,
aussi estoienl-ils belle et grande compagnée, et
gens bien habillés et monlés. La chose vint à
la cognoissance du roy. Et fut ordonne à l'a-
vant-gardc le duc de Bourbon , et le comte
d'Armagnac, à tout deux mille combatlans. El
en l'arricrc-garde des Bourguignons estoit le
seigneur de Hannelte, à tout huict cens com-
batans, qui se maintenoient bien et grande-
ment, comme gens de guerre. Lesdils deux sei-
gneurs envoyèrent leurs coureurs devant assez
largement, lesquels virent et apperceurent les
gens du duc de Bourgongne emmy les champs,
en belle ordonnance (lesquels coureurs lesdils
deux seigneurs avec toutes leurs bannières
desployées suivoienl), et esloient lesdils cou-
reurs en grande perplexité, s'ils frapperoient
dedans, ou non. Car il sembloit à aucuns,
qu'on devoil attendre lesdils seigneurs, et si
n'estoienl pas tant des deux paris connue les au-
tres. Toutefois ils se doutoieni de deux choses:
liii)
PaU JEAN JUYENAL DES URSINS.
497
Tune, que lesdils adversaires se pourroionl
bien rclraire, sans eoup frapper, quand ils
vcrroienl la coniijagnée dcsdils deux soli^neurs.
l^'aiilrcî, que s'ils ne frappoient dedans leurs
ennemis, cela seroil irnpulé à laschelé de cou-
rage, ce qui leur seroil un grand reproche.
Peu de gens esloienl, ruais vaillans, bien nion-
lés et armés. Enliu [)ar eHlTl ils délibérèrent
de leur courir sus , et ainsi le firent -, ils lurent
aussi Lien receus : et y eut une bien dure be-
songne , bien conibaluc dun costc et d'autre.
Aucuns des gens du duc de Hourgongne virent
venir et approcher lesdits duc de Bourbon et
comte d'Armagnac avec leurs bannières des-
ployées , et leurs gens qui venoient diligem-
ment pour aider à leurs gens. Biais avant qu'ils
approchassent de ieius enneuiis ils se mirent
en Tuile. On les suivit diligemment , tellement
que en la place y en eul soixante et dix morts,
et bien cinq cens pris, entre les autres Le Yeau
de lîar. De plus il y en eul grande foison , les-
quels cuidans i)asser les rivières, se noyèrent.
Et firent les gens du roy longue chasse , telle-
ment que les adversaires furent contraints de se
jelter esdiles rivières. Aucuns se retirèrent au
Liège, et en îlainaut, lesquels pourtant ne se
sauvèrent pas lous , car où les Liégeois et lîan-
nuiers les trouvoieni, il les tuoienl. Le Veau
de I5ar fui en grand danger qu'on ne lui coup-
past la teste : mais il eut des amis , et paya
grande finance à celuy qui l'avoil pris.
Le roy s'en vint à la chapelle en Tierache,
et à Saint-Quentin : là vinrent vers luy la com-
tesse de Hainaul , et le duc de Brabant , prians
et requerans, (( qu'il ne voulust pas procéder si
» rigoureusement contre leur frère. » Le roy
fit response , « que quand son cousin le duc de
)) iîourgongne voudroit venir vers luy , il luy
» bailleroit scureté telle qu'il en devroit estre
» content: et s'il vouloit justice , il l'auroit. Si
«miséricorde, il estoit prsst de luy faire si
» grande, et si abondamment, qu'elle devroit
» sulîlre. » A tout ladite response ils s'en re-
tournèrent. Etdisoil-on communément que le-
dit duc de Bourgongne avoit envoyé devers le
roy d'Angleterre, et les Anglois, pour avoir se-
cours, ausquels il olTril grandes alliances , et
faisoit plusieurs promesses : de faict, furent au ■
cunes choses accordées et fermées. Mais les |
Anglois ne voulurent pas bien entendre à luy
bailler gens : car le roy d'Angleterre faisoit ses
préparatifs pour descendre en Normandie ,
ainsi qu il fit. Et si esloienl les princes mcsmes
en Angleterre divisés [)our la querelle de Bour-
gongne, et d'Orléans. Car les ducs de (>larence
et de Glocestre, frères du roy, et avec eux le
duc d'Yorck, favorisoient la partie du duc
d'Orléans. Et ledit roy, avec le duc de Belhfort
aus;ù son frère, celle du duc de Bourgongne.
Le roy se mit en chemin vers Perone, et
luy fit-on obéissance. Les seigneurs de son
avant-garde allèrent devant Bapaumes,oùy
cul de grandes escarmouches, et plusieurs che-
naux tués. Il y. avoit dedans de vaillantes gens,
spécialement y avoit fort Iraict. Mais quand ils
virent qu'ils seroienl assiégés, ils se rendirent.
II y en avoil en la place qui esloienl de Paris
mesme , aucuns qui avoient esté dedans Com-
piegne, aux uns desquels on couppa ies testes:
quant aux autres on les pendit.
Quand le duc de Bourgongne veid qu'on le
chassoit de prés , et qu'on s'approchoit de sa
cité d'ArraL, il y envoya garnison, et y mit bien
quinze cens combatans, dont estoit chef prin-
cipal messire Pierre de Luxembourg. Lequel ,
et tous les gens de guerre , et aussi ceux de la
ville deîibcrercnî de tenir, et résister à l'entre-
prise de ceux qui les vouloicnt assiéger. Et
d'assieltc, brusierent tous les faux-bourgs , et
ardirent les églises, hostels-Dieu , maladeries,
et aumosneries : dont il y avoit de moult belles
églises : qui fut grand pitié.
Le huicliesme jour d'aoust, le roy d'Angle-
terre envoya bien notable ambassade à Paris ,
oiTrant paix et alliance , c'est à sçavoir Levés-
que de Duresme, et l'evesque de Norwic, deux
notables preslals , le comte de Salbery, le sei-
gneur de (jray, messire Jean Phelelin, et autres.
Et esloienl bien cinq cens chevaux, bien pom-
peusement habillés, et ordonnés, qui vindrent
à Paris. Mais pource que le roy et monseigneur
le dauphin n'y esloienl pas , ils s'addresserent
à monseigneur le duc de Berry, lequel les ré-
cent grandement et honorablement , comme il
le sçavoil bien faire, et les festoya plusieurs
fois. Us voulurent estre ouys, ce que leur oc-
troya le duc de Berry , et furent ouys. Ledit
evesque de Norwic , qui estoit un bien notable
clerc, proposa, lequel en elïect et en substance
disoit: « Faites-nous justice, nous offrons paix
)) et alliance. » Pour alliance ils demandoient
madame Catherine de France , la duché de
Guyenne, et la comté de Ponlhieu, sans foy,
hommage , ne ressort: et autres demandes. Lu
3?l
498
HISTOIRE DE CHARLES
proposition fui moull notable, et monslra bien
l'evesque, qu'il esloit clerc. Au commencement
il loua fort le roy , et les seigneurs de France ,
de la bonne volonté qu'ils avoient à la paix, et
que leur roy d'Angleterre en esloit Irès-joyeux.
Et pour venir à sa matière , prit son thème de
Josué, '20. cap. Fenimus robiscum facere pa-
cem magnam. El monstra bien grandement, et
notablement les biens qui viennent de paix , et
les maux qui viennent par faute de paix, et
que .justice , sans paix ne peut eslre, ne aussi
paix sans justice. Et monstra deux moyens par
lesquels paix se conclud ferme et stable, c'est
à sçavoir l'œuvre de justice , et l'alliance d'a-
mitié. L'œuvre de justice est reformalif de tou-
tes injures , et y met la douceur , et suavité de
paix. L'alliance d amitié, est cause d'amour
ferme, establissant la paix. Ces deux choses il
déduisit bien grandement, excellemment et
longuement. Et par l'œuvre de justice, deman-
doil taisiblementles choses dessus dites. Et par
alliance, dont se pouvoil ensuivre amour ferme,
demandoit madame Catherine. Laquelle pro-
position fut faite en latin , et la bailla par es-
crit.
Le duc de Berry leur fît response « que le roy,
» ny monseigneur le dauphin n'estoient en la
» ville, ny au pays, et que sans eux on ne leur
» pourroil faire aucune response. oTantcomme
ils furent à Paris , ils s'alloient esbatre, où ils
vouloient , et estoient bien contens de la cherc
qu'on leurfaisoit, et s'en retournèrent à Calais,
sans autre chose faire pour lors.
Au sieged'Arras y avoit un canonier, lequel
se mil dedans la ville, et dit tout Testât de l'ost,
et le gouvernement, en les exhortant qu'ils se
tinssent bien, et se défendissent. Et aussi fai-
soient-ilstelsouvenlsailloient, et avoient belles
retraites, et lieux propices à eux retraire. Mais
toutes les foisqu'ilssailloienldehorsesditslieux,
il y avoit bonnes arbalestres, archers, et ca-
nons à main pour les recevoir, et en toutes les
sorties qu'ils firent, ils furent reboutés à leur
grand dommage.
Le duc de Bourgongne faisoit grandes dili-
gences d'assembler gens , pour faire lever les
sièges, ou au moins un d'eux, et en avoit bien
largement. Or pour voir lestât de l'ost, et le
bien sçavoir, il envoya quatre cens combatans,
explorateurs, qui avoient délibéré de mettre en
un lieu leur embusche, et envoyer aucuns cou-
reurs devant, pour voir si aucuns compagnons
VI, ROI DE FRANCE, ,'l4l4j
sortiroienl, en les cuidant tirer cl escarmou-
chant, jusques à l'embusche qu'on devoit met-
Ire. Mais la chose vint bien autrement: caries
gens du roy estoient ailleurs assez grosse com-
pagnée en embusche, qui virent venir les gens
du duc de Bourgongne, qui ne s'en donnoienl
aucunement de garde, et frappèrent dessus
vaillamment. Il y eut assez dure besongne , el
assez tostles Bourguignons se retrahirent, dont
il y en eut de morts, navrés, et pris: entre les
autres, y fut pris messire David de Brimeu,
un vaillant chevalier de Picardie, lequel s'es-
loit porté vaillamment. El avoient volonté les-
dits Bourguignons d'entrer dedans la ville, pour
donneraideel confort à leurs gens. Ainsi le duc
de Bourgongne fui fraudé de son inlenlion. Et
veid bien qu'il n'esloil mie taillé , qu'il put bail-
ler secours à ceux de dedans, qui estoient grand
peuple. Car tout le pays s'estoit retrait dedans,
et les vivres appelissoienl fort , el commençoil
le peuple à murmurer,.
Or, ce considérant la duchesse de Hainaul
et ledit duc de Brabant, ils retournèrent devers
le roy en grande humilité, gemissemens el
pleurs, mesmement la duchesse, et supplièrent
au roy qu'il voulust tout pardonner au duc de
Bourgongne, leur frère, el il feroil obéissance
de sa cité, et la mellroil en ses mains, et qu'on
voulust trouver moyen de paix finale. A ceste
requesle, le roy fort entendit, el, de son mou-
vement, dit en plein conseil, que « leur re-
» quesle esloit raisonnable , et qu'il vouloil
» qu'on y advisast. » Là y eut plusieurs opi-
nions el imaginations, car plusieurs y avoit qui
eussent volontiers empesché paix et traité,
mesmement les Bretons et Gascons, ausquels il
sembloit que ladite ville esloit prenable d'as-
saut, mesmement la cité ; de plus il y en avoit
qui eussent bien voulu la destruction totale du
duc de Bourgongne, qui n'estoit pas toutesfois
chose aisée à faire. Mesme il y eut un grand
seigneur, qui en un matin vint devers le roy
luy estant en son lict, lequel ne dormoit pas,
et parloit en s'esbatant avec un de ses valets de
chambre , en soy farsant et divertissant. Et
ledit seigneur vint prendre par dessous la cou-
verture le roy tout doucement par le pied, en
disant : « Monseigneur, vous ne dormez pas?
» — Non, beau cousin, luy dit le roy, vous,
)) soyez le bien venu ; voulez-vous rien, y a-il
)) aucune chose de nouveau ? — Nenny, mon-
» soigneur, luy respondit-il, sinon que vos gens,
(1414)
)) qui sont en ce sicgc, disent que lel jour qu'il
» vous plaira, verrez assaillir la ville, où sont
» vos ennemis, et ont espérance d'y entrer, m
Lors le roy dit : « que son cousin le duc de
» Bourgongne vouldit venir à raison, et mettre
)) la ville en sa main, sans assaut, et qu'il fal-
» loit avoir paix. » A quoy ledit seigneur res-
pondit : « Comment, monseigneur, voulez-
» vous avoir paix avec ce mauvais, faux,
» Iraistre et desloyal , qui si faussement et
>) mauvaisement a fait tuer voslre frère ? » Lors
le roy, aucunement desplaisant, luy dit : « Du
» consentement de beau fils d'Orléans, tout luy
» a esté pardonné. — Helas ! sire , répliqua
)) ledit seigneur, vous ne le verrez jamais vos-
» tre frère. » Et sembloit que ledit seigneur
voiilusl encoresdire aucune chose. Mais le roy
luy respondit assez chaudement : « Beau cou-
)) sin, allez-vous-en : je le verray au jour du
» jugement. « Le malin mesmes, monseigneur
le duc de Guyenne et dauphin envoya qué-
rir ledit seigneur de Traignel, son chancelier,
et luy dit : « qu'il vouloit qu'il y eust paix et
» traitté avec son beau père, le duc de Bour-
» gongne, queladuchessedeHainautetleducde
)) Brabant offroient très-bon traitlé et expe-
» dient, et qu'il fist le mieux qu'il pourroit. »
Et fut le matin le conseil assemblé, où estoient
le roy, monseigneur le dauphin , et tous les
seigneurs de leur sang, gens de conseil et ca-
pitaines, et y eut diverses bandes, opinions et
imaginations. Mais ledit seigneur de Traignel
monstra évidemment que « la paix et l'accord
)) estoient nécessaires, et que tous d'un bon
)) amour dévoient entendre à résister aux an-
)) ciens ennemis du royaume, les Anglois, les-
)) quels on sçavoit faire armée pour descendre
)) en France, mesmement que finance il falloit
» pour payer les gens de guerre, et que tout à
» l'environ tout estoit si bien pillé, qu'il n'y
» avoit plus de fourrage pour les chevaux, ny
» vivres pour les personnes. »
Enfin, à qui qu'il en despleuf, il fut conclud
qu'on enlendroit à paix et accord. A ce sujet
furent mandés ladite duchesse de Ilainaut avec
ledit duc de Brabant, ausquelsfut respondu de
par le roy, « qu'on estoit content d'y enten-
» dre. » Et fut une cedule de traitté faite, de
laquelle on envoya hastivement copie au duc de
Bourgongne, lequel en fut content, et fut la
I)aix conclue, et ouverture faite de la ville au
roy , non mie qu'on y entrast h puissance :
PAU .lEAx\ JL VENAL DES URSINS.
499
mais, (( de par le roy, » on mit les bannières du
roy sur la porte, et dcsappoinla-on les officiers,
et crioit-on par la ville « Vive le roy! » Or
entra dedans avec les maroschaux ledit seigneur
de Traignel, qui fit faire les sermens tant aux
gens de guerre de la ville, que autres, « d'estre
» bons et loyaux au roy.» De plus il desappointa
ledit de Luxembourg d'estre capitaine, et les offi-
ciers que le duc de Bourgongne y avoit mis, et
y en commit « de par le roy. » Et ainsi se finit
le siège de devant la ville d'Arras. Et s'en vin-
drenl le roy et les seigneurs à Paris, où entra
le roy le premier jour d'octobre, dont ceux de
la ville furent bien joyeux.
Les gens du roy qui avoient esté devant Ar-
ras estoient sur les champs , pareillement s'y
mirent aussi ceux du duc de Bourgongne, qui
estoient dedans la place, et autres qu'il avoit
autour de luy, lesquels pilloient, desroboient
et faisoientmaux innumerables en divers lieux
et pays. Plusieurs gens s'assemblèrent, se di-
sans au duc de Bourgongne , qui faisoient
guerre à messire Louys de Chaaion, comte de
Tonnerre, et avoient assiégé la ville de Ton-
nerre. Laquelle chose vint à la cognoissance
du seigneur de Gaucourt_, qui prit en sa com-
pagnée aucuns chevaliers' et escuyers de la com-
pagnée du roy, et frappa sur eux tellement,
qu'il leva le siège : il y en eut plusieurs de
morts et la plus grande part de pris. Autres
gens y avoit aussi sur les champs qui pilloient,
ce qu'on rapporta audit seigneur de Gaucourt,
lequel y alla et frappa sur eux. Si se mirent en
fuite, mais ils ne sceurcnt si bien fuyr, que
ledit seigneur de Gaucourt ne les ruast jus, et
en prit plusieurs, lesquels il fit pendre.
En ce temps se tint le concile de Constance
qui fut moult notable, où estoient assemblés
tous les plus célèbres clercs de la chrestienté en
toutes sciences. Et puis qu'il est fait mention
dudit concile de Constance, il est à sçavoir que
de la condemnation qu'avoit fait Montagu,
evesque de Paris, de la proposition de maistre
Jean Petit, il fut appelle de la part du duc de
Bourgongne. La cause fut commise par le con-
cile à deux cardinaux, et fut la matière discu-
lée et ouverte. Et « pour monstrer que jusle-
» ment elle avoit esté cassée, » estoient maistre
Pierre d'Ailly, maistre Jean Jarson et maistre
Jordain IMorin , lesquels il faisoit bel ouyr :
aussi esloient-ils grands et notables clercs. De
l'autre part estoit l'evcsque d'Arra? , qui leur
500
HISTOIRE DE CHARLES
respondit par escrit , et lisoil les responses en
une cedule, à chacune fois qu'il falloil respon-
dre cl répliquer. Après plusieurs propositions,
les cardinaux dirent par leur sentence, « qu'il
)) avoil esté bien appelle par les gens du duc
» de Bourgongno; » car premièrement iis di-
soient , « que Tevesque de Paris n'estoit pas
» compétent : » et sur ce alléguèrent plusieurs
raisons; secondement, « que la partie princi-
» palle, c'est à sçavoir le duc de Bourgongne,
w n'avoit point esté appelle -, liercement, qu'en
M la manière qu'on avoit tenu , et par les
» raisons qu'on avoit allégué, c'estoit faire un
)) nouvel article de foy. » Et y eut derechef
grandes disputalions et allégations. Enfin ,
après plusieurs débats de la part dudit Jarson
et de ses adherans, il fut appelle desdils cardi-
naux. Et par ce moyen , demeura la matière
indiscusse et indécise.
Or, est-il ainsi que ledit seigneur de Trai-
gnel, qui esloit chancelier de Guyenne, consi-
dérant les grands inconveniens, qui pouvoient
advenir, si la paix ferme el stable ne se faisoil,
et que les articles autresfois faits, confirmés et
approuvés ne se tinssent, pourchassoit tant
qu'il pouvoit l'accomplissement d'icelle. Et luy
firent sçavoir ladite duchesse de Hainaut et
ledit duc de Brabant , qu'ils viendroient à
Saincl-Denys pour la matière.
Tailles grandes et excessives se faisoient, et
levoit-on argent excessivement sur le peuple,
lequel n'estoit point employé au bien de la
chose publique, mais en bourses parliculières
de serviteurs, spécialement de monseigneur de
Guyenne et de monseigneur de Bcrry. Telle-
ment que ledit n)onseigneur de Guyenne don-
noit à ses gens, aux uns dix mille escus, elaux
autres six ou sept mille. En un malin on ap-
porta bien des mandcmcns i sceller de par
monseigneur de Guyenne, montans jusques à
la somme de soixante à quatre-vingt mille es-
cus : lesquels ledit seigneur de Traignel ne
voulut sceller, et respondit « qu'il parlcmit à
» son maistre, monseigneur de Guyenne. » Et
aussi fit-il , en luy remonstrant la nécessités
qu'on pourroit avoir à. faire d'argent. Lequel
en fut très-content , et luy défendit « qu'il ne
» seellast aucun mandement, s'il passoit mille
« escus : » dont ceux qui esloient autour de
luy furent mal contens. Et à ce les induisoit
un nonuné maistre Martin Gouge, evesque de
Chartres, pource (piil se doutoit quesonmais-
VI, ROI DE FRANCE, (I4l4)
Ire le duc de Berry aussi se reslraignisl des
dons excessifs qu'il faisoil. El firent tant de
rapports, qu'enfin ledit duc de Berry trailta de
faire desappointer ledit seigneur de Traignel :
et à un matin envoya à son neveu monseigneur
de Guyenne par ledit evesque deCharlres deux
belles grosses perles , avec lequel evesque y
avoit un chevalier, et à chacun d'eux donna
mille escus. Et pour seeller le mandement en-
voya vers ledit seigneur de Traignel quérir ses
seaux , lesquels i! bailla volontiers : el furent
baillés audit evesque de Chartres, qui estoitbien
habile sur le fait des finances. Et ainsi ledit
seigneur de Traignel , pour avoir loyaument
servy son maistre, fui desappointé. El disoit-on
que ledit seigneur de Guyenne depuis prit con-
ditions eslranges.
Le premier jour de janvier, le comte d'Alen-
çon, qui esloit un moult beau seigneur et vail-
lant en armes, fui fait duc : et disoit-on que
c'estoit par envie du duc de Bourbon qui alîoit
devant luy. El toutesfois il esloit plus prés de
la couronne, et comme le plus près, quand il
fut duc, il alla devant.
La duchessf^ de Hollande et le duc de Bra-
bant vindrent à Saincl-Denys pour le faict du
traitté, qui avoil esté pourparlé devant Arras :
el y envoya le roy. Et fut de toutes les deux
parties le traitté approuvé et confirmé, dont
avoient aucuns espérance qu'il y auroil bonne
paix, mais elle ne dura gueres.
Quand le retour du roy fut venu à la co-
gnoissancedes Anglois , ils retournèrent à Pa-
ris : pour avoir response des offres qu'ils avoient
fait, d'avoir madame Catherine pour leur roy,
el demandoient Guyenne , et Ponlhieu , et en
effeclquele (raillé do Breligny se tint. Ell'eves-
que niesnies , lequel autrefois avoit proposé si
bien el si notablement, dercclicf fil la proposi-
tion : en disant, que le roy son maislre, et
souverain seigneur, avoil esté moult resjouy,
quand il avoil sceu la bonne volonlé que avoient
le roy de France , el ses parens, h avoir bonnes
paix. A laquelle chose son roy de tout son pou-
voir lendoit , et avoit désir et arfeclion : mais
qu'on luy fisl justice, el que la liLcrlé de sa cou-
ronne, à laquelle il avoil le serment, ne fust
blessée. Et que entre paix el justice y avoil si
grande connexilô , que sans justice, paix ne
pouvoit eslre , ne justice sans paix. El piil son
llierne, des paroles que dit ce noble roy Eze-
chias ( /snïr 39. cap. D. 8.): « Fiat tantumpax.
(I4lf)
et Veritas in diebus Jiostris. » Lequel llieme il di-
visa en plusieurs parties, (ouïes lesquelles es-
(oienl induites à avoir la paix. El allei^ua plu-
sieurs el diverses auclorilés, servons à la ma-
dère, et niesineuienl des révélations de sainclc
[îiit;ide , où esloil contenu , que par les prières
et oraisons de monseigneur saincl Denys, pa-
tron des François , les princes des ferocissimes
gens de France, et Angleterre, par lien de
mariage dévoient avoir paix ferme et stable
ensemble. El declar.a les biens qui pouvoienl
venir par la paix des deux royaumes. Et fort
s'arresloil sur lesdiles révélations de sainctc
lirigide. Et à la fin toujours venoient que paix
ne se pouvoit faire , sinon qu'elle fusl dirigée et
conduite par verilé, et par justice. Sur ce il y
cul plusieurs conseils tenus , et leur faisoit-on
des offres : mais de nulles n'estoient conlens.
l^ource finalement leur fut respondu , que le
roy envoyeroil de ses gens en Angleterre, de-
vers son cousin le roy Henry, avec pleniere
puissance, et qu'il seroit bien joyeux, si traillé
se pouvoit trouver. Et fut faite grande chère
et réception ausdils Anglois , qui furent gran-
dement festoyés , et receurent de beaux prc-
sens, puis s'en allèrent en leur pays.
Iceux Anglois estans à Paris avec eux y avoil
des Portugalois, qui avoient grande volonté de
faire armes, pour Tamour de leurs dames, com-
bien que taisiblemenl la querelle principalle y
esloil des Anglois , et François , ils esloienl
alliés ensemble avec les Anglois : et y eul un
'^age entre un de Portugal , et un gentilhomme
Je Bretagne , tiommé Guillaume de La Haye.
Or fui jour pris, auquel les parties cotrq3aru-
renl en la présence du roy , et des seigneurs,
tant de France, que d'Angleterre, en champ,
el esloil le Portugalois accompagné des An-
glois. n fut conseillé audit Guillaume de La
Haye quii ne i;e fist que défendre. Et esloienl
les armes du Portugalois toutes rouges. Orvin-
drent les parties bien habillées , et armées au
champ avec trompettes, et menestriers, el
PAR .ÎEAN JU VENAL DES URSINS.
501
ses coups , sans faire nuire chose. Dont plu-
sieurs s'esbahissoicnt : mais il luy avoit esté,
comme dit est, conseillé, qu'il ne se fist que dé-
fendre. Très-souvent le Portugalois levoil sa
visière en faisant signe à l'autre, qu'il levasl
la sienne, aussi le faisoit-il. Quand ils eurent
par aucun temps fait en la manière dessus
dite, le Portugalois leva sa visière, et Guil-
laume de La Haye, sans lever la sienne, luy
voulut bailler de la pointe de sa hache au vi-
sage : lors le Portugalois , commença aucune-
ment à démarcher, mais quand on veid la ma-
nière , Oji cria : « Hol ho! ho! » et les vint-on
diligemîuent prendre. On disoil que le Portu-
galois avoit bien courte haleine, cl si de La Haye
eiisl voulu el peu l'approcher, il l'eusl jel!é à
terre à la luicte : car c'esloil un des mieux luic-
lans qu'on peusl trouver. Puis à tous deux on
fil honneur et bonne chère.
il y eul trois autres Portugalois , qui requi-
rent faire armes contre trois François , qui es-
loienl un chevalier, el deux escuyers. Et avoit
nom le chevalier, messire François de Gri-
gnaud, l'un des escuyers, Archambaud de la
Roque, el l'autre, Maurignon, qui tous trois es-
loienl Gascons. Lesquels firent sçavoir ausdils
Portugalois, qu'ils esloienl prests, s'ils leur vou-
loient rien demander, ou requérir, de leur dé-
fendre. Adonc les Portugalois les remercièrent,
et y eut lieu , jour et heure pris , où el quand
la besongne se devoil faire. Cependant chacun
fil ses provisions le u)ieux qu'il peut. La jour-
née venue , les seigneurs à ce commis vindrent
aux eschafauts à ce ordonnés, où fut mis force
gens pour garder le champ. Les Anglois es-
loienl à conseiller, el à accompagner les Por-
tugalois. El y eul aucune dilïïculté, lesquels
entreroient les preiniers au champ : mais il
fut dit que les Portugalois y entreroient les
premiers, et (|ue ce esloil raisonnable, pource
qiie en edecl ils esloienl demandeurs. El ainsi
le firent en bien grande pompe, accompagnés
des seigneurs d'Angleterre , el de leur pays.
avoient chacun leur chaire. Après que le he- j Puis comme en un instant entrèrent les Fran-
raul eul crié : « Faites devoir! » ils se levèrent,
et vindrent l'un contre l'autre , chacun garny
de lance, hache, espée, et dague. Quand ils
furent assez près , ils jelterenl leurs lances des-
quels ils ne se alloucherent onques , puis pri-
rent les haclies , (,'l vint le Portugalois bien
baudemenl el joyeusement, cuidant frapper
son adversaire. Mais toui^ouis il luy rabaloil
çois aussi bien el honorablement accompagnés.
D'un coslé el d'autre trompettes sonnoienl fort :
et vindrent tous au champ, monstrans sem-
blant, el altalentés ' chacun de faire son de-
voir. Après les cris laits en tels cas accoustu-
lués , les parties se levèrent , garnies de leurs
' t:n Nolonlé.
502
HISTOIRE DE CHARLES YJ, ROI DE FRANCE
C1415)
armures el basions en lel cas apparlenans. Se-
lon ce qu'on peut appercevoir, les Porlugalois
choisirent chacun son François : et alla le
chevalier, qui estoit vaillant homme , et s'a-
vança el présenta à messire François : el selon
r,e qu'on disoil, le plus vaillant de tous et le
plus renommé de guerre s'addressa à la Roque ,
et l'aulre à Maurignon. Quand ce vint aux ha-
ches, celuy qui combaloil La Roque le enferra
au dessus du haut de la pièce , et quand il sen-
tit que le fer de la hache avoil pris dedans le
harnois il commença fort à bouter, pour cuider
entamer le harnois. Or s'en appcrcevoil bien La
Roque, lequel se lenoil ferme, en intention de
faire ce qu'il fît : car quand il apperceut que le
Porlugalois se baissoit devant, pour plus fort
bouter, tout à coup de légèreté de corps, dont
il estoit moult habile, il recula tellement que le
Porlugalois cheut, el la leste emporla le corps.
La Roque lui bailla deux coups de sa hache sur
la teste , dont il l'eslonna tout , et lira son espée
pour luy. bouler au fondement : les autres di-
sent qu'il luy leva la visière, et le voulut frapper
par le visage. Enfin quelque chose qu'il en fusl,
le Porlugalois se rendit, et fui desconfil, et
pris par les gardes. Après ce, La Roque regarda
que ses compagnons avoient bien à faire, et
s'en vint à tout sa hache , et bailla lel coup à
celuy qui avoit à faire à Maurignon , qu'il le fit
chancelier, et Maurignon d'un autre coup le fit
cheoir à terre, el se rendit. Puis les deux, c'est
à sçavoir la Roque et Maurignon, allèrent aider
à Grignaux , qui estoit fort travaillé et blessé»
et mesmement en la main seneslre , qui estoit
percée loul oulre, et ne s'en pouvoit aider.
Mais quand le chevalier veid les deux autres
venir sur luy, il veid bien qu'il ne pouvoil résis-
ter, et dit tout haut : « Je me rends à vous
Irois. » Et fut dit que tous avoient Irès-vail-
lamment fait : les François s'en allèrent par
Paris , les trompettes sonnans, et estoit le peu-
ple joyeux de ce qu'ils avoient eu l'honneur.
La paix faite devant Arras fut confirmée à
Paris h l'honneur du roy. Il y eut abolition gé-
nérale à tous, el de tous cas, excepté à cinq
cens qu'on devoil bailler parcscril: et fui criée
el publiée à grande joye parmy la ville de Paris,
cl envoyée par toutes les bonnes villes de ce
royaume. Tous les seigneurs s'en allèrent, ex-
cepté monseigneur de Berry, lequel demeura
en la conq)agnée du roy, de la reyne , cl de
monseigneur le dauphin.
En ce temps le pape Jean XXIII fut pris
par l'empereur et par le concile , en effect fui
désappointé du papal.
C'estoit grande pitié des exactions qu'on fai-t
soit lors, à cause des bénéfices, tant prelalure.s,
grâces expeclalives, que autres.
Le comle d'Armagnac , en s'en retournant à
son pays passa par IMural, qui est une belle
place, el la prit, el boula hors les vrais héri-
tiers , ausquels la place et la terre avoient este
adjugés par arresl.
1415.
L'an mille quatre cens el quinze, le gouveP'
nement alloit tousjours aijcunement mal , au
regard des exactions d'argent sur le peuple,
non distribué au profil de la chose publique.
Le roy d'Angleterre ne fut pas seulement
content d'avoir envoyé ambassade devers le
roy, mais par deux fois luy escrivil bien gra-
tieusement , « qu'il luy vouloit faire justice. »
Et de ce le sommoit en paroles douces et h:ini-
bles , et il s'offroit à faire bonne el ferme paix »
concorde et alliance , en ensuivant les offres,
faites par ses ambassadeurs. Quand le roy et
son conseil virent la douce manière descrire,
ils conclurent qu'on envoyeroit vers luy une
notable ambassade. On sçavoit bien les prepa^
ralife qu'il faisoit pour descendre en France.
Et y furent envoyés l'archevesque de Bourges,
surnommé Bourrelier, bien notable homme et
bon clerc , ayant beau langage , l'evesque de
Lisieux, le comte de Vendosme, le baron d'I^
vry^ et autres. Ils arrivèrent en Angleterre le
dix-seplieme jour de juin, là où ils furent
grandement el honorablement receus. Le len-
demain qu'ils furent arrivés, ils furent menés
devant le roy d'Angleterre, qui estoit bien
grandement et honorablement accompagné de
princes, prélats, et gens de conseil. Ils pré-
sentèrent les lettres du roy au roy d'Angleterre,
lequel les receut, et en les ouvrant les baisa et
leut. Lequel dit qu'elles conlenoienl créance,
el qu'ils dissent ce qu'ils voudroienl. Lors l'ar-
chevesque de Bourges commença à parler, et
prit son thème: « Tihipax , et domui (uœ pax
( 1. Reg. 25. A. 6); lequel il déduisit bien
grandement el honorablement, en exposant « la
» bonne volonté du roy d'avoir paix et alliance,
» et que de tout son pouvoir il estoit prest d"y
» entendre, el de s'y employer, meiine laisser
(1415)
» aller du sien à ce sujet. » Et fit tant et telle-
ment que le roy d'Angleterre et les assistons en
furent très-contens. Mais le fort fut à trailter
particulièrement sur la matière des demandes
et requestes que faisoient les Anglois, et offres
que faisoient les gens du roy assez largement
en Guyenne. Desquelles les Anglois n'esloient
pas contens, et disoient et maintenoient « qu'ils
» avoienl droict es duchés de Normandie, et de
» Guyenne, étés comtés d'Anjou, de Poiclou,
» du Maine, de Touraine, et de Ponthieu ,
» voire avoient droict à la couronne de
» France. » Pour abréger, ils ne furent aucu-
nement contens des offres des François : et ap-
pellerent et invoquèrent Dieu , et tous les
«aincts de Paradis , et le ciel et la terre , qu'ils
se mettoient en leur devoir. Et dit le roy d'An-
gleterre, qu'il estoit vray roy de France, et
qu'il conquesleroil le royaume. Lors l'arche-
vesque de Bourges luy dit : « Sire, s'il ne vous
desplaisoit, je vous respondrois. » Lors luy fut
dit par le roy d'Angleterre , « qu'il respondist
» lurdiment, et dist ce quil voudroit, et que
» ja mal ne luy en viendroit. » Parquoy sem-
bla audit archevesque qu'il pouvoit parler seu-
remcnt : si luy dit tout pleinement, « Sire , le
» roy de France noslre souverain seigneur est
» vray roy de France, ny es choses esquelles
» dites avoir droict, n'avez aucune seigneurie,
M non mie encore au royaume d'Angleterre :
>) mais compete aux vrais héritiers du feu roy
» Richard, ny avec vous, nostre souverain sei-
» gneur ne pourroil seuremcnt traitter. » Des-
quelles paroles le roy Henry fut tant mal con-
tent que merveilles, et dit plusieurs hautes pa-
roles bien orgueilleuses , et leur dit « qu'ils
M s'en allassent , et qu'il les suivroit de prés : »
et les fit conduire seurement. Il y eut aucuns
des François qui s'enquirent secretlemerjt s'il
y avoit aucunes alliances entre le roy d'Angle-
terre et le duc de Bourgongne, et trouvèrent
que ouy, bien grandes et secreltes.
Or s'en retournèrent les ambassadeurs de
France, et firent leur relation , disans comme
l'armée des Anglois avoit esté faite et preste,
et estoit bien grande et puissante : et que sans
faute ils descendroient, et qu'il estoit nécessité
d'y remédier. Sur quoy escrivit le roy d'An-
gleterre au roy de France lettres en latin, dont
l'exposition s'ensuit traduite en François.
A Iréshaut prince, Charles noslre cousin, et
adversaire de France, Henry par la grâce de
PAR JEAN JL VENAL DES UllSINS.
50.1
Dieu roy d'Angleterre, cl de France, désire
esprit de plus sain conseil , et à chacun rendre
ce qui est sien.
Très-haut prince noslre cousin, et adver-
saire : « Les respicndissans royaumes d'Angle-
terre et de France, jadis venus et descendus
d'un mesme ventre, et à présent divisés,
avoient accoustumé le temps passé, eux, et
leur renommée eslever en souveraine hau-
tesse, par leurs nobles triomphes et victoires.
Et à eux fut une seule vertu, pour orner et
embellir la maison de Dieu , à laquelle ap-
partient sainctelé et mettre paix es termes et
fins de l'Eglise : et par un mesme escu ac-
cordé entre iceux royaumes , subjuguer les
publics ennemis , par bien-heureux conlract
ou marché. Mais las , cette germaine foy, l'a-
mour fraternel a perverty, si comme Loth
persécuta Abraham, et par envahissement in-
humain la gloire de l'amour fraternel est
commise à sépulture : et l'ancienne condition
de l'humain lignage, c'est à sçavoir dissen-
sion , mère de ire et de riotes, est ressuscitée
des morls. Mais nous appelions en tesmoin de
notre conscience le souverain juge, lequel
ne fleschit point pour prières , ne pour trésor,
que nous avons fait procurer les moyens de
paix par le plus net et pur amour de paix
que nous avons peu. Bien que nous eussions
par l'esprit de mauvais conseil laissé aller le
juste titre de noslre héritage, au préjudice
de nostre postérité perpétuelle, toutefois tel
aveuglement de pusillanimité ne nous tient ,
que nous ne voulions de tout noslre pouvoir
jusques à la mort combatre pour la justice.
Mais pource que tout homme qui va pour
combatre quelconque cité, il luy doit pre-
mièrement offrir la paix, comme l'auclorité
de la loy au Deuteronome l'ordonne. Si par
longtemps et divers siècles, violence, rom-
peresse de justice , a soustrait les armes de
nostre couronne, et les droicts et héritages
d'icelle, pour le rencorporement et ramene-
ment au premier estât desquels , charilé a fait
pour nostre partie jusques icy ce qu'elle a
peu. Nous pouvons par le défaut de justice à
nous deue, courir au refuge de main armée.
Neantmoins afin que le tesmoin de nostre
conscience soit nostre gloire maintenant, par
peremploire réquisition au passage de nostre
chemin, auquel ledit défaut de justice nous
attrait, vous exhortons par les entrailles de
504
HISTOIRE DE CHARLES YJ, ROI DE FRANCE
» Jesus-Christ , cl seulomeril i'i ce que la per-
)) feclion de l'Evangile exhorte, qui dit: « Arny,
» rends ce que lu dois. « Laquelle chose nous
)) desirons à nous estre faite par le vouloir de
» Dieu. Et afin qu'il soit pardonné à TelTusion
» du sang humain, qui selon Dieu est créé,
» vous prions et requérons que restitution deue
» nous soit faite de l'héritage et des dioicts à
» nous inhumainement soustraits, ou au moms
» de ceux que nos ambassadeurs et messagers
» avons plusieurs fois demandés et requis, et
» desquels la souveraine révérence de Dieu le
» tout puissant, et le bien de paix seulement
» nous en fait estre contens. El nous de nostre
» part , entant qu'il touche la cause de mariage,
» serons conlens de défalquer cl rabatlre la
» somme de cinquante mille escus à nous der-
» nierement offerte , comme cultiveurs de paix
» que nous sommes , et non mie remplis d'a-
» varice. Et eslisons pour le meilleur les droicts
«paternels, desquels la vénérable ancienneté
» de nos progeniteurs et parens nous ont laissé
» seigneurs, avec votre très-noble fille Calhe-
wrine, nostre très-chere cousine, que mulli-
» plier les détestables trésors , avec avarice ,
«idole de iniquité, plutosl que déshériter la
» perpétuelle couronne de nostre royaume, au
» scrupule de nostre conscience , que Dieu ne
» vueille. Donné sous nostre privé seel, en
1) nostre chasteau de Hanlonne, sur la rive de
»la mer, le vingt-huicliesme jour de juillet. »
Response du roy de France aux lettres du
roy d'Angleterre.
A Irès-Iiaut prince , Henry, nostre cousin , et
adversaire d'Angleterre, Charles, par la grâce
de Dieu roy de France , désire volonté de nul
opprimer, ne entreprendre contre raison.
« Le bien de paix aiiné de Dieu et de nature,
» laquelle nous, à l'exelnple de Nostre-Sauveur
/) Jesus-Chrisl , qui à ses disciples la laissa , et
«donnant en testament, avons tousjours re-
» quise et désirée par toutes les manières qu'a-
» vous peu : et icelle pour l'honneur de Dieu
» voulu moult grandement achetter , pour les
«biens qui s'en ensuivent, cl pour éviter effu-
)i sion de sang humain , et inmimerahles incon-
)) veniens qui advienneni par guerres. Comme
» ces choses tenons et croyons à vous , vostre
«conseil, et autres, estre claires et mani-
» festes , vous nous donnez occasion de grande-
» menl esmerveiller, et non sans cause, comme
» après si grandes ouvertures, et autres choses
« pou! pariées entre nos gens, et les vostres, à
« ferme intention de venir à paix, vous estes
«descendu par hostilité à main armée en
M nostre royaume, en rompant l'espérance de
)) paix, il la très-grande coulpe de vosire partie.
» Et pource que oncques nous ne fusmes refu-
» sans, ne serons si Dieu plaist, de rendre jus-
« lice à chacun, qui nous en a requis : et qu'il
«est licite ;\ chacun prince, mesinemenl en sa
«juste querelle, de se défendre, et rechasser
(( force par force. Attendu que aucun de vos
«prédécesseurs n'eut oncques droicl, et vous
» encore moins , de faire les demandes conle-
« nues en certaines vos lettres, et responses à
«nous présentées par Chestre , vostre héraut,
«ne de nous troubler. C'est nostre intention
« avec l'aide de nostre Seigneur, en cpii nous
« avons siiiguliere fiance , par espccial en nos-
« Ire claire justice et défense, et aussi à l'aide
« de nos bons parens , amis, alliés, et sulijets ,
«vous résister, par manière que ce sera à
«l'honneur et gloire de nous, et de nostre
«royaume; el confusion, dommage et dcs-
« honneur de vous, et de vostre partie. Quani
« aux mariages, dont nous escrivez sur la fin
« de vos lettres, il ne semble point (jue ce que
« faites requeste ou demande , par espccial
« d'alTinité ou mariage, jjar la vo}e que vous
« tenez, soit manière convenable, honorable,
« ne accoustumée en tel cas : et pource ne vous
«en cscrivons autre chose quant h présent,
« Mais vous envoyons ces lettres i)our respon-
« ses à celles que escrites nous avez par ledit
«Chestre. Donné à Paris, le vingl-quatriesme
«jour d'aousl , l'an mille quatre cens et
« quinze. «
Tantosl après vindrent nouvelles qu'ils es-
toient descendus vers HarOeur : el y esloit le
roy d'Angleterre en personne, accompagné do
ses frères , et d'autres princes d'Angleterre, de
six mille hommes d'armes, de trente à qua-
rante mille archers, et d'autre peuple sans nom-
bre , avec grosse artillerie , bombardes el
canons , el gens se cognoissans en armes.
Cestoit moult grande chose des appareils qu'il
avoit, et du gr.iîid courage aussi. Dedans la
ville de Harlleur estoient messire Lyoïmel de
Rraquemont, les seigneurs d'Estouteville, et
de Baccpieville, et le chaslelain d(; Reauvais,
Depuis y entrèrent les seigneurs deCaucourl,
el IMignel de Coules, tous seigneurs de hauts
et vaillans courages : ce qu'ils montrèrent bien,
car ils firent plusieurs suillies, où ils porlereul
aux Anglois Irès-j-Mands dorrmiages. Il y cul de
grands faits d'artnes specialonienl es mines
(ju'avoient fait les Anglois.
En ce rnesîne temps et mois, il fut appointé
et ordonné par le conseil du roy, que messire
(Charles d'Albret, connestable de France, au-
loiten ceste guerre toute semblable puissance
comme le roy pour ordonner et disposer à sa
jileine volonté, mander et conlremander ce que
bon luy semblcroil, abbatre forteresses et chas-
leaiix, si meslier esloit. Et fut ap|)ointé qiie
tous les seigneurs du satig seroient mandés,
tiii'sme (juon leur manderoit à chacun d'eux,
(j'.iil envoyast cinq cens latices des meilleurs
(juils eussent. Au sujet de quoy fut envoyé
messire Jean Pioche, chevalier, devers le duc
de Hourgongne , et devers le comte de Nevers,
le premier jour de septembre^ un autre deveis
le duc d'Orléans. Et messire Boucicaut fut fait
capilaine de Normandie, lequel s'en alla à
i'iouen avec le connestable, dont le duc d'Alen-
Von fut moult dolent. EtClignetde Crabanl fut
fait gouverneur de Picardie.
Les Anglois à leur venue coururent par le
pays de Caux, et prirent grand nombre debes-
lails : car le peuple cuidoit qu'ils deussenl des-
cendre ailleurs en la basse Normandie. Ils pri-
rent aussi plusieurs prisonniers, el les ammc-
nerentù leur ro\, lequel les prescha, en di-
sant, (( (ju'il sçavoit bien comme ils avoient
» esté longtemps en opi)ression el travail : qu'il
» estoil venu en sa terre , en son pays , et en
» son royaume pour les meltie en franchise et
» liberté, telle que le roy saincl Louys avoil
» tenu son peuple. » Et leur commanda « qu'ils
labourassent. » Neantmoins après les Anglois
les IraiKerent à rançon, et leur faisoient moult
de /naux.
Environ le premier jour de septembre, ceux
de Harileur, qui estoicnt en grand travail el
peine de veiller nuicl et jour, et des assauts que
leur donnoient les Anglois, qui leur avoient ja
abbaltu deux portes de la ville, et un pan de
mur, envoyèrent devers le roy un homme,
qu'ils de^cetidirenl de nuicl par dessus les murs,
pour awnv secours. Et trouva ledit message
PAR JEAN JUVEiNAE DES LKSiNS.
505
La paix fut fiiile entre le conilc de Foix , el
le comte d'Armagnac Et furent tous deux man-
dés, pour venir ccmlre les Anglois.
En ce temps esloienl à Paris les ambassa-
deurs du duc de Rourgongne , qui pourchas-
soient pleine abolition des bamiis , et repara-
lion de l'honneur du duc de l'.ourgongne , sui
les lettres contre luy données par le roy l'an
mille quatre cens quatorze, le vingt-septiesnu'
jour d(; décembre, qui furent envoyées à Cons-
tance au concile de l'Eglise, et en plusieurs
piirties du monde : par lesquelles lettres , « le
» roy deckuoit le duc de JJourgongne eslre son
)) ennemy, [joiii- lu morldeson frère, el la propo-
» sitiondemîiislie Jean Pclil, avoir esté jusle-
» ment condanméeà Paris par l'evesiiue dudil
» lieu, et rinquisileur de la foy. » Lors arriva
à Paris maistre Jean de Monlleon , aumosnier
du duc de IJourgongne, qui ajjporta à la nation
de Picardie lellres de créance de son maistre :
lequel exposa sa créance, et expliqua premiè-
rement (( la bonne alTeclion {|uc sondil maistre
» avoil à tenir la paix entre luy et les seigneurs
M de France, laquelle il avoil désiré tousjours,
» el vouloit tenir de toule sa force, conserver,
» el défendre, en exhortant icelle nation à te-
» nir el maintenir icelle paix , et obvier à tous
)) ceux qui la voudroient perturber. » Secon-
dement il dit , que sondil seigneur avoit .sccu
que aucuns menteurs s'estoienl elTorcés de pu-
blier, « qu'il avoil fait alliances avec les An-
» glois, et qu'il les avoit fait venir en France. »
De ce il l'excusa , en monsfranl « la bonne
» volonté qu'il avoil tousjours eu pour le roy.
') son fds et le royaume, mesme qu'il estoil tout
» presl de venir au mandement du roy avec
» toute sa compagnée, pour combatre iceux
» Anglois. » Tiercement, il exposa que aucuns
ses malveillans avoient composé libelles dilTa-
matoires contenant des défiances , que l'enqje-
reur auroil naguieres envoyé à sondit maistre,
en s'excusanl « qu'il n'avoil pu passer par la
» l'ourgongne, en allant devers le roy d'Arra-
» gon , et Pierre de La Lune, mais qu'en son
» retour il avoit intention de retourner par la
)) lîourgongne pour le voir et visiter. » Quar-
lenienl, il exposa qu'aucuns de la secte deJar-
monseigiieur de (luyenne à Sainct-Denys , le son avoient divulgué, « que la proposition d<'
mardy Iroisiesme jour de septembre : lequel » maistre Jean Petit avoit esté condamnée, et
esloit party le premier jour de Paris pour aller » arse au concile de Constance. » Et que ce
à Rouen. Et fit-on advancer les {jens d'armes avoit esté pour occasion d'une proposition for-
pour aller au secours. . gée el composée par maistre Jean de Jarson,
Ô0()
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
qui ovoil esté là condamnée. Et monstra ledit
aurnosnier, que ce n'avoit pas esté la proposi-
tion de inaistre Jean Petit, mais la proposition
dudit Jarson. Et quicelle condamnation tour-
noit au grand diffame et deshonneur du royaume
de France, pource qu'on ne trou voit pas qu'elle
eust esté confirmée par aucun, parquoy on pu-
blioil communément à Constance , « que 1 he-
» resie de P'rance estoit condamnée. » Parquoy
ledit aurnosnier requeroil, « que ledit Jaiàon
)) chancelier fustdesadvoué, et révoqué de son
» anibassade : et quMcelle nation allast devers
» monseigneur de Guyenne, pour luy remoiis-
)) trer l'injure faite au royaume de France par
» ladite publication , et de plus le requérir,
» qu'il voulust pourvoir et rescrire audit con-
» cile , à ce que le royaume de France ne fubt
» aucunement en ce vitupéré , lequel par la
-» grâce de Dieu ne fut oncques. » Et ainsi
l'octroya et le lit monseigneur de Guyenne.
Scqtiens Cedula missa fuit Constantktmpcr ma-
gistrum Joannem de Jarsonno , parisium,
contra ducem Burgiindiœ , et ejus fautores ,
même Augusto, Anno m. cccc. xv.
Prœstans scienter impedimentum , commiS"
sirè, veiomissivè, consilio,vel anxilio, ne dux
Dur gundlœrecognoscat publiée, etabsolutè, quod
peecavit in fide, et bonis moribus, justificando,
mit justificari faciendo notoriè , et scandalosè
interfectionem Ludovici quondam ducis Aurc-
lianensis, et circumstantiam necis illius, omnis
talis est iniinicus dicti ducis Burgundiœ , et sa-
lutis suœ, et peccat adeo taliter, quod si in hoc
sitpertinax, condemnandus est ut fautor hœreti-
cœ pravitatis. Redditurus est insuper rationem
de omnibus damnis , tam spiritualibus , quùm
temporalibus , inde provenientibus , vel futuris.
Recogitet idcirco quilibet sive doctor, sive prœ-
latus, aut alius , quemadmodum dissimulavit
in hac materia , vel dissimulabit , favore , vel
timoré , vel negligentia , prout quilibet scit , aut
scire débet , qualiter obligatur ad correctionem
fraternam . vel doctrinalem , aut judicialem ,
prœcipuè summus Pontifex cum sacro cardinal
Hum collegio, aut etiam generaii concilio. At~
tento , qiind evidentia pnlrati sceleris, clamore
non indiget accusantis. Penique talis , qualis
prœdictus , est conscvdus iwpe;Ulor pacis , et
bonitractatus in hac parte, quoniam circa hune
errorem rersatur prinripalis ratio debali seu
belli in '-^rnnciw rrgnit.
(1415)
Le roy d'Angleterre faisoil de grandes dili-
gences à son siège d'Harlleur, etmonstroitbicn
qu'il cstoitde haut courage, et il y eut plusieurs
assauts faits , lesquels ne profitèrent guieres
aux Anglois, car ceux de dedans se defen-
doient fort, et avoient bonne volonté de tenir.
Mais leurs vivres appelissoient fort, et qui pis
estoit, de la peine qu'ils avoient eux , et leurs
gens, la plus grande part estoient malades, et
s'y mit une mortalité. De sorte qu'ils firent un
traitté, que au cas que dedans le dix-huictiesme
jour de septembre ils n'auroient secours, qu'ils
rcndroienlla place, sauves leurs vies : mais ils
n'eurent aucun secours. Or de la manière delà
prise de la place, et de la reddition d'icelle, et
de ceux qui estoient dedans, on en disoit et
parloit en diverses manières , car aucuns en
rapportèrent ce qui vient désire dit : c'est à
sçavoir, qu'ils se rendirent sauves leurs vies;
et entendoient la plus grande partie, qu'ils s'en
iroient sauves leurs vies , un baston en leur
main, où ils voudroient. Ce qui ne fut pas fait,
ains ils furent pris, et mis à finances, et mes-
mes aucuns menés en Angleterre. Et que com-
bien qu'il fust ouvert « que s'ils n'avoient se-^
cours dedans ledit jour, qu'ils se rendroient, et
s'en iroient sauves leurs vies, « qu'il n'y eul
oncques promesses faites ny d'un costé, ny
d'autre, ni ostages baillés, et que ce n'estoient
que paroles narratives, et non disposilives, ne
effectuelles. Et que le roy, et monseigneur do
Guyenne, estans partis de Paris, et venus à
Rouen, de ce furent advertis ceux de dedans,
lesquels cuidans avoir secours firent des sail-
lies, et y eut des armes faites de costé et d'au-
tre. Et ainsi celte forme de traitté cessa. Les
autres disent, que le roy d'Angleterre voyant
la ville fort abbatue délibéra de l'assaillir : de
faictil y fil livrer un gros et merveilleux assaut,
du costé où estoient les seigneurs de Gaucourt,
et de Touteville, qui dura plus de trois heures.
Lesquels vaillamment avec leurs gens se dé-
fendirent, et y eut des Anglois plusieurs morts,
et aucuns bien blessés. Et durant ledit assaut,
une autre partie d'Anglois estoit devers une
autre porte, laquelle par aucunes mauvaises
gens fut ouverte , el entrèrent dedans. Et par
ainsi lesdits vaillans François qui estoient de-
dans , furent pris par leurs ennemis. Il y en
avoit plusieurs des François bien malades, les-
(luels le roy d'Angleterre voulut et ordonna
qu'on les laissast aller sur lenrfny, cî Ic-s au-
(1415)
cuns simplement , mais ils moururent la plus
grande partie quand ils furent dehors. Aucuns
qui sçavoient la façon de la reddition de la
ville, et de ce qui fut fait, disent qu'environ le
quinziesme jour dudit mois de septembre, le
seigneur de Bacqueville , et autres en sa com-
pagnée furent envoyés par ceux de Ilarflcur,
quiencorcsestoient assiégés, par devers le roy
à Mante, afin d'avoir secours, et par devers
monseigneur de Guyenne, qui esloit à Vernon,
mais ils ne firent et gagnèrent rien : car les
gens d'armes de France n'estoienl pas assez
forts pour lever le siège. Et pource convint à
ceux de Harfleur faire traitté avec les Anglois,
que s'ils n'avoient secours dedans le dimanche
vingt-deuxiesme jour de septembre dessusdit,
heure de midy, ils rendroient la ville, et leurs
corps, à la volonté du roy d'Angleterre. El
pource qu'ils ne pouvoient avoir aucun secours,
ils rendirent la ville iceluy dimanche. Mais
vray fut, que la semaine de devant un cheva-
lier, nommé Gaucourt , et aucuns autres avec
luy furent deux ou trois fois parlementer avec
les Anglois. Et tant ils parlementèrent, que la
dernière fois , à leur retour, ils dirent au sei-
geur de Touteville, et autres qui estoient de-
dans , qu'ils avoient accordé de bailler ostages
de rendre la ville à certain jour, s'ils n'avoient
secours dedans ce jour. Disant ledit Gaucourt,
que luy, ne les siens jamais ne s'armeroient
pour tenir la ville. Pourquoy ledit seigneur de
Touteville, elles autres, voyans qu'ils ne pou-
voient pas résister, souffrirent ce qu'ils vou-
lurtit faire. Toutesfois combien qu'on eust
assez publié en France, que la ville esloit toute
froissée, et cassée d'engins, et que les murs de
la ville estoient rasés, et pareillement les mai-
sons , et qu'ils avoient faute de vivres , et que
tous ceux qui estoient dedans estoient si fort tra-
vaillés, battus et blessés de canons, et de traits,
que plus n'en pouvoient, tellement qu'ils ne se
pouvoient plus tenir : de tout ce n'estoil rien ,
car il y avoil aussi bon marché de tous biens ,
comme devant le siège, et se fussent longue-
ment tenus, qui eust bien voulu. Mais ainsi fut
faite la besongne, que à certain jour levesque
de Norwic entra dedans la ville de Harlleur,
vesln en pontificat : en sa compagnéc il avoil
Irenle-deux chappelains vestus de surplis, d'au-
muces, et de chappcs, et estoient Icsditos chap-
pes toutes de soye , et d'une mosme couleur :
cl y avoit trente-deux cscuycrs , tous veslus
PAR JEAN .IL VENAL DES LRSLNS.
f)07
d'une livrée : devant chacun chappelain y avoil
un d'iceux escuyers , portant une torche allu-
mée. Or prit iceluy evesque le serment des os-
tages, que ceux de la ville dévoient bailler,
pour rendre la ville audit jour : et disoient les
Anglois aux bonnes gens de Harfleur : « N'ayez
» peur, ne vous douiez, on ne vous fera mal ,
» nostre seigneur le roy d'Angleterre ne veut
» pas gaster son pays : on ne vous fera pas
» comme on lit à St)is8ons, nous sommes bons
» chrestiens. » Lesdits serniens pris, ils s'en
partirent. Et pource qu'ils n'eurent point de
secours, le dimanche dessus dit, à l'heure
prise, ceux qui dévoient livrer la ville mi vou-
lurent pas ouvrir aucunes portes de la ville,
pour y mettre les ennemis : mais les firent
monter par dessus les murs avec eschellcs, afin
que le commun qui en rien ne sçavoil qu'elle
deusl estre livrée à celle heure, ne s'esmeust.
Quand ils eurent mis dedans environ cinq cens,
ils ouvrirent une porte , et y entrèrent aucuns
capitaines avec ledit evesque, qui se logèrent
là , et ordonnèrent Testai et les logis de tous
les seigneurs , et disoient aux bonnes gens de
la ville , « qu'ils ne s'effrayassent de rien , »
comme dessus est dit , « et qu'ils estoient bons
)) chrestiens. »
Le lundy l'un des frères du loy y entra en
grande pompe, et fil mener tous les hommes,
qui ne luy voulurent faire serment de feauté,
en Angleterre. Il alla de hostel en hoslel, monté
sur un petit cheval, commandant que tout luy
fust révélé et baillé par déclaration ce qu'on
trouveroit, sur peine delà hart. Aussi il ne
demanda rien à tout homme qui ne fut point
trouvé armé : et donna congé à tous les hom-
mes d'église, et à toutes les femmes, de eux f n
aller vestus de leurs meilleures robes , et ce
qu'ils pourroienl emporter, sans fardeler '. Et
fut défendu que les gens d'église ne fussent
point recherchés, ny les femmes au sein el en
la teste. Il en partit plus de mille et cinq cens
femmes. Quand ils furent hors de la ville vers
Saincl-Aubin . ou prés de là, on leur porta du
pain, du vin, el des fourmages, elbeut qui
voulut boire. Et les convoyèrent les Anglois
jusques à Lislebonne. A Lislebonnc esloit le ma-,
reschal Boucicaut, qui les fit loger, et leur
donner à boire et à manger, et le lendemain il
les fil mener à Rouen par eau. On disoil lors
' S:u!> en fiiire des paquets. [Godcfro'jA
508
JUSTOÎRE DE CHAPxLES Vï, l\Ol DE FRANCE,
tjiic la ville avoil esté vendue el trahie, cl aussi
lout le pays. Et disoit-on que la semaine de de-
vant raccord fut le conneslahlo de France avec
plusieurs autres, entre lesquels esloit le bas-
lard de Bourbon, qui s'cstoil mis sur les champs
à grande compagnée, pour aller sur les An-
^;lois. Et quand ils furent près de Harllenr, ils
rencontrèrent grande compagnée d'Anglois,
cntrelesquelsestoit le connestabled'Angîetcrre :
l'î. eurent les François grande joye de celle ren-
contre, et leur voulurent courir sus : mais le
connestable de France fit sonner la retraite , et
s'en retourna liontousemenl, dont plusieurs fu-
rent mal contens. La semaine et dés le mardy
de devant qu'elle fut rendue, il fut ordonné
que le jeudy d'icelle semaine on feroit par tou-
tes les églises de la ville de Paris chanter mes-
ses du Sainct-Esprit et de Nostre-Dame, û ce
que Dieu voulusl aider à nos gens, el sauver
icelle ville ; et se disoit que nos gens à Taide de
ceux de Rouen dévoient aucun de ces trois
jours, ou le jeudy, ou le vendredy, ou le sa-
medy, faire aucune bonne besongne pour se-
courir Harfleur. Et pource fut ordonné que icc-
luy vendredy et samedy, voire le dimanche
ensuivant, on feroit processions. Ce qui fut
fait bien solemnellement à chappes el reliques,
le plus honorablement qu'on peut. Or iceluy
dimanche elle fut réduite en la manière que dit
est. Quand le roy, qui esloit à Mante, en ouil
la nouvelle, laquelle il sccut le plus tard qu'on
peut (car à Paris l'un disoit : Il est rendu, et
l'autre disoil non, par plus de huict jours en-
tiers), il en fut moult dolent. El descendit à
Vernon, le lundy septiesme jour d'octobre , el
le samedy ensuivant il fut A Ilouen avec mon-
seigneur de Guyenne.
Celte semaine il advint, qu'un nommé Colin,
seigneur ' du Roisseau , à la porte du Temple ,
lecjuel esloit dehors , pource qu'il esloit des
l'annis, escrivit ù sa femme à Paris, qu'elle
vint h luy, le vingtiesme jour d'octobre, en
certaine ville nonunée es lettres, et qu'elle luy
(ist [inance de vingt escus, el que en ce jour le
duc de lîourgongne seroit en ces jjarlies là,
pour venir devers le roy en très-grande com-
|)ngnée. La femme qui esloit parente d'Alexan-
dre Le Hotirsier bourgeois de Paris , luy porta
icelles lettres, en luy priant qu'il luy voulust
prester ladite sonwne, et retenir les lettres, !es-
' Maisircdc l'ensfiyiie i!u Lois.scati. [D'ulc de (^udc-
(141:0
quelles il monstra, comme on dit, A plusieurs
personnes. El pour celle cause , comme on
disoit, furent changés en icelle semaine les
prevosl des marchands et eschevins , et faits
nouveaux prevosl des marchands el eschevins,
el les portes de Paris murées, qui moult de
fois l'avoienl esté.El disoit-on communément,
que c esloit contre le duc de IJourgongne, afin
(ju'iî nenîrast à Paris.
En icelle semaine, le roy d'Angleterre laissa
grosse garnison à Harfleur, et s'en alla en l'ab-
baye de Fescamp , en laquelle y avoit gens
d'armes en garnison,quiavoienlbrusléla ville:
les habilanss'en esloienl allés pour la plus gran-
de partie, le reste s'esloil retiré en l'abbaye,
pour sauver leurs biens qu'ils y avoient réfu-
giés. El esloienl logés leurs chevaux jusques
sur le grand aulel de l'église, et par toutes les
chappelk's, sans csfre porté honneur ny révé-
rence à ladite église par iceux gens d'armes :
lesquels, comme on disoit, avoient rompu les
colTres des bonnes gens , et emporté les biens
resserrés dedans, et tiré les femmes hors de Te-
giise, et là les avoient violé el pris à force. Le-
dit roy passa outre et s'en vint à Dieppe.
En icelle semaine, le duc de Bourgongne
envoya lettres au roy, dont la teneur s'en-
suit :
« Mon très-redouté seigneur, pour la con-
» servation de vostre seigneurie et couronne de
') France , dont vous Clés seigneur souverain
» (que Dieu par sa saincle pitié veuille mettre et
1) maintenir en si vertueuse prospérité, comme
» die fut oncques), entre les austres estais el
» b'ens qui y sont, Testai des nobles y est, qui
Y. tous sont tenus el obligés t:inl par serment ,
î) (fue autrement, devons loyaument servir.
» sans espargner leurs corps, ne chevances.
1) Auquel estai sont ducs , comtes , barons, cl
» autres de grande vertu , qui tous chacun en-
)) droit soy, sont tenus de garder leur fidélité
» envers vous, etvostredite seigneurie, comme
M à leur souverain seigneur. Et de tant plus qiie
» l'un dudil estai est plus prochain de lignage,
» el tenant de vous plusieurs notables seigneu-
» ries, de tant esl-il plus aslraint el tenu de plus
» loyaument siMvir, el avoir l'œil à la conser-
» valion et augmentation de vostre estai. Et
» croy que bon jugement dicteroil, que à vous
)) faire ledit service, nul ne devroil en cas de
» nercssilé cl de eniiiH'iil péril attendre d'esîre
" mandé. IM-iis devinit c Ikuuu des dessusdil;,
PAT\ JEAN JLVLNAL DES LRSINS.
(1415)
)) s'en advancor le plus (iili^'emnipnl qiiii poiir-
» loil, pour obvier ;m\ périls qui y peuvent
» advenir par lonjjçue demeure en lenips de
» guerre, posé ores, (ju'il y eusl défenses bu
I) contraire. Ainsi le tirent certains esirangcrs
» d'une cité, comme il est trouvé es histoires an-
» li(|ue8. Car jaçoit qu'on leur cust défendu sur
» peine de la mort, qu'ils ne montassent sur
» les murs de la cité, neantmoins quand ils vi-
» renl que la cité se perdoit, s'ils ne mcltoicnt
)) la main à la lesongne, ils montèrent sur les
» murs, en venant contre la défense A eux faite,
» cl sauvèrent la cité, dont ils furent moult
)) graiulemcnt loués. Et en la sairicteEscrilure
» aussi, au livre second des Roys, chap. là, il
)) est récité en la louange d'un, qui s'appelloit
» Elhaï, que le roy David , quand Absalon son
)) fils s'esleva contre luy, commanda audit Ethaï,
» qu'il s'enallast de sa compagnie, et remenast
» avec luy ses frères , pource qu'il estoil eslran-
» ger, et luy dit : « Aujourd'hui tu es venu, et
» demain tu seras contraint de te départir de
» nous. » Et lors ledit Ethaï jura à Dieu, « que
» en quelque lieu que seroit le roy David, il
» seroit son serviteur. » Dont ledit Ethaï, en
» venant contre la défense dudit roy David ,
î) n'est aucunement blasmé en ladite saincte Es-
» criture, mais prisé et lionnoré, et réputé
" honnne de bonne foy. Puis que ledit Ethaï,
» qui esloit eslranger, est prisé et loué d'estre
» venu contre la défense dudit roy : par plus
« forte raison celuyqui est parent et sujet du
« roy, en allant en vostre service, contre voslro
» défense, ne devroil eslre repris ny blasmé,
» mais prisé et honnoré. Et quiconque en tel
» cas veut passer le temps par dissimulation et
» sans rendre service , je ne fais point de douli^
» qu'il n'en acquière blasmé et deshonneur, et
» (|u'il ne fasse contre bonne loy. Chacun voit
» bien, que selon l'enseignement de nature, qui
)) procède suivant l'ordonnance divine, si le
» chef d'aucun corps humain est assailly, pour
» eslre blessé et grevé de son adversaire, aussi
» lest les membres dudit corps se dressent et
» mettent au devant, pour la défense et garde
» de leur chef : et tant plus sont-ils prochains
» de leur chef, plus s'exposent-ils prestement.
» Ausrii ne fais-je point de doute que si vous
H laissez d'appeller lesdits ducs et comtes, ou
» autres vos procl'.ains, que ce ne redonde à
1) leur charge, telle qu'il semble qu'il ne s^e
)) doit fier en eux.
50S
» Or est-il ainsi (mon trés-redoulé seigneur)
1 « ({uil est venu à ma cognoissance , que par
I )i vos lettres patentes données le vingt- Iroi-
I )) siesme jour d'aoust dernièrement, vous avez
I )) significà vos baillifsetsenescliaux, (|ue votre
I » adversaire d'Angleterre est descendu en vos-
« Ire royaume , à toute puissance de gens dar-
» mes, et de Iraict, et de tous autres liabille-
» mens de guerre, cl a mis le siège de toutes
» parts devant et alencontre de vostre ville d(^
)) Ilarfleur, qui est chef du pays de Normandie,
» et en laquelle y a port de mer. Et que pour
» résistera l'entreprise de vostredit adversaire,
)> préserver, garder et défendre vostredilroyau-
» me et sujets, vous avez envoyé cà vostredit
« pays de Normandie, ou ailleurs, quelque part
» que sera vostredit adveisaire, mon trés-
» redouté seigneur et fils, monseigneur de
» Guyenne vostre aisné fds , dauphin de Vien-
)) ne , comme vostre lieutenant et capitaine ge-
» neral, à toute sa puissance. En mandant à
» vosdits baillifsetseneschaux, ou à leurs lieu-
» tenans, qu'ils fissent de par vous comman-
» dc[nent, tant par cris et publications en tous
1) les lieux accouslumés à faire cris, en leurs
)) bailliages, seneschaussées, et ressort d'iceux,
)) comme autrement, à tous les nobles, et gens
)) qui ont puissance de eux armer, demeurans
» es mêles et bornes de leurs jurisdiclions et
» ressorts, qu'ils aillent, toutes excuses ces-
)) sans, en leurs personnes, le mieux accom-
» pagnes de gens d'armes tant qu'ils pourront,
» montés et armés suffisamment, par devers
)) mon très-redoulé seigneur et fds, vostre aisné
» fils monseigneur de Guyenne , à Rouen , ou
» ailleurs, quelque part qu'il sera, le plus has-
» tivement qu'ils pourront.
» Et loulesfois(mon très-cher seigneur) com-
» bien que je sois vostre !rés-humblc et Irès-
)) prochain parent, vassal, subjet, chevalier,
» baron , comte , duc , et deux fois pair de
» France, et non pas seulement pair de France,
» mais doyen des pairs, qui est la première
» prérogative, noblesse et dignité, qui à cause
» de seigneurie soit en ce royaume après la
» couronne. Et en outre, m'ayez tant fait d'hon-
» neur, que je suis père en loy de mariage de
» mondit Irès-redouté seigneur et fils mondit
)) seigneur leduc de Guyenne, vostreaisné fils,
)) et héritier universel, à cause qu'il a espousé
» mon aisnée fille-, cl aussi de madame I\Ii-
» chelle vostre fille, à cause du mariage cele-
510
HISTOIRE DE CHARLES
» br(^ on!rp cllo , et mon fils unique ei heri-
» lier univer.scî , lefqiielles clioses nie rendent
» autant et plus (>bligé i\ vous , et à vostrc
M royaume, que subjet que vous ayez. Neant-
» moins vous ne m'avez rien mandé en cette
» partie : excepté depuis un peu . que m'avez
1) mandéparmessire Jean Pioche, chevalier, et
» maistred"hosleldemondilseigneurelfils,que
)) je vous envoyé cinq cens hommes d'armes ,
» et trois cens de traict : et que vous ne vou-
» lez pas que j'y aille en personne , et aussi
» beau cousin d Orléans : pource que la paix
» par vous faite entre nous est encore bien
» nouvelle : cl par ainsi on me tresmue mon
» premier estât en pairie , dont s'ensuit dimi-
» nulion de mon auctorité : et me veut-on sous
)) couleur bien légère priver du service que je
» dois , et suis obligé de faire, sur peine de
)) mon honneur, qui me lie, et que je veux
» garder plus que chose terrienne : et en outre
» il semble que l'on ne doit avoir fiance en
» moy. Laquelle chose m'est, et doit estre
)) griefve et despiaisanle, tant pour les obliga-
)) tionsdessusdites, que aussi parle temps passé
» je me suis employé le plus loyaumentquej'ay
» peu, en voslre service, accompagné de no-
» bles, chevaliers, et escuyers , qui ont connu
)) et cognoissent ma bonne intention, et ne
Y, vous voudrois faire aucune faute : aussi grâ-
)) ces à Dieu , vous pouvez estre bien et loyau-
)) ment servy sous ma compagnée. Ce nonobs-
» tant (mon Irès-rodouté seigneur) je plains
» les dommages que Ton vous porte, et à vos-
» tre royaume : je plains la petite résistance
:; qui y est mise : je plains le grand inconve-
•» nient qui est taillé de s'en ensuivre , si bon
» remède n'y est mis. Et aussi je considère Tes-
1) laten quoy je suis sous vostre souveraineté,
■» qui est moult grand et honorable, comme
)) dit est. .Te considère en outre , que je veux
» et dois aussi bien garder paix nouvelle,
■» comme si elle estoil ancienne de cent ans et
-» plus -, et que de tant plus qu'elle est fraische
>) et nouvelle, de tant plus doit avoir chacun
» bonne mémoire de la bien garder, et seroit
)) plus grande faute de l'enfraindre. Et ne doit- 1
» on point s'imaginer que mondit beau cou- j
« sin d'Orléans, ny moy, ny autre quelconque, j
M voulussions faire si grande faute envers i)ieu, !
») envers vostre majesté, et envers vostre royau- !
M me , à la confusion et désolation de nous mes- j
» mes. (|ui par vostre félicité sommes en voye I
VI, ROI DE FRANCE, (I4l5)
) de toute prospérité, et par vostre adversité
) sommes du tout abbaissés et descheus. Et
) doit avoir ce regard toute bonne imagina-
tion, que en tel temps qui est si périlleux,
envers vous, et envers vostre royaume, sup-
posé que aucune paix ne fust entre vos sub-
jets, on devroit pour loyaument faire son
devoir envers vous, et éviter le péché de fe-
lonnie, faire abstinence de guerre, et venir
d'un commun accord à la soustenance et dé-
fense de vous, et de vostredil royaume.
Quant est de moy, je tiens que ainsi le fe-
rions nous , si nous estions en tels termes , ce
que nous sommes. Dieu mercy et vostre
bonne ordonnance. Et en outre ne faut point
douter, veu la grande entreprise faite contre
vous, tjue ladite provision ne soit trop pe-
tite que votis me demandez. Et tout ce con-
sidéré, chacun peut assez sçavoir que je ne
dois pas laisser perdre ce royaume ; mais dois
employer ma loyauté, sans avoir regard à ce
qu'aucuns vous pourroient dire au contraire.
Et pource (mon Irès-redouté seigneur) je
vous escris présentement, vous suppliant
très-humblement que à ce que dit est vous
plaise adviser, et considérer au bien et hon-
neur de vous et de vostre royaume , et aussi
de moy, qui n'ay pas intention de laisser per-
dre vostre seigneurie , là où je pourray loyau-
ment employer mon service. Et sur ce (mon
très-redoulé seigneur ) vous plaise à moy
envoyer response par le porteur de cesles, et
par vos bonnes et gratieuses lettres, car par
vertu des obligations dessusdites, je suis con-
traint et obligé au salut de vous , et de vos-
tre royaume, dont le mien estât dépend. Et
je tiens que les autres nobles de vostre royau-
me feront ce qui leur appartient. Quant est
de moy, au plaisir de Dieu, je ne laisseray
point tousjours à faire mon devoir, en gar-
dant la profession , et possession de mon
doyenné des pairs, h la fin désirée et glo-
rieuse que vous demandez à rencontre de
vostre adversaire : tesmoin le Tout-Puissant,
lequel (mon très-redoulé soigneur) je prie
que il vous ait en sa saincte garde, et vous
doint bonne vie et longue, en toute unité et
bonne paix. Escript A Argilly, le vingt-qua-
triesme jour de septembre , mille quatre
cens et quinze. »
(1415) PAR JEAN JLVEN
Enmit la copie des lettres royaux en double I
queue, que le sire de Moreuil , chevalier et
maislre Jean de f^ailly, président en parle- \
ment , ambassadeurs du roy, et de monsei- !
gneiir de Guyenne , ont apporte à monsei- j
gneiir le duc de Bourgongne , pour la repa- j
ration de son honneur. !
Charles par la grâce de Dieu roy de France,
h lous ceux qui ces présentes lettres verront,
salut. « Comme pour plusieurs considérations,
)) nous nous fussions traicts et avancés ix grande
M assemblée de gens d'armes devant la ville
)) d'Arras, et illec par devant nous fussent ve-
)) nus deparnosfre très-cher et trés-amé cou-
))sin, le duc de Bourgongne, en grande re-
» verence et humilité, nos très-chers et très-
)) amés cousins et cousines, le duc de Brabant,
» la comtesse de Hainaut, et nos bien-aimés
» les députés de par les trois estais du pays
» de Flandres, ayans procuration et puissance
» de noslre-dit cousin de Bourgongne, les-
» quels nous exposèrent les excuses, et aussi
)) les grandes et entières afTeclion et volonté qu'il
» avoit envers nous , et nous firent telle obeïs-
» sance , que on fusmes conlens : et dès lors
» eussions nostre-dit cousin receu en nostre
» bonne amour et bonne grâce. Et avec ce,
» ayons ordonne eslrepaix entre tous nos sub-
)) jets. Laquelle paix iceluy nostre cousin de
» Bourgongne a soiemnellemcnt sur In vraye
» croix, et saincts Evangiles de Dieu, juré, et
M de ce baillé ses lettres patentes seellées de
)> son grand seel. Sçavoir faisons, que iceluy
M nostre-dit cousin de Bourgongne , nous vou-
» Ions et reputons, et voulons estre tenu, et
» réputé partout pour nostre bon et loyal pa-
» rent, vassal, subjet , et bien-vueillant. No-
)) nobstant quelconques nos lettres , que ayons
» fait publier au contraire, lesquelles nous ne
» voulons estre d'aucun effect contre la teneur
» de ces présentes, ny prejudicier à icelles. Et
M défendons à tous nos subjets quelconques par
» ces présentes , sur peine d'encourir nostre
)) indignation , que pour occasion de nosdites
» lettres, par paroles, prédications, sermons,
» ne autrement, ils ne disent, ny ne fassent
» aucune chose à la charge ou deshonneur de
» nostredit cousin de Bourgongne, en quelque
)) manière que ce soit. Si donnons en mande-
» ment à nos amés et féaux conseillers, les gens
» lenans et qui tiendront nostre parlement à
\E DES URSINS. 511
)) Paris , au prevost de Paris , et à lous nos se-
» nescliaux, buillifs, prevosts, et autres nos jus-
» liciers, et onkiers quelconques, et leurs lieu-
» lenans , et à chacun d'eux , si comme à luy
» appartiendra, que contre ce que dit est, ils
» ne fassent ou soutirent aucune chose estre
)) faite : en punissant chacun endroit soy les
» Iransgresseurs, de telle punition selon le me-
» fait, que ce soit exemple à tous autres de eux
» en garder. Et en outre fassent |)ublier ces
» présentes partout où il appartiendra. Au
)) vidimus desquelles, fait sous seel royal et
» autentique, nous voulons foy estre adjouslée
» comme à ce présent original. En lesmoin de
» ce , nous avons fait mettre nostre seel à ces
» présentes. Donné à Paris le dernier jour
)) d'aoust , l'an de grâce mille quatre cens et
» quinze , et de nostre règne le trente-cin-
» quiesme.» Ainsi signé par le roy, à la rela-
tion du grand conseil, tenu par monseigneur
de Guyenne. IMauiîegard.
Lettres sur l'abolition, apportées à monseigneur
de Bourgongne par lesdits ambassadeurs.
Charles , etc. A lous ceux , etc. , salut,
« Comme nous ayons pitié et compassion des
» grandes oppressions , pertes et dommages,
» que nostre peuple a eu et soustenu au temps
)> passé, à l'occasion des guerres et armées
)) faites en nostre royaume , voulans nos sub-
» jets garder , relever et préserver d'icelles op-
» pressions. Et pour autres causes et conside-
)) rations à ce nous mouvans, ayons fait, voulu^
» ordonné et commandé paix ferme et stable
» en nostre royaume et entre nos subjets. Et
» avec ce, ayons fait et ordonné certaine abo-
» lition de ce qui a esté fait depuis la paix de
» Pontoise, de laquelle furent exceptées cinq
» cens personnes , lesquelles dévoient estre
» nommées dedans la fesle de Sainct-Jean-
» Baptiste , dernièrement passée. Exceptés
» aussi ceux qui par nostre justice avoient esté
» bannis depuis le temps dessusdit. Eussions
» en outre voulu , que ceux qui avoient esté
» éloignés de nostre ville de Paris et des autres
)) villes de nostre royaume, ou qui de leurs vo*
» lontés s'esloient absentés de leurs demeu-
» rances par suspection , demeurassent esloi-
» gnés et absentés hors de nostre ville deParis^
» et des autres villes et lieux, dont ils avoient
» esté esloignés. jusques à deux ans. Sçavoi
612
HISTOIRE DL CIIARi.ES VI, ROI DE FRANGE
(1415)
» faisons qui' pour coiisicieralion d(^ c(> qiM^ dit
n est, H autres causes cl consideralions à ce
» nous iiiouvans, voulans eslcndrc nostre iibe-
1) râiilé, au faictdc ladite abolition , avons vou-
') lu, ordonné et octroyé, voulons, ordonnons
» ([ octroyons de nostre pleine auclorité et puis-
1) sance royalle par ces présentes, que les cinq
') cens personnes esloignées et bannies, soyent
» compris en ladite abolition, et que d'icelle ils j
1' jouyssent et usent, comme s'ils n'eussent au- j
» cunenient esté exceptés de ladite abolition, i
') Exceptés toutcsfois llclyon de Jacquevillcet ,
» llobiîiei de IMailly, clicvaliers, niaistrc Jean |
» de Troycs, niaistre Henry de Troyes, Jean
» l'aient, Simon Caboche, Denisot de Cliau-
1) mont, maistse Laurcns Calot, Thomas Le
^) Goix, Jean Le Goix, Guillaume Le Goix, Colin
') deLa Vallée, Jean Rouyn, inaislre Guillaume
» Baraultct sa femme, Jean Paumier, maistre
» Félix du Bois, maislre Jean Rapioiit, maistre
» Toussaint Rarat, Guillaume Goûte, Jean du
» Boisauron, Jean Errault, Jean Rourdon, dit
)) Rousselet, battelier, GuilîaumeBailIel, David
» du Conseil, Antoine de Forcst, maistre Nicole
» du Quesnoy , Jacques de Sarcy, Jean Maille,
» orfèvre, Jean de Rouen , fils de la trippiere
» du puis Nostrc-Dame de Paris, Jean Maillart,
» Jean Tillart, procureur en chastelet, Jean de
» Sàinct-Yno, boucher, Jean Le Fort, Thomas Le
» Sueur, prevost de Sainct-Donys, Jacques Le
» Sueur, François Lorfevre, Cliaussetier, Ma-
» hiet Roiieaue, prisonnier, Jtan de Poligny,
)) dit'Chastelain, Colin LelMauvais, JeanPaste,
» Jean Le Coq, Jean Le Clerc, dit petit prevost,
» Thomas Quillet , et maislre Jacques Cadot,
» lesquels pour considération de plusieurs ex-
» ces, par eux commis, et perpétrés au des-
» plaisir de nous, de nosire Irés-clicre et trés-
» ainéc compagne la reyne, et de nostre Irés-
» cher et trés-amé fils le duc de Guyenne, dau-
)) phin de Viennois , nous ne voulons estre
» compris en icclle abolition. En lesmoin de
» ce, nous avons fait in( lire nostre seel à ces
» présentes. Donné à Pari.^ , le dernier jour
«daoust, Tan de grâce mille quain; cens el
« (piinze. )) MAUi'.EGAr.D.
Hefipoiisrs fftilcs par le duc de Bourgongne,
. aux requestes dcA dessusdils ambassadeurs,
au mois de septembre, l'an mille quatre cens
et quinze.
Premier arlic'le (ricelles requeslcs contenant
au premier poinct, que monseigneur de Rour-
gongnese déporte des proteslalion qu'il fil, en
faisant le serment de la paix, le penulliesme
jour de juillet dernier passé. Rcspond mondit
seigneur de Rourgongne : « Que pour complaire
» et obeyrau roy, et à monseigneur deGuyen-
)) ne, et pour la grande aiïection qu'il a d'en-
)) tretcnir la paix, pour le bien du roy et du
» royaume, il se déporte desdites protestations.
» Combien que son intention est de requérir et
» de su[>p!ier au roy, el à mondil seigneur do
^) Guyenne, que les réservés el exceptés en l'a-
)) bolilion dernièrement faite par le roy (de la-
» quelle il luy a envoyé ses lettres patentes par
M ses ambassadeurs dessusdils) soycnl compris
» en icelle, ou au iuoins jouyssent d'icelle. »
Item. Au second poincl contenu audit article
desdiles requestes, contenant que des lettres
dudit serment fait par mondit seigneur de
Rourgongne, soit oslée la modification conte-
nue en la fin d'icelles lettres, qui se commence,
« pourveu que semblable serment fassent, etc.,»
el que lesdiles lettres soient pures et absolues.
Respond nîondil seigneur de Rourgongne :
(c Qu'il veut, cl consent lesdiles lettres estrc
» pures el absolues, au regard de ceux qui
» tiendront la paix. Et quant aux autres, si
)) aucuns y en avoil, qui ne tinssent ladite paix,
» mondit seigneur de Rourgongne, ne veut no
» entend point, que sondit serment le lie, au
» regard d'iceux. »
ftem.Au liers point contenu audit article,
conîenanl que semblable serment fassent les
oITicicrs et principaux conseillers de mondit
seigneur de Rourgongne, estans devers luy.
Respond mondit seigneur de Rourgongne,
qu'il luy plaist bien.
Item. yV l'article desdites lettres contenant,
q.ue c'est l'intention du roy, et de mondit sei-
gneur de Guyenne , que le roy de Sicile soit
compris en ladite paix, etc. Et que pour quel-
que chose faite au temps passé, mondit sei-
gneur de Rourgongne, ne luy fasse aucun dcs-
tourbier ou cmpeschcmcnt, etc. Et luy offrant
par le roy, que s'il deult aucune chose dudit
roy de Sicile, (}ue le roy et monseigneur de
Guyenne luy en feront faire raison. Respond
mondit seigneur de Rourgongne, « qu'il a bien
)) cause de soy douloir dudit roy de Sicile,
» pource que sans cause raisonnable il luy rcn-
» voya sa fille, etc. Et ù la grande charge de
» l'honneur domai)dil seigneur de Bourgongne,
(1415)
» oX de tout son lignage. Et que aussi le loy
» de Sicile relient grande somme de deniers,
)) que mondil seigneur de Bourgongne luy avoit
» payé pour sadile fille, avec joyaux, vaisselle,
» et autres choses. El aussi se deuil pour deux
» autres causes à déclarer quand temps sera.
» Neanlmoins mondil seigneur de Bourgongne
» se déporte de faire aucune poursuite par voye
» de faict contre ledit roy de Sicile, pourveu
» que le roy, et monseigneur de Guyenne luy
» feront raison des choses dessusdites sommai-
« renient, et de plein, sans figure de jugement,
» dedans six mois , après qu'ils en seront re-
» quis par mondit seigneur de Bourgongne.
» Autrement que mondit seigneur dès lors en
» avant se puisse pourvoir de remède, selon ce
n que bon luy semblera. »
Item, k Taulre article desdites requestes,
contenant que le roy et mondit seigneur de
Guyenne défendent à mondil seigneur de Bour-
gongne, qu'il ne fasse aucun grief ou dommage
au duc de Bar pour cause de délivrance des
ambassadeurs du roy venans du sainct concile,
et pour la démolition du chastel de Saucy. Res-
pond mondit seigneur de Bourgongne , « que
» son intention n'est, et ne fut oncques, d'en-
)) dommager le duc de Bar, ny ne sera au
)) temps à venir, pour occasion des choses des-
» susdites, d
Item. A l'autre article desdiles requestes,
contenant que mondit seigneur de Bourgongne
fasse mettre au délivre et hors de ses mains
toutes les terres, rentes et revenus du comte de
Marie, du comte de Tonnerre et de ses frères,
du seigneur de Roussay, du seigneur de Gau-
court, et autres, etc. Respond mondit seigneur
de Bourgongne, « qu'il le fera volontiers, c'est
)) à sçavoir les rentes, terres et revenus qui ont
» esté par luy empeschés, pour cause de divi-
» sions et discords advenus en ce royaume,
)) depuis la paix de Pontoise. Et de ce baillera
» ses lettres patentes à ceux à qui il appartien-
» dra. Toutefois l'intention de mondit seigneur
)) de Bourgongne est, que le roy et les autres
» seigneurs le fassent pareillement à ceux qui
» ont sous eux leurs terres empeschées, selon
» la forme et teneur de l'ordonnance du roy sur
« ce faite. »
Item. A l'article d'icelles requestes , conte-
nant que mondit seigneur de Bourgongne esloi-
gne et mette hors de sa compagnée, et de ses
terres et pays ceux qui par la réservation der-
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
513
niere sont dcuemenl bannis. Respond mondit
seigneur de Bourgongne, « qu'il les csloignera
» de luy et de ses pays, eslans en ce royaume. »
Item. A l'autre article desdiles requestes,
faisant mention des canons, etc. Respond mon-
dit seigneur de Bourgongne, « qu'il escrira vo-
» lontiers par ses lettres au gouverneur d'Ar-
» ras, qu'il baille et délivre aux gens du roy
)) tout ce qu'il trouvera desdits canons, et au-
» 1res habillemens de guerre, estant en ladite
» ville d'Arras, et ailleurs, à son pouvoir. »
Item. A l'arlicle contenant que monseigneur
de Bourgongne fasse délivrer les prisonniers.
Respond mondit seigneur de Bourgongne ,
<( qu'il le fera, pourobeyr au roy, el à monsei-
)) gneur de Guyenne : jaçoit qu'il luy soit bien
» grief de délivrer maistre Henry de Betisy,
)) pour les causes qui ont esté dites cl propo-
)) sées à mondit seigneur de Guyenne, et aussi
)) est rinlenlion de monseigneur de Bourgongne
)) que le vicomte de Murât, et autres, qui ont
» esté pris, soyent mis à pleine délivrance. »
Item. A la première partie de l'article conte-
nant que monseigneur de Bourgongne envoyé
cinq cens hommes d'armes, el trois cens hom-
mes de Iraicl. Respond mondil seigneur de
Bourgongne, « qu'il en fera bonne et briefve
)- diligence, et non pas seulement dudit nom-
» bru, mais de plus grand, attendu la nécessité
)) qui est. »
Item. A la seconde partie dudit article, con-
tenant que par le plaisir et licence dudit mon-
seigneur de Bourgongne, monseigneur le comte
de Charolois et son fils voise en l'armée que le
roy fait maintenant. Respond ledit duc de
Bourgongne , « qu'il mandera audit monsei-
)) gneur de Charolois, qu'il se mette sus à puis-
» sance, pour y aller le plus grandement ac-
)) compagne qu'il pourra. »
Item. A la tierce partie dudit article, conte-
nant que pour avoir du navire à l'Escluse,
mondit seigneur de Bourgongne veuille donner
aide et confort. Respond mondit seigneur de
Bourgongne, « qu'il fera assembler le plus gran-
)) dément qu'il pourra de navire, {wur eslre
)) prest au service du roy, et de ce escrira à
)) sondit fils monseigneur de Charolois. »
Item. A l'article desdiles requestes, contenant
que mondit seigneur de Bourgongne fasse vui-
der les gens d'armes eslrangers, qui son sur
le pays. Respond mondit seigneur de Bourgon-
gne, (( qu'il le fera. » ,
33
HISTOIRE DE CHARLES \1, ROI DE FRANCE
Item. A rarlicle conlenanl que monseigneur
de Bourgongne consente que les aydes derniè-
rement mises sur ce royaume , pour résister à
i'encontre des Anglois , ayant cours , et soyent
levés en ses terres et pays , es lieux et terres
où on les a accoustumé lever. Respond mon-
dit seigneur de Bourgongne, « que son pays
» d'Artois, est pays de frontière : et comme il
» a entendu , desja les Anglois sont descendus
.) à Calais pour dommager ses pays de par
» delà. Parquoy considéré que mondit seigneur
» de Bourgongne a intention d'avoir gens d'ar-
» mes par delà en grand nombre , pour defen-
» dre ses pays , et défendre l'entrée ausdits An-
» glois : et pource aussi que sondit pays est
» moult foulé , tant pour les gens d'armes qui
)) y furent l'année passée , comme pour repa-
» rations et gardes qu'il convient faire es bon-
1) nés villes dudit pays. Supplie mondit sei-
» gneur de Bourgongne au roy , et à monsei-
)) gneur de Guyenne , qu'ils s'en veuillent de-
» porter , et les laisser à mondit seigneur de
» Bourgongne. »
Item. A l'article contenant que mondit sei-
gneur de Bourgongne veuille mander par ses
lettres patentes en ses terres , et seigneuries de
Flandres et d'Artois , qu'il laisse cueiller et
lever par les commis du roy un subside équi-
valent à un dixiesme , que le clergé de France
et du Dauphiné a octroyé au roy. Respond
mondit seigneur de Bourgongne, « que ce
» n'appartient point à luy, considéré que c'est
)) faict d'église. Toutesfois mondit seigneur de
)) Bourgongne n'y boutera point d'empesche-
)) ment. »
Item. Au dernier article, contenant que
mondit seigneur de Bourgongne remédie sur
ce que Jacqueville a deffîé de feu et de sang
les villes de Sens , de la Neufvillc-le-Roy , de
Brayne-l'Archevesque , et de Sainct-Julien du
Sault, etc. Respond mondit monseigneur de
Bourgongne, « que de ce que Jacqueville en a
» fait sans son sceu, il luy en a bien despieu.
» Parquoy il fera que ledit Jacqueville escrira
)) ausdites villes lettres , par lesquelles il se
» desporlera desdites deffîances. »
(1415)
Ce sont les requcstes et supplicatwns , que
monseigneur de Bourgongne fait humblement
au roy et à son très-redouté seigneur mon-
seigneur de Guyenne , baillées par mondit
seigneur de Bourgongne au seigneur de Mo-
reuil, et à maislre Jean de f^ailly, président
au parlement.
Premièrement. Qu'il plaise au roy et à mon-
dit seigneur de Guyenne , octroyer lettres à
mondit seigneur de Bourgongne, par lesquel-
les quarante-cinq personnes, exceptées en l'a-
bolition générale dernièrement faite et envoyée
par le roy à mondit seigneur de Bourgongne,
soient compris en ladite abolition , nonobstant
ladite exception. Et s'il ne plaisoit au roy oc-
troyer si ample abolition , qu'il luy plaise d'es-
tre content d'en excepter jusques à sept , qui
furent nommés devant Arras, lesquels luy ont
esté nommés par les ambassadeurs dudit sei-
gneur de Bourgongne , qui dernièrement ont
esté devers luy et mondit seigneur de Guyenne.
Item. Que le roy et mondit seigneur de
Guyenne fassent abolir et mettre au néant tous
procès qui sont meus tant en la cour de parle-
ment , que autres , tant d'église comme sécu-
liers , contre les traités de la paix d'Auxerre ,
de Pontoise , et de ce présent dernier traité ,
spécialement du sire de Sainct-Brix , de la
vefve messire Guy d'Aigreville , de Robinet le
vicomte, prisonnier de l'archevesque de Sens,
de messire Jean Macelier, ditCatat, chapelain
de l'église de Laon , prisonnier es prisons de
l'evesque de Paris et d'autres. Et que de ce ,
le roy baille lettres convenables.
Item. Que le roy et mondit seigneur de
Guyenne, mettent à pleine délivrance tous
prisonniers qui sont pris, ou empeschés, avec
leurs biens, pour occasion des discords et dé-
bats advenus depuis lesdits traités de paix
d'Auxerre et de Pontoise. Attendu que aboli-
tion générale a esté faite sur ce par le roy, de
laquelle ils doivent jouyr.
Copie des lettres patentes que monseigneur de
Bourgongne a baillé aux ambassadeurs , du
département qu'il fait des protestations, dont
dessus est faite mention.
Jean duc de Bourgongne, comte d'Artois,
de Flandres et de Bourgongne, à tous ceux qui
' ces présentes lettres verront , salut, u Comme
(1415)
PAR JEAN JUVENAL DES UHSINS.
515
» en faisant le serment que nous fisnies le pre-
» mier jour de juillet dernier passé, sur le faict
» de la paix ordonnée par monseigneur le roy
» en son royaume , nous eussions prolesté , »
que nous faisions le serment , soubs espérance
et confiance, que mondit seigneur le roy et
son très-redouté seigneur et fils, monseigneur
le duc de Guyenne, ayant le gouvernement
de ce royaume, nous passassent et accom-
plissent certaines requestes que paravant leur
avons faites par nos ambassadeurs , à eux sur
ce envoyés : tant pour avoir lettres royaux pa-
tentes sur la réparation de nostre honneur, au
regard d'aulres lettres royaux , qui paravant
avoient esté publiées alencontre de nous , et
sur lettres d'abolition générale que deman-
dions, comme d'autres nos requestes, et que
autrement ne voulions estre liés de nostredit
serment. Surquoy mondit seigneur le roy , et
aussi mondit seigneur de Guyenne , ont envoyé
par devers nous messire Thibault de Soissons
chevalier , seigneur de Moreuil , et maistre
Jean de Vailly président en parlement, leurs
ambassadeurs , qui nous ont requis que des-
dites protestations nous nous voulussions dé-
porter. « Sçavoir faisons que pour obeyr à
» monseigneur le roy et à mondit seigneur de
» Guyenne, et aussi pource que nous avons
» receu lesdites lettres royaux , sur la repara-
» tion de nostre honneur, et autres lettres d'a-
» bolition générale, contenans aucune reser-
1) vation, nous nous sommes déportés et de-
» portons par ces présentes du tout en tout
» d'icellcs protestations , et icelles mettons au
» néant. Et neantmoins est nostre intention ,
» de poursuivre par humble requeste , par
» devers monseigneur le roy , et mondit sei-
» gneur de Guyenne , Taccomplissement de
» l'entérinement de nosdites requestes, à eux
» faites de par nosdits ambassadeurs , en ce
» qui reste à entériner et accomplir d'icelles
» requestes. En tesmoin de ce, nous avons fait
)) mettre nostre scel à ces présentes. Donné en
)) nostre chastel d'Argilly, le vingt-quatriesme
» jour du mois de septembre , l'an de grâce
)) mille quatre cens et quinze. » Ainsi signé ,
par monseigneur le duc, en son grand conseil.
Bordes.
liesponses faites par le duc de Buurgongne. au
mois de septembre l'an mille quatre cens et
quinze , à messire Jean Pioche, à luy envoyé
de par le roy avant les ambassadeurs des-
susdits.
Premièrement. A ce que le roy et monsei-
gneur de Guyenne ont fait sçavoir par ledit
Pioche audit seigneur de Bourgongne leur bon
estât, la descendue des Anglois au royaume ,
envoyé les copies des lettres du roy d'Angle-
terre , et de la response qui luy a esté faite , et
aussi des nouvelles de par delà , mondit sei-
gneur de Bourgongne les en remercie tant
humblement comme il peut.
Item. Quant à ce que ledit Pioche a dit de
par le roy , et mondit seigneur de Guyenne .
qu'il se tienne en ses pays : mondit seigneur
de Bourgongne en escrira bien à plain son
intention au roy , et à mondit seigneur de
Guyenne.
Item. A ce que ledit Pioche a dit . que mon-
seigneur de Bourgongne envoyé par delà cinq
cens hommes d'armes , et trois cens hommes
de traict. Respond mondit seigneur de Bour-
gongne, " quil en fera bonne et briefre dili
)) gence, et non pas seulement dudit nombre
» mais de plus grand. »
Item. A ce que ledit Pioche a dit, que mon-
dit seigneur de Bourgongne escrive à monsei-
gneur de Charolois , que toutes choses néces-
saires au faict de la guerre du roy, contre ses
adversaires d'Angleterre, tant de navire à
l'Escluse , comme ailleurs es marches de Flan-
dres, comme en poudres, canons, artillerie et
autres habillemens de guerre , fasse délivrer.
Respond mondit seigneur de Bourgongne ,
« qu'il en escrira audit monseigneur de Cha-
» rolois son fils , et luy mandera que il assem-
» ble et appresle le plus largement de navire
» et artillerie qu'il pourra , pour estre prest
)) au service du roy. »
Item. A ce que ledit Pioche a dit , que la
deffiance de Jacqueville contre ceux de Sens ,
et autres , luy desplaist. Respond mondit sei-
gneur de Bourgongne , « que ce que ledit Jac-
» queville en a fait , a esté fait sans son sceu ,
» et luy en a despieu , quand il est venu à sa
)) cognoissance, et fera que ledit Jacqueville
)) escrira lettres ausditcs villes , par lesquelles
)) il se déportera desdites delTianccs.
516
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
Copie des lettres que les nobles de la duché de
Bourgongne escrivirent au roy.
Nosire Irès-cher et souverain seigneur, après
très - humble recommandation , plaise vous
sçavoir qu'il est venu à nostre cognoissance ,
que par vos lettres patentes données à Paris le
vingt-huictiesme jour d'aousl dernier passé,
vous avez signifié à vos bailUrs et seneschaux ,
la descendue du roy d'Angleterre en vostre
royaume. En mandant à vos baillifs et senes-
chaux, et à leurs lieutenans. qu'ils fissent de
par vous commandemens , tant par cris et pu-
blications, en tous les lieux accoustumés à
faire cris en leurs bailliages et seneschaussées,
ressorts d'iceux , comme autrement , à tous les
gens et nobles . qui ont puissance de eux ar-
mer, demeurans es mêles de leurs jurisdictions
et ressorts, qu'ils voisent, toutes excusations
cessans , en leurs personnes , le mieux accom-
pagnés de gens d'armes qu'ils pourront, mon-
tés et armés suffisamment, par devers nostre
très-redouté seigneur monseigneur deGuyenne,
à Rouen , ou ailleurs, quelque part qu'il sera,
le plustost et hastivement qu'ils pourront. « Et
» aussi avons entendu que de ceste matière
» qui tant touche Testât de vous et de vostre
» royaume, vous n'avez rien mandé à nostre
» très -redouté et naturel seigneur, monsei-
» gneur de Bourgongne. Excepté que depuis
» un peu luy avez mandé par un chevalier, »
que il vous envoyé cinq cens hommes d'armes
et trois cens hommes de traict, et luy mandez,
qu'il se tienne en ses pays , pource que la paix
par vous faite et ordonnée , est encores bien
nouvelle. Sur quoy, nostre très-redouté et sou-
verain seigneur, « plaise vous sçavoir que du
» grief que vosdits adversaires vous font , et
» ont entrepris de faire , il nous desplaist
» comme à ceux qui sommes vos très-hum-
» blés et loyaux , féaux et subjets. Mais nous
)) nous donnons grande merveille, de ce qu'on
» a tant délayé de le signifier à nostre trés-re-
» douté et naturel seigneur , attendu que par
)) plusieurs fois , et en vos grandes alTaires , il
)) nous a tousjours mené à vostre service , et
)) l'avons tousjours veu autant et plus soigneux
» de vos besongnes , que des siennes propres.
» Et aussi l'avons sceu et cogneu , sçavons et
» cognoissons avoir esté et eslrc très-loyal en-
)) vers vous et vostre seigneurie. Et d'autre
» part, il est assez notoire comme il est tenu à
(1415)
vous par lignage, hommage et affinité, et
comme il peut finer de très-noble compa-
gnée , comme de nobles , chevaliers et es-
cuyers , et d'autre.s gens de traict et de
guerre, tant de vostre royaume, comme
d'ailleurs. Dont vous pouvez estre grande-
ment et loyaument servy, et sans lesquels
vostredit affaire pourroit tourner à grand
danger, dommage et désolation, ce que Dieu
ne veuille. Et pource , nostre très-redouté et
souverain seigneur, que nous considérons le
haut appareil qui est commencé alencontre
de vous , par puissante compagnée. Et que
nous avons en mémoire que pour le temps
de ses prédécesseurs ducs, et aussi de nous,
leur coustume et la nostre a esté tousjours
de vous loyaument servir, soubs et en la
compagnée de nostredit seigneur de Bour-
gongne, et de ses prédécesseurs ducs, il
nous seroit bien dur d'autrement faire , et
de changer nostredite coustume, mesme-
ment que nous sommes tous assurés de la
loyauté de nostredit naturel seigneur, et
aussi tenons-nous , que aussi estes vous. Si
vous supplions , nostre très-redouté et sou-
verain seigneur, que il vous plaise adviser
et considérer au bien et honneur de vous ,
et de vostre royaume, et aussi à l'honneur
de nostredit naturel seigneur et de nous. Car
il nous semble , et à plusieurs autres , que à
venir à fin de ceste matière , il est bien be-
soin que tous vos bons amis et subjets met-
tent la main à la besongne, ainsi comme il
et nous en sa compagnée avons intention de
faire. Nostre très-redouté et souverain sei-
gneur, nous prions au benoist Sainct-Espril,
qu'il vous ait en sa sainte garde, et vous
doint bonne vie et longue. Escrit à Argiily ,
le vingt-quatriesme jour de septembre mille
quatre cens et quinze, soubs les seaux de
six de nous.
)) Yos très-humbles serviteurs et obeïssans
sujets, les nobles de la duché de Bour-
gongne. »
Ceux aussi de 1-a comté de Bourgongne , es-
crivirent sur ce pareillement au roy, et tout en
la forme et manière, sans varier en rien du sens
ainsi qu'il s'ensuit.
Très-haut et puissant prince, et nostre très-
redouté seigneur, «Nous avons entendu que
•» vostre adversaire d'Angleterre est descendu
» en vostre royaume, et que pour résister à son
)) entreprise, vous faites très-grands nniande-
)) mens de vos subjels, sans avoir signifiée la-
)) dite matière, qui tant touche vostre honneur,
)) à nostre très-redouté et souverain seignour,
)) le duc et comte de Bourgongne. Excepté que
» depuis un peu luy avez mandé » qu'il vous
envoyé cinq cens hommes d'armes et trois cens
hommes de traict , et luy mandez , qu'il se
tienne en ses pays : pource que la paix par
vous faite et ordonnée, est encores bien nou-
velle. Surquoy très-haut et très-puissant prince,
et nostre très-redouté seigneur , « plaise vous
sçavoir, que du grief que vosdits adversaires
) vous font, et ont intention de faire, il nous
desplaist , comme à ceux qui sont vos trés-
) humbles amis, et bien-veuillans. IMais nous
) nous donnons grande merveille, de ce qu'on
) a tant délayé de le faire sçavoir à nostre très-
) redouté et souverain seigneur : attendu que
) par plusieurs fois, et en vos grands alTaires,
) il nous a menés en vostre service, et l'avons
) toujours trouvé autant ou plus soigneux de
) vos besongnes, que des siennes propres. Et
aussi l'avons sceu et cogneu, sçavons et co-
) gnoissons avoir esté, etestre très-loyal envers
) vous et vostre seigneurie. Et d'autre part, il
) est assez notoire, comme il est tenu à vous
) par lignage, hommage et affinité , et comme
) il peut finer de très-grande compagnée de
) nobles, chevaliers, et escuyers, et autres gens
) de traict et de guerre, tant de vostre royaume,
) que d'ailleurs , dont vous pouvez estre très-
> grandement et loyaument servy. Et pource,
) très-haut et puissant prince, et nostre très-
> redouté seigneur, que nous considérons le
haut appareil , qui est commencé alencontre
de vous par puissante compagnée , et aussi la
grande loyauté de nostre souverain seigneur.
Nous, qui par contemplation de luy, aimons
) mieux vostre party, que celuy de vostre ad-
) versaire d'Angleterre , vous supplions qu'il
) vous plaise adviser et considérer au bien et
) honneur de vous , et de vostre royaume , et
) aussi à l'honneur de nostredit souverain sei-
) gneur. Car il nous semble, selon ce que nous
) avons ouy parler de ccste matière , qu'il est
) bien besoin que tous vos bons amis et subjets
) mettent la main à ladite besongne. Ainsi
comme il a intention de faire, et nous aussi
en sa compagnée, que vous pouvez mettre
et tenir au nombre de vos bons amis et voi-
') sins. Très-haut et puissant prince , nostre
PAR JEAN JUTENAL DES URSINS.
517
» très-redouté seigneur, nous prions au benoist
» fils de Dieu, qu'il vousait en sa saincte garde,
» et vous doint bonne vie et longue. Escrit à
)) Argilly, le vingt-quatriesme jour de septem-
» bre, l'an mille quatre cens et quinze, soubs
» les seaux de six de nous.
)) Vos très-humbles et bien-veuillans , les
» nobles de la comté de Bourgongne. »
Durant le siège de Ilarfleur il y avoitàMon-
tivillier, et en autres places prés dudit lieu de
Harlleur, plusieurs garnisons de François, qui
portèrent grand dommage aux Anglois, dont
il y eut foison de morts et de pris.
Le roy d'Angleterre, après qu'il eut pris la-
dite ville de Harfleur, et qu'il fut dedans, il
délibéra de s'en retourner en Angleterre, et
prendre son chemin vers Calais. Et laissa le
comte d'Orset en la place, accompagné de foi-
son de gens de guerre , sans y laisser aucun
bagage , lequel il ordonna estre mis ôs vais-
seaux et envoyé en Angleterre, et ainsi fut fait.
Et ledit roy d'Angleterre se partit, accompagné
de quelque quatre mille hommes d'armes, et
bien de seize àdix-huict mille archers, à pied
et autres combatans, et prit son chemin vers
Gournay et vers Amiens, en faisant maux in-
numerables, de bouter feux , tuer gens, pren-
dre enfanset les emmener. Or quand les Fran-
çois sceurent leur parlement , d'autre part ils
assemblèrent tant gens de guerre, que d'autres.
Et mesmement on assembla grande quantité de
communes, tant de Paris que d'ailleurs, armés
et embastonnés de haches, et maillets de plomb,
qui avoient grande volonté de eux employer.
Mais les gens de guerre les vilipendoient et
mesprisoient , comme on fît aux batailles de
Courteray, de la prise du roy Jean à Poictiers,
et de Turquie, esquelles parce, comme on di-
soit, les François et chrestiens furent descon-
fits. On ordonna le mareschal Boucicaut, mes-
sire Clignet de Brebant et un bastard de Bour-
bon , pour les chevaucher. Ce qu'ils faisoient
diligemment , et portèrent grand dommage
ausdits Anglois, et en tuoient plusieurs, et ne
se ozoient eschapper. Et en passant par au-
cuns bois et forests, les gens de pied françois
en firent mourir plusieurs, et ceux qu'on pre-
noil n'estoient pas mis à rançon , ou finance.
De Calais , partirent environ trois cens com-
pagnons anglois , qui venoicnt au devant de
leurs gens , lesquels furent rencontrés par au-
cuns vaillantes gens de Picardie. El là y en eut
518
HISTOIRE DE CHARLES YI
plusieurs morts et pris , et les autres qui de-
meurèrent furent contraints de eux retraire
audit heu de Calais.
Quand les Anglois virent qu'ils estoient si
fort pressés, ils se lenoient jouret nuict serrés
emmy les champs, et firent plusieurs grandes
offres , à ce qu'on les laissast passer. Et mes-
mement offroient comme on dit, à délaisser la-
dite place de Harfleur , et la mettre es mains
du roy^ et rendre les prisonniers sans finance,
ou à faire paix finale, et bailler ostages à tenir
tout ce qu'ils promettoient. Les seigneurs et
capitaines furent assemblés , pour sçavoir ce
qu'on feroit. Et desja avoit-on envoyé diligem-
pient quérir Je duc d'Orléans , le duc de Bra-
bant, le comte de Nevers et autres. l\ y eut di-
verses opinions et imaginations : les uns di-
soient qu'on les laissast passer sans combatre,
et que à faire bataille estoit chose bien dange-
reuse : car combien qu'on voulust dire que la
compagnée des seigneurs fut grande et puis-
sante, et gens bien armés et habillés, et gentils-
hommes qui ne daigneroient faire faute. Et que
les Anglois estoient fort foulés , leurs harnois
mal à poinct, et les jaques des archers usées et
deschirées. Toutesfois, vcu qu'ils estoient hors
de leur pays et en danger, ils se venderoient
bien avant qu'ils fussent desconflts , ou au
moins qu'ils ne fissent leur devoir. Et supposé
que Dieu en donnast la victoire aux François,
si ne seroit-cepas sans grand dommage. El si
estoit la chose bien douteuse, et sont souvent
les evenemens des batailles en grand danger
et péril. Et si une fois les archers anglois joi-
gnoient aux hommes d'armes françois , qui
estoient fort pesamment armés , et que iceux
hommes d'armes fussent mis hors d'haleine, la
desconfilure pourroit cheoir sur eux : et qu'il
ne falloil qu'aller assiéger Harfleur, et que de
léger on l'auroit. Et que si on deliberoit de
combatre, qu'on employast les communes , et
qu'on s'en aidast. Et disoit-on que le connes-
table d'Albret, le mareschal Boucicaut, et plu-
sieurs autres anciens chevaliers et escuyers,
qui avoient veu et fréquenté les armes , es-
toient de cestc opinion. Les ducs de Bourbon,
d'Alcnçon et autres, furent de contraire opi-
nion, disant que veu les offres que faisoient les
Anglois, qu'ils estoient ja à demy desconfits,
et qu'ils n'arrestoroient point, et qu'ils avoient
assez de puissance sans les communes , et ne
les falloil ja appoller. En disant que ceux qui
ROI DE FRANCE, (H15)
estoient de contraire opinion avoient peur. A
quoy fut bien respondu parles autres, lesquels
monslrerent par expérience qu'ils n'estoienl
pas peureux. Finalement fut conclud qu'on les
combatroil. Et fut ordonné qu'il y auroit gens
à cheval, qui frapperoient sur les archers an-
glois, pour leur rompre leur traict, c'est à sça-
voir messire Gaulvel, seigneur de la Ferté-Hu-
berl en Soulongne, messire Clignet de Brebant
et messire Louys du Bois-Bourdon , tous re-
nommés d'estre vaillans , et lesquels de tout
temps avoient fréquenté les armes. Nobles ar-
rivoient de toutes parts. Or quand le roy d'An-
gleterre veid qu'il falloil combatre, et qu'il luy
sembloil qu'il estoit mis en son devoir, il parla
bien et grandement à ses princes, chevaliers et
escuyers, et gens de traict, et les animoit à se
bien défendre, en leur donnant grand courage.
Et délibéra d'attendre les François , s'ils le
vouloient assaillir. Il fut tant chevauché par
les François, que d'un costé et d'autre ils s'en-
tre-virent. Et vindrent en un champ bien mol,
car il avoit bien longuement pieu, et mirent
pied à terre. Les François estoient pesamment
armés et estoient en la terre molle jusques au
gros des jambes, ce qui leur estoit moult grand
travail : car à grande peine pouvoient-ils ra-
voir leurs jambes et se tirer de la terre. Et
commencèrent à marcher jusques à ce que le
traict cheoit bien dru d'un costé et d'autre. Et
lors lesdits seigneurs de cheval bien hardiment
et vaillamment voulurent venir sur les ar-
chers, lesquels commencèrent à se adresser
contre ceux de cheval, et leurs chevaux, bien
chaudement. Quand lesdits chevaux se sen-
tirent férus des flèches, il ne fut oncques en la
puissancedes hommes d'armes de passer outre.
Mais retournèrent les chevaux, etsembloitque
ceux qui estoient dessus s'enfouissent , et aussi
fut l'opinion et imagination d'aucuns , et leur
en donnoit-on grande charge. Les François
n'eurent guieres de dommage du traict des An-
glois , car ils estoient fort armés. Aussi les
François à l'approcher , ne nuisirent comme
point aux Anglois. Mais quand se vint au join-
dre, les PYançois estoient comme ja hors de
haleine, par le moyen dudit mauvais chemin
qui y estoit. El y eut de grandes vaillances
d'armes , mesmement disoit-on que le duc
d'Alençon fil merveilles de son corps. Finale-
ment les archers d'Angleterre légèrement ar-
més frappoient el abbattoicnt les François à
0415)
las, el sembloil que ce fussent enclumes sur
quoy ils frappassenl. Il y en eul qui se lelra-
hirenl ou enfuirent. Et cheurent les nobles
françois les uns sur les autres , plusieurs y
furent estouffés, et les autres morts, ou pris.
Après la desconfiture, il vint un bruit, que le
duc de Bretagne grandement accompagné vc-
noit, dont les François se rallièrent, qui fut un
bien grand mal , car la plupart des Anglois
tuèrent leurs prisonniers. Et y furent morts
les ducs d'Alençon, de Bar et son frère, le duc
de Brabant, les comtes de Nevers et de Marie,
le seigneur d'Albret connestablc de France,
l'archevesque de Sens, et de chevaliers et es-
cuyers , jusques au nombre de bien quatre
mille. Il y eut de prisonniers bien quatorze
mille, entre lesquels estoicnt les ducs d'Or-
léans et de Bourbon, les comtes de Vendosme
et de Richemont , et le mareschal Boucicaut.
Et sur tous ceux qui se portèrent bien vail-
lamment, et fort combatirent, et Anglois et
François donnèrent l'honneur au duc d'Alen-
lençon, et estoit fort plaint d'un costé et d'au-
tre 5 car il s'y estoit si vaillamment porté,
qu'on ne pourroit guieres mieux. Des Anglois
y en eut aussi de morts : mais non mie à com-
parer. Entre les autres y mourut le ducd'Yorck.
Plusieurs des prisonniers françois s'en re-
vindrent , les uns sur leur foy, les autres plei-
gés par ceux qu'on menoit en Angleterre. Et
si y avoit un gentilhomme baillif de Bou-
longne, qui y fit grand bien. Car aucuns des
Anglois le cognoissoient d'estre preud'homme,
dont à sa caution en délivrèrent grande foison.
Les serviteurs des morts après la bataille, al-
lèrent voir les morts, pour cuider trouver leurs
maistres. Aucuns furent recognus, mais bien
peu. Plusieurs églises et cimetières y avoit à
renviron,où on enterra une partie desdits morts,
et les autres es fossés parmy les champs. Et
estoit grande pitié de voir les gens faisans deuil
de ladite desconfiture sur les François, el mons-
troit-on au doigt ceux qui s'en estoient retour-
nés et fuis de la bataille. En plusieurs lieux de
ce royaume y avoit dames et damoiselles vef-
ves, et pauvres orphelins. Et s'esbahissoient
plusieurs , que le duc de Bourgongne, qui es-
toit assez près des marches où la bataille avoit
esté faite, n'y avoit esté, ou envoyé. Et disoit-
on communément, qu'il ne faisoit semblant
d'en avoir courroux. Et se semoienl plusieurs
el diverses paroles, el en disoit chacun ce qu'il
PAR lEAN JUVENAL DES URSIINS.
519
pensoit, sans ce que de vray on en sceust rien.
A Paris mcsmes y en eut , qui en parlèrent <i
leur plaisir , en monslrant signe de joye. En
disant : « Que les Armagnacs estoient descon-
» fîts, et que le duc de Bourgongne à ceste fois
» viendroit au dessus de ses besongnes. » Dont
les aucuns furent punis par justice. Les gens
de bien disoient, « que c'estoit une punition
» divine , et que Dieu vouloil abbatre l'orgueil
» de plusieurs. »
Sur ceste matière aucuns autres ont escrit ,
en la manière qui s'ensuit.
Après que le roy d'Angleterre fut parly do
Ilarfleur, il prit son chemin par devers Fes-
camp, s'en alla droit à Arques, et ne trouva
aucun empeschement. De là il s'en alla sur la
rivière de Somme, et trouva empeschement
de ponts brisés en aucuns lieux. Finalement
il passa sans aucun destourbicr, ny sans aucune
défense, et alla droit vers Sainct-Paul en Artois.
Nos gens , et tous nos seigneurs de France es-
toient sur les champs. Et avoient laissé à Rouen
le roy et monseigneur de Guyenne, le duc de
Berry, le roy de Sicile , et peu de gens avec
eux. Or avoit esté faite l'ordonnance à Rouen ,
pour livrer la bataille aux Anglois , en la ma-
nière qui s'ensuit. Premièrement, en l'avant-
garde estoient ordonnés le duc de Bourbon, le
mareschal Boucicaut, et messire Guichard
Dauphin. En la bataille le duc d'Orléans chef,
le duc d'Alençon , le connestable , et le duc de
Bretagne. Toutesfois il s'excusa, disant, «qu'il
» n'y mettroit ja le pied si le duc de Bourgon-
» gne, son cousin, n'y estoit. » Ce que les au-
tres seigneurs ne vouloient pas , mais le fai-
soient contremander par le roy, et défendre
qu'il ne vint, tant comme ils pouvoient. Et
avoit dit ledit duc de Bretagne , « qu'il estoit
» bien besoin que le duc de Bourgongne y fust.
» Car quand tous les subjets du roy, et ses
» bien-veuillans et alliés y seroient, on auroit
» assez à faire à desconfire ses ennemis , qui
» estoient moult forts. » Et est vray, que le roy
d'Angleterre descendit en France , accompagné
de quatre mille hommes d'armes , de quatre
mille gros valets armés de cappeline: ber-
ruyeres , haubergeons , grosses jaques, et gran-
des haches, et de trente mille archers, qui
avoient chacun haches, espées, et dagues. En
l'arriere-garde des François , estoient le duc
de Bar , le comte de Nevers , le comle de Cha-
rolois, et messire Fcny frère du duc de Lor-
520
HISTOIRE DE CHARLES
raine. Et es aisles, le comte de Richemont,
et inessire Tanneguy prevost de Paris. Et ceux
de cheval , pour ronipre la bataille des Anglois ,
estoient monseigneur Tadmiral, elle seneschal
de Ilainaut. Et de toute icelie ordonnance rien
ne se fit, car le duc de Bretagne demeura à
Amiens, et les autres seigneurs allèrent outre
vers ledict Sainct-Paul, et par delà.
Le dimanche vingtiesme jour d'octobre, ils
firent sçavoir aux Anglois qu'ils leurs livre-
roient bataille le samedy ensuivant. Dont le
roy d'Angleterre fut moult joyeux , et donna
au héraut qui luy apporta la nouvelle, deux
cens escus et une robbe. Nos gens et les Anglois
estoient près les uns des autres.
Le jeudy ensuivant, vingt-quatriesme jour
d'octobre, nos gens délibérèrent de combatre
le lendemain à la requeste des Anglois , les-
quels avoient eu faute de vivre par trois jours ,
et requeroient qu'on leur livrast bataille , ou
vivres, ou passage. Et ne firent les François
de toutes leurs gens que deux batailles. En la
première bataille voulurent eslre tous les sei-
gneurs, afin que chacun eust autant d'honneur
lun que l'autre, car autrement ils ne se pou-
voient accorder. Et estoient par nombre en
icelie première bataille cinq mille chevaliers
etescuyers, lesquels ne firent oncques coup.
Et en la seconde trois mille , sans les gros va-
lets, et les archers et arbalestriers. Quand les
Anglois le sceurent , ils eleurent une belle
place et herbue entre deux bois. Et au devant
d'eux un peu loin , y avoit un ausîre bois, au-
quel ils mirent grande embusche de leurs ar-
chers. Et à l'un des bois, qui leur estoit à
costé , mirent grande embusche de leurs gens
d'armes à cheval.
Quand se vint le lendemain au matin , qui
fut le vingt-cinquiesme jour d'octobre mille
quatre cens et quinze, feste des benoists corps
saincts Crespin et Crespinien , adorés à Sois-
sons. Nos gens s'approchèrent des Anglois , et
en leur chemin trouvèrent terres labourables
molles , pour la pluye qu'il avoit fait icelie se-
maine, pourquoy ils ne pouvoient pas bien
aller avant. Et quand ils cuiderent trouver
quatre cens hommes de cheval, qu'ils avoient
ordonnés le jour de devant, pour rompre la
bataille des Anglois, ils n'en trouvèrent pas
quarante. Mais quand ce vint à l'approcher,
oncques les archers et arbalestriers de nos
gens, n'y tirèrent fleschc ne vire : ce fut;iprés
YI, ROI DE FRANCE, (I4l5)
huict heures du malin. Et avoient nos gens le
soleil en l'œil , lesquels pour mieux endurer et
passer le traict des Anglois , se baissèrent , et
enclinerent vers terre les testes. Quand les An-
glois les virent en tel estât, ils s'approchèrent
d'eux, tellement que nos gens ne le sceurent
oncques, jusques à tant qu'ils frappèrent sur
eux de bonnes haches. Et les archers , qui es-
toient derrière en embusche, les assaillirent
de traict par derrière. De plus, les gens à che-
val, que les Anglois avoient mis au bois dessus
dit, saiUirent dehors en flote, et vinrent par
derrière sur la seconde bataille de nos gens ,
qui estoient près des premiers , de deux lances.
Et firent iceux Anglois à cheval un si grand
et merveilleux cry qu'ils espouventerent tous
nos gens , tellement que nos gens d'icelle se-
conde bataille s'enfuirent. Et tous ceux qui es-
toient en la première bataille, seigneurs, et au-
tres, furent desconfits, et tous morts ou pris.
Et eut victoire en icelie journée le roy d'Angle-
terre. Laquelle besongne fut la plus honteuse
qui oncques advint au royaume de France,
De là s'en alla le roy d'Angleterre à Calais ,
et emmena tous les prisonniers, entre lesquels
estoient des seigneurs, le duc d'Orléans', le
duc de Bourbon, le comte d'Eu, le comte de
Vendosme, le comte de Richemont et le ma-
reschal Boucicaut. Et leur donna à disner le
dimanche ensuivant, et à chacun d'eux une
robbe de drap de damas. Et leur dit « qu'ils
» ne s'émerveillassent pas, s'il avoit eu la vic-
» toire contre eux , de laquelle il ne s'attribuoit
» aucune gloire. Car c'estoit œuvre de Dieu ,
» qui leur estoit adversaire pour leurs péchés :
wet que c'estoit grande merveille, que pieça
» ne leur estoit mescheu : car il n'esloit mal ,
» ne péché , à quoy ils ne se fussent abandon-
» nés. Ils ne tenoient foy ne loyauté à créature
» du monde en mariages , ne autrement. Ils
)) commettoient sacrilèges en desrobant et vio-
)) lant églises : ils prenoient à force toutes ma-
» nieres de gens , femmes de religion , et autres.
» Ils desroboient tout le peuple, et le destrui-
» soient sans raison. Et pource il ne leur
» pouvoit bien venir. » Et rapporta , comme
i on disoit , ces choses un nommé Tromagoi; ,
' valet de chambre du roy, lequel avoit esté pri-
sonnier, et estoit venu quérir sa rançon, qui
se montoit à deux cens francs, et l'avoit pleigé
' Charles d'Orlc^ans, petit-fils de Charles V, père de
r.oiiis \!I et oiirie de François I".
(1415;
le duc d'Orléans, conmie on disoil. Le prevost
de Paris ne fut pas à la journée, pource qu'il
y vint trop tard. Le connestable, le duc de
Ear, et le comte de Nevers y moururent ,
comme encore l'archevesque de Sens, qui fut
peu plaint, pource que ce n'estoit pas son
office. Du comte d'Alençon ne sçavoit-on nou-
velles : mais il fut depuis trouvé mort. Le
comte de Charolois esloit demeuré à Aire, par
le conseil du seigneur de Hely, lequel mourut
en la place , et ne le voulurent faire prisonnier
les Anglois , pource que dernièrement il avoit
rompu sa prison en Angleterre. On dit en ou-
tre , que quand le duc de Brabant , frère du
duc de Bourgongne, oyt parler des prépara-
tifs que le roy faisoit, il envoya devers luy un
sien notable officier, et baillif , lequel de par
iceluy duc de Erabant, offrit au roy, présent
le conseil , « de le venir servir à tout quatorze
» cens chevaliers et escuyers , et six cens hom-
)) mes de Iraict, sans ses amis et alliés. » Auquel
fut dit , « qu'on luy avoit pieça escrit, qu'il
)) amenast certain nombre de gens , » et ledit
baillif respondit , « que sondit seigneur n'en
M avoit eu aucunes nouvelles. » Adonc luy fut
dit, « que si le connestable et le duc de Bour-
))bon lemandoient, qu'il vint, m Et ledit baillif
respondit, « qu'il se doutoit qu'il ne vint pas ,
» si le roy mesme ne le mandoit. » A quoy fut
respondu , « qu'on luy manderoit assez à
temps. » Et à tant s'en retourna ledit baillif. Si
advint qu'on fit sçavoir la journée audit duc
de Brabant bien tard , parquoy il n'eust peu
avoir ses gens : mais luy-mesmes de grand
courage y vint luy douziesme , et se trouva à
la bataille. Si se fourra dedans , et là demeura
mort avec son frère le comte de Nevers.
Deslors que le roy d'Angleterre fut acertené
delà bataille devoir estre le samedy dessusdit,
es jour precedens iceluy samedy, il manda
tous ses capitaines , et ses gens par parties. Et
leur monstra , comme on dit , « que de toute
» ancienneté ses prédécesseurs avoient main-
» tenu avoir droict au royaume de France : et
» que à bon et juste titre il y estoit venu pour
M faire son pouvoir de le conquerre , et n'y es-
» toit pas venu comme ennemy mortel ; car il
» n'avoit pas consenti de bouter feux , ne ra-
» vir, violer, ne efforcer filles et femmes,
» comme on avoit fait à Soissons : mais tout
» doucement vouloit conquérir ce qui estoit
» sien , non pas le destruire du tout. Parquoy
PAR JEAN JUYEjNAL DES UllSINS.
521
» leur disoit, qu'il avoit vraye espérance en
» Dieu de gaigner la bataille, pource encore
)) que ses adversaires estoient tous pleins de
)) péchés , et ne craignoient point leur Crea-
» leur : )> et leur commanda , k que si aucuns
» avoient rancune les uns contre les autres ,
)> qu'ils se missent en paix et concorde, et
)) que tous se confessassent et réconciliassent
» aux prestres, qui estoient en sa compagnée,
» ou autrement bien ne leur pourroit venir. »
En les enhortant « d'estre bonnes gens à la
» journée et de faire bien leur devoir. ))Et afin
que chacun fust bon homme , il leur accorda
« que tous les prisonniers, que chacun d'eux
)) pourroit prendre, seroient à eux franchc-
)) ment, et auroit chacun d'eux de ses prison-
)) niers tout le profit, sans qu'il en eust aucune
» chose, s'ils n'estoient ducs ou comtes prison-
» niers. » Et avec ce il leur accorda, « que
» tous ceux de sa compagnée qui n'estoient
» nobles, il les annobliroit et leur en donne-
» roit lettres, et vouloit que dès lors ils jouys-
>) sent de telles franchises, comme les nobles
)) d'Angleterre. )> Et afin qu'on les cognust,
« il leur donna congé de porter un collier ,
)) semé de lettres S, de son ordre. )> Et devant
l'heure qu'ils entrèrent en bataille, il les fit
mettre à genoux les mains levées au ciel par
grant espace. Et leur donna la bénédiction
l'un des evesques de sa compagnée.
Après celle journée et desconfiture, pource
qu'on se doutoit que le duc de Bourgongne,
qui estoit à Dijon, quand il sçauroit la mort de
ses frères , ne voulust venir devers le roy , ac-
compagné de gens d'armes, dont il avoit grand
nombre, on disoit communément qu'on avoit
advisé, afin qu'il ne vint point , qu'on lui fe-
roit à sçavoir , « que le roy luy donneroit par
» chacun an de pension quatre-vingts mille es-
)) eus. Son fils le comte deCharolois,seroitgou-
» verneur de Picardie. Et il envoyeroit quatre
» de ses meilleurs et plus privés chevaliers
» devers le roy, qu'il seroit continuellement
» au conseil du roy afin qu'on ne fist aucune
)) chose contre l'honneur de luy duc de Bour-
» gongne. » Et fut ordonné que monseigneur
de Guyenne luy escriroit lettres de sa main ,
<( qu'il n'eust aucune desplaisance, s'il ne ve-
» noit devers le roy , jusques à Noël , et que à
» Noël il viendroit. » Mais on disoit, que ce
n'estoit que pour luy rompre son coup de ses
gens d'armes , et pour le travailler et luy faire
522
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE.
(1415)
faire despenses. El pource on fit publier de par
le roy par toutes les bonnes villes , et premiè-
rement à Paris , en défendant « que aucun du
» sang royal ne vinst, ne entrast dedans Paris.»
Et disoit-on que ce faisoient faire ceux qui
gouvernoient la ville de Paris, se doutans que
si le duc de Bourgongne y venoit, qu'il n'y
fist desplaisir. Et estoit chose publique parmy
Paris , que lesdits gouverneurs de la ville de
Paris avoient fait faire quatre mille haches
bien tranchans, dont ils noircirent les fers,
afin qu'on ne les apperceust si tost. Et les de-
voit-on distribuer par plusieurs dizaines par-
my Paris, à gens ordonnés à ce, lesquels, si le
duc de Bourgongne approchoit de Paris , dé-
voient tuer tous ceux qu'ils sçauroient estre
joyeux de sa venue. Mais comme on dit, au-
cuns en adviserent le prevost de Paris, qui
mil empeschement en la besongne. Et encores
afin que ledit duc de Bourgogne ne vinst si tost
à Paris, il fut ordonné, comme on disoit,
que le duc de Guyenne, le duc de Berry , et
le duc de Bretagne iroient à Meaux, le on-
ziesmejour de décembre ensuivant, et là par-
leroient au duc de Bourgongne . et le roy vien-
droit à Paris. Et comme dessus est dit, le trei-
ziesme jour de novembre furent publiées les
lettres d'abolition, comme le roy remelloit
(ous cas perpétrés , en faveur du duc de Bour-
gongne. « Et que si aucuns à cause de ce es-
» toient détenus prisonniers, ou en procès,
» tant en cour d'église qu'en cour laye, il vou-
1) loit qu'on les delivrast à pur et à plain , no-
» nobstant les dessus nommés : » Lesquelles
sembloient à plusieurs estre bien captieuses,
pource que les exceptés n'y estoient point
nommés. Et que soubs ombre de ce, à tous
ceux qui relourneroient , on pourroit dire
qu'ils seroientdes exceptés. El encore nonobs-
tant, le jeudy vingt et uniesmc jour de no-
vembre, on cria cl publia de par le roy par
ses lettres patentes « qu'on ne laissas! passer
1) par nul passage aucuns seigneurs, ne au-
» cuns gens d'armes du sang royal , ne autres :
>» cl qu'on rompist les ponts , et eflondrast les
1) bacs et grands bateaux audevant de ceux
» (jui voudroienl venir devers Paris, et autre
» part où le roy seroit. » Et tout ce faisoil,
comme on disoit, pour empeschcr la venue du
duc de Bourgongne devers le roy.
Quand les nobles cl autres estais dAngle-
Icrre, sceurent la victoire que le roy d'Angle-
terre avoil eue , ils envoyèrent devers lui une
bien noble compagnée à Calais , et firent de-
vant luy un bien notable propos. En remer-
ciant et louant Dieu d'icelle victoire, et en
l'exhortant qu'il voulusl continuer son entre-
prise, sans désister aucunement : et luy of-
froienl de par tout son royaume toute leur
chevance, et leurs corps, à y aider.
Le samedi vingt-neufviesme jour dudit no-
vembre , il entra en mer pour aller en Angle-
terre, et emmena avec luy tous ses plus gros
prisonniers, et des autres il en mil aucuns à
rançon , et leur dit qu'ils luy apportassent leur
rançon au champ du Lendi, le jour delà Sainct-
Jean d'esté^ et s'il n'y estoit , ils esloient quil-
les de leur rançon.
En icelle semaine, le roy estant à Rouen, et
avec luy le roy de Sicile, le duc de Berry, et le
duc de Bretagne, la garnison de Ilartleur vint
courir jusques à deux lieues de Rouen, et em-
menèrent plus de cinq cens prisonniers : mais
non pas loin, car ils furent tous rescous, cl
grand nombre d'Anglois tués.
Or est-il vray , qu'il estoit commune renom-
mée, que pour lors à la journée de la bataille,
à rheure que les Anglois se combaloient avec
nos gens, aucuns qui s'en adviserent allèrent
piller les sommiers du roy d'Angleterre, et fu-
rent menés aucuns d'eux à Hesdin, et là furent
trouvés plusieurs joyaux, et autres choses de
grande valeur.
L'an mille quatre cens et quinze, le sei-
ziesme jour de novembre, furent publiés en
parlement lettres touchant le faict de l'abo-
lition , de laquelle mention est faite ci-dessus.
Charles par la grâce de Dieu roy de France
à nos amés et féaux conseillers, les gens qui
tiendront nostre prochain parlement, salut, et
dileclion. « Comme par certaines nos lettres
)) contenans l'ordonnance de paix, nous ayons
» fait, donné et octroyé abolition à tous , de
» quelque estai, auclorité, ou condition qu'ils
» soient, de tout ce qui a esté fait à nosire des-
» plaisir, et contre nostre volonté, pour avoir
» aidé , servy, et favorisé nosire Irés-clier el
)) aimé cousin le duc de Bourgongne, depuis
)) le trailé de la paix Oiile à Pontoise. El depuis
» par nos autres lettres, et pour les causes el
» considérations contenues en icellcs. Nous,
» de nostre plus ample grâce, plaine puis-
» sance, el auclorité royale, ayons ordonné,
» voulu, cl ociroyé ladite abolition esire gène-
1415)
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
ôSS
raie. Et que en icelle soient compris tous de
quelque estât qu'ils soient, excepté quarante-
cinq personnes nommées en icelles lettres,
qui esloient, et sont de ceux qui par notre
justice ont esté bannis pour la cause dessus-
dite. Et neanlmoins ayons entendu que plu-
sieurs juges tant séculiers comme d'église,
détiennent prisonniers, et en procès, pour la
cause dessus dite, et les dépendances, plu-
sitHirs qui sont compris en ladite abolition,
qui ne sont pas du nombre desdits quarante-
cinq réservés. Nous qui voulons lesdites or-
donnances et abolitions avoir, et sortir leur
plain effect, vous mandons , et expressément
enjoignons, que tous ceux qui sont, ou se-
ront détenus prisonniers, ou en procès, pour
la cause dessus dite, et les dépendances, par
devant aucuns juges séculiers, ou d'eglisc,
dont il vous apperra, vous faites délivrer et
mettre hors de prison et de procès, entant
qu'il touche nous et justice. En imposant sur
ce silence à nostre procureur, et à tous au-
tres procureurs d'ofTice. Et contraignez à ce
faire tous ceux qui pour ce seront à contrain-
dre, par toutes voyes deues et raisonnables.
Si pour autre cause que pour celle dessus
dite, aucuns d'eux n'estoient emprisonnés,
ou tenus en procès , sans toutesfois aucune-
ment toucher à ce qui touche nostre foy, ne
aux procès qui en dépendent. Ausquels pro-
cès nous ne voulons aucunement toucher, ne
iceux empescher. En faisant icelles ordon-
nances, et abolition tenir et garder selon leur
forme et teneur. Mandons et commandons à
tous nos justiciers , officiers , et subjets, que
à vous en ce faisant, obéissent et entendent
diligemment. Donné à Rouen le septiesme
jour de novembre, l'an de grâce mille quatre
cens et quinze, et de nostre règne le trente-
sixiesme. » Ainsi signé, par la relation du
grand conseil, duquel, vous, l'archevesque de
Bourges, le chancelier de Guyenne, les eves-
ques de Lisieux, et d'Evreux. les maistres des
requestes, et autres du conseil estoient.
GONTIER.
Copie de la lettre royale, qui défend que nul
seigneur du sang royal n'entre à Paris, et
commande que on rompe les ponts.
Charles, etc., au prevost de Paris, ou à son
lieutenant, et au prevost des marchands, esche-
vins, bourgeois et habitans de nostredite ville,
salut. « Comme par le commandement que
nous avons dernièrement fait, pour résister à
nostre adversaire d'Angleterre , qui esloit
descendu de nostre royaume à grand ost. Et
soubs couleur de nostredit mandement, plu-
sieurs gens d'armes et de traict se soient mis
sus, lesquels ont séjourné et séjournent en
grandes routes et compagnécs en plusieurs
parties de nostre royaume , au grand grief,
charge et dommage de nostre peuple. Nous,
pour relever nostredit peuple d'icelles char-
ges et dommages, considerans que nostredit
adversaire est retrait à Calais , et que nous
avons convenablement pourveu aux frontiè-
res d'iceluy nostre royaume : pourquoy il ne
nous est pas besoin de présent avoir autres
gens que ceux qui sont ordonnés et establis
esdites frontières, par l'advis et délibération
de nostre très-cher et très-amé fils le duc de
Guyenne, dauphin de Viennois, et de nostre
grand conseil, vous mandons et expressément
défendons, et à chacun de vous, sur toute
l'obeïssance que vous nous devez, et sur tant
que pouvez meffaire envers nous, que par
ladite ville de Paris vous ne souffriez, ne
laissiez passer, ne entrer aucun de nostre
sang, ne autres, accompagnés de gens d'ar-
mes, quels qu'ils soient, ne à quelque occa-
sion qu'ils se dient venir, si par nos lettres
patentes, seellées de nostre grand seel, sub-
sequens en date de ces présentes, il ne vous
appert, que nous les mandions venir par de-
vers nous. Ausquels de nostre sang, et au-
) très, nous mandons et défendons sur les pei-
) nés dessus dites, que autrement que dit est,
) ils ne s'efforcent d'y entrer : et avec ce faites
) rompre tous les ponts esquels il n'y a garde
) suffisante, et retraire en lieux seurs tous les
) bacs, batteaux et autres vaisseaux estans sur
) les rivières de voste prevosté : en telle ma-
) niere, que , par le moyen d'iceux ponts et
) vaisseaux, aucuns desdils gens d'armes ne
) puissent par lesdites rivières passer, ne re-
) passer contre nostre ordonnance dessus dite.
) Sçachans que si vous faites le contraire, nous
) vous ferons punir comme transgresseurs de
> nostre ordonnance et commandement, et si
) griefvcment que ce sera exemple à tous
) autres. Donné à Rouen, le quinziesme jour
) de novembre . l'an de grâce mille quatre
) cens et quinze, et de nostre règne le trente-
524
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
» sixiesme. » Ainsi signé, par le roy, à la rela-
« lion de monseigneur le duc de Guyenne ,
Mailliere. Publiées en Chaslclet, le jeudi
vingt et uniesme jour de novembre, l'an mille
quatre cens et quinze.
Quand le duc deBourgongnefutacertené de
la desconfiture de la bataille dessus dite, et de
la mort du duc deBrabant, et du comte de
Nevers, ses frères, luy, moult dolent et cour-
roucé, envoya tantost devers le roy d'Angle-
terre, à Calais, son héraut -, lequel porta au roy
d'Angleterre le gantelet du duc de Bourgongne
de par luy. Quand le héraut fut devant le roy
d'Angleterre à Calais, il lui dit, de par le duc
de Bourgongne, « qu'il avoit tué ou fait tuer
» son frère le duc de Brabant, le plus noble
)) escuyer du royaume de France , lequel ne
)) tenoit rien du royaume de France, ne avoit
)) en iceluy royaume, sinon une petite maison
» à Paris, dont il ne faisoitpas grand compte.
M Et pource il le deflîoit de feu et de sang, et
)) luy envoyoit son gantelet , et luy promettoit
)) que, en quelque part qu'il le pourroit Irou-
» ver, ill'iroit quérir àl'aydede ses Flamends,
)) Brabançons et Liégeois : et quant estoit du
)) comte de Nevers, il estoit armé pour le roy,
» et estoit homme du roy, s'il s'estoit entremis
)) de le combatre, et il yestoit mort, il ne luy
)) en sçavoit point de mauvais gré. » Le roy
d'Angleterre respondit : «Je ne recevray point
)) le gantelet de si noble et puissant prince
» comme est le duc de Bourgongne, car je ne
)) suis que peu de chose envers luy ; et si j'ay
» eu victoire contre les nobles du royaume de
» France, ce n'a pas esié de ma prouesse , ne
» de ma force, ne de mon sens, mais a esté de
» la grâce de Dieu. Et quant est de la mort du
» duc de Brabant, il m'en desplaist. Mais je te
)) promets, ny moy, ny mes gens ne l'ont point
)) fait mourir, ny le comte de Nevers aussi : et
)) pource je te prie que tu luy rapportes son
)) gantelet, et je luy rescriray, comme s'il luy
» plaist estre à Boulongne au quinziesme jour
)) de janvier, je luy monsireray par les confes-
)) sions des prisonniers que j'ay, et que aucuns
)) de mes amis ont, que ceux de France les ont
» tués et meurtrys. » Parquoy le héraut par
conseil reprit le gantelet, et le rapporta au
duc de Bourgongne.
Le jeuily vingt et uniesme joiu- de novem-
bre, le duc de Bourgongne entra en la ville de
Troycs. El avoit en sa compagnéc moult grand
(1415)
gent et grand charroy. Et disoit-on qu'il seroit
à Meaux le onziesme jour de décembre, et que
à ce jour y seroient monseigneur de Guyenne
et monseigneur le duc de Berry, pour traiter
la paix du roy Louys de Sicile et du duc de
Bourgongne. Et toutesfois autres disoient, qu il
n'iroit plus avant, ne à Paris n'enlreroit point,
pource que plusieurs doutoient qu'il ne prist
vengeance d'aucuns desplaisirs que ceux de la
ville luy avoient fait.
Le vendredy vingt-neufîesme jour de dé-
cembre, le roy retourna de Rouen, et arriva à
Paris à petite compagnée, et entra par la pote
de Sainct-Honoré. Et estoient plusieurs h'u n
mal contens de ce qu'on avoit autresfois fait
plus grand honneur aux ennemis du royaume,
c'est-à-dire aux Anglois, quand ils estoient
venus à Paris, qu'on n'avoit fait au roy 5 le-
quel, comme on disoit, avoit vestu la robbe,
qu'on luy avoit veu porter continuellement
plus de deux ans, et le chapperon aussi, et
avoit ses cheveux jusques aux espaules 5 car
pour les Anglois, qui dernièrement estoient
entrés à Paris, on avoit fait nettoyer les rues,
cesser parlement elles autres cours, et aller
tout homme au devant. Et de tout ce, ne fut
rien fait à la venue du roy, combien que au-
tres disoienl bien que pour la perle de ses gens
il n'y falloit pas faire si grande solemnité. Le
duc de Berry, ce jour au vespre arriva à Paris
par eaue, et monseigneur de Guyenne le samedy
ensuivant, jour de Sainct-André. Ledit roy
Louys arriva aussi ce jour, et vint par eaue,
car il estoit malade.
Depuis le retour du roy, pource que le duc
de Bourgongne qui vint jusques à Provins, et
fit passer en aucuns lieux à ses gens la rivière
de Marne, tendoit fort à venir à Paris, et avoit
moult grosse gent, grand train et grand char-
roy. On disoit tout communément parmy Pa-
ris , que ceux qui gouvernoient pour lors la
ville, comme les prevost des marchands et
eschevins, avoient intention de faire mourir
tous ceux de Paris qui pourroient favoriser K'
duc de Bourgongne, s'il vouloit entrer dedans
la ville. Et pour ce faire on disoit , « qu'ils
« avoient fait faire quatre mille haches, les fers
» vernissés, afin qu'on ne les cognust de nuici,
» et quatre mille jaques noires , et les avoient
)) departys en plusieurs lieux de la ville, et
» avoient mis gros gens d'armes dedans la
)i ville, pour eux aider, comme on disoit , à
(1415)
» exploiter leur mauvaise volorilé. » Et tant,
que , par plusieurs nuicts de la dernière se-
maine du mois de novembre, toute la ville es-
toit en doute et en aguel, et ne dorinoit pas
chacun toute la nuict. Et le plus fort fut le
mercredy au soir, qualriesme jour de décem-
bre, qu'on tenoit certainement que celle nuict
ils deussent faire leur entreprise. Et tant, que
les religieux de Sainct-Martin-des-Champs ,
comme il fut dit, les bernardins et plusieurs
autres collèges de Paris firent feu toute la nuict
en leurs maisons. Mais, Dieu mercy, il n'y
eut nul mal. Et aussi ce n'estoient que toutes
bourdes controuvées qu'on semoit, pour cuider
faire une grande commotion, et tuer ceux qui
lors estoient entour du roy.
Le mercredy après disner, tout le conseil fut
assemblé en Thostel de Bourbon, où monsei-
gneur de Guyenne estoit logé. l^Iais pourceque
mondit seigneur de Guyenne disna trop tard ,
on ne fit rien.
Le jeudy ensuivant on y retourna. Et là pro-
posa le premier président, nommé maistre Ro-
bert Manger, sur le faict du gouvernement de
ce royaume. Et monslra que le roy n'avoit que
trois amis, puissans aie secourir contre la fu-
reur de ses ennemis. C'est à sçavoir le duc de
Touraine son fils, qui esloit en Hainaut, le
duc de Bourgongne et le duc de Bretagne. Et
furent publiés aucunes ordonnances qu'on avoit
fait en parlement sur le gouvernement de ce
royaume. Et furent ordonnés tous les olïiciers
de la cour du roy à avoir gages, et de la cour
de la reyne aussi , et de monseigneur de Guyen-
ne. Et que nuls ne mangeroient plus à la cour,
sinon le jour qu'ils seroient ordonnés à servir.
Ce jeudy après disner arrivèrent à Paris les
messagers du duc de Bourgongne , c'est à sça-
voir messire Régnier Pot, Choussac et autres.
Ils entrèrent dedans Paris à grande difficulté,
car il convint en avoir congé du prevost, et fu-
rent audit conseil : lequel finy, ils firent la ré-
vérence à monseigneur de Guyenne. Et expo-
sèrent entre autres choses, « qu'il pleust au roy
)) donner ses lettres patentes à ceux de Meaux
» pour laisser entrer le duc de Bourgongne de-
)) dans la ville. » Monseigneur de Guyenne res-
pondit, « qu'ils n'auroient point de congé, et
» qu'il n'y entreroit point , car il ne luy plaisoit
» pas : et qu'il convenoit qu'il renvoyas! ses
» gens d'armes : et qu'il n'entreroit point à Pa-
M ris, sinon qu'il y vint comme subjetet obeïs-
PAR JEAN JU\EJNAL DES URSINS.
525
» sant , et en lestât de son hostel tant scule-
)) ment. » Lors ledit messire Régnier dit, « que
)> le duc de Bourgongne sçavoit bien qu'il yen
» avoit plusieurs entour le roy, qui se dou-
)) toicnt de luy, qu'il ne leur fist perdre leurs
» olTices , et requist d'eux vengeance s'il venoit.
1) I\iais pour les appaiser et assurer, il olTroit de
» bailler bonnes lettres, qu'il ne tendroit à au-
» cunes de ces fins : et si ces lettres ne sufli-
» soient , il offroit de bailler, et bailleroit son
» fils le comte de Charolois en oslage. » JMais
tout cela fut refusé. El dit monseigneur do
Guyenne , comme on disoit, « que au duc de
)) Bourgongne n'appartenoit pas de bailler la
» seureté, mais à luy qui estoit seigneur par
)) dessus luy appartenoitde bailler la seureté. »
Et ainsi se départirent.
Le vendredy ensuivant,jour de Sainct-Nico-
las d'hyver, furent envoyés de par le roy l'e-
vesque de Chartres nouvel, maistre Simon do
Nanlerre président en parlement, maistre Jean
de Vailly, maistre Guillaume Le Clerc et autres,
vers le duc de Bourgongne, pour luy faire
« défense de non venir plus avant, etcomman-
)) dément qu'il renvoyast ses gens d'armes, »
et y allèrent.
Le vendredy après disner, le duc de Guyenne
alla voir la reine sa mère, qui estoit malade à
Sainct-Paul, et retourna au gisle à l'hosteî de
Bourbon , et le lendemain il accoucha malade.
Le mardy dixiesme jour de décembre, à cinq
heures du matin, se partit le roy Louys de Si-
cile de Paris, et s'en alla en son pays d'Anjou.
Ce mardy au soir, fut pris en son hostel à la
porte de Paris, Robin Copil pâtissier, et fut dit
« qu'il estoit banny. » Aucuns disent qu'il es-
toit nouvellement venu de l'ost du duc de Bour-
gongne, et qu'il avoit escrit à ses amis , qu'on
dist au duc de Bourgongne « qu'il s'advançast
» de venir, et qu'ils estoient plus de quatre
)) mille dedans Paris, qui luy ouvriroient une
)) porte. » Pourquoy ledit pâtissier fut décapité
es halles le mercredy ensuivant, et le corps
porté de nuict au gibet.
La nuict dudit mercredy, on prit de par le
roy grand nombre de gens à Paris, et disoit-on
qu'on les prenoit seulement pour les garder,
qu'ils ne fissent aucune commotion en la ville,
contre ceux qui ne vouloient pas que le duc de
Bourgongne y entrast.
Cette semaine , comme le dimanche de de-
vant ledit mardy, les messagers du roy, qui es-
526
HISTOIRE DE CHARLES
loient allés vers le duc de Bourgongne, le trou-
vèrent à Coulommiers en Brie. Et en l'exposi-
tion de leur légation, luy firent « défense de par
» le roy, et à tous ses capitaines , qu'il ne vint
» plus avant. » De laquelle parole ouye, il fut
tant courroucé et indigné, que ce fut grande
merveille. Et respondit : « Je obeïray en tant
)) que je sçauray et yerray que ce sera le bien,
)) l'honneur et le profit du roy, de monseigneur
» de Guyenne et du royaume. » Et autre res-
ponse ne fit, et plus ne voulut parler ausdits
messagers, qui ainsi s'en retournèrent. Et vint
loger le duc de Bourgongne à Lagny surMarne,
et son avant-garde chevaucha jusques au Bour-
get. Lesdits messagers du roy, firent défense à
tous les chevaliers et capitaines dudit duc de
Bourgongne, qu'ils ne vinssent plus avant,
« sur peine d'estre réputés pour traistres. »
Adonc le duc respondit, « Qu'il ne falloit point
» user de tel langage , et qu'ils estoient bons
1) et loyaux, et avoient en tout temps servy, et
» serviroient , et estoient venus pour le bien
» du roy, et pour le servir bien et loyaument
» avec luy, et en sa compagnée. » Et puis dit,
(( Qu'il envoyeroit devers le roy ses messagers,
» pour faire response aux défenses qu'ils fai-
» soient. » Parquoy les messagers du roy in-
continent se partirent de la cour dudit duc, en
laquelle ils trouvèrent peu de belle chère , et
s'en retournèrent à Paris ledit mardy dixiesme
jour de décembre.
Le mercredy au soir ensuivant, on prit par-
my Paris grand nombre de nobles hommes, par
especial, ceux qu'on sçavoitqui pouvoient fa-
voriser, ou avoient au temps passé aucunement
favorisé le duc de Bourgongne. Pour laquelle
prise , quand elle vint à la cognoissance des
messagers du duc de Bourgongne, qui estoient
ordonnés pour venir à Paris devers le roy, ils
n'y osèrent pas bonnement venir. Et ceux du
conseil du roy, qui sçavoient que lesdits mes-
sagers dévoient venir, voyans qu'ils ne venoient
point, envoyèrent par devers le duc de Bour-
gongne un nommé Jean de Piecy, pour sçavoir
à quoy il tenoit, que ses messagers ne venoient
à Paris. Et pourceiceux messagers, c'est à sça-
voir le prince d'Orenge, le sire de Chalon , le
sire de Sainct-Georges, messire Jean de Luxem-
bourg, le sire de Vergy, messire Régnier Pot,
monseigneur d'Autry, monseigneur de Thou-
longeon , maislre Euslache de Laistre, Jacques
Lambon et maistre Jean Choussac, tous con-
VI, ROI DE FRANCE, (1415)
seillers, et Jean deRosay secrétaire dudit duc,
partirent le dimanche quinziesme jour dudit
mois , bien matin de Lagny, pour venir à Pa-
ris, et envoyèrent devant leurs gens, pour ap-
reiller à disner en l'hostel d'Artois , où le duc
de Bourgongne leur avoit commandé qu'ils se
logeassent. Quand ils furent à la porte de Sainct-
Antoine , on ne les voulut laisser entrer : pource
qu'ils dirent qu'ils s'en alloient loger en Artois,
et que leurs maistres avoient bien quatre cens
chevaux. Pourquoy iceux gens retournèrent à
Sainct-Antoine des Champs, et attendirent là
leurs maistres , lesquels vinrent sur le disner,
et n'entrèrent point en la ville, sinon messire
Régnier Pot et Choussac, lesquels vinrent par-
ler au duc de Berry , et ne peurent parler à mon-
seigneur de Guyenne , qui estoit malade. Le-
quel messire Régnier retourna à Sainct-An-
toine, mais les autres s'en estoient retournés
par devers le duc de Bourgongne, pource qu'on
les avoit trop fait muser. Si s'en alla ledit mes-
sire Régnier après , et les fit retourner le mar-
dy ensuivant, dix-septiesme jour dudit mois,
lesquels furent tous logés en la rue de La Harpe,
et exposèrent leur légation le mercredy ensui-
vant après disner, devant monseigneur de Ber-
ry et le conseil. Et dévoient avoir le mercredy
ensuivant response.
Ce mercredy au soir trespassa le duc de
Guyenne. Et le jeudy matin, fut fait par toutes
les églises de Paris solemnelle sonnerie pour le
salut de son ame , que Dieu par sa grâce veuille
mettre en sa gloire, et tous les trespassés aussi.
Puis fut porté enterrer bien honorablement à
Nostre-Dame de Paris le dimanche ensuivant.
On disoit communément que les ambassa-
deurs du duc de Bourgongne n'eurent aucune
response : mais leur dit-on, « Qu'on envoye-
» roit devers le duc faire la response. » Et
pource le vendredy matin ensuivant, ils Guidè-
rent partir et furent jusques à la porlede Sainct-
Antoine, et aucuns d'eux dehors. Mais le pre-
vost de Paris vint hastivement après eux , qui
leur dit , « qu'ils retournassent tous , et que au
» plaisir de Dieu on avoit advisé un bon ap-
» pointement. » El pource , ceux qui estoient
ja dehors retournèrent avec ceux qui estoient
dedans , et s'en vinrent ensemble loger à la rue
de La Harpe, où ils avoient esté logés, et dont
ils estoient partis au malin : quand ils furent
tous dedans la ville en la grande rue Saincl-
Anloinc, le prevosl de Paris mil la main sur
eux de par le roy : et quand ils furent logés, on
leur dit, u qu'ils estoient arrestés , pource que
M les gens du duc de Bourgongneavoient ronnpu
» la paix, et qu'ils avoient pris d'assaut Brie-
» Comte-Robert, qui estoit au duc d'Orléans,
» et qu'on avoit tué des gens de la ville. » Tou-
tcsfois on y envoya, et trouva-on que c'estoit
bourde. Et pource le dimanche ensuivant au
matin, iceux ambassadeurs s'en allèrent devers
leur seigneur.
Ledit dimanche après disner, fut apporté le
duc de Guyenne en l'église de Nostre-Dame de
Paris, et le soir, et le lundy matin, fut fait son
service solemnel.
Le vendredy d'après Noël, jour Sainct-Jean,
retourna à Paris messire Régnier Pot et autres,
de par le duc de Bourg-ongne. Et requirent au
conseil du roy, « Que madame de Guyenne leur
» fust délivrée et baillée, pour délivrer et en-
» voyer à son père. » Secondement, « que
» son douaire luy fust assigné. » Tiercement,
« qu'elle eust la moitié des meubles de son
» mary. » Au premier poinct leur fut respondu,
« qu'il plaisoit bien au roy qu'elle allast devers
» son père. » Quant au second. « on ne luy en
» pouvoit rien faire de présent , pource que le
» roy n'estoit pas en point. » Quant au tiers,
« le roy avoit bien affaire des meubles. »
Le dimanche ensuivant, entra le comte d'Ar-
magnac à Paris , à petite compagnée de ses
gens, mais à grande compagnée de la ville.
El alla à Sainct-Paul faire la révérence au roy
et à la reyne, puis vintsoupper à Neelle, chez
monseigneur de Berry, son sire. Le lundy en-
suivant , le roy luy ceignit l'espée. Et celte se-
maine, plusieurs de la compagnée du duc de
Bourgongne, qui avoient amis dedans Paris,
enfans à l'eschole, et autres biens prochains,
les firent aller hors de Paris, se doutans de di-
vision et commotion de peuple ; et aussi que le
duc de Bourgongne n'assiegeast Paris.
Le vendredy devant la Tiphaine ', furent
envoyés derechef les ambassadeurs dessus dits
devers le duc de Bourgongne , pour luy faire
commendemenl « qu'il s'en relournast et ren-
» voyast ses gens, sur peine d'estre réputé pour
M Iraislre , et abandonné. » Quand ils furent à
Lagny, on les logea ensemble, et y furent plu-
sieurs jours sans parler au duc, et ne pouvoient
parler à personne, ne leurs gens aussi, car on
les en gardoit.
• L'Epiphanie.
PAR JEAN JUYENAL DES URSIiNS.
527
Le jour de la Tiphaine au soir, fut rendue à
Lagny audit duc de Bourgongne , madame de
Guyenne sa fille.
Le vendredy ensuivant , il renvoya à Paris
l'evesque de Chartres , et maistre Jean do
Vailly , qui estoient des ambassadeurs du roy,
et retint maistre Simon de Nanterre , maistre
(iuillaume Le Clerc, et messire Olivier de
Mauny. Après, il envoya à Paris maistre Eus-
tache de Laitre, et messire Jean dit Le Borgne
de Thoulongeon, chevalier, lesquels furent lo-
gés à la Sereine en la rue de La Harpe, et furent
gardés afin que personne ne parlast à eux sans
leurs gardes. Et leur fut dit, « que de là ne
» partiroient, neouys ne seroient, ne response
» n'auroient jusques à ce que les dessusdits
» que le duc avoient retenus, fussent retournés
» à Paris. »
Les prisonniers de la ville furent tous eslar-
gis , et leur fut commandé qu'ils se tinssent en
leurs maisons, sans en partir.
Le lundy treiziesme jour de janvier, la reyne
vint à la messe à Nostre-Dame de Paris. Et ce
jour, tous lesdits prisonniers eslargis furent
remprisonnés. Et de notables hommes, jusques
au nombre de dix-huict, comme on disoit,
furent mis hors de service du roy et de son
hostel.
Le connestable, et le conseil envoyèrent celte
semaine grosse garnison à Senlis , et à Saincl-
Denys, à Chasteau-Thierry, àMeaux, à Melun,
à Corbeil, à Saincl-Cloud, et en tous les lieux
environ et près du duc de Bourgogne , pour
faire serrer et tenir ses gens ensemble, et leur
défendre les vivres, et le fourrage.
Le samedy ensuivant, audit mois de janvier,
fut publié parmy Paris l'abandonnement de
tous gens d'armes, qui seroient trouvés sur les
champs, qui ne seroient au gages du roy. Et
disoit-on que c'étoit « contre le duc de Bour-
)) gongne et ses gens. »
Le mardy ensuivant, quatorziesme jour du-
dit mois , le roy vint loger au Palais. El ce
jour arriva à Paris le duc de Bretagne, et des-
cendit au Palais, où le roy estoit, pour luy
faire la révérence. El fut après logé en l'hos-
tel de Bourbon , et depuis en celuy d'Alençon.
Le vendredy dix-sepliesme jour de janvier ,
retournèrent de Lagny les ambassadeurs du roy
dessus nommé, qu'on disoit que le duc de Bour-
gongne avoit retenu.
Et le samedy ensuivant , s'en allèrent de
528
HISTOIRE DE CHARLES
Paris maislre Euslache de LaitrejetLe Borgne
de Toulongeon, ambassadeur dudit duc, qu'on
avoit retenu à Paris, jusqucs à ce que ceux du
roy fussent retournés.
Cette semaine les gens du connestable allèrent
vers Compiegne , et destrousserent là messire
Martelet du Mesnil chevalier , qui estoit audit
duc , et toutes ses gens en grand nombre.
Et furent tous morts ou pris , fors Hector de
Saveuse qui se sauva. Et disoit-on , que les
gens dudit duc de Bourgongneavoientpris par
force Tournant en Brie. Pour lesquelles deux
besongnes, les choses n'en estoientpas en bons
termes, ne aisées à appaiser. Toutesfois le duc
de Bretagne s'efforçoit, avec le cardinal de Bar,
de trouver aucun bon accord.
Le lundy vingtiesme jour de janvier, s'en
allèrent à Lagny les ambassadeurs et le maistre
d'hostel dudit duc de Bretagne. ()uoy faire, on
ne sçavoit. El estoit iceluy duc de Bretagne in-
digné de deux choses : Tune , « qu'on luy avoit
)) tenu le passage au pont de Sainct-Cloud , et
)) ne peut entrer à Paris sans lettres du roy. La
» seconde , de ce que le vendredy dessus dit ,
» on empescha le passage par deux fois à la
» porte de Sainct-Antoine à ses gens , par les-
M quels il envoyoit au duc de Bourgongne deux
«barils pleins de lamproyes, et convint que
» par deux fois il eust congé, avant qu'ils peus-
» sent passer. »
Le samedy ensuivant le recteur et les dépu-
tés de l'université firent la révérence audit duc
de Bretagne. Et luy parlèrent de recouvrer
Harfleur , et soustenir leurs privilèges. Quand
ils eurent tout dit , il les reprit de ce qu'ils ne
parloient aucunement de la paix de ceroyaume,
et de l'union des seigneurs. Dont ils eurent
grande honte. Car il leur dit , « que c'estoit à
» faire à eux de procurer ladite union des sei-
)) gneurs, et de trouver les moyens de parvenir
» à la paix. )> Et leur pria que ainsi le voulus-
sent faire.
Celte semaine arrivèrent à Paris ceux qu'on
avoit envoyés à Hainaut de par le roy , Gau-
court, Philippes de Corbie, et autres. Et disoit-
on, qu'ils n'avoient pas eu bonne response. Et
disoit-on, que quand ils arrivèrent par delà ,
ce jour y arrivèrent les ambassadeurs du duc
de Bourgongne, le sire de Sainct-Georgcs , et
autres. El furent presens à la response qu'on
fit à Gaucourt. IMais Gaucourl ne fut pas pré-
sent à la response qu'on fit au sire de Sainct-
VI , ROI DE FRANCE, (Hl5)
Georges, dont les autres estoient mal-contens.
Le mercredy vingt-neufiesmejourdejanvier,
ceux de l'université , qui auslresfois avoient
esté devers le duc de Bretagne , comme dessus
est dit, firent leur relation. Laquelle ouye ,
veu la bonne affection qu'iceluy duc avoit à la
paix, il fut mis en délibération, « s'il seroit bon
)) de l'aller remercier de la bonne affection qu'il
» avoit à la paix, et de le prier et requérir,
» qu'ily voulust tousjours tenir la main, et non
)) partir jusques à ce qu'il y eusl aucun bon ap-
» pointement. » Et de ce furent d'accord la na-
tion de Picardie, la faculté de Décret , et plu-
sieurs docteurs en théologie, et grand nombre
d'autres de diverses nalions et facultés. Mais le
recteur ne voulut oncques conclure sur ce , et
se départirent de leur congrégation sans rien
faire. Neantmoins ceux qui estoient esleus pour
aller devers le duc de Bretagne, retournèrent
après disner devers le recteur, pour l'induire à
ce faire. Mais ils ne pcurent. Et pource appel-
lerent deux bedeaux de l'universilé avec eux.
Et vinrent à l'hoslel d'Alençon devers ledit duc
de Bretagne, et estoient bien quatre-vingts.
Et firent proposer par le ministre desMalhurins,
qui proposa notablement concluant à celte fin,
« qu'il ne s'en allast point , jusques à ce qu'il y
)) eust aucun appoinlement mis en ce pourquoy
» il estoit venu, et qu'en ce il feroit grand bien
» et grand honneur à l'université. » Et un
qui fut là, qui se disoit procureur delà na-
tion de France, du collège de Navarre, dit hau-
tement, « que ce que le ministre avoit proposé,
» n'esloit pas de par l'université , et qu'on n'a-
» voit cure de la paix qu'ils demandoient , car
M c'estoit la paix cabochienne. » Ce voyant le
duc de Bretagne fui moult esbahy, et leur dit :
« Vous n'estes pas d'accord, vous estes divisés,
)) c'est mal fait : mais neantmoins je ne laisse-
» ray pas la chose ainsi. Ou je parleray à vous
» une autre fois plus à plain de ceste matière ,
» ou je vous envoyeray mes messagers pour
1) ceste cause. )) Et ainsi prit congé d'eux. Et
pource que le recteur et ses adherens, qui n'a-
voient pas esté d'accord de venir devers ledit
duc de Bretagne, eurent desplaisance de ce que
les autres y estoient venus , ils brassèrent tant,
tandis qu'ils estoient devers le duc, que quand
ils furent devant le Chaslellet à leur retour de
rhostel d'Alençon pour venir en la Cité , ils
trouvèrent Raimonet de La Guerre,et bien qua-
rante lances devant le Chaslellet, et le pervost
de Paris. Lequel Raimonnel, par le commande-
menl dudil prevost de Paris , prit ledit minis-
tre , et un docteur en décret , nommé maistre
Lievin , qui estoit de Flandres, bien solemnel
clerc, et les fil mettre en Chastellet. Duquel
prevost ledit ministre appella, et protesta de re-
lever son appel en temps et lieu. Toutesfois ils
n'y furent guiercs, et le fit-on à sçavoir audit
duc de Bretagne, lequel manda tanlost au pre-
vost, que incontinent ils fussent mis hors, et
ainsi fut fait.
Le lundy ensuivant ledit duc s"en alla hors
de Paris , pour aller en son pays , comme on
disoit.
Et le mardy de devant, le duc de Bourgon-
gne partit de Lagny, et s'en alla à Nantouillet.
Et avoil perdu à Crccy en Brie bien quatre cens
de ses hommes , que les autres avoient trouvé
à descouvert, tous despourveus de gardes, les-
quels ne furent guieres plaints.
Celte semaine les gens du duc de Lorraine ,
et les Savoysiens donnèrent assaut à Dampmar-
lin , dont ils gagnèrent la basse cour , et n'y
demeurèrent guieres ; car ceux de dedans le
chastel boutèrent après le feu en ladite basse
cour.
Les ambassadeurs de monseigneur de Tou-
raine requirent, que tous gens d'armes d'un
costé et d'autre vuidassent. Et pour ceste cause
le duc de Bourgongne s'en alla en Artois , et
ceux qui estoienl venus au mandement du roy
s'en allèrent en leur pays, et disoil-on qu'on
les envoyoit en Guyenne.
Cette semaine monseigneur de Berry de-
manda au prevost de Paris, « ce qu'il avoit fait
» des prisonniers de Paris. » Le prevost de
Paris respondit, « qu'il les avoit délivré, pource
» que par information il ne les avoil aucune-
-» ment trouvé chargés , parquoy on les deust
» tenir. » Et le duc de Berry , non content de
leur délivrance , respondit , « qu'il seroit une
» fois prevost de Paris à son tour. ■» Laquelle
parole fit grande peur à beaucoup de gens.
Aucuns de Constance, se doutans que la sen-
tence de l'evesque de Paris, pieça donnée au
deshonneur du duc de Bourgongne , pour la-
quelle iceluyducde Bourgongne appella en cour
de Rome, du temps du pape Jean, lequel avoit
commis la cause d'appellation à trois cardi-
naux, à ce qu'elle ne fust cassée et dite nulle ,
avoient escrità aucuns de l'université, « qu'ils
)) fissent tant que l'université s'adjoignisl avec
PAR JEAN JLVENAL DES URSINS.
529
•» l'evesque de Paris, et linquisilcurdela foy.»
Mais ils ne peurent rien faire pour aucuns pré-
sens qui les pouvoient empcscher. Et ceux de
Paris , comme le collège de Navarre , et les
adhercns de maistre Jean Jarson, et à l'evesque
de Paris, firent tant que le mercrcdy douziesmc
de ce mois, on fit commandement de par le
roy, à plus de quarante notables hommes de
l'université, « que ce jour ils vuidassent la ville,
» sur peine de perdre corps et biens. » Et la
semaine de devant estoit apportée à Paris la
copie de la sentence donnée à Constance par
iceux trois cardinaux, en cassant ladite sen-
tence de l'evesque de Paris.
Le roy d'Angleterre faisoit en icelle saison
plus grand mandement , que oncques-mais
n'avoit fait. Et mandoit à ceux qu'il requeroit
en son aide, « qu'ils vinssent seurement , et
M qu'ils seroient bien salariés, et leur donneroit
» vingt-cinq escus pour mois : et les faisoit
» certains qu'ils verroient la plus haute, la
» greigneur, et la plus profitable conquestequi
■<) oncques fut faite en ce monde, d
Ceste semaine dudil mercredy douziesme jour
de février , le conneslable fut fait gênerai gou-
verneur des finances de ce royaume, et gêne-
rai capitaine de toutes les forteresses de ce
royaume, pour mettre capitaines et garnisons
partout à son plaisir. Et mit en plusieurs lieux
ses serviteurs capitaines es forteresses, et es
frontières. Et fit seneschal de Carcassonne un
chevalier de son hostel.
En ce temps , par l'ordonnance du conseil
furent mis en escrit tous les mesnagers de Paris
de tous estais, clercs, lais, et religieux, cl au-
tres , et les personnes de chacun hoslcl.
Et après le mercredy dix-neufvicsmc jour de
février, le roy envoya à l'université lettres con-
tenans, « qu'ils ne s'esmervcillasscnt pas si on
» avoit mis hors de Paris plusieurs notables
» personnes de l'université, et si on en meltoil
)) encores aucuns autres dehors : car c'csloit
)) pour le bien de la paix, et de leurs personnes,
^> et ainsi que fcroit-on de plusieurs lais de la
)) ville de Paris. » Et autres lettres contcnans ,
« que le roy de sa volonté avoit tenu le temps
)) passé le clergé en soulTrance, de non payer
)) aucunes subsides, ou tailles, mais de présent,
» pour ses grandes affaires souslenir, il convo-
» noit,et vouloitque chacqun payasl, sans rien
» espargner, et ne vouloit qu'aucun plaintif en
» allast devers luy pour ceste cause. » El leur
530
HISTOIRE DE CHARLES
fui défendu , « qu'il ne fissent plus nulles as-
» semblées ne congrégations, » et au recteur
présent , « qu'il ne fîst aucune assemblée ou
» congrégation, sur peine d'encourir l'indigna-
)) tion du roy. »
Le premier jour de mars, l'empereur d'Alle-
magne vint et entra à Paris. Et furent au de-
vant de luy le duc de Berry , prélats , nobles ,
et ceux de la ville en grand nombre. Et vint
descendre au Palais où le roy estoil, lequel
vint au devant de luy jusques au haut des de-
grés du beau roy Philippes. Et là s'entraccol-
lerent , et firent grande chère l'un à l'autre. Il
avoit en sa compagnée un prince qu'on appel-
loit le grand comte de Hongrie, le comte Ber-
lold des Ursins , un bien sage et prudent sei-
gneur, et autres princes et barons. Et sembloit
qu'il avoit grand désir de trouver accord ou
expédient entre les roys de France et d'Angle-
terre. Il fut grandement et honorablement re-
ceu , et souvent festoyé par le roy , et les sei-
gneurs : et ses gens encores plus souvent. Et
mesmcment ledit Jean Juvenal des Ursins sei-
gneur de Traignel , festoya ledit grand comte
de Hongrie , le comte Bertold , et tous les au-
tres, excepté l'empereur. Et fil venir les dames
et damoiselles, des menestriers , jeux , farses,
chantres , et autres esbatemens : et combien
qu'il eust accoustumé de festoyer tous estran-
gers, toutesfois spécialement il les voulut gran-
dement festoyer, en faveur dudit comte Ber-
told des Ursins , pource qu'ils estoient d'un
nom, et armes. Et du festoyement et réception
furent bien contens le roy , l'empereur et les
seigneurs.
Ledit empereur voulut sçavoir ce que c'estoit
fie la cour de parlement : et un jour de plai-
doirie il vint à la cour, laquelle estoit bien four-
nie de seigneurs , et estoient tous les sièges
d'enhaut pleins , et pareillement les advocats
bien vestus, et en beaux manteaux et chappe-
rons fourrés. Et s'assit l'empereur au dessus du
premier président, où le roy se asseerroit , s'il
y venoit, dont plusieurs n'estoient pas bien con-
tens et disoient, qu'il eust bien suffy , qu'il se
fust assis du costé des prélats, et au dessus
d'eux. Il voulut voir plaider une cause qui es-
toit commencée touchant la seneschaussée de
Benucaire, ou de Carcassonnc , en laquelle un
chevalier pretendoit avoir droict , et un nom-
mé maislre Guillaume Signet, qui estoit un
bien notable clerc, et noble homme. Et entre
YI, ROI DE FRANCE, (1415,
les autres choses qu'on alleguoit contre ledit
Signet , pour monstrer qu'il ne pouvoit avoir
ledit office, estoit qu'on lui imposoit , « qu'il
» n'estoit point chevalier, et que ledit office
» estoit accoustumé d'estre baillé à cheva-
» liers , » laquelle chose ledit empereur enten-
doit. Et lors il appela ledit maistre Guillaume
Signet , lequel devant luy s'agenouilla. Et lira
l'empereur une bien belle espéc qu'il demanda,
et le fit chevalier , et luy fit chausser ses espé-
rons dorés. Et lors dit, « La raison que vous
» alléguez cesse, car il est chevalier. » Et de
cet exploit gens de bien furent esbahis, comme
on luy avoit souffert , veu que autresfois les
empereurs ont voulu maintenir droict de sou-
veraineté au royaume de P'rance contre raison.
Car « le roy est empereur en ce royaume , et
» ne le tient que de Dieu et de l'espée seule-
)) ment et non d'autre. »
L'empereur eut en volonté de voir des dames
et damoiselles de Paris , et des bourgeoises et
de les festoyer. Et de faict, les fit semondre de
venir disner au Louvre, où il estoit logé. Et y
en vint jusques à environ six vingts. Et avoit
fait faire bien grand appareil selon la manière
et coustume de son pays, qui estoit de brouets
et potages forts d'espices. Elles fit seoir à table,
et à chacune on bailla un de ces cousleaux d'Al-
lemagne qui valoient un petit blanc, et le plus
fort vin qu'on peut trouver. El y en eut peu
qui mangeassent pour la force des espices; de
viandes furent-elles servies grandement , et
largement menestriers y avoit. Et après disner
dansoient, et celles qui savoient chanter chan-
toient aucunes chansons, et après prirent congé.
Et au partir donna à chacune un anneau ou
verge d'or, qui n'estoit pas de grand prix, mais
de peu de valeur.
Après ces choses il parla au roy , et à son
conseil, en disant qu'il s'employeroit volontiers
à trouver accord ou expédient , au faict de la
guerre commencée. Et que pour ceste cause ,
il avoit délibéré d'aller le plustost qu'il pour-
roil en Angleterre , pour cesle matière. Et as-
sez tosl après prit congé du roy, et des sei-
gneurs. EtfutdelTrayé du tout, et si luy donna-
on des dons, et aux principaux de ses gens. Et
ouvrit ledit comte Bertold son opinion et ima-
gination, et dit, « qu'on fil trefves de quatre ou
)) cinq ans , et cependant les enfanset amis de
» ceux qui estoient morts croistroienl, et pour-
» roit-on faire provision de finances, et habil-
(1416)
» lemens de guerre, ou Irouver paix , cl traité
n final.»
Ainsi s'en alla ledit empereur en Angleterre,
et ouvrit aux Anglois aucunes manières d'en-
tendre à paix : et pour ce faire, les Anglois es-
toient prêts d'y entendre , et de faire aucunes
trefves. Si le fit sçavoir au roy et à son conseil,
mais on n'y voulut entendre. Etsembloit à au-
cuns que à l'aide des ducs de Bourgongne et de
Bretagne, et d'autres princes du royaume de
France , quellarlleur se pourroit recouvrer ai-
sément. Le comte d'Orset estoit demeuré à
Ilarflcur avec grosse compagnéed'Angloig, tant
d'hommes d'armes, que de gens de Iraict, et au-
tres hommes de guerre. Et à tout quatorze cens
combatans hommes d'armes, et bien deux mille
archers, saillit de Ilarfleur, et tenoit les champs,
et luy sembloit bien que les François audit
pays , n'estoient pas puissans de le combatre.
Laquelle chose vint à la cognoissancedu comte
d'Armagnac, lequel comme il luy sembloit
pouvoir bien fincr environ dix-huict cens
combatans, tant hommes d'armes que gens de
traict. Et délibéra de combatre ledit comte
d'Orset, qui estoit près d'un lieu nommé Wal-
mont. Et assembla ses gens, ausquels il parla
moult grandement et honorablement, en leur
donnant courage , et monstrant que combien
que les Anglois fussent plus deux fois, que la
multitude n'y fait rien , et n'y a que la bonne
volonté de combatre : que la querelle du roy ,
et d'eux aussi estoit juste et saincte, et dévoient
avoir espérance en Dieu, qui leur aideroit. Sur-
quoy luy et ses gens délibérèrent de combatre
et d'approcher de leurs ennemis, et ainsi le
firent. Quand ledit comte d'Orset veid qu'ils
l'approchoienl , il fît mettre ses gens à pied en
intention de combattre; et ainsi comme ils des-
cendoient le mareschal de Longny d'un costé
frappa sur eux, et d'autre costé le comte d'Ar-
magnac. Tellement que les Anglois se mirent
en fuite, étés bois se retirèrent, tous serrés, et
en bonne ordonnance , et y en eut de morts et
de pris. Lors il fut advisé que lesdits Anglois
ne pouvoient pas légèrement passer, sinon par
certain pas : si fut ordonné que le mareschal
de Longny et ses gens garderoient ledit
pas. Et le connestable d'Armagnac trouveroit
moyen poureulrerverseux par ailleurs: laquelle
chose ledit de Longny ne fit pas -, mais passa
outre après les Anglois, cuidant les chasser et
trouver hors d'ordonnance : mais la chose jsloit
PAR JEAN JUVEXAL DES URShXS.
:.3i
bien autrement , car ils s'cstoient mis en belle
ordonnance, et serrés, parquoy ils receurent le-
dit de Longny tellement, qu'il y eut bien grand
dommage de ses gens. Et si ce n'eust esté le
connestable qui y survint, la besongne dudil
mareschal de Longny eust esté très-mal ap-
pointée. Les Anglois prirent leur chemin au
long par la rivière de Seine, et s'en retournèrent
à Harfleur; de leurs gens y eut plusieurs morts
et pris. Ledit connestable faisoit bonne justice.
Et pource que plusieurs de la compagnée du-
dit mareschal s'en estoient fuis de la besongne
moult laschementet deshonnestement, il en fit
plusieurs pendre, dont aucuns estoient de
bonne maison.
A Paris se faisoienl emprunts et tailles, tel-
lement que plusieurs de la ville en estoient
très-mal conlens et desplaisans, et enmurmu-
roit-on fort.
1416.
Lan mille quatre cens et seize, comme des-
sus a esté tousché , plusieurs estoient mal con-
tens à Paris de la grande exaction des finances,
et y en avoient plusieurs qui desiroient fort la
venue du duc de Bourgongne.
Le jour de Pasques , le roy estoit au Palais,
où il avoit en sa compagnée le roy de Sicile, le
duc de Berry, et plusieurs autres. Quand ce
vint au soir, ils s'en allèrent souper. Or en
l'hostel du duc de Berry y avoit un gentilhom-
me surnommé de Montigny, qui estoit en la
grâce du duc de Berry, lequel avoit quelque
accointance en l'hostel du seigneur de Trai-
gnel,oùy avoitchevaliersetescuyers de la cour
du roy qui souppoient, et venoient à cheval le
long de la rue aux Febves , et en passant au
coin où avoit un hostel , auquel pendoit pour
enseigne la Croix d'Or, et y demeuroit un bour-
geois nommé Colin du Pont, qui estoit assez
riche homme , il veid par une fenestre trois
compagnons tous armés , desquels estoit ledit
Colin duPont, et un surnommé Courtellier chan-
geur. Et s'en vint ledit de Montigny en l'hos-
tel dudit seigneur de Traignel , et luy dit ce
qu'il avait vcu. Alors il dit à ceux qui estoient
de l'hostel du roy, k Allez-vous-en bientosl
)) vers le roy, et vous armez ; » et fit armer ses
gens , et avec ce se habilla : il y eut tantost en
la cité grand bruit , lequel les dessus dits ouy-
renf, et apperceurent que aucunement leur faict
estoit découvert. Si s'enfuirent , mais aucuns
nn
HISTOIRE DE CHARLES
d'iceux furenl pris, et ta'nlosl examinés, et
trouva-on qu'ils vouloient faire une commo-
tion. Et en estoientles principaux maistre Ni-
cole d'Orgemont, nommé le boiteux d'Orge-
mont, chanoine de Paris, et maistre en la
chambre des comptes, Robert de Belloy, drap-
pier, et autres , lesquels le lendemain furent
pris, et confessa ledit de Belloy, « qu'ils avoienl
» intention de tuer le roy de Sicile, le duc de
» Bcrry, et ceux qu'on soupçonnoit estre ou
)) avoir esté du parly du duc d'Orléans. » Or
fut son procès fait, et luy mené aux halles, où
il eut la teste couppée. Mais àla requeste dudit
seigneur de Traignel , le roy ne voulut point
qu'on prist ses biens meubles, ne immeubles, et
les donna à la femme et aux enfans. Et au re-
gard dudit d'Orgemont, pource qu'il estoit cha-
noine de Paris, et diacre, il fut rendu au cha-
pitre de Paris, lesquels firent son procès. Et
par sentence il fut privé de tous ses bénéfices,
et condamné d'eslre mené en un tombereau
par la ville de Paris en aucuns carrefours, mi-
tre, et mis à reschelle,et condamné en chartre
et prison perpétuelle au pain et à l'eaue. Et
pource qu'on doutoit qu'il n'eust plusieurs amis
à Paris, et aussi avoit-il, on le mena en l'eves-
ché d'Orléans à Mehun-sur-Loire , en une
mauvaise et dure prison , où il mourut. C'es-
loit l'un des hommes du royaume de France
d'église sans prelature, le mieux bénéficié, et
bien garny de beaux meubles. On trouva en
un tas d'avoine en son hostel seize mille vieils
escus, et estimoit-on ses biens meubles bien de
soixante à quatre-vingt mille escus. Le roy eut
tout, car pour le cas privilégié , les gens du
roy le condemnerent en cent mille francs : et
combien que les meubles suivissent le corps en
tout cas, et fut de crime deleze-majesté, et les
deust avoir eu la jurisdiclion ecclésiastique :
toutesfois tout fut pris par les officiers du roy,
sans ce que oncques le chapitre en eust aucune
chose. Et au regard des autres qui furent trou-
vés coupables , les uns furent punis corporel-
lement et leurs biens confisques. Et aux autres
on leur disoit « qu'ils s'en allassent, » sans
prendre aucune chose de leurs biens. El au re-
gard de ceux qui s'estoient absentés de leur
auclorilé, leurs biens furent confisqués, et les
personnes déclarées bannies. Et pource qu'on
veoil cuidemment que la plus grande partie du
peuple estoit enclin et affecté au duc de Bour-
gongne, on fil os ter les chaisnes des rues de
YI, ROI DE FRANCE, (1416)
la ville de Paris, et armures et les harnois
au peuple, et leur fit-on commandement qu'ils
portassent leurs harnois et basions au Louvre.
On fit aussi abbatre les boucheries de Paris, et
en fit-on de nouvelles en divers lieux. Et pource
que les bouchers avoienl une communauté, qui
estoit cause de eux assembler, elle fut condam-
née cl abolie. Or toutes les rudesses et autres
choses dessus dites , animoient plus le peuple
à aimer le duc de Bourgongne , et desiroient
sa venue. Mais on n'en ozoil monstrer semblant.
Le roy trouva par conseil , que la manière
par laquelle il pourroil plus grever lesAnglois,
esloil sur mer, pourveu qu'il eust puissance
pour ce faire. Pour cette cause il envoya am-
bassade en Espagne, et aussi à Gennes, pour
avoir gens et vaisseaux. De Gennes vindrenl
mille arbalestriers à pied, et esloient neuf capi-
taines , dont les Grimaldes esloient les princi-
paux : et avoit messire Baptiste de Grimalde
deux cens arbalestriers soubs luy, lequel en son
estendarl portoit « Respice finem. « Les autres
huict capitaines en avoienl chacun cent. Et
n'avoit chacun capitaine que trois ou quatre
chevaux, et leurs gens à pied , armés de bon-
nes brigandines, salades , et arbaleslres , bien
garnies de viretons. Ils entrèrent à Paris deux
à deux en belle ordonnance, et les faisoil beau
voir. Et fit-on tellement que grands navires
venoienl tant d'Espagne que de Gennes , et y
avoit de grands vaisseaux nommés caraques.
On les cquippa , et garnit-on de gens le mieux
qu'on peut. Et voguèrent par la mer par au-
cun temps , et faisoienl grand dommage aux
Anglois : et prirent à diverses fois plusieurs
vaisseaux , dont comme nuls n'estoient pris à
rançon, mais les jeltoit-on dedans la mer.
En ce temps l'Empereur estoit encores en An-
gleterre, lequel s'employoil, et faisoil le mieux
qu'il pouvoit, pour trouver paix entre les roys ;
plusieurs fois il envoya en France pour la ma-
tière. Il y eut plusieurs articles faits à diverses
fois, et en diverses manières et formes : finale-
ment accord ou paix ne se peut trouver. El
conseilloil fort l'empereur au roy de France,
qu'on fit trefves de trois ou quatre ans. Etsem-
bloil comme dit est, que les Anglois en eussent
esté contens. Mais le roy de ce ne fut pas con-
seillé, vcu que de toutes parts venoienl secours :
et si avoil-on espérance que le duc de Bour-
gongne s'adviseroil, cl viendroil pour faire
gueiro aux Anglois.
(1417)
Après que les navires dessusdits eurent esté
par aucun temps sur mer, ils se retirèrent vers
Dieppe, et en autres divers liei>x. Les Anglois
voyans et considerans qu'ils avoient grand dom-
mage sur la mer, délibérèrent d'y résister, et
firent finances de bons et grands vaisseaux, en
intention de distraire et occuper les vaisseaux
des François, et de leurs alliés. Et de faict , se
mirent sur mer. Or estoient les François des-
cendus de leurs vaisseaux à terre, et s'en vin-
rent en leurs marches. Les nouvelles vinrent
que les Anglois estoient sur mer, et que les
ducs de Bcdford et de Glocestre frères du roy
d'Angleterre, y estoient en personnes. Si fallut
nécessairement y pourvoir. Et envoya-on devers
le duc de Bourgongne, pour avoir gens à y ai-
der : mais il n'en voulut rien faire : et estoil
voix et commune renommée : « qu'il estoit al-
» lié aux Anglois. » Le roy avoit neuf grands
vaisseaux esquels se mirent le vicomte deNar-
bonne, les seigneurs de Montenay, et de Jîeau-
manoir, le bastard de Bourbon, et autres , ac-
compagnés de bien peu de gens, veu la gran-
deur des vaisseaux. Et y avoit une partie des
gens , qui estoient des arbalestriers venus de
Gennes. En cet estai ils cinglèrent par mer,
et trouvèrent les Anglois en bel estât et ordon-
nance, et s'assemblèrent et combalirenl fort,
et faisoient les Genevois merveilles d'armes.
Que si les navires des François eussent esté
bien garnis de gens , comme ils n'en estoient
pas à moitié de ce qu'il falloit, les Anglois n'eus-
sent point arreslé d'estre deffails : mais en ef-
fect les François furent desconfits , et eurent
deux de leurs vaisseaux qui périrent en la mer,
et deux de pris. Or si les Anglois eurent Thoti-
neur, toutesfois y eurent-ils grande perte de
gens. Les autres vaisseaux des François, et
ceux qui estoient dedans , se retirèrent à Brest
en Bretagne.
Cette année , le quinziesme de juin , mourut
le duc de Berry oncle du roy, qui fut grand
dommage pour le royaume : car il avoit esté
en son temps vaillant prince, et honorable. Et
se delectoil fort en pierres précieuses. Fes-
toyoit très-volontiers les estrangers, et leur
donnoitdu sien largement.
Après la mort du feu monseigneur de Guyen-
ne, fils aisné du roy, et dauphin , estoit le se-
cond fils Jean, qui avoit espousé la fille du
comte de Hainaut. Lequel fut tenu et réputé
dauphin , et ainsi le nommoit-on. El estoit en
PAR JEAN JU VENAL DES URSINS.
533
Hainaut quand il sceut la mort de son frère
Louys. Si délibéra de s'en venir ù Paris, et
aussi le roy l'avoit mandé. Et s'en vint à Com-
piegne, et en ladite ville luy prit une maladie,
dont il alla de vie à Irespassement, qui fut bien
grand dommage, car le comte de Hainaut es-
toit bien sage seigneur, lequel avoit intention
que par son bon moyen paix se Irouveroilavec
le duc de Bourgongne.
Après la mort de Jean, fut dauphin Charles,
qui avoit épousé la fille du roy de Sicile. Le-
quel monseigneur le dauphin , combien qu'il
fust jeune d'aagc , toutesfois il avait bien bon
sens et entendement. VA avoit son chancelier,
un bien prudent et sage clerc, nommé maistre
Robert Le Masson.
Les gens du duc de Bourgongne autour de
Paris faisoient maux innombrables. Hs prirent
Beaumont, qui appartenoit au duc d'Orléans.
En la terre duquel seigneur ils faisoient guerre
mortelle, combien qu'il fust prisonnier des An-
glois, qui estoit bien piteuse chose. Aucuns se
voulurent entremettre d'y mettre paix : mais
rien ne fut parfait. Car tousjours ledit duc vou-
loit venir à Paris devers le roy, et monseigneur
le dauphin; et que plusieurs notables gens
vuidassent, et que les bouchers, et autres, qui
avoient fait les maux dessusdits, retournassent.
Ce que jamais on n'eust accordé.
Au mois d'aoust , le roy d'Angleterre des-
cendit à Toucques, vers Honfleur en Norman-
die, avec bien trente mille combatans. De la-
quelle place estoit capitaine messireJeand'An-
gennes, qui y avoit commis un, qui s'appelloit
Bonenfant , leque! rendit la place sans coup
ferirbien laschement, et s'en vint : aussi eut-il
la teste couppée à bonne cause, et raison, et un
sien compagnon aussi.
1417.
L'an mille quatre cens dix-sept, il y avoit
grandes guerres et terribles divisions par le
duc de Bourgongne, cuidant toujours venir à sa
fin , d'avoir le gouvernement du royaume. Et
ne luy portoient les Anglois aucun dommage.
Car aussi disoit-on publiquement , qu'il avoit
alliance, avec eux , à quoy avoit bien grande
apparence. Et avoit gens sur les champs , qui
faisoient tous les maux qu'on pourroit faire,
comme pillerics , roberies , meurtres et liran-
nios merveilleuses , violoienl femmes et pre-
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
634
noient à force , entroient par force et autre-
ment dedans les églises, les pilloient et dero-
boient, et en aucunes mettoient le feu, et en
icelles faisoient ords et détestables pccliés.
Aucune renommée estoit, que en l'hostelde
la reyne se faisoient plusieurs choses deshon-
nestes. Et y frequentoient le seigneur de La Tri-
mouille , Giac , Rourrodon , et autres. Et quel-
que guerre qu'il y eust, tempestes et tribula-
tions , les dames et damoiselles , menoient
grands et excessifs estais , et cornes merveil-
leuses, hautes et larges. Et avoient de chascun
costé , en lieu de boudées , deux grandes oreil-
les si larges, que quand elles vouloient passer
rhuis d'une chambre , il falloit qu'elles se tour-
nassent de costé, et baissassent, ou elles n'eus-
sent peu passer. La chose desplaisoit fort à gens
de bien. Et en furent aucuns mis hors, et
Bourrodon pris, et pour aucunes choses qu'il
confessa, il fut jette en la rivière, et noyé. Et
fut délibéré par plusieurs causes, que la reyne
s'en iroit à Blois , pour estre loin delà guerre,
et y fut envoyée.
On exigeoit argent , où on le pouvoit trouver
à Paris, jusques à la prise des reliques de Sainct-
Denys. Et mesmement fut desgarnie la chasse
de sainct Louys , qui estoit toute couverte
d'or, et en fît-on des moutons valions un escu
la pièce, jusques à trente mille. Et selon ce
qu'on disoit, cela ne porta aucun profit, ou bien
petit.
Le duc de Bourgongne fît faire lettres à plu-
sieurs bonnes villes, où il disoit, et mettoit ce
que bon lui sembloit, pour icelles subvertir, et
mettre hors de l'obeyssance du roy , bien sédi-
tieuses. Et en envoya à Rouen , lesquelles fu-
rent receues par ceux de la ville, et leues. Et
soudainement se mirent en l'obeyssance du duc
de Bourgongne. Le baillif , qui estoit seigneur
de bien, y cuida remédier : mais ils le tuèrent
mauvaiscment. Or toujours le chastel se tint en
l'obeyssance du roy. La chose venue à la co-
gnoissance de monseigneur le dauphin , il y alla
incontinent, et entra dans le chastel. La ville
se réduisit, et furent pris les principaux, les-
quels eurent les tètes trcnchées. Et s'en re-
tourna ledit monseigneur le dauphin à Paris.
Les villes de Rheims , Chaalons , Troyes, et
Auxerre , à grande joyc se mirent en l'obeys-
sance du duc de Bourgongne, et prirent la croix
de Sainct-André , en disant, « Vive Bouigon-
gncl » Après la reddition d'icelles, i)arloul on
(H17)
prenoit les gens du roy, qui au temps estoient
officiers, et leur couppoit-on les testes , et pil-
loit, et roboit-on leurs biens. Et pour faire
tuer un homme, il suffisoit de dire : « Cestuy
là est Armagnac. » Aussi pareillement quand
on pouvoit sçavoir où trouver quelques uns
qu'on scavoit tenir le party du duc de Bour -
gongne, ils estoient punis, et leurs biens pris :
c'estoit grande pitié à gens d'entendement, de
voir les choses en Testât qu'elles estoient. On
se doutoit fort que à Paris il y en eust, qui
avoient grand désir que le duc de Bourgongne y
entrast. Et combien qu'il y eust assez matière
d'en prendre aucuns, et leur faire desplaisir de
leurs personnes, et prendre de leurs biens :
toutesfois on ne le voulut pas faire. Et à ceux
qu'on sçavoit évidemment estre trop extrêmes,
on leur disoit gratieusement , a qu'ils s'en al-
» lassent, )> et au regard des biens, «. qu'ils en
» fissent à leur plaisir. » Il y en eut plusieurs
tant de parlement, que de l'université , et plu-
sieurs notables bourgeois, et marchands, les-
quels à grand regret s'en allèrent. On ordonna
certains capitaines à Paris, tant de guerre,
que autres , qui avoient les gardes et gou-
vernement des portes. Les villes de Beauvais
aussi, et de Senlis, se mirent en l'obeyssance
du duc de Bourgongne.
Le comte d'Armagnac , connestable de Fran-
ce, estant à Paris , le seigneur de Lisle-Adam
envoya vers luy, en luy escrivant que s'il luy
vouloit bailler charge de gens d'armes , jusques
à cent chevaliers, et escuyers , qu'il les fîne-
roit pour employer au service du roy. Lequel
connestable luy manda qu'il avoit assez de
gens. Plusieurs nobles aussi s'offroyent , les-
quels il refusa, dont grand mal en vint, car
ils se mirent en l'obeyssance du duc de Bour-
gongne.
Beaumont , qui avoit esté pris par les Bour-
guignons , fut recouvert parles gens du roy, et
y eut de ceux de dedans plusieurs mors et pris.
Le seigneur de Viepont avoit charge de gens
d'armes de parle duc de Bourgongne, et avoit
le gouvernement de Champagne. Il estoit sur
les champs avec certaine quantité de ses gens ,
et rencontra des compagnons qui porloient la
croix droite, lesquels il prit , et les voulut
amener à Beaumont, cuidant qu'il fust enco-
res en l'obeyssance du duc de Bourgongne.
Or il fut rencontré par ceux qui estoient de-
dans, et les François qu'il avoit pris furent res-
(1417)
cous. Ledit seigneur de Vieponl y fut pris,
puis mené à Paris où il eut la teste couppéc.
En rislc de France, es forests de Hallale, de
Senlis et de Montmorency, brigands se mirent
sus, qui faisoient maux innombrables. Tous
ceux qu'ils prenoient ils les tuoicnt, et spécia-
lement ceux qui portoient la croix droite : mais
aussi bien courroient-ils prcsques sur tous au-
lies.
Aucuns disent que en ce temps arriva la ba-
taille sur mer des François et Anglois, où es-
toit le baslard de Bourbon , dont dessus est
faite mention, où les François par défaut, de
leurs vaisseaux mal équippés de gens furent
desconfits. Et selon ce que disoient mesmes
les Anglois , ce fut merveilles de la bataille
et résistance des François , et des armes qu'ils
firent. Le roy y eut bien grand dommage.
Le roy d'Angleterre accompagné de bien
cinquante mille combatans, comme on disoit,
vint mettre le siège devant Honnelleur en Nor-
mandie. Il ordonna ses gens et son artillerie,
et y fut bien trois semaines. Ceux de dedans
la place se défendirent fort. Et y eut de vail-
lantes armes faites , de Iraict il y avoit assez,
qui apporta spécialement grand dommage aux
Anglois. Le roy d'Angleterre, voyant que pour
lors il ne les pourroit aisément avoir, il s'en
partit, et s'en vint devant Caën, où estoil le
seigneur de Montenay, qui devoit avoir en sa
compagnée quatre cens combatans -, et pour
tel nombre fut-il payé et contenté , lequel n'en
avoit pas deux cens. Après que le roy d'Angle-
terre y eut esté par aucun temps , il entra de-
dans. Du chastel de Toucques et de Caën s'en
alla ledit roy, et vint passer f)ar devant Fa-
laise , qui esloit bien garnie de gens de guerre,
et alla devant Argenten , de laquelle estoit ca-
pitaine un nommé Larconneur, lequel assez
aisément la rendit. D'Argenten il vint devant
la ville et chastel d'Alençon , dont estoit capi-
taine Le Galois d'Ache, chevalier, et n'y fut
ledit roy d'Angleterre que un jour et une nuict,
qu'il ne la rendist. D'Alençon envoya iceluy
roy d'Angleterre devant Fresnoy, et plusieurs
autres places , lesquelles se rendirent. Or avant
qu'il parlist dudit lieu d'Alençon le duc de
Bretagne vint devers fuy : et disoit-on que ce
duc s'agenouilla , et qu'il fut assez longue pièce
à genoux devant luy, avant qu'il luy dist : u Le-
vez-vous. » Il y eut plusieurs parlemens entre
eux : finalement on disoit que ledit duc traita
PAR JEAN JLVENAL DES URSINS.
535
pour son pays de Bretagne et avoit fait certains
sermens bien grands , contre la loyauté qu'il
devoit au roy son souverain seigneur. Le roy
d'Angleterre avoit en sa coinpagnée les ducs
de Clarence et de Glocestre ses frères , et les
comtes de La Marche, d'Orsct, Warwic, Aron-
del,Salbery, SulTolc, Quent, et plusieurs autres
barons. Or quand il veid qu'il ne trouvoit au-
cune résistance, il envoya mettre le siège de-
vant plusieurs places fortes, comme le comte
d'Orset devant Cherbourg, messLre Ilenry Phi-
lizen grand chambellan devant Danfront, le
comte de Warwic , et le seigneur de Tallebot
devant Bayeux, Constances, Carenten , et au-
tres places. Et ne trouva résistance, sinon à
Cherbourg, où il y 'eut plusieurs beaux faicts
d'armes, et seulement s'y tinrent trois mois.
Ils ne trouvoient personne qui resislast, sinon
aucuns de ceux du pays qui s'estoient retirés
dedans les bois, dont esloit capitaine un qui
senommoitMixtoudin, et tous ceux qui faisoient
guerre se nommoient à luy. Ce fut la première
résistance qu'ils trouvèrent en Normandie.
En ce tempe, es diocèses de Chaalons et de
Troyes se leva un foudre ou tonnerre, et mer-
veilleuse tempesle de gresle. Et bien par
quatorze heures durant, furent tous les bleds,
vignes, et autres fruicts deslruils, foudroyés,
et battus mieux, et plus que de fléaux , et si
tua plusieurs personnes. Et en aucunes des
personnes qui furent tuées , il fut trouvé que
leurs osestoient tous comminués et desrompus,
sans ce que la peau et la chair fussent aucune-
ment entamées.
La foudre cheut à Noslre-Dame de Essonne,
se assit vers le crucifix, en rompit les bras ,
les jetta à terre , et laissa le demeurant aussi
noir que charbon : et toutes les images qui
avoient aucune représentai ion de la passion de
Nostre-Sauveur Jesus-Christ , fit tous noirs
comme le crucifix. Puis s'en alla laissant et
demeurant une puanteur si merveilleuse, que
par aucun temps il n'y avoit personne qui
peust demeurer en l'église.
Le duc de Bourgongne voyant que le pont de
Beaumont luy seroit bien séant, vint devant la
place et l'assiégea. Et par le moyen du sei-
gneur de Lisle-Adam luy fut rendue, et vendue.
De là il s'en alla à Beauvais, et mit de toutes
parts garnisons autour de Paris, lesquels fai-
soient tous les maux qu'ils pouvoient et sça-
voient.
535
HISTOIRE DE CHARLES
Le roy délibéra d'envoyer une ambassade
vers le roy d'Angleterre : et y fut l'archeves-
que de Rheims qui lors estoit, et plusieurs no-
tables gens de divers estais. Le roy d'Angle-
terre les receut bien gratieusement, et y eut
plusieurs matières ouvertes d'avoir paix. Mais
il voyoit les divisions qui esloient, et luy sem-
bloit bien qu'il auroit tout. Donc n'y firent rien
lesdits ambassadeurs , parquoy ils s'en revin-
rent à Paris. Ils sceurent par aucuns Normans
qui estoient ja avec le roy d'Angleterre, les al-
liances et promesses qui esloient entre luy et
le duc de Bourgongne : esquelles toutesfois il
ne se floit pas trop, et luy sembloit que son
alliance n'estoit pas seure , veu les nianieres
qu'il lenoit contre le roy son souverain sei-
gneur,
La ville de Pontoise se mit , rendit et obéit
au duc de Bourgongne, de laquelle estoit capi-
taine un gentilhomme nommé Maurigon , qui
ne s'en doutoit point, ny n'en voyoit aucune
appercevance : et soudainement prirent la
croix de Sainct-André, et boutèrent hors les
gens du roy, et vinrent les gens du duc de
Bourgongne pour entrer dedans : mais, avant
qu'on les laissast entrer, ils jurèrent et promi-
rent que aucuns desplaisirs ne dommages ne
seroient faits aux habitans, mais les conserve-
roient et garderoient en leurs personnes, corps,
et biens meubles , et immeubles. Après les
promesses ainsi faites, ils entrèrent dedans, où
nianquans de parole ils pillèrent et dérobè-
rent une partie des bourgeois de la ville, et
mesmement des plus riches : car en ce temps
quiconque estoit riche, il estoit réputé Arma-
gnac, et pillé, dérobé, ou tué.
Le duc de Bourgongne avoit intention d'aller
devant Sainct-Denys. On le sceut, et pource
on envoya dedans deux vaillans chevaliers, l'un
nommé messire Guillaume Bataille, et l'autre
mossire Hector de Père, bien accompagnés de
gens de guerre. Quand le duc le sceut, il se dé-
porta d'y aller, et s'en alla vers Sainct-Ger-
main-en-Laye. Et le pont de Poissy, Meulant,
Mante et Vernon se rendirent et mirent en son
obéissance. Et partout les nobles, et spéciale-
ment les riches, estoient pillés, dérobés, ou
rançonnés, et aucuns mis dehors.
Le duc de Bourgongne vint devant le pont
de Sainct-Cloud, car il sembloit à ses capitai-
nes qu'ils l'auroient facilement, et envoya in-
continent sommer celuy qui en avoit la garde,
YI, ROI DE FRANCE, (1417)
nommé Adenet Trochelle, qu'il luy rendist la
place, (c Lequel respondit, « que le roy luy en
» avoit baillé la capitainerie, et luy avoit fait
» faire le serment qu'il ne la rendroit qu'à luy,
» ou à monseigneur le dauphin , et que autre-
» ment il ne la bailleroit. » Alors on fit appro-
cher les canons et bombardes , et jetterent
lesdits engins , et fit-on plusieurs essays par
plusieurs fois pour l'avoir, mais rien n'y pro-
fltoit. Les capitaines de dedans avoient bonne
volonté de se défendre, car ils estoient garnis
de bon traict, et portoient grand dommage aux
gens du duc de Bourgongne, et plusieurs en
tuoient et navroient. Finalement si vaillam-
ment se portèrent, que les Bourguignons à
leur grande honte et confusion s'en allèrent :
dont aucuns s'en allèrent mettre le feu en une
maison, qui estoit audit seigneur de Traignel,
assise en un village nommé Rueil , qui estoit
l'un des plaisans lieux et délectables, qu'on
peust trouver : et y avoit de moult belles fon-
taines, dont ils rompirent et despecerent les
pierres moult belles : et si y avoit une chap-
poUe moult plaisante, qui fut toute arse.
Au partir de Sainct-Cloud , le duc de Bour-
gongne s'en vint devant Paris à Montrouge ,
Vaugirard , Meudon , Vanvres , et en tout ce
pays du costé des portes Sainct-Jacques , de
Sainct-Michel et de Bourdelles , en faisant
maux innombrables : et monstroit évidemment
qu'il taschoit d'assiéger Paris, où il cuidoit en-
trer par force, ou par quelque trahison. Mais
ceux mesmes qui avoient affection pour luy es-
toient très-mal contens : car ils voyoient les An-
glois faire conquestes en la duché de Norman-
die, auquel il se deust estre employé à y résister,
et en ce faire son devoir : et il faisoit guerre en
effect au roy, et deslruisoit le pays dont le roy
se pouvoit aider : parquoy on imaginoit bien
et faisoit conclurre, qu'il estoit allié des An-
glois : car en effect il leur aidoit tant comme
il pouvoit, ou au moins empeschoit que les
gens du roy ne s'employassent à défendre le
royaume contre les anciens ennemis. On mit
gens, tant de guerre que autres, à la garde des
portes, spécialement à celles de Sainct-Jacques
et de Bourdelles, car les autres estoient fer-
mées. A celle de Sainct-Jacques estoient com-
mis messire Robert de Loire, Pelisson, Bour-
geois et messire Baptiste de Grimaldc a.vec les
Genevois , et tous les jours deux dixaincs do
Paris. Et de jour et de nuict y avoit gens de
(I4I7)
guerre et des arbalestriers qui gisoient dedans
le boulevart, et defendit-on qu'on ne laissas!
sortir personne. Et à la porte Bourdelles y
avoit des Gascons soubs un chevalier nommé
messire Dandonnet, et des gens de Paris. Ceux
de dehors faisoient escrire à aucuns de Paris
plusieurs lettres, pour cuider faire aucunes
commotions et séditions. Mais ceux qui les re-
cevoient les apportoientau conseil du roy. En-
tre les autres , un chevalier nommé messire
Jean de Neufchastel , seigneur de Montagu ,
envoya lettres par un poursuivant ' audit sei-
gneur de Traignel : car ils estoient parens, et
au temps passé bons amis, lesquelles estoient
bien séditieuses, et furent monstrces au conseil
du roy, et n'en tint-on compte. Or vint ledit
seigneur de Traignel à la barrière parier au-
dit poursuivant, et luy demanda, « s'il diroit
» au duc de Bourgongne ce qu'il luy diroit ; »
lequel respondit que ouy. Et lors ledit seigneur
de Traignel luy dit : « Dites à monseigneur
» de Bourgongne que ce n'est pas honneur à
» luy, que ses gens ardent et bruslent les mai-
» sons, et que c'est petite vengeance, et qu'on
» a bouté le feu en ma maison de Rueil, et que
» si luy ou ses gens luy vouloient rien deman-
» der, on se trouveroit à la barrière. » Lequel
poursuivant, après ce qu'il eut dit au duc de
Bourgongne, il fit crier « qu'on ne boutast au-
» cuns feux. » Peu d'escarmouches y avoit ,
car on avoit défendu que personne ne saillist.
Toulesfois les arbalestriers de Gennes sail-
loient aucunes fois à pied tous armés, avec
leurs arbalestres et carquois garnis de vire-
tons', lesquels s'embuschèrent es vignes et
maisons, et tuoient des chevaux et des gens du
duc de Bourgongne, et amenoient leurs bagues
à Paris. Une fois advint que les gens du dv.c
de Bourgongne délibérèrent de les prendre, ou
tuer, et mirent une bien grosse embusche der-
rière les Chartreux, et y en eut une partie qui
vinrent vers Nostre-Dame-des-Champs , pour
les cuider enclorre ; lors se leva une escar-
mouche , ce qui fit que messire Guichart de
Loire monts à cheval , et avec luy environ
' Un poursuivant esloit celui qui par l'expérience
de sept années se rendoit capable de parvenir aux
charges et degrés de liéraut , puis de roy d'armes.
(Godefroy.)
' f^ire ou viielun est une espèce de (raid d'arba-
leslre, lequel tiré vole comme en tournant. (Code-
frov ]
PAR JEAN JUVENAL DES URSIINS.
537
trente à quarante lances, lesquels vinrent vers
le chemin de Montrouge. Alors commencèrent
gens d'armes des villages à saillir, et Tembus-
che des Chartreux se mit entre eux et la ville.
Ledit de Loire et ses gens, voyans qu'ils es-
toient comme enclos, frappèrent par le milieu,
et passèrent outre , et s'en vinrent mettre à
Nostre-Dame-des-Champs, par la porte qui va
aux Chartreux : il y perdit un homme d'armes,
et fut suivy jusques à ladite porte, où il y avoit
des Genevois, et y en eut de vingt à vingt-
quatre de morts, et des Bourguignons aussi en
demeura-il. Cela fit qu'il y eut à Paris une
grande alarme : et vint le comte d'Armagnac
et une grande partie de ses gens tous armés
jusques à la porte 5 les François s'estoient ja
tous retirés en la ville, et fut très-mal content
de ce qu'on estoit issu, veu les défenses qui
avoient esté faites, qu'on ne laissast sortir per-
sonne , et dit qu'il feroit coupper les testes <i
ceux par lesquels cela avoit esté fait : mais il
fut appaisé.
Les gens dudit duc de Bourgongne mirent
le siège à Oursay, un chastel qui estoit de nou-
veau fait vers Marcoussis, dont estoit chef un
Savoysien, nommé messire Watelier-Vast, qui
avoit grande charge de gens. Cela vint à la co-
gnoissance dudit messire Dandonnet, qui estoit
à la porte Bourdelles : lequel assembla des
gens, et en un soir partit de Paris, si bien qu'au
poinct du jour il vint frapper sur ceux qui te-
noient ledit siège, lesquels ne s'en donnoient
de garde, et ainsi fit lever ledit siège : et plu-
sieurs en tua, mesme en amena aucuns pri-
sonniers à Paris, ausquels il fit bonne compa-
gnée, les renvoyant en payant légère finance.
Ceux de Provins avoient un capitaine bien
homme de bien, nommé Pierre de Chailly, qui
avoit esté ù madame de Guyenne, fille du duc
de Bourgongne, lequel les gouvernoit le plus
doucement qu'il pouvoii. Et au pays estoit un
capitaine nommé Cablot de Duilly, Lorrain,
qui avoit grande compagnée et gens de toute
nation en sa compagnée : lequel ceux de la
ville en un matin mirent dedans, et luy ouvri-
rent la porte : mais premièrement ils luy firent
jurer et promettre, qu'il ne pilleroit ou ne des-
roberoit personne en la ville , et se gouverne-
roit bien et doucement, sans faire desplaisir à
personne ; moyennant laquelle promesse luy et
ses gens entrèrent en ladite ville : et n'y peut
ledit de Chaillv remédier, mais luv-mesme fut
638
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
(1417)
pris, et l'envoya-on dehors luy, ses serviteurs
et chevaux. Quand ledit Cablot y eut esté par
aucun temps, il en pilla et desroba ainsi, et de
tels que bon luy sembla, spécialement de ceux
qui avoient argent, ou renommée d'eslre ri-
ches. Et commença à courre le pays, piller,
desrober et mettre feux, selon ce qu'on a ac-
coustumé de faire en Lorraine. Pour abréger,
luy et ses gens faisoient maux innombrables.
En la Brie, brigans se mirent sus, spécia-
lement parmy les bois , et s'y estoient assem-
blés bien de cinq à six cens vers le chasteau
de Montagu. Le baillif de Meaux se mit sus
pour y remédier, et en fit pendre que tuer en
la place bien quatre cens. Et ainsi le pays fort
se depeuploit, les uns s'en alloient en pays
lointains, où il n'y avoit point de guerre, et
les autres on les tuoit, ou mouroient de faim.
Un capitaine de gens d'armes estant au
comte d'Armagnac prit Beaumont sur les gens
du duc de Bourgongne. Lequel duc délibéra
de metire le siège à Corbeil, et luy sembloit
qu'il l'auroit aisément. Mais depuis qu'il l'eut
assiégé , secreltement le seigneur de Barbasan ,
et Bertrand de La Tour entrèrent dedans la
ville du coslé de delà : et y fut ledit duc et son
ost devant : mais il apperceut bien qu'il per-
doit ses peines, et s'en partit, et délaissa son
siège : car il y perdoit de ses gens , tant par
les saillies que faisoient ceux de dedans , comme
aussi des canons, et Iraict, dont ils estoient
bien garnis.
Le duc s'en vint après vers Montlehery, et
se rendirent ceux de dedans par certaine com-
position , sans coup ferir.
Les villes- de Troycs, et de Chartres se mirent
en l'obcyssance du duc.de Bourgongne. Et y
eut des olTiciers du roy et des gens riches ré-
putés Armagnacs, pillés et desrobés , et aucuns
exécutés. Les autres s'absentoient , et aban-
donnoient tout, dont plusieurs estoient moult
gens de bien.
Comme dessus a esté dit, on envoya la reyne
hors de Paris, pour estre plus seurement, et
hors de la guerre, vers Blois et Tours, dont
elle esloit très-mal contente : car on luy osta
aussi le gouvernement dos finances, et luy di-
minua-on son estai, tant de gens, que d'argent.
Quand le duc de Bourgongne sceul qu'elle es-
loit ainsi indignée, il envoya secreltement vers
elle luy parler de bouche. Et par l'issue qu'on
veid depuis, il y eut conclusion prise entre la
reyne et le duc, qu'elle s'en iioiten pèlerinage
à Marmoustier, et que là il viendroit aussi. Qr
le deuxiesme jour de novembre, sans ce qu'on
s'en donnast de garde, et sans grande quantité
de ses gens soudainement il s'en vint à Mar-
moustier, et là trouva la reyne, et s'entre-firent
très-bonne chère : et quelques dissensions qu'il
y eust eu au temps passé, touchant les desplai-
sirs que le duc luy avoit faits, tout fut par-
donné, et fut la paix faite. Il y eut des gens de
la reyne pris , et mis à finance comme enne-
mis. Et mesmement maistre Guillaume Tou-
choau son chancelier, et maistre Jean Picart
son secrétaire. Et se rendit la ville de Tours au
duc de Bourgongne, et y en eut de pris et pillés,
et les autres mis dehors : brief y fut fait comme
aux autres villes : de là il s'en alla à Joigny,
et emmena la reyne avec luy.
Le duc de Bourgongne avoit laissé gens de-
dans Montlehery. Messire Tanneguy du Chas-
tel prevost de Paris alla devant, et recouvra la
place, et la mit en l'obeyssance du roy. Et fut
par composition, que ceux de dedans s'en allè-
rent sauves leurs vies.
Or pource que plusieurs saincts pères avoient
au temps passé donné et octroyé aux roys de
France bulles , par lesquelles ils vouloient et
declaroient « excommuniés tous ceux qui fe-
» roient assemblées de gens d'armes sans le
» congé et licence du roy ; » et mesmement
telles , et en la forme et manière que faisoil le
duc de Bourgongne. Il fut advisé par notables
clercs , et conclud , « que ledit duc de Bour-
» gongne. et tous ses adherens, favorisans, et
)) complices, estoient excommuniés, et tels on
)) les devoit dénoncer et publier ; » et ainsi fut
fait.
Comme dit est, le duc de Bourgongne et ses
adherens taschoicnt (ousjours à trouver manière
qu'il entrasl dedans Paris. Il y eut une bande
d'un homme d'église , et aucuns meschans
mesnagers de Paris, qui entreprirent certain
jour pour le faire entrer parla porte Bourdelles.
Et firent leur conspiration en une maison es-
tant près des murs es marche de ladite porte :
mesmes disent aucuns que un serrurier de leur
ligue avoit contrefait des clefs, et si avoient li-
mes, scies sourdes, et grosses turquoises et ins-
trumcns pour légèrement ouvrir ladite porte.
Et prirent jour et heure, pour ce faire : cequ'ils
firent sçavoir au duc de Bourgongne , et l'un
d'eux mesmes estoit allé vers luy, et promit
(141'
PAR JEAN JU VENAL DES UilSiNS.
539
d'amener ou envoyer gens au jour et heure :
et que luy-mesme s'approcheroit , ce qu'il
n'oublia pas. Et envoya au jour et heure, et
s'approcha. Entre les autres capitaines de guer-
re, il y envoya messire Hector de Saveuse vail-
lant chevalier. Or est vray qu'il y avoit en la
rue Sainct-Jacques un pelletier, qui en estoit
consentant, lequel advisa et considéra le grand
incon venient qui s'en pouvoit ensuivre, parquoy
il s'en vint le soir, dont l'entreprise en la nuict
se devoit faire, vers ledit messsire Tanneguy
du Chaslel prevost de Paris, enluy priant qu'il
luy voulust faire pardonner ce qu'il avoit mes-
pris, et il hiy diroit une grande mauvaiselié
d'une conspiration faite contre la ville. Lequel
prevost luy promit ce qu'il requeroit, et enco-
res qu'il scroit rémunéré : lors il luy va décla-
rer ce que dit est : et que ceux qui le dévoient
faire, s'il vouloit, environ les dix heures au
soir, il les trouveroit en ladite maison tous as-
semblés, laquelle esloità maistre Jacques Brau-
lart, qui estoit conseiller du roy en parlement.
Le prevost ne dormit pas , et alla à ladite mai-
son, et là les trouva, et furent tous pris et me-
nés en Chastellet. Et au surplus on mit guet
sur la porte, et y eut des arbaleslriers de Pa-
ris, qui avoient de bien fortes arbalestres. Les
gens du duc de Bourgongne vinrent , et des
premiers vint messire Hector de Saveuse et ses
gens, lesquels furent bien servis de fraict, et y
fut navré ledit messire Hector : si s'en retour-
nèrent. Et de ceux qui furent pris et mis en
Chastellet, il y en eut plusieurs qui eurent les
lestes couppées : et à celuyqui avoit révélé la
chose, fut tenu ce qu'on luy avoit promis, et
luy donna-on largement argent : mesnie par
Paris, pource qu'il avoit sauvé la ville, on l'ap-
pelloit le Sauveur.
Le duc de Bourgongne es villes qui s'estoient
mises en son obeyssance il fit cheoir les aydes,
et ne payoit-on aucuns subsides , et crioit-bn
fort : « Vive Bourgongne ! » Et vivoient ses
gens sur les champs des biens de ceux des
bonnes villes, qu'on appelloit Armagnacs, qui
estoient communément les plus riches , et
mieux meublés. Ceux de la ville et cité de
Rouen se réduisirent derechef en l'obeyssance
du duc de Bourgongne, et pillèrent et desro-
berent tous les olTiciers du roy sur le faict des
aydes, et aussi les fermiers : mesmes il y en eut
de pris des plus riches de la ville, lesquels fu-
rent mis à finance, et payèrent argent, et de-
meurèrent : aucuns autres furent jettes en la
rivière , ou tués : c'estoit grande et excessiva
pitié des villes où tels cas advenoient.
Le roy d'Angleterre en Normandie ne trou-
voit aucune résistance, et en peu de temps con-
questa presque toute la duché d'AIençon , et
eut Lisieux et Evrcux. 11 mit le siège devant
Falaise', dont estoit capitaine messire Olivier
de IMauny, lequel estoit au chaslel : en la ville
estoit le mareschal de La Fayelle, lequel ne
tint guieres la place, et fut rendue au roy d'An-
gleterre : mais le chaslel ne fui pas si lost ren-
du , car messire Olivier estoit un vaillant che-
valier, et luy et ses gens fort se defendoient.
Et y procéda le roy d'Angleterre par jetter
bombardes , et canons , et faire mines. Or veu
qu'il ne pouvoit plus guieres tenir, et qu'il sça-
voit bien qu'il n'auroit aucun secours, il rendit
la place par certaine composition : mesnaement
s'obligea ledit de Mauny de remettre la place
en Testai qu'elle estoit au temps que le roy
d'Angleterre y mit le siège. Et de ce, fallut
qu'il baillast bonne seurelé. Ainsi le roy d'An-
gleterre eut toute la basse Normandie en sa
main, excepté le Monl-Sainct-Michel.
Le duc de Bretagne s'en revint vers le roy
d'Angleterre. Et disoit-on qu'il s'esloit aucune-
ment allié avec luy : quoy qu'il en fust , il luy
avoit promis de ne luy nuire point à la con-
queste qu'il faisoit. Plusieurs places se ren-
doient à ce roy qui faisoit plusieurs sièges :
aussi n'y avoit-il personne qui resistast, sinon
un qui se nommoitle bastard Mixoudin, lequel
faisoit plusieurs courses sur les Anglois, ci leur
porloit de grands dommages. l\ mil le siège au
Pont-de-l'Arche, elle prit. Et cependant France
par ses gens mesmes se deslruisoit. Le roy
d'Angleterre vint devant Dreux, où estoit un ca-
pitaine nommé messire Raimonnel de La Guer-
re, qui avoit assez bonne compagnée de gens
de guerre, et faisoit plusieurs saillies, et fort se
defendoit : c'estoit' merveilles des belles et vail-
lantes armes qu'il faisoit: et s'en esbahissoient
le roy d'Angleterre, et tous les princes et gens
de guerre de son ost.
En ce temps , Martin fut esleu pape à Ro-
me '.
Barbasan et messire Tanneguy du Chastel ,
estoient vers Estampes , lesquels mirent en
l'obeyssance du roy plusieurs places, lesquelles
' Martin V.
)40
HISTOIRE DE CHARLES YI, ROI DE FRANCE
s'esloient rendues en l'obeyssance du duc de
Rourgongne. Et vinrent devant Chevreuse, où
cstoient de vaillantes gens de la part du duc de
Bourgongne, lesquels fort se defendoient. Les-
dits Barbasan et Tannegny envoyèrent à Paris
quérir des gens et de l'artillerie : aucuns y fu-
rent envoyés ainsi qu'ils le requeroient. Fina-
lement après que la ville eut esté battue , elle
fut assaillie et prise d'assaut. Il y eut des assail-
lans qui se portèrent vaillamment , et aussi
ceux de dedans se defendoient merveilleuse-
ment, et y eut des assaillans blessés : au regard
de ceux de dedans , peu y en eut de mis à fi-
nance, et s'en renlournerent les gens du roy à
Paris.
A Senlis estoit un capitaine nommé le bas-
tard de Thien, que on nommoit et repuloit
vaillant homme , et aussi estoit-il. Luy et ses
gens faisoient beaucoup de maux autour de
Paris, en plusieurs manières : et pource il fut
délibéré et conclud au conseil du roy, que no-
nobstant l'occupation , et la grande peine et
travail qu'on avoit de résister d'un costé aux
Anglois, et d'autre part aux entreprises du duc
de Bourgongne, et aux maux que ses gens fai-
soient, qu'on meltroit le siège devant Senlis.
Or partirent pour cette cause de Paris le comte
d'Armagnac connestâble de France , le sei-
gneur de Barbasan , et le prevost de Paris, Le
roy alla à Creil , où pendant le siège il se tenoit.
Le bastard de Thien faisoit des saillies et sor-
ties, souvent à la perte de ses gens, et aucunes
fois aussi faisoit du dommage aux assiegeans.
Ceux de la ville ne demandoient que traité, et
de se mettre en l'obeïssance du roy. Mais les
gens de guerre estans avec ledit baslard es-
loient maistres. Toutcsfois manière de traité
fut ouverte , et y entendit le roy, et ceux qui
cstoient avec luy, car on avoit trop affaire en
plusieurs lieux. Pour conclusion il y eut ac-
cord fait, « que les gens de guerre sauves leurs
» vies et bien s'en iroient , et abolition seroit
)) donnée à eux , et à ceux de la ville. » Or
pour entretenir et accomplir ledit traité, ceux
de la ville baillèrent ostages gens notables ,
c'est à sçavoir l'abbé de Sainct-Yincent, l'ad-
vocat du roy, et six autres : et sous ombre de
ladite promesse qu'avoient faite ceuxdela ville,
le siège se leva, et s'en revint le roy à Paris.
Quand le bastard de Thien veid que le siège se
levoit, cl qu'on cuidoit que au jour il deust
rendre la ville, il dit plainemenl : « qu'il ne la
(1417)
» rendroil point : et que si on couppoit les tes-
» les aux ostages , qu'il avoit aussi des prison-
» niers ausquels ils les feroit coupper. » Et
ainsi advint, car les gens du roy, veu qu'on
leur avoit failly et manqué sur les promessesque
on leur avoit faites, firent coupper les lestes aux
ostages , excepté à l'abbé de Sainct-Yincent et
à l'advocat du roy. Et pareillement le baslard
de Thien fil bien mourir vingt prisonniers qu'il
avoit : les autres aussi avoient plusieurs pri-
sonniers, que semblablement ils firent mourir:
et parce c'esloit destructions des François les
uns contre les autres, qui au lieu de ce eus-
sent deu trouver manière de résister conjoin
tement aux anciens ennemis les Anglois. Ces-
toit grande pitié, car le père contre le fils , et
le frère contre le frère estoient bandés, faisans
guerre les uns contre les autres en celte mau-
dite querelle, qu'on disoit de Bourgongne et
Armagnacs. Les religieux laissoient leurs ha-
bits de religion , et prenoient harnois et che-
vaux , et s'exerçoient aux armes , mesmes au-
cuns se faisoient capitaines , et prenoient gens
soubs eux , non seulement pour se garder et
défendre leurs personnes , et terres , mais fai-
soient et exerçoient courses et faicts de guer-
re, pilloient et deroboient comme les autres.
Et faisoit-on de toutes parts maux innombra-
bles.
Le roy d'Angleterre tousjours conquesloit et
prenoit places , tant en la duché de Normandie,
que en la comté du Maine, et ne Irouvoil au-
cune résistance, sinon d'aucuns gentils-hommes
de bonne volonté. Entre les autres y avoit un
gentil escuyer nommé Ambroise de Lore, qui
estoit dans le chastel de Courseries , et mettoit
peine de trouver et attraper les Anglois : or en
une journée il rencontra un capitaine anglois,
nommé Guillaume de Bours , et ses gens. Il se
rencontrèrent et battirent très-bien les uns les
autres , et demeura la victoire aux François.
Entre les autres villes qui se rendirent au
duc de Bourgongne , la cité de Rouen en fut
une : monseigneur le dauphin Charles y alla ,
car le chasteau tenoit pour luy, où il y avoit de
vaillantes gens, il y eut plusieurs grandes es-
carmouches entre ceux de la ville et du chas-
tel : enfin après trois ou quatre jours , ils co-
gnurent leur faute, et y entra ledit seigneur par
traité, comme dit est, et y laissa pour garder
la ville le comte d'Aumalle , Pierre de Roche-
fort , et plusieurs autres nobles seigneurs , qui
(M18)
gardèrent la ville par sepl ou huicl mois : mais
nonobstant ce, les habitans avoienl tousjours le
courage et le cœur enclin au party de Bourgon-
gne, ce qu'à la fin ils monslrcrent par effect,
et fallut que lesdits seigneurs en partissent. Ils
se disoient neantmoins tousjours au roy, mais
c'esloit soubs le duc de Bourgongnc.
Audit an mille quatre cens et dix-sept, les
Anglois en la comté du Maine prirent plusieurs
places comme Beaumont-le-Vicomte, Balan ,
Tonnerre , Loue , Roussay, Nouans , Dan , et
plusieurs autres : il n'y avoit aucune résis-
tance , sinon d'autres pauvres compagnons ,
qui se tenoient es bois. Et en prenoient les An-
glois, et les amenoient es forteresses, elles
autres jettoient en la rivière. Puis mit le roy
d'Angleterre le siège devant le Pont-de-l'Ar-
che, qui luy fut rendu ville et chastel. Outre
ce il prit plusieurs places au dessous et au des-
sus de Rouen.
Environ ce temps le bastard d'Alençon avec
plusieurs autres, jusques au nombre de cinq à
six cens chevaux, se mit sur les champs : il
trouva un Anglois nommé Haimon Hacquelet ,
accompagné de quatre-vingts Anglois ou envi-
ron , lequel quand il veid les François il des-
cendit avec ses gens à pied le long d'une haye.
Les François frappèrent sur les Anglois, mais
aux Anglois demeura le champ et la victoire,
et y eut des François tués et pris.
Les François du pays du Mayne assemblèrent
gens , pour cuider faire lever le siège que le
comte de Warwic tenoit devant Donfront, de
Iquelle entreprise estoit chef ledit bastard d'A-
lençon ; mais ils ne furent pas conseillés de
frapper et donner sur eux : au lieu ce cela ils
vinrent devant Fresnay, qui leur fut rendu ,
après devant Beaumont -le - Vicomte, mais
ils s'en allèrent sans rien faire : ce jour mesme
Ambroise de Lore et Pierre de Fontenay y mi-
rent le siège-, ils y furent huict jours, et leur
fut rendue , et si recouvrèrent bien douze ou
quinze forteresses.
1418.
L'an mille quatre cens et dix-huict, nostre
Sainct Père le pape avoit bien ouy parler des
grandes tribulations qui estoient au royaume ,
tant par les divisions que les seigneurs avoient
les uns contre les autres, comme aussi par les
Anglois. El pour trouver par toute manière de
PAR JEAN JUVENAL DES URSLNS.
541
paix, il envoya le cardinal des Ursins, et celuy
de Sainct-Marc en France. Lesquels y vinreni,
et furent receus grandement et honorablement
en divers lieux. Or fut ouverte matière de paix,
et articles faits et accordés d'un costé et d'au-
tre , le jour du Sainct-Sacrement, qui furent
publiés à Paris le samedy vingt-septiesme jour
de may.
Or est à croire , que Dieu vouloit encores
chastier ce royaume : car le dimanche vingt-
huictiesme jour dudit mois, les Bourguignons
entrèrent à Paris : et pour sçavoir la manière,
il est vray, comme dessus à esté touché , que
le duc de Bourgongne avoit de grands fauteurs
à Paris. La cause en vint de ce qu'on faisoit
plusieurs et diverses exactions indeues par ma-
nières d'emprunts, et en autres manières sur
les bourgeois, et spécialement sur ceux qu'on
sçavoit avoir dequoy, sans nul espargner : cela
faisoit qu'il y avoit des envies les uns sur les
autres : parquoy taschoient fort les amis de
ceux qui estoient chassés dehors , de mettre
leurs amis dedans la ville, et recherchoient
pour cette cause le moyen de mettre le duc de
Bourgongne dedans. De plus il y avoit des gens
de guerre, qui avec leurs valets et serviteurs ,
faisoient des desplaisirs à aucuns bourgeois de
Paris, et à leurs serviteurs : spécialement un
nommé Perrinet Le Clerc, fils de Pierre Le Clerc
l'aisné, demeurant sur le Petit-Pont, qui estoit
un bon marchand de fer, et de choses touchant
le fer, riche homme , bien preud'homme , et
bien renommé, lequel estoit quartenier, et avoit
la garde de la porte de Sainct-Germain-des-
Prés : le plus souvent il envoyoit sondit fils as-
seoir le guet , lequel une fois en s'en retournant
fut vilenné, et injurié , voire battu et frappé par
aucuns serviteurs de ceux qui estoient princi-
paux du conseil du roy : de ce fut plainte faite
au prevost de Paris, et à son lieutenant, afin
que justice s'en flst. Mais on n'en tint compte,
dont ledit Perrinet fut mal content, en disant
« que une fois il s'en vengeroit. » Et comme
dit est, à Paris estoient plusieurs qui secrette-
ment tenoient le party du duc de Bourgongne,
mesmement des parens , amis et alliés du sei-
gneur de Lisle-Adam. Or il y en eut quisceu-
rent que ledit Perrinet Le Clerc estoit mal con-
tent; partant vint-on parler à luy pour sçavoir
et trouver manière, comment on pourroit met-
tre le seigneur de Lisle-Adam et ses gens de-
dans : lequel dit, « qu'il prendroil bien à desceu,
642
HISTOIRE DE CHARLES
» et subtilement sans qu'il y parusl les clefs de
» la porte de Sainct-Gerniain , que son père
» avoit en sa garde. » Et fit tant qu'il induisit
tous ceux de la dixaine avec luy : aussitost on
envoya vers le seigneur de Lisle-Adam, qui
avoit près de luy en aucunes places deux ca-
pitaines bourguignons : c'est à sçavoir le sei-
gneur de Chastelus, et Le Veau de Bar: enfin y
eut jour pris au dimanche vingt-huictiesme
jour de may, dont le samedy de devant, la paix
avoit esté publiée : et vinrenl à ladite porte de
Sainct-Germain : et firent aussi ledit Perrinet
Le Clerc et ses alliés grande diligence de venir
à la porte, laquelle ils ouvrirent. Et entrèrent
lesdits capitaines dedans , criant : « La paix, la
)) paix, Bourgongne! ))Le peuple n'ozoit saillir
hors de leurs maisons , jusques à ce qu'ils vin-
rent es rues de Sainct-Denys et de Sainct-Ho-
noré, lirans vers Thostcl du comte d'Armagnac.
Là de toutes parts sailloit le peuple, prenans
la croix de Sainct-André , et crians : « Yive
» Bourgongne ! » Et assaillirent l'hostel dudit
comte, lequel en habit dissimulé pour lors s'es-
chappa , et mussa en l'hostel d'un maçon, qui
depuis l'accusa : si fut pris et mené au Palais.
Aussi fut-on en l'hostel du chancelier de France,
lequel on prit, et pareillement fut mené au
Palais. Messire Tanneguy du Chastel ouyl le
bruit, et s'en vint hastivement en l'hostel de
monseigneur le dauphin , lequel dormoit en
son lict: et ainsi que Dieu le voulut, le prit
entre ses bras, l'enveloppa de sa robbe à rele-
ver, et le porta à la bastille de Saint-Antoine. Là
le fit habiller, et le mena jusques à Melun. Le
Veau de Bar envoya en l'hostel du seigneur de
Traignel , luy faire dire qu'il se sauvast: et que
nonobstant qu'il luy eust fait grand plaisir en
la Chappelle de Tierache , en estant cause de
luy sauver la vie, qu'il ne le sçauroit cette fois
sauver. Donc il s'en alla par la rivière en nas-
selle jusques à Sainct-Victor, et de là à pied
jusques à Corbeil, où le prevost de la ville luy
aida de chevaux : il ne fut pas un quart de
lieue outre Corbeil, que le commun ne s'e-
meust : et le lendemain on couppa la teste audit
prevost. De déclarer les meurtres , pilleries ,
roberies, cl tirannies qui se faisoient à Paris,
ce seroit chose trop longue et piteuse à réciter.
On prenoit gens : les uns estoient mis en prisons
privées on maisons, en intention de les garder
pour avoir argent , les autres estoient menés au
grand et petit Chaslellet, au Louvre, au Tem-
VI, ROI DE FRANCE, (14 18)
pie , à Sainct-Martin-des-Champs , à Sainct-
Magloire , et en autres lieux : les autres mesmes
cuidans estre asseurés de mort, s'alloient met-
Ire es prisons ordinaires. Et s'en allèrent en
grand tumulte au collège de Navarre, et là
pillèrent et dérobèrent ce qu'ils trouvèrent, ex-
cepté la librairie , et en plusieurs autres lieux
et maisons , tant de conseillers du roy en par-
lement , que gens d'église , et marchands.
Puis s'en allèrent jusques en la ville de Sainct-
Denys , et la pillèrent, et dérobèrent, et y fit-
on maux innombrables.
Les nouvelles de ladite entrée furent en-
voyées hastivement au duc de Bourgongne,
qui estoit vers Troyes avec la reyne , qui en
firent moult grande joye. Et ceux de la ville
mosme en firent aucunes solemnités.
Le mercredy ensuivant ladite entrée, le sei-
gneur de Barbasan et messire Taneguy du
Chastel vinrent à tout bien quatre cens hommes
d'armes à la bastille de Saincl-Anloine, et en-
trèrent par icelle au long delà rue Sainct-An-
toine, et cuidoient bien leurs gens que tout
fust leur, et qu'ils eussent recouvert la ville :
mesmes ils vinrent jusques à la porte Baude-
loier, autrement la porte nommée Bandés : au-
cuns desja entroient es maisons pour piller et
dérober, que s'ils eussent esté tout droit au
Chastellet, sans entendre à pillerie, et délivrer
les prisonniers, qui leur Icussent aidé, on disoit
que les Bourguignons s'en fussent fuis et issus.
Et prenoient aucuns desja la croix droite. Mais
quand le peuple apperccut qu'on entendoit à
piller, ils se mirent et allièrent avec les Bour-
guignons, et rebouterent les autres jusques à la
Bastille. Il y en eut de morts d'un costé et
d'autre, spécialement y fut tué un vaillant
homme breton , nommé Alain , qui avoit es-
pousc la dame de Lacy, lequel fit merveilles
d'armes avant qu'il peust estre abattu; si s'en
retournèrent tous à Melun vers monseigneur
le dauphin.
La reyne et le duc de Bourgongne envoyèrent
à Paris un advocat du parlement , nommé
maisire Philippes de Morvillers, et un cheva-
lier nommé messire .lean de Ncuchaslcl sei-
gneur de Monlagu, dont plusieurs à Paris es-
toient bien joyeux. Car on avoit espérance,
qu'ils estoient venus pour mettre justice sus,
et que meurtres , pilleries et roberies cesse-
roienl : mais la chose fut bien autrement , car
le douziesme de juin aucuns firent une corn-
:i4i8)
motion à Paris : et estoit un des capitaines, un
nommé Lambert. Et si estoient retournés à
Paris des bouchers, et autres du temps passé :
et estoit cedit Lambert un potier d'estain, de-
meurant en la cité. Ils allèrent aux prisons du
Palais, et entrèrent dedans : et en icelles prirent
le comte d'Armagnac connestable de France,
messire Henry de Marie chancelier de France,
et un nommé Maurignon , qui estoit audit
comte. Ils les tirèrent hors de la Conciergerie
du Palais emmy la cour, et là les tuèrent bien
inhumainement , et trop horriblement, et les
despouillerent tout nuds , excepté des che-
mises ; mesme il y en eut qui ne furent pas
content de les voir morts et tués : mais leur
estoient cruellement des courroyes du dos,
comme s'ils les eussent voulu escorchcr. De là
ils s'en vinrent au grand Chastellet , au bout
du pont des changeurs, où y avoit grande foi-
son de prisonniers : les uns montèrent en haut
aux prisonniers , les autres demeurèrent en
bas , lendans leurs basions , javelines, espieux
et espées , avec autres basions pointus , les
pointes contremont : or ceux d'en haut fai-
soient saillir lesdits prisonniers par les fenes-
tres , sur iceux bastons trenchans et pointus,
et les detrenchoient encores depuis qu'ils es-
toient morts ; de là ils s'en allèrent au petitChas-
tellet, où estoient l'evesque de Constances,
Tevesque de Senlis, et plusieurs autres no-
tables gens, tant d'église que autres , lesquels
pareillement furent tous tués et detrenchés :
ledit evesque de Constances avoit foison d'or
sur luy, lequel il offroit, cuidant pour ce es-
chapper : mais rien n'y vallut, et perdit sa vie
et son or. Semblablement firent-ils à Sainct-
Martin-des-Champs , à Sainct-Magloire et au
Louvre. Bref, il y en eut bien de seize cens à
deux mille ainsi inhumainement meurtris et
tuées : par la ville mesmes en tuoit-on beau-
coup. Mais ce fut grande pitié des pauvres Ge-
nevois , qui n'estoient que soudoyers , qu'on
chassoit hors des maisons où ils estoient emmy
les rues, et là les tuoit-on. Quand ils eurent
fait lesdits meurtres, on prit des charetles et
des tombereaux , et meltoient les corps morts
dedans et les menoient ou faisoient mener aux
champs. Mesme on en altachoit aucuns par
les pieds à une corde , et les trainoit-on par la
ville jusques hors des portes, et là on les lais-
soit : de celte sorte et en ceste manière y fut
traisné un nolnblo docteur en théologie, eves-
PAR JEAN JL VENAL DES URSINS.
643
que de Senlis. Et quiconque avoit un bon bé-
néfice et ofiice, il estoit tenu Armagnac, et mis
à mort incontinent : et le faisoient faire mesme
ceux qui vouloient avoir les bénéfices, ou of-
fices. Or ne tuoit-on passeulementlos hommes,
mais les femmes et enfans : mesme il y eut une
femme grosse qui fut tuée , et voyoit-on bien
bouger, ou remuer son enfant en son ventre,
sur quoy aucuns inhumains disoient : « Re-
)) gardez ce petit chien qui se remue. » Que si
aucune femme grosse se delivroit de son en-
fant, à peine trouvoit-on femme qui Tozast ac-
compagner, ne aider, ainsi qu'il est accouslu-
mè en tel cas de ce faire : et quand la pauvre
petite créature estoit née, et hors du ventre de
la mère , il la falloit secrettement porter aux
fonds, ou baptiser par une femme en l'hoslel.
ce qui est appelle ondoyer. Mesmes il y avoit
des prestres , ou curés si passionnés et affectés
à maudite inclination , que aucuns les refu-
soient de baptiser : et advenoit aussi aucunes-
fois que par faute de secours et aide, la femme
seule se delivroit , et baptisoit mesme son en-
fant et que tous deux après mouroient. Or les
morts qu'ils tenoient Armagnacs, ils reputoient
indignes de sépulture. Des cy-dessus tués,
ainsi que dit est, la pluspart fut jettée aux
champs, où là ils furent mangés des chiens et
oiseaux , mesmes aucuns leur faisoient avec
leurs cousteaux, de leurs peaux, une bande
pour monstrer qu'ils estoient Armagnacs. Il y
en eut plusieurs qui estoient prisonniers pour
debtes, ou pour excès par eux faits, qui estoient
bien joyeux de cette entrée, afin qu'ils fussent
délivrés par ce moyen. Aussi y en eut-il qui
par haine d'aucuns furent mis en prison comme
Armagnacs , qui estoient toutesfois aidans et
favorisans le party du duc deBourgongne, les-
quels furent tous tués. Il n'y avoit considéra-
tion à personne quelconque. Plusieurs y eut
des prisonniers desdits de Lisle-Adam , Chas-
telus et Veau de Bar, des plus grands et riches,
lesquels furent sauvés en payant grosses fi-
nances : il n'y eut celuy desdits trois capi-
taines, qui de pilleries , roberies et rançons
n'amendast de cent mille escus, et mieux :
mesmement le seigneur de Lisle-Adam fit mer-
veilles d'y profiter , et faire profiter ses gens,
dont plusieurs s'armèrent et se montèrent des
profits qu'ils avoient eus en la ville de Paris,
et contre-faisoient les gentils-hommes, etpor-
toient leurs femmes estât de damoiselles, et
5^4
HISTOIRE DE CHARLT
esloient les hommes et les femmes vestus de
belles robbes : ainsi faisoit-on beaucoup de
choses illusoires et dérisoires, tant envers Dieu
que le monde.
La vigile de Sainct-Jean les chaisnes furent
remises par les rues , ainsi qu'elles souloient
estre.
Ledit cardinal des Ursins en exécutant de
tout son pouvoir ce que le pape luy avoit en-
chargé , alla en ambassade vers les Anglois,
pour sçavoir s'ils vouloient entendre au faict
de la paix : lesquels il trouva bien hautains et
orgueilleux, et se glorifioient en leurs con-
questes, joyeux des divisions si grandes qui
estoient en ce royaume. Or respondit et luy dit
le roy d'Angleterre, «que lebcnoist Dieu Ta-
» voit inspiré, et donné volonté de venir en ce
» royaume, pour chastier les subjets et pour en
M avoir la seigneurie comme vray roy : et que
)> toutes les causes pour lesquelles un royaume
)) se devoit transférer en autre main , ou per-
» sonne , y regnoient et s'y faisoient. Et que
» c'estoit le plaisir du benoist Dieu que en sa
» personne la translation se fist, et d'avoir pos-
» session du royaume, et qu'il y avoit droict.»
Par ainsi ce cardinal s'en retourna sans rien
faire : et s'en alla vers nostre Saincl Père le
pape qui l'avoit envoyé, bien desplaisant de
ce qu'il n'avoit peu rien faire.
La reyne et le duc de Bourgongne délibé-
rèrent de venir à Paris. Par devers elle et le
duc de Bourgongne avoit esté le cardinal de
Castres , pour cuider ouvrir matière de traité
avec monseigneur le dauphin : lequel cardinal
après fut vers mondit seigneur le dauphin ,
pour ladite cause et matière : et luy dit «que
» la reyne avoit intention d'aller à Paris , et
» qu'elle luy mandoit et requeroit qu'il la vint
)) accompagner jusques en ladite ville, et que
;) par ce moyen la paix seroit faite. » Lequel
seigneur respondit, «qu'il luy vouloit obeïr,
» et la servir en toutes manières , ainsi que
» bon fils doit faire à sa mère : mais d'entrer
» en une cité ou maux si merveilleux et tiran-
» niques avoient esté faits , ce seroit trop à sa
» grande desplaisance, et non sans cause.»
Autre response n'y eut de faite.
Le quatorziesme jour de juillet la reyne elle
duc de Bourgongne entrèrent à Paris, à bien
grande pompe, et si grande que à peine pour-
roit-on plus, tant en lilticres, que chariots,
hacquenécs cl autres choses. Ils furent receus
S VI, ROI DE FRANCE, (i-il8,
à grande joie : et sonnoient menestriers et
trompettes. De ceux de la ville grande foison
estoient vestus de robbes perses ou bleues : et
crioient les uns Noël et les autres Vive Bour-
gongne.
En ce temps les seigneurs de Gamaches et
de Bloqueaux ayans sceu, que le duc de Bour-
gongne avoit eu paroles et collocution avec le
roy d'Angleterre, se doutant que de ce ne vint
beaucoup d'inconvénient, ils délibérèrent d'a-
voir la ville de Compiegne, dont avoit la garde
messire Hector de Saveuse : et trouvèrent les
moyens d'y entrer, et d'en mettre hors ledit de
Saveuse : ce qu'ils firent et mirent en exécu-
tion : et après furent advertis que combien qu'il
y eust eu aucunes paroles entre le roy d'An-
gleterre et le duc de Bourgongne, ce n'estoit
pas qu'il voulust faire préjudice à la couronne
de France : mais une manière d'abstinence de
guerre entre eux ; afin que ledit duc plus ai-
sément peust subjuguer ceux du royaume de
France, qu'il tenoit ses ennemis, et les nom-
moit tels : et toutesfois tinrent-ils ladite ville.
Le seigneur de Graville estoit lors dans le
Pont-de-l'Arche, souvent assailly et comme as-
siégé des Anglois, et leur porloit le plus de
dommage qu'il pouvoit , mais il voyoit bien
que veu leur puissance, il n'y pouvoit longue-
ment durer, qu'il ne fallust que la place se per-
dist, s'il n'avoit aide et secours : pour laquelle
cause , diverses fois il envoya à Paris devers le
roy, et le duc de Bourgongne, en le requérant
qu'ils luy voulussent envoyer aide et secours :
mais rien n'en fut fait, ne semblant de faire : et
pource fut contraint d'abandonner la place, et
de se sauver le mieux qu'il peut: par ainsi y en-
trèrent les Anglois.
Monseigneur le dauphm mit grosses garni-
sons à Meaux, et à Melun, lesquels faisoient
plusieurs courses , et des mau:: largement sur
le pays.
Le vingt et uniesme jour d'aousi , le roy , la
reyne et le duc de Bourgongne estant à Paris,
il y eut une grande commotion de peuple : et
disoit-on que Capeluche le bourreau en esfoit
le capitaine , et tuèrent plus de deux cens per-
sonnes,qu'ils nommoient Armagnacs, dontil yen
avoit plusieurs gens de bien. Et par haines par-
ticulières tuèrent plusieurs des gens du duc de
Bourgongne, qui mesme demcuroicnl en son
hostel soubs le gouvernement desdits de Lisle-
Adam, Chasielus, et Veau de fJar. Et plusieurs
(1418)
fois venoit Icdil Capeluche parler au duc de
Bourgnngno , accompagné do mcschanlosgens,
aussi iiardiinont quesi c'euslesléun seigneur :
cl de ceux qui donnoient auctorilé , confort et
aide, estoienl lesGois, Sainct-Yons, et Caboche:
et de ceux de l'univcrsilé des faux sernioneurs
et prescheurs. Entre les autres ils prirent une
dainoiselle de bien, et qui avoit bonne renom-
mée, mais pource que aucuns disoient qu'elle
estoit Armagnacque, il luy coupperent la leste,
et la laissèrent emmy la rue : puis s'efl allèrent
à rhostel du roy et de la reyne, et prirent deux
chevaliers, maislres d'hostel du roy, dont Tun
estoit nommé messire Hector de Chartres, sei-
gneur de Lyons en Beauvoisis, père de messire
Regnault de Chartres archevesque de Rheims ,
et messireLouysdeP/Iançonnet,vieils et anciens
chevaliers, et preud'hommes, qu'ils menèrent
emmy les rues, et là les tuèrent très-inhumai-
nement. Quand ladite commotion fut cessée et
appaisée, on donna à entendre à ceux qui avoient
fait ladite commotion , que les Armagnacs ve-
noient par la porte de Sainct-Jacques, lesquels
tous unanimement y furent : et cependant fut
pris ledit Capeluche bourreau , qui beuvoit en
la rappée es halles, et incontinent on luy coup-
pa la teste : et disoit-on qu'on luy avoit fait
coupper, pource qu'il avoit touché au duc de
Ijourgongne, lequel luy avoit baillé sa main ,
non cuidant qu'il fust bourreau , parquoy
comme dit est il luy fit coupper la teste. Et fut
couppée la teste à un bon marchand de Paris,
nommé Guillaume d'Auxerre drappier, demeu-
rant en la Cité, plus à un notable advocat en
parlement, nommé maistre Pierre La Gode, et
à un maistre desrequestes de Thostel du roY ,
qu'on nommoit maistre Philippes de Corbie,
pource qu'on disoit qu'ils estoient Armagnacs.
Plusieurs grandes inhumanités et comme in-
nombrables furent en ce lemps faites en ladite
ville et cité, dont advint une bien grande pu-
nition de Dieu, et bien apparente. Car depuis
le mois de juin jusques en octobre , y eut
si grande mortalité que merveilles : et non mie
seulement à Paris ; mais es villages d'environ,
et à Senlis, tant qu'à peine le nombre en est
croyable. Spécialement moururent presque
tous ces brigands, et autres gens de commune,
et aucuns comme soudainement, sans contri-
tion , confession , et repentance : el sceut-on
par aucunes dames de riIoslcl-Dieu de Paris,
où il en trépassa moult grand nombre, qu'il y
l»All JEAN JUVENAL DES UUSINS.
en eut bien sept à liuict cens de morts, les-
quels on exhorloil (( de se confesser, et repentir
» des maux qu'ils avoient faits. » Mais ils res-
pondoyent que « ja n'en requeroyent mercy à
» Dieu, car ilssçavoyent bien que Dieu ne leur
» pardonneroit point.» Et quand on leur mons-
troit ou preschoit la miséricorde de Dieu , ils
n'en lenoienl compte: et moururent comme gens
tous désespérés, qui estoit grande pitié. Il y eut
un notable homme de Senlis, qui fut présent
ausdits meurtres, et puis s'en retourna à Senlis -,
mais un jour quand il eut pensé à ce qu'il avoit
fait, ou esté consentant de faire, soudaine-
ment il partit de son hostel, criant par les rues:
u Je suis damné ! » puis se jelta en un puits la
teste devant, et ainsi se tua. Es villages vers
les forests de Bondis , et vers Montmorency ,
on en Irouvoit plusieurs tous morts : ilfautcroirc
que leurs âmes estoient en grand danger. Ces-
toit moult grande pitié à Paris do voir tant de
mesnages destruits de plusieurs gens de bien ,
nobles, bourgeois, et marchands. Les femmes
et enfans mis hors de leurs maisons comme
tous nuds , qui souloyent avojr grandes che-
vances : et ne sçavoyent comme partir de Pa-
ris. Les unes s'en alloyent en guise de venden-
geresses, les autres comme femmes de villages.
Et sesoutivoit et laschoit-on par toutes manières
de trouver manière de saillir hors de la Yille.
Monseigneur le dauphin alla en Touraine,
et passa par auprès une place nommée Azay :
ceux qui estoyent dedans estoyent Bourgui-
gnons , ou tenans le parly du duc de Bourj:on-
gne , qui commencèrent à crier : « C'est le de-
» raeurant des petits pâtés de Paris , •» et di-
soient paroles injurieuses à mondil seigneur
le dauphin , et à ceux de sa compagnée , le-
quel dit, «qu'il falloit qu'il eust la place. »
Les gens de guerre et leurs capitaines descen-
dirent et adviserent comment on la pourroit
avoir. On sceut que dedans n'estoienl que bri-
gans , avec un gentil-homme qui en estoit ca-
pitaine : donc moult soudainement fut ladite
place assaillie bien chaudement, courageuse-
ment, et trés-vaillamment. Aussi ceux de de-
dans sçachans et connoissans que s'ils est<>iont
pris, ils seroient mis à mort, fort se defen-
doient de pierres et de traict. Mais nonobstant
leurs défenses la place fut prise d'assaut, et le
capitaine , et tous ceux qui estoient avec luy
pris : on couppa la teste audit capitaine, et si y
en eut deux à trois cens de pendus.
35
546
HISTOIRE DE CHARLES
Aucun temps après mondit seigneur le dau-
phin vint mettre le siège à Tours, où esloil un
gentil-homme nommé Charles Labbé , lequel
tout son temps avoit servy le duc de Bourgon-
gne. Après que par aucun temps ladite place
eut esté bien battue, et les approches faites, il
se rendit du party de monseigneur le dauphin,
fit le serment et rendit la ville. Par ce moyen
il eut une bien belle et bonne chastellenie en la
comté de Poictou, nommée Monstreau-Bou-
vin, et servit depuis loyaument.
L'evcsque de Clermont , nommé maislre
Martin Gouge , lequel estoit parly de Paris en
habit dissimulé , en s'en venant vers les mar-
ches de la rivière de Loire, fut rencontré par
aucuns des gens du seigneur de La Trimouille,
qui le cognurent , le prirent et le menèrent à
Suilly, où avoit intention ledit seigneur de La
Trimouille de ne le point délivrer qu'il ne
payast une grande finance : car durant les
brouillis il avoit eu le gouvernement, et du
temps de monseigneur de Berry, avoit esté en
elTect tout ordonneur et distributeur de ses fi-
nances, et esté son exécuteur, où il avoit moult
profité. Or estoit en la compagnée de monsei-
gneur le dauphin un vaillant chevalier nommé
messire .Tean deTorsay, seigneur de La Motle-
Saincte-Eraye auprès Saint-Maixent, maislre
des arbalestriers de France, qui avoit grande
charge de gens de guerre , lequel estoit singu-
lier amy dudit evesque de Clermont, et s'en-
Ire-aimoient comme frères. Et si estoienl au
plus près de mondit seigneur le dauphin mes-
sire Tanneguy du Chaslel et le président de
Provence , ausquels ledit evesque avoit fait
beaucoup de plaisirs, qui supplièrent audit sei-
gneur, quil voulust aller devant Sully à force
d'armes, pour r'avoir ledit evesque de Cler-
mont : surquoy délibéra ledit seigneur d'y al-
ler, non seulement pour la cause dessus dite ,
mais pour sçavoir si ledit seigneur de La Tri-
mouille liendroit son party seurement, ou
non : partant il vint jusques à Gergeau , en in-
tention d'assiéger Sully, s'il ne trouvoit obeys-
sance. Et avoit belle et grande compagnée de
gens de guerre. Quand ledit seigneur de La
Trimouille vcid qu'on Tapprochoit, il envoya
vers mondit seigneur le dauphin, et délivra
ledit evesque de Clermont 5 et luy fit pleine
obejssance et promit de le servir loyaument,
et ainsi fit-il.
Le duc de Bretagne vint à Paris parler à la
\J, ROI DE FRANCE, (I418)
reyne et au duc de Bourgongne, pour traiter
de la paix. Et y eut articles faits et comme ac-
cordés.
Le dix-septiesme jour de septembre se fit
grande joye à Paris , pource qu'on tenoit com-
munément qu'il y avoit paix. La plus grande
crainte qui y fust , « c'estoit qu'on ne s'ozoil
fier les uns aux autres. » Et tousjours quelques
paroles qu'il y eust, guerre inhumaine et mor-
telle se faisoit tant dun côté que d'autre; il y
avoit Gascons et Bretons , spécialement à
Meaux , où estoit messire Tanneguy du Chas-
tel , et à Melun , où estoit le seigneur de Bar-
basan , qui souvent couroient, et nuls prison-
niers ne prenoient à finance, mais tuoienl et
pendoient tous ceux qu'ils prenoient ; pareil-
lement ainsi faisoit-on d'eux.
Le duc de Bretagne, cependant qu'il beson-
gnoit pour la paix , fut cause de beaucoup de
bien, car il y eut trefves de trois semaines, du-
rant lesquelles plusieurs prisonniers, et autres
qui estoient musses et cachés à Paris , se sau-
vèrent et sortirent. Aussi plusieurs biens meu-
bles , soubs ombre desdites trefves furent sau-
vés , et menés jusques sur la rivière de Loire.
Ledit duc tira hors de Paris madame la dau-
phine , et avec elle plusieurs dames et damoi-
selles et autres personnes. Par diverses fois l'e-
vesque de Sainct-Brieu, qui depuis fut evesque
de Nanles, chancelier dudit duc , venoit à Pa-
ris ; et à chacun voyage qu'il retournoit , tous-
jours sauYoit ou emmenoit des gens, spéciale-
ment femmes et petits enfans. Et fit moult
grand plaisir à plusieurs personnes.
Quand le roy d'Angleterre eut conquesté plu-
sieurs villes, cités, et chasteaux en la duché de
Normandie , au dessus et au dessous de la cité
de Rouen, il y mit le siège qu'il y tint longue-
ment. Dedans estoient les gens du duc de Bour-
gongne; ceux delà ville envoyèrent vers mon-
seigneur le Dauphin pour avoir aide et secours,
mais il apparaissoit bien que ce n'estoit que fic-
tion, car ceux de dedans faisoient guerre mor-
telle à ceux dudit seigneur. Le Dauphin toutes-
fois l'eust volontiers fait ; mais il avoit assez à
faire à soy garder des Anglois d'un costé, et de
l'autre des gens du duc de Bourgongne. Tou-
tesfois il vint à sa cognoissance , que le roy
d'Angleterre auroit plus volontiers traité avec
luy qu'avec ledit duc de Bourgongne, et y eut
en suite ambassadeurs envoyés d'un costé et
d'autre. Monseigneur le dauphin y envoya une
(HI8)
bien notable ambassade, et y cul aucunes for-
mes d'accord ouverles et (laitées ^ mais sur
toutes choses, le roy d'Anjileterre vouloit que
ledit seigneur promist de luy aider à conques-
ter la comte de Flandres, et puis la tenir sans
liommagc, ressort, ne souveraineté. Ausquel-
ics demandes, combien que ledit seigneur fust
jeune d'aage, il respondit : « Que jamais ne se
» voudroit allier ny faire paix avec les anciens
» ennemis du royaume de France, pour des-
» truire son vassal; et qu'il avoit lousjours es-
)) perance que le duc de Bourgongne se ravi-
» seroit. » Ainsi il n'y eut rien fait.
La guerre en Poictou aussi estoit très-forte ,
car le seigneur de Parthenay avoit de belles
places et fortes -, et le seigneur de Montberon
tenoit le party du duc de Eourgongne. Or le
seigneur de Montberon prit les villes et chastel
de Montberon.
Le siège fut longuement devant Rouen, ne
jamais ne l'eussent eu sinon par famine, car il
y avoit de vaillantes gens lenans le party du
duc de Bourgongne -, mais la famine fut si mer-
veilleuse et si grande, qu'ils furent contraints
de se mettre en l'obeyssance du roy d'Angle-
terre, car d'un coslé et d'autre ils n'eurent au-
cun secours.
Le dix-neufiesme jour dejanvier le roy d'An-
gleterre entra à Rouen : et disent aucuns qu'ils
payèrent deux cens mille escus. Les autres di-
sent qu'il y entra à sa volonté, et qu'ils furent
pillés et desrobés bien piteusement : il fit oster
les chaisnes des rues, et les harnois aux gens
de la ville. Seulement entant que touchoit les
gens d'église, il voulut que ceux qui voudroient
demeurer en la ville, eussent leurs bénéfices
comme ils avoient auparavant : et les autres
non, lesquels il donnoit à qui bon luy sem-
bloit : il eut de plus Mante et Vernon , qui se
rendirent en son obeyssance: peu de nobles
s'ymirent: un nommé messire Guy Le Bouleil-
1er luy fit le serment.
Il y avoit unejeune dame fille du seigneur de
La Rivière, vefvede feu messire Guy seigneur
de La Rocheguyon, lequel mourut en la bataille
d'Agincourt : elle avoit deux beaux fils et une
fille dudit seigneur : laquelle estoit dedans le
chastel de La Rocheguyon bien garnie de biens
meubles, autant que dame de ce royaume : et si
avoit tant à cause d'elle que de ses enfans,
plusieurs belles terres et seigneuries : devers
laquelle le roy d'Angleterre envoya luy faire
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
54:
sçavoir, que si elle vouloit faire le serment pour
elle et ses enfans, qui estoient jeunes, qu'il es-
toit content que ses meubles, terres, etseigneu-
ries luy demeurassent, et à sesdits enfans : si-
non il auroit la place , et tous ses biens. La-
quelle nieue d'un noble courage, aima mieux
perdre tout, et s'en aller desnuée de tous biens,
et ses enfans que de se mettre, ni ses enfans
es mains des anciens ennemis de ce royaume,
et délaisser son souverain seigneur : ainsi elle
en partit et ses enfans desnuée de tous biens,
Les gens de monseigneur le dauphin repri-
rent Beaumont sur Oise sur les gens du duc
de Bourgongne : on y envoya le bastard de
Thien accompagné de gens de guerre , lequel
fut rechassé, et y eut la pluspart de ses gens
morts et pris.
Les gens aussi dudit seigneur prirent Sois-
sons. C'estoit grande pitié de la fortune qu'a-
voit eu la pauvre cité de Soissons.
Yers le pays du Mayne y avoit forte et as-
pre guerre : un jour le bastard dAlenç^n par-
tit de Fresney-le-Vicomte, accompagné de cinq
à six cens chevaux, cuidant trouver les Anglois,
et aussi les trouva-il : car sur les champs es-
toit un capitaine anglois , nommé Haymond
ILacquet, qui avoit environ quatre-vingt che-
vaux : ils se rencontrèrent si bien , que le bas-
tard d'Alençon fut desconfit, puis se retira, et
y eut de ses gens morts et pris : la cause de
ces te desrou te advint parce qu'ils chevauchèrent
en desaroy, et sans ordre , car les uns s'enfui-
rent de plain bout et d'abord, et ceux qui
demeurèrent n'avoient guieres veu du faict de
guerre.
Le seigneur de Fontaines, et messire Am-
broise de Lore se joignirent ensemble, et as-
semblèrent ce qu'ils peurent de gens. Et re-
prirent Beaumont-le-Vicomte , et plusieurs
autres places , qui avoient esté occupées par les
Anglois : lesdits messeigneurs de Fontaines, et
Lore portoient et faisoient de grands domma-
gesaux Anglois: or un jour advint que le comte
de La IMarche d'Angleterre, accompagné de six
à sept mille Anglois, estoit es marches de Fres-
nay-le-Vicomte, dont estoit capitaine ledit de
Lore : et au pays du Maine fit maux innom-
brables de mettre feux, et prendre gens et bes-
tail : ne par les François ne luy fut porté aucun
dommage, sinon que en s'en retournant en
Normandie, une partie de ses gens se logea en
un village nommé Hayes : sur lequel logis
548
HISTOIRE DE CHARLES
frappa ledit de Lore, accompagné de ses gens :
là y eut deux à trois cens Anglois ino-jts , et
plusieurs pris.
En ce temps vinrent deux chevaliers d'Es-
cosse, pour servir monseigneur le dauphin ^
l'un nommé messire Thomas Quelsalry , et
l'autre messire Guillaume de Glas : et trois à
quatre cens combatans se mirent dedans Fres-
nay-le-Vicomte,dontestoit capilame ledit de
Lore, qui firent grande resi;)tance aux Anglois,
et leur portèrent dommage largement.
Les Anglois mirent le siège devant Sainct-
Marlin-le-Gaillard : la chose vint à la cognois-
sance du seigneur de Gamaches, lequel assem-
bla des gens le plus qu'il peut , et fit lever ce
siège aux Anglois, qui y furent desconfits, et y
en eut plusieurs morts et pris.
A Sées en Normandie, il y eut des Anglois
logés; or le sceut ledit messire Ambroise de
Lore, auquel on avoit rapporté qu'ils n'estoient
que quatre- vingt : mais le soir de devant, il
en estoit bien survenu huict-vingt : à un point
du jour il vint frapper sur eux , descendit à
pied, et les assaillit, lesquels vaillamment et
longuement se défendirent : enfin lesdits An-
glois furent desconflts, et plusieurs morts et
pris. Entre les autres, un capitaine nommé
Thomas de Gournay : puis s'en retourna de
Lore à toute sa puissance à Fresnay. Assez
lost après partit ledit seigneur de Lore , cui-
dant trouver les Anglois d'Alençon, lesquels il
trouva prés d'un village nommé Mieuxe : aus-
silost ds se retirèrent en un village nommé
les Noues, fermé d'eaues, et de faussés, où les
assaillit ledit de Lore, et furent les Anglois des-
confils , dont environ soixante restèrent morts
sur la place, et grand nombre de prisonniers.
En ce temps, se combattirent à outrance le
bastard d'Orenge, François, et Richard Haa-
tely, Anglois : lesquels firent un gage de ba-
taille devant ledit de Lore , que le vaincu de-
voit payer seulement un diamant : or le Fran-
çois fut desconfit. Ce jour mesme, firent armes
à cheval Huet de Sainct-Barthelemy, François,
et Ivon , Anglois : lequel Anglois fut frappé
d'une lance parmy le visage , tant qu'elle pas-
soit outre de deux pieds. Ce fait, les Anglois
s'en retournèrent à Alençon.
Environ trois semaines après le baillif d'E-
vreux , nommé messire Gilbert de Hillefale,
vint au pays du Maine : ledit seigneur de Lore
le fit sçavoir au seigneur de Beauveau , gou-
VI, ROI DE FRANCE, (1418)
verneur d'Anjou et du Maine : lequel assembla
gens , et fut ordonné ledit de Lore à frapper
le premier par manière d'avant-garde. Or es-
toient les Anglois à Vienne-la-Juhes : et ainsi
le fit, ils combatirent longuement sans ce que
Beauveau ny ses gens vinssent : les Anglois es-
toient quatre contre un François : pour conclu-
sion ledit de Lore y fut pris : et plusieurs de
ses gens morts et pris : les autres vinrent de-
puis , mais ce fut trop lard : et fallut que ledit
de Lore rendist la place de Fresnay, qu'il avoit
regagné sur les Anglois , et tenu an et demy.
Et quelques trefves que fit le roy d'Angleterre,
tousjoups il exceptoit Fresnay, pource qu'il
avoit esté pris sur luy.
Les Anglois vers les marches de France mi-
rent le siège à Monlpillouet : le seigneur d'Auf-
femont lesceut, et assembla des gens, et frappa
sur les assiegeans : pour conclusion il y eut
plusieurs Anglois morts et pris , et fut le siège
levé.
Audit an , les Anglois et ledit messire Am-
broise de Lore se cherchoient les uns aux au-
tres , desirans se rencontrer : or advint que sur
la rivière de Sarte ils se rencontrèrent : de
part et d'autre ils se mirent partie à pied, et
partie à cheval : ils combatirent fort; enfin les
Anglois y furent desconfits, dont y eut plu-
sieurs morts et pris. Là fut fait chevalier le-
dit messire Ambroise, lequel grandement et
vaillamment s'y porta.
Dedans le Mans estoit le mareschal de Rieux
et le seigneur de Mailly, avec plusieurs nobles
du pays d'Anjou , et du Maine : le seigneur de
Cornouaille Anglois, accompagné de plusieurs
Anglois , mit une embusche prés de la cité du
Mans , et fit courir aucuns de ses gens jusques
près des barrières : le mareschal saillit hors de
la ville bien indiscrètement, et outrepassa l'em-
busche : aussi-tost lesdits Anglois saillirent, et
le prirent : cela donna exemple aux autres
François, lesquels n'esloient pas encores bien
experts en la guerre, de non saillir témérai-
rement sur l'entreprise de ses ennemis.
Connue dessus a esté touché , l'entrée de Pa-
ris faite par les gens du duc de Bourgongne ,
fut bien piteuse et cruelle , car plusieurs y de-
meurèrent morts et tués : toulesfois y en eut-il
be;iucoup de sauvés de notables gens, tant du
parlement, du Chaslelet, de l'université, que
des bourgeois qui trouvèrent moyen de sortir
de Paris, et abandonnèrent [nul. Du depuis
1419) PAR JEAN .TU VENAL DES TRSINS
leurs femmes et enfans, par divorsos subtilités
trouvèrent manière d'aller après, (hiolle pitié
entre autres estoit-ce dudil inossire .ic.in Juve-
nal des Ursins, seigneur de Traignel, qui pos-
sedoit bien deux mille livres de rente et de re-
venu, avoil belles places et maisons on France,
Brie, et Champagne, et ^;on hoslel garny de
meubles, qui pouvoient valoii' de (juinze à
seize mille escus en toutes choses : ayant une
dame de bien et d'honneur à femme, et onze
enfans, sept fils et quatre filles, et trois gen-
dres : d'avoir tout perdu, et sadite femme avec
ses enfans mis nuds pieds rcvestus de pauvres
robbos, comn)e plusieurs autres : et toutesfois
tous vesquirent bien et honorablement. Or
pour le faict de la justice souveraine du royau-
me, on ordonna un parlement à Poicliers,
composé de presidens et conseillers ^ c'est
à sçavoir de ceux qui estoient sortis de Paris,
des plus anciens et notables de la cour de par-
lement, et du Chastclcl. Il fut ordonné pour
commencement, et pour l'ouverture de ce par-
lement, que les causes des grands jours de
Berry, d'Auvergne, et de Poictou, fussent les
premières expédiées : et gardoit-on la forme, et
manieie, et slille qu'on gardoit on la cour de
parlement à Paris, pour lors qu'elle y estoit : il
yavoit foison de causes desdits grands jours : et
si evoqua-on les causes qui estoient à Paris ,
celles (jui estoient des pays obeyssans à mondit
seigneur le dauphin , et colles d'appel , lesquel-
les de nouveau on relevoit à la chancellerie en
parlement, dont il y avoit très-grande quan-
tité. Bref on y faisoit bonne et briefve expédi-
tion : là se retirèrent plusieurs qui estoient par'-
tis de Paris : et tous par la grâce de Dieu vi-
voient bien , et honorablement
540
1419
L'an mille quatre cens et dix-neuf, monsei-
gneur le dauphin s'appela et nomma régent du
royaume de France. Les guerres et divisions
estoient moult merveilleuses, et cognoissoient
évidemment les parties qu'il falloil que tout se
destruisist, et que le royaume fust en la main
des ennemis, ou qu'il y eusl paix : et à ce
faire, les parties se disposèrent par aucuns
temps.
Le seigneur de Parthcnay, qui avoit tous-
jours tenu et tenoit le party du duc de Bour-
gongne, se réduisit en l'obeyssance de monsei-
gneur le rogenl : il y cul Irailé fait après que
le siège ont osié devant Parthcnay, qui estoit
Irés-foi le place, et repuléc comme imprena-
ble : car il y avoit trois paires de fossés, et
deux paires de murs en la ville : et si y avoit
un fort chastcau, garny de seigle pour dix ans,
de sorte que par famine on ne l'eusl point eu :
de plus, il y avoit dedans de vaillantes gens,
dessoubs deux vaillans chevaliers, l'un nommé
Guichard de Pelvoisin, et l'autre messire Gil-
les. Au siège estoit pour chef le comte de Ver-
tus frère du duc d'Orléans, qui estoit prison-
nier en Angleterre, comme lieutenant du roy ,
accompagné du seigneur de Torsay maislre
des arbalestriers, et autres capitaines et gens
de guerre : or pource que entre ceux de de-
dans y avoit plusieurs gentils-hommes du pays
de Poictou, qui avoient leurs maisons hors de
la ville audit pays, il fut ordonné qu'on decla-
reroit leurs terres confisquées, et qu'on abba-
Iroit les granges et nraisons, dont il y en avoit
de moult belles : et fut ainsi procédé à l'exécu-
tion , tellement qu'il y en eut plusieurs abba-
tues. Cela en partie fut ce qui les meut à trou-
ver traité et moyen de se réduire en la gi-acc
de monseigneur le regcnt : messire Gilles des-
sus dit tous les jours sailloit dehors bien armé
et monté, pour sçavoir si personne ne vouloit
rompre lances : et souvent en Irouvoit : mais
il ne fut oncqucs abbalu , au contraire il en
abbalit aucuns. Et jamais ne prit sinon le che-
val, et un marc l'argent de celuy qu'il abba-
toit. Il y avoit un capitaine de brigands nom-
mé Levesque, qui se tenoit es bois, lequel
avec ses gens portoit de grands dommages h
ceux de l'osl, spécialement en empeschanl la
venue des vivres, mais souvent il perdoit de
ses gens et compagnons, lesquels, quand on
les prenoit, on pendoit aux arbres.
Apr'ès la réduction dudit seigneur de Par-
thcnay, toute la comté de Poictou, de Berry ,
et d'Aunis furent en l'obeyssance de monsei-
gneur le régent, lequel de tout son pouvoir ne
demandoit que trouver moyens de paix : avec
lequel estoient le duc d'Anjou, et le comte de
Vertus, lesquels de tout leur pouvoir travail-
loient à trouver paix, et grande peine y met-
loienf . Le mesmc d'autre cosié faisoient la reyne
et le duc de Bourgongne, cognoissans tous les
grands dommages, et pertes irréparables qui
csloienl advenues, et estoient à advenir de plus
en plus, à la destruction et désolation totale
5Ô0
HISTOIRE DE CHARLES
de tout ce royaume. Or pour parvenir à paix,
il fut advisé qu'il estoit expédient de faire bon-
nes et seures trefves, durant lesquelles on peust
converser les uns avec les autres seurement et
amiablement : mais il y avoit des diffîcuUés
du temps. A ce subjet furent envoyés ambas-
s"adeurs de par le roy devers monseigneur le
regenl à Melun, et depuis à Orléans. Les dé-
putés de monseigneur le régent demandoient
trefves de trois ans : et que cependant tous
unis et alliés ensemble, ils pourroient faire et
porter grand dom.mage aux Anglois, et les
chasser du tout du royaume de France : ce que
ceux du roy ne vouloient accorder, et deman-
doient brief terme : leur raison estoit, qu'il leur
sembloit que par là plustost on pourroit enten-
dre à paix finale : veu que au temps passé plu-
sieurs autres fois on avoit assemblé, et esté
d'accord. Le plus fort et difficile estoit com-
ment on trouveroit bonne scureté, que ce qui
seroit accordé seroit gardé et bien entretenu,
veu les manières de procéder du duc de Bour-
gongne, de la part duquel avoient tousjours
esté rompus les accords qui se faisoient. Tou-
tesfois après plusieurs difficultés faites d'un
costé et d'autre, le quatorziesme jour de may
trefves furent faites et accordées de trois mois
seulement : plus n'en voulut faire le duc de
Bourgongne, car le roy et luy avoient trefves
avec le roy d'Angleterre jusques au quator-
ziesme jour de may inclus , qui estoit le jour
que le roy de France et le roy d'Angleterre dé-
voient convenir ensemble pour s'accorder, en-
tre Mante et Ponloise, c'est à scavoir h Meu-
lant. 11 estoit dit que, «■ si audit jour le régent
» n'y envoyoil , et qu'il ne tint l'accord que son
» père feroit, on pouvoit (railer avec les An-
)) glois, par le moyen du mariage de madame
)) Catherine, les deux ensemble pourroient sub-
» juguer et destruire monseigneur le régent :
)) mais si le roy, ledit seigneur son fils , et le
» duc de Bourgongne estoient d'accord, et de-
» venoient tous ensemble bien unis, alors et
» en ce cas on ne traiteroit point avec les An-
)) glois. )) Donc lesdiles Ircfves furent faites,
scellées, passées et accordées, et publiées en
plusieurs lieux, et conservateurs d'icelles bail-
lés et ordonnés. Elles estoient Irés-bien com-
pilées cl dictées, combien que guieres elles ne
durèrent.
Or il fut délibéré et conclud par le roy, ac-
compagné du duc de Bourgongne, qu'il estoit
VI, ROI DE FRANCE, (1419)
expédient d'essayer d'avoir accord avec les
Anglois, en leur laissant plusieurs terres et sei-
gneuries du roy-aume, et alliance par mariage:
d'autre part aussi cependant on essayeroit d'a-
voir paix avec monseigneur le régent. Il n'est
aucun doute que si le duc de Bourgongne eust
voulu se retirer d'avoir tout le gouvernement,
et se disposer et les siens à résister aux ennemis
anciens, et laisscrle fils avec le père et la mère ,
à faire aussi le mieux qu'ils pourroient, la paix
estoit bien aisée à faire. Mais il vouloil tout
faire, et avoir entièrement le gouvernement du
royaume, et des finances : mesmes il sembloit
par ses manières de faire, comme aucuns di-
soient, qu'il se voulust faire roy. Et de faict,
ils envoyèrent une ambassade vers le roy d'An-
gleterre à Rouen, sçavoir messire René Pot,
Raillart de Chauffeur, et autres, pour avoir
abstinence de guerre, ou trefve, avec les An-
glois. Et estoit le moyen et médiateur pf>ur le
roy et le duc de Bourgongne, le duc de Breta-
gne ; et pour la partie des Anglois, le comte
de Salhery. Là ils trouvèrent le roy d'Angle-
terre fier et orgueilleux comme un lyon, de
sorte qu'ils s'en revinrent sans rien faire. De-
puis encores on y envoya une autre ambassade,
le roy estant à Provins^ c'est à sçavoir messire
Régnier Pot, messire Jean Le Cler, Guy Le Ge-
limer, et autres à IMante et à Yerhon, esquel-
les marches le roy d'Angleterre estoit, lesquels
selon leurs instructions exhibèrent « lettres pa-
» tentes, par lesquelles ils avoient puissance
» d'exposer l'intention et volonté du roy, et
» puissance d'accorder et picifier pour paix
» finale entre les roys, et de faire des offres
» au roy d'Angleterre. » De faict ils offrirent
« le traité qui fut fait à Bretigny au temps du
» roy Jean, prisonnier pour lors en Angle-
» terre, avec les terres , seigneuries , et places
» qu'il avoit conqueslé en la duché de Nor-
)) mandie : et qu'il eust madame Catherine de
» France en mariage, à certaines conditions
)) qu'on declareroil en temps et en lieu ; et que
» pour la convention nmtuellc qui se devoit
» faire, le terme de la trefve seroit prolongé.»
Ceux qui estoient ordonnés de la part des An-
glois à communiquer avec les dessusdils am-
bassadeurs, monstrerent semblant d'y vouloir
entendre. El firent aucunes protestations, que
avant qu'ils entendissent à aucuns traité, « on
» leur baillast et delivrast la duché de Guyenne,
» et la terre de Ponihieu, avec les apparlenan-
(1419)
» ces et dépendances. El qu'après cela fait, ils
» Iraiteroient volontiers sur les résidus du
» droict de la couronne de France. El feroienl
» lanl de leur pari qu'ils y auroienl honneur, el
)) qu'il ne liendroil pas à eux qu'il n'y eusl
» bonne paix et accord. Et si toutefois protes-
» toient, que par quelque chose qu'ils dissent,
» ou fissent, leur intention n'esloil pas de se
)) prejudicier au droict et titre qu'ils prelen-
» doient à la couronne de France. » Pareille-
» ment lesdils ambassadeurs du roy protestè-
rent, « que par choses qu'ils dissent ou ofl'ris-
» sent ils n'enlendoient en rien prejudicier au
» droict de la couronne, et appartenances d'i-
» celle, ny à délaisser les choses offertes, sinon
» la paix et concorde finale faite entre les deux
M roys, et fermée. » Or pource que par le pou-
voir des ambassadeurs du roy, ils n'avoient
puissance el faculté que d'offrir; il fut advisé
(|ue le roy d'Angleterre envoyeroit vers le roy
de France son cousin et adversaire, ses solem-
nels ambassadeurs. Il envoya donc les comtes
de Warvvic, de Kent, el autres pour la matière.
IMais on ne peut convenir de la prolongation
du terme, que les conventions se dévoient
faire. Les ambassadeurs vinrent à Prouvins, où
ils firent ouverture, que pour espérance d'a-
voir paix ferme entre les deux roys, ils de-
mandoient à la reyne, et au duc de Bourgon-
gne, en mariage pour le roy d'Angleterre ma-
dame Catherine, dont la reyne les remercia.
Puis ils traitèrent du lieu de la convention, de
la forme, et du temps. Bref il fut dit que ce
seroit à Meulant, le vingt-lroisiesme jour de
may, où seroient les deux roys. En suile ils
confirmèrent les trefves ou abstinences de
guerre qui esloient entre eux jusques audit
jour. Excepté contre les gens de monseigneur
le regenl, qu'ils nommoient Armagnacs : ledit
seigneur regenl désirant cependant se reser-
ver la liberté de servir le roy son père.
Le vendredy lendemain de l'Ascension, mes-
sire Tanneguy du Chastel , le seigneur de i>Ion-
tenay, et celuy de Trêves en Anjou , nommé
maistre Robert Le Masson chancelier de mon-
dit seigneur le regenl, envoyèrent vers le roy
el le duc de Bourgongne certains hérauts , qui
leur portèrent les lettres des trefves dessus
dites , dont plusieurs avoienl copies , pour les
aller faire publier es villes et places qui luy
obeyssoient. ]\Liis ils trouvèrent que la reyne
cl le duc de Bourgongne esloient partis pour
PAR JEAN JLYENAL DES URSINS.
661
venir traiter avec lesAnglois, et ne faisoient
aucun semblant d'entendre à aucun traité avec
monseigneur le regenl, pour laquelle cause les
dessus nommés esloient à Melun.
Or vint le samedy le roy au giste au bois de
"Vincennes. Le dimanche avec toute sa compa-
gnée il s'en vint h Pontoise. Le lundy vinrent
audit lieu de Pontoise de par le roy d'Angle-
terre, l'archevesque de Cantorbie, esleu de
Excesler, el le comte de Warwich , avec autres,
pour traiter el adviser du lieu de la conven-
tion, el de la manière et du temps , et heure :
pour conclusion il fut ordonné, qu'il y auroil
» une tente au milieu d'un champ, où ils con-
viendroient ensemble. » Et offrirent les An-
glois , « que là où la lente seroit placée de la
» part du roy d'Angleterre, et ainsi telle qu'elle
» seroit, il la donneroit à la reyne , ou que la
» reyne en fist mettre une, qu'elle donneroit
)) au roy d'Angleterre. » Finalement il fut con-
clud que ce seroit la reyne qui la feroit. Outre
ce il fut requis par les ambassadeurs anglois ,
(( qu'ils fissent sermens de tenir et accomplir
» les seurelés et promesses, lesquelles avoient
» esté ordonnées estres faites. » El ainsi le fi-
rent. Pareillement le roy envoya le comte de
Saincl-Paul, messire Régnier Pot, et plusieurs
autres, lesquels firent semblables promesses
qu'avoient fail ceux du roy d'Angleterre à
Pontoise : el fut ordonné pour garder le champ
de chacun costé, « qu'il y auroit mille et cinq
» cens hommes armés : el que entre les lices
)) seroient de chacun costé soixante nobles, et
» seize conseillers. » Et ainsi fut fait et accom-
PIv.
Le mardy en suivant, qui fut le trentiesme
jour de may, le roy devint malade, c'est pour-
quoy il demeura à Pontoise. La reyne et ma-
dame Catherine en une licliere bien richement
ordonnée , avec dames el damoiseiles, et h' duc
de Bourgongne en leur compagnée, arrivèrent
aux tentes auprès de Meulant, environ deux
heures après midy : il y avoit largement trom-
pettes , et meneslriers jouans de leurs inslru-
mens. Près d'une heure auparavant estoit arrivé
en ses tentes le roy d'Angleterre : car combien
qu'il ne deust avoir qu'une tente au milieu du
champ, où la convention se devoil faire, tou-
tesfois de chacun costé il y avoit tentes pour se;
retirer. Un peu après que la reyne fut retirée
en sa tente, vinrent le comte de VVarwic, et au-
tres nobles d'Angleterre, visiter de p;ir le roy
552 HISTOIRE DE CHARLES
d'Angleterre la rcyne. Là il fut ordonné « que
» la reyne et le roy d'Angleterre sortiroient de
» leurs tentes en mesme temps l'un connme l'au-
» trc , et marcheroicnt lentement jusques au
)) milieu du champ , où il y avoit un pal fiché ,
» distant de leurs lentes et barrières du champ,
» autant et esgalement l'un comme l'autre, et
)) que de chacune partie enlreroient seulement
» soixante personnes nobles et seize conseillers,
» et qu'on les appelleroit singulièrement par
» leurs noms. » De la part de la reyne furent
eslus trente chevaliers, et trente escuyers, et
seize conseillers ; c'est à scavoir des conseillers,
le chancelier» niaistre Pierre de Morvillier pre-
mier président , maistre Jea-n Rapiot tiers pré-
sident, maistre Henry de Savoisy archevesque
de Sens, maistre Jean de Mailly doyen de Sainct-
Germain-l'Auxerrois , Jean Le Clerc , Guyot-
Geviller, Philippes de Rully, Hue de Dicy,
Guillaume Colin, ÎSicolas Sautereau , Jacques
Eraulart, Guillaume Le Breton, et autres, jus-
ques à seize, et secrétaires, maistre Jean Ra-
mel, Guillaume Barraut, et Rosay.
Environ les trois heures après midy la reyne
sortit hors dos tentes , laquelle avoit devant elle
les conseillers deux à deux. Quand elle et le roy
d'Angleterre arrivèrent au pal dessus dit, l'un
comme l'autre, le roy d'Angleterre prit la reyne
par la main, et la baisa, et après madame Ca-
therine : pareillenicnt les deux frères du roy
les baisèrent, et en les baisant lesdils frères
baissèrent lesgenouils jusques près de terre :
ce fait , le roy d'Angleterre prit la reyne par la
main , et ensemble par pareils pas vinrent en
la tente, où ils se debvoient assembler : là se
assirent la reyne, et le roy, chacun en son
siège, lesquels esloient ordonnés et parés , pa-
reillement l'un comme Tautre de drap d'or,
ayans ciel dessus, distans près de deux toises
l'un de l'autre : tellement que aisément ils se
pouvoient ouyr l'un l'autre, quand ils parloienl :
alors s'agenouilla le comte de Warwic, et com-
mença à parler à la reyne en François , en
exposant en bref la cause de leur assemblée :
sans ce que rien fut conclud , sinon « la prolon-
)) gation dos trefves jusques à huict jours , et
» que chacune des parties se retireroit es villes,
)) dont elles esloyent parties : que le roy et sa
» compagnèe se tiendroit à Ponloise , et le roy
)- d'Angleterre à IMante : et si l'tme des parties
» ne vouloit entendre à trailté, elle le fcroit
» sçavoir à l'autre dedans lesdils huicls jours.
VI, ROI DE FRANCE, (1419)
» et que encores les trefves dureroienl huicl
» jours après. » De plus il fut appointé « que le
» jeudy d'après, les parties comparoistroient en
)) la forme et manière qu'ils estoient, aux mes-
» mes lieux, et places. » Ils furent audit lieu
depuis trois heures jusques à sept heures après
midy. La chose conclue, le roy d'Angleterre
prit la reyne par la main , et s'entrebaiserent
derechef l'un l'autre comme cy-devant, puis
s'en allèrent en leurs tentes. Or estoit le lieu
ordonné en la manière qui s'ensuit. C'est à sça-
voir, auprès de la porte de Meulan du co.slé de
Pontoise , y avoit un pré , du costé de la ri-
vière de Seine d'une part, et de l'autre part, y
avoit un eslang, au milieu estoit comme un
chemin public. Ce pré fut divisé en trois par-
ties : en la première vers la ville, esloient les
tentes du roy, de la reyne , et du duc de Bour-
gongne , en grande abondance : d'autre costé
aval la rivière, estoyent les tentes du roy d'An-
gleterre : en la tierce partie et moyenne , entre
les tentes des roys de France, et d'Angleterre,
y avoit un champ moyen clos, et fortifié de
fossés, et palys, tellement fait qu'on n'y pou-
voit entrer, que par trois lieux : et à chacune
entrée y avoit bonnes barrières , lesquelles se
gardoienl chacune par cinquante hommes bien
armés et habillés : et la partie du roy et de la
reyne , qui estoit droict regardant vers les An-
glois , estoit environnée de pieux joints comme
une ville fermée. Tellement que nul n'en pou-
voit approcher de lance ne de Iraict : et al-
loienl les pieux jusques à la rivière de Seine.
De plus au travers de la rivière en cet endroit
et aspect estoient pieux, tellement que les ba-
teaux n'eussent peu monter contremont : et ne
pouvoil l'une partie, ny l'autre, approcher
ensemble que par le milieu du champ. Aussi
le lieu des Anglois estoit fossoyé, et pallissé :
mais non si fortement. Or au milieu du champ,
en la partie ayant regard aux barrières, qui
estoyent aux tentes tant du roy de France , que
d'Angleterre, par lesquelles entroient au champ
la reyne, et sa compagnèe, et le roy d'An-
gleterre, et les siens, estoit le pal ou pieu
haut seulement d'un pied, où la reyne, et
le roy d'Angleterre se renconlroretit, lequel
pieu estoit distaiit de six loises de chacune
tente : et estoit dressé le pavillon commun, où
ils dévoient parler, que la reyne avoit donné
au roy d'Anglelerre : auquel pavillon, ou lente,
estoyent attachés deux autres pavillons, à cha-
(1419)
cun bout un , esquels soparemcnl la reyne , et
lo roy d'AngIcleiTC se rcliioienl quand l)on
leur seuibloif. Cris furent fuils publiquement
par les maresciiaux de chacune partie, « sur
» peine de perdre la leste, qu'il ne l'ust dit ou
» proféré aucunes paroles injurieuses les uns
» aux autres, ny que sous ombre de promesse
» de foy, ou deble, ou pour autre cause quel-
» conque, on n'arrestast, ou emprisonnasl per-
» sonne : qu'on ne jouasl à jelter la pierre, ou
» luiclast , bref qu'on ne li^t chose dont la com-
» pagnée se peut lroul)!er : de plus qu'on n'en-
» Irasl en aucune manière au champ, sinon
» ceux qui seroienl ordonnés, ou y seroicnl
)) appelles. » Contre laquelle défense il y eut
un Anglois, qui cuidant faire l'habile, passa
par dessus la barrière, et entra au champ :
mais le mareschal du roy d'Angleterre le fit
prendre , et ordonna qu'il fiist pendu et estran-
glé, et ainsi fut-il fait sur-le-champ.
Par plusieurs journées se rassemblèrent les
parties : il y eut aucunes difficultés sur les of-
fres autresfois faites par les ambassadeurs du
roy : lesquels disoient, « qu'ils ne les a voient
» pas fait si amples que les Anglois disoient. »
Il fut requis que le roy d'Angleterre declarast
ce qu'il demandoit et reqneroit : lequel de sa
propre bouche le dit, et requit, et depuis le
bailla par escrit. C'est à sçavoir, k qu'on luy
)) baillast et delivrast ce qui fut accordé par le
» traitté de Bretigny auprès de.Chartres, lequel
» trailté fut promis et juié : et avec ce toute la
» duché de Normandie, tant ce qu'il avoitcon-
» queslé, que tout le demeurant de ladite du-
» ché, et ce en effet sans hommage , ressort et
» souveraineté , et à les tenir comme voisin seu-
» lemenl : et il prendroit à femme madame
» Catherine. « Sur quoy il fut reparly de la
part de la reyne : « qu'on luy rendroit res-
» ponse. » Sur laquelle response qu'on luy de-
voit faire, il y eut plusieurs difficultés : car il y
avoit plusieurs villes et seigneuries contenues
au traitté de Bretigny, qu'ils n'eussent pas aisé-
ment peu bailler ; parce que monseigneur le
régent dauphin les tenoit, et d'autres sei-
gneurs. Et pource qu'en ladite cedule baillée
par le roy d'Angleterre, y avoit plusieurs obs-
curités , et ambiguïtés, la reyne, et le duc de
Bourgongne envoyèrent ambassadeurs vers le
roy d'Angleterre, pour avoir plus amplement
son intention et déclaration par escrit des am-
biguïtés.
PAR JEAN .IL VENAL DES LRSINS.
553
Cependant il fut advisé par aucuns que en-
cores valloit-il mieux avoir traitté avec monsei-
gneur le dauphin régent, que acconqjlir et oc-
troyer ce que le roy d'Angleterre demandoit et
requeroit, ce qu'ils firent sçavoir aux gens
dudit seigneur : pour cesle cause, vinrent à
Pontoise messire 'i'anneguy du Chastel, le sei-
gneur de Barbasan , et autres , pour trailter de
la forme et manière de paix : lesquels y avoyent
grande volonté, et disoient et aff'ermoient que
aussi avoit monseigneur le régent dauphin leur
maistre, et tous ceux de son conseil. Or, no-
nobstant leur venue, il fut ordonné que la ma-
tière seroit debatue, A sçavoir, u lequel valoit
» mieux, ou (raicler à avoir paix avec les An-
» glois, et leur accorder ce qu'ils demandoient
» et requeroient, ou non.» Pour ce faire furent
ordonnés deux notables clercs , l'un nommé
maistre Nicolas Baulin , et l'autre maisire .lean
Rapiol. Et tint Baulin, « qu'il valoit mieux
» traicler avec les Anglois , et que le roy don-
» nast largement de son domaine.» Et soustint,
« que le roy pouvait alliener de son domaine.
» et donner partie de son royaume poursi grand
» bien, comme pour paix. «Ce fait, il monstra
bien grandement et notablement, « queaccor-
» der et avoir paix avec le roy d'Anglelerre
» estoit chose nécessaire, veu la puissance des
» Anglois, la non puissance pour résister du
» roy, et du duc de Bourgongne, et la division
» entre le roy et son fils, laquelle n'estoit pas
» taillée de finir : et qu'autrement le royaume
)) estoit taillé de changer de seigneur. Que aussi
)) bien le dauphin tendoit à s'accorder avec les
)) Anglois : et que si le roy y avoit accord , le
» dauphin plus volontiers feroit accord avec
-» son père : et que la cité de Paris, et autres
» du royaume, voyans qu'ils n'auroient aucune
» espérance de secours, feroicnt comme Rouen.
» Et que supposé qu'on fust uny avec uionsei-
)) gneur le dauphin , et qu'il y eust bonne paix,
» ce seroit toulesfois traiter le roy d'Angle-
» terre chose nécessaire^ veu qu'autresfois les
» Anglois avoient tenu les mesmes places qu'ils
» demandoient, et estoient lors le royaume et les
» subjels riches, et en bonne paix et tranquil-
» iilé, » avec plusieurs autres raisons. IMais-
Ire .Tean Rapiot au contraire voulut mons-
Irer, « que selon le contenu delà cedule on ne
» devoit ou pouvoit traiter avec les Anglois :
» car c'esloil aliénation apparente, ce que le
» roy ne pouvoit ou devoit faire, et qu'il avoit
554
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
(1419)
» juré à son sacre de non rien aliéner : outre
» qu'i! n'esloit pas en disposition , veu sa ma-
» ladie , de rien aliéner, non mie d'avoir ad-
» minislration d'aucune ciiose, par plus forte
). raison, ny de faire aliénation.» Ne aussi
avec le roy d'Angleterre de l'autre part : « car
» non seulement il n'a aucun droict au royaume
)i de France, mais mesme en celuy d'Angle-
» terre, ny en chose qu'il se die avoir, veu le
» meurtre fait par son père en la personne du
» roy Richard II. Et si quelque autre ayant
» droict au royaumed'Anglcterrel'avoitet pos-
» sedoit quelque jour, on diroit que tout ce qui
>) auroit esté faitseroitde nulle valeur et eflect,
» Et si on pou voit traiter valablement, si fau-
» droit-il avoir le consentement de ceux qui y
» auroient inlerest , comme des vassaux, et des
» détenteurs et possesseurs d'une partie des
» terres qu'on voudroit bailler : de plus, qu'il y
» a plusieurs terres , que les prédécesseurs du
)) roy ont promis de non aliéner, et mettre
M hors de la couronne : et que le traité de Bre-
» tigny fust trouvé nul , et qu'il ne se pouvoit
M souslenir, » avec plusieurs autres raisons.
Nonobstant lesquelles il fut conclud et délibéré,
qu'on devoit entendre à traiter : il y eut à ce
subjet plusieurs allées et venues des uns vers
les autres , et plusieurs ambassades envoyées :
et voulut parler le roy d'Angleterre à part au
duc de Rourgongne : lequel y alla, et furent
longuement ensemble, puis s'en retourna : et
leur fit sçavoir le roy d'Angleterre , a qu'il es-
» toit très-mal content, et qu'on monstroit evi-
» demment qu'on ne le vouloit tenir qu'en pa-
» rolles , et qu il sçavoit qu'on vouloit traiter
» avec le dauphin , et qu'il avoit bien sceu que
» les ambassadeurs avoient esié, ou estoient à
)) Pontoise; bref, qu'on luy fist finale response.»
Pour conclusion il fut advisc, « qu'on luy ac-
» corderoit ce qu'il demandoit : mais aussi luy
') feroit-on plusieurs demandes, et requestes,
*) iarit au regard des choses contenues au traité
1) de Rretigny, que autres. » Or de toutes ces
«hoses i! n'y eut rien de parfait et accomply, et
pource on s'en passe en bref. Et après il fut de-
libéré par le conseil du roy, de la reine, et
du duc de Rourgongne, « qu'on enlendroit à
)) paix avec monseigneur le dauphin régent. «
Pour liif|U(!lle fin il y eut articles faits i)ar les
conseils desdeux parties, et futjinéect promise,
dont il y eut grande joye faite ;\ Paris, et te-
noil-on la paix toute faite . mais elle ne dura
guieres : car des séditieux s'esmeurent derechef
à Paris, où l'on faisoil pilleries et roberies
comme cy-devant : mesme y tenoit-on pour
Armagnacs tous ceux presques qu'on disoil
avoir fait grande feste et joye de ladite paix.
En ce temps les villes d'Avranches et Pon-
lorson furent prises par les gens de monseigneur
le régent sur les Anglois, dont leur roy fut fort
desplaisant : et si estoit venu à sa cognoissance
que aucunes gens de guerre du duc de Rour-
gongne estoient dedans les ville et chastel de
Gisors, dont le roy d'Angleterre fut mal con-
tent, disant «que ce n'estoit pas signe qu'ils vou-
» lussent avoir paix. » Pour ce subjet il fit as-
siéger ledit chasteau de Gisors, et la ville : les
assiégés s'y defendoient vaillamment : mais
iceux enfin voyans et considerans que du duc
de Rourgongne ils n'auroient aucuns secours,
ny d'autres aussi, ils délibérèrent d'entendre à
composition : et moyennant certaine somme
d'argent, qu'ils eurent du roy d'Angleterre, ils
rendirent la place , et s'en allèrent.
Le vingl-huictiesmc jour de juillet, que les
jours estoient grands , par faute de bon guet, et
bonne garde , les A nglois eschellerent Pontoise,
et entrèrent dedans en assez grande quantité.
En la ville y avoit garnison soubs le seigneur
de Lisle-Adam, lequel estoit dedans la ville :
quand il ouyt lebruit, il assembla de ses gens :
et y alla, et cuida chasser les Anglois dehors :
à quoy il mit peine et diligence, et de sa per-
sonne fit de belles armes : mais à la fin il ne
peut résister, et pource trouva moyen de se sau-
ver, et s'en alla à Lisle-Adam. Ceux de la ville
aussi , et les gens de guerre se portèrent vail-
lamment, et se sauva chacun le mieux qu'il
peut : c'est chose à peine croyable de la ri-
chesse que les Anglois trouvèrent dedans la
ville , qu'on disoit monter à deux millions, qui
sont vingt fois cent mille escus : et disent quel-
ques-uns, que les Anglois y entrèrent par le
moyen d'aucuns de ceux de dedans.
Le duc de Clarence envoya prier, « qu'il eust
» sauf-conduitpouraller visiter les corps saincts
» de sainct Denys. » Ce qu'on luy refusa, dont
il fut très-mal content : il usa de grandes me-
naces , par lesquelles on pou /oit sçavoir, « que
)) sa volonté et intention estoit de trouver moyen
M d'avoir la ville de Sainct-Denys. » Pour cette
cause on y envoya un vaillant chevalier, nom-
mé messire Ponce de Chastillon , qui esti)it
gascon, accompagné de gens de guerre. Toulcs'
(1419)
fois pource qu'il estoil près de Hordeaux , on
s'en douta et deffîa aucunement, et y en eut
qui eurent soupçon sur liiy, qu'il n'y fust pas
bien séant : parquoy on Ten fit venir, et y en-
voya-on en la place le seigneur de Chaslolus ,
qu'on disoit niaresclial de France, el avec luy
[)lusieurs gens , qui pillèrent et dérobèrent tout
le pays , et ceux de la ville mesmes -, et si firent-
ds les pauvres religieux, et en leurs chambres
mcltoieiil leurs fillettes, et en faisoient comme
bordeaux publics.
Les gens de monseigneur le régent dauphin
et du duc de IJourgongnepilloientetderoboient
l{.ul le pays, et faisoient guerre les uns aux
autres, sans nuire aucunement aux Anglois ,
ny leur faire guerre ou dommage aucun. Tou-
tesfois un nomme messirc Jean Bigot le ving-
liosme jour d'aoust, estant sur les chanqîs en-
viron el proche la ville de Mortaing, et pareil-
lement les Aiigioiis , ils se rencontrèrent et
combatirent les uns contre les autres bien as-
premcnt : enfin par la vaillance dudit I3igot ,
combien qu'il n'eust guieres de gens, les Anglois
furent desconfits, dont il y eut plus de quatre
cens de morts, el plusieurs pris : el si curent
les François les biens et chevaux desdits An-
glois : il fut grande renommée de ladite des-
confiture ainsi vaillamment faite.
On traitoit tonsjours la paix en effcct d'entre
monseigneur le régent dauphin et le duc de
lîourgongne : car s'il n'y eusl eu que le père
et le fils, elle eusl esté tantost faite, comme i!
esloit tout notoire : or, conune dit est, les ar-
ticles furent faits , jurés el promis , el ne falloil
que convention à cstre enseuible pour parfaire
la chose, et avoir bon amour et union par en-
semble. Pour ce faire fut esleu le lieu de Mons-
Ircau où faut Yonne, comme la place plus con-
venable pour les parties : et fut ordonné que le
duc de Bourgongne aurait le chasteau, qui est
ber.u , grand, et bien fort, pour sa retraite, el
y mettre ses gens 5 et que monseigneur le dau-
phin auroit pour sa demeure la ville : outre
cela, que sur le pont d'entre le chasteau el la
ville se feroient barrières, et au milieu une
manière dun parc bien fermant, où y auroil
une entrée du coslé du chasteau , el aussi une
autre du coslé de la ville; à chacune desquelles
entrées y auroil un huis, qui se fermeroit cl
garderoit par leurs gens : et ainsi fut conclud
qu'il se feroit : de plus, .il y eut jour assigné
que les parties y dévoient e-itre. Il y eut là des-
P.viV JEAN JL VENAL DES URSINS.
555
sus beaucoup de divers langages, cl paroles
merveilleuses d'un coslé et d'autre : el disoil-
on au duc de Bourgongne, « qu'il ne s'y devoil
» fier, s'il n'estoil mieux asseuré : car combien
» (|ne d'un costé et d'autre chacun deusl avoir
» douze personnes telles qu'ils esliroienl : tou-
» lesfois il devoil considérer que le dau|)tiin
«n'en pouvoil avoir nuls, sinon de ceux qui
«avoient esté grandement endommagés par
)) luy, et ceux de Paris, cl ses gens et serviteurs,
)) lesquels pourroient avoir volonté de se venger
» de la mort de leurs amis, meurtris bien in-
» humainement, mesmemenl ceux qui avoient
» esté serviteurs du feu duc d'Orléans.» Il y
en avoit un juif en sa compagnée, nonuné
maistre IMousque , le([uel fort luy conseilloit ,
«qu'il ny allasl point, et que s'il y alloit ,
"jamais n'en retourneroil. )> Aussi faisoient
plusieurs autres (|ui luy conseilloient îa mesme
chose. Il y en avoit dautres aussi qui luy con-
seilloient qu'il y allasl : et il rcspondit pleine-
ment «qu'il iroil, el qu'il devoil advenlurer el
» bazarder sa personne pour si grand bien
» comme pour paix , el que comme que ce fusl
» qu'il vouloit paix : cl que son intention es-
))loil, la paix faite, de prendre les gens de
» monseigneur le dauphin , lequel avoit de
» vaillans cl sïiges capitaines, et gens de guerre,
» et qu'il combalroit le roy d'Angleterre. » En
disant «que Ilennoliu de Flandres combalroit
» Henry de Lanclastrc. » De l'autre pari aussi
plusieurs faisoient grande difTicullé de conseil-
ler à monseigneur le dauphin « qu'il y allasl,
)> craignans par là que sa personne et toul le
» royaume, ne fusl mis à l'advenlure : car par
» toutes les manières que le duc de Hourgongno
-) lenoil , c'esloi! en etTecl son intention de vou-
))loir usurper ou occuper le royaume; oulre
» que en ses promesses foy aucune ne devoil
H esire adjoustee, n'y devoil-on avoir fiance :
«qu'on sçavoit les alliances qu'il avoit avec le
)) roy d'Angleterre dés l'an mille quatre cens
» el seize : et encores ny avoit guieres , avoient
» parlé eux deux tous seuls ensemble devers
» ]\îante : et quelque armée qu'il eusl faite, il
» n'avoit fait aucun desplaisir au roy d'Angle-
)) terre, ny à ses gens, mais leur avoit donné
» plusieurs faveurs ; et en ellecl leur avoit
» baillé , ou laissé prendre Ponloise : et que aU:
)) ducdOrleans mort, peu de tenq)s avant qu'it
» le fisl luer en la manière dessus dite, il fit lo
» serment sur le corps de Noslre-Scijjucur sacrée
55C
HISTOIRE DE CHARLES
» d'eslre son vray et loyal parent, et promit
wd'cslre son frère d'armes, porloit son ordre,
)) et luy faisoit bonne chère , et disnerent en-
» semble , et ce nonobstant le fit tuer en la
)) manière dessus dite : et depuis ladite mort il
«y avoit eu plusieurs traités de paix jurés et
)) promis, mais oncques n'en avoit tenu aucun.
» Et mesmement le dernier de Tan mille quatre
M cens et dix-huict, qui esloit fait , conclud et
î) promis : et soubs ombre de ce , et qu'on
» avoit espérance que bonne paix fust faite, ses
» gens entrèrent à Paris, où furent faits les
)) meurtres des conneslabic et chancelier de
» France, et autres dessus déclarés. » Toutes-
lois monseigneur le dauphin délibéra et con-
clud nonobstant les choses dessus dites d'y
aller.
Or fut journée prise au vingt-sixiesme jour
d'aoust d'estre à Monstereau : et ordonna mon-
seigneur le dauphin , que le chastel dudit lieu
fust baillé et délivré au duc de Bourgongne,
el à ses gens : et fut ledit seigneur et régent
précisément audit jour à IVIonslcreau , mais le
duc de Courgongnenon, lequel avoit fait par-
tir le roy, la reyne, et madame Catherine, el
aller à Troyes où ils estoient: après il vint au-
dit chasiel de Monstereau le dixiesme jour de
septembre , d'où il fil sçavoir sa venue à mon-
seigneur le dauphin: après quoy chacun d'eux
s'en vint accompagné de dix seigneurs, au lieu
où la convention se devoit faire: mondit sei-
gneur le dauphin avoit avec luy messire Tan-
neguy du Chastel, les seigneurs de Barbasan
et de Couvillon, le vicomte de Narbonne , Ba-
taille, et autres jusques audit nombre. Pareil-
lement ledit duc de Bourgongne avoit le sei-
gneur de Saint-Georges, Thoulongeon, le sei-
gneur de Montagu,deNouaille8 frère du cap-
tai de Buch, qu'on tenoit Anglois, Gascon, et
autres Jusques audit nombre. Ils furent d'un
costé et d'autre visités, et n'avoient pas plus
l'un que l'autre de harnois, ou armures, c'est
i\ sçavoir seulement haubergeons el espées :
(juand ils furent entrés , ils mirent garde aux
deux huis, chacun de ses gens. Monseigneur le
dauphin à celuy qu'il entra du costé de la ville,
el le duc de Bourgongne à celuy (pii estoit du
r.osté du chastel- puis quand l(nis furent entrés,
on en dit et raconte diversement de plusieurs
manières de paroles el de langages: car ceux
(jui estoient allectés el attachés au party du
duc de Bourgongne, disent que (pianJ le duc
VI, ROI DE FRANCE, {1419;
de Bourgongne veid monseigneur le dauphin,
il s'agenouilla , el luy fit la révérence et hon-
neur qui lui apparlenoit, en disant: « Monsei-
» gneur, je suis venu à vostre mandement,
)) vous sçavez la désolation de ce royaume , el
» de vostre domaine à venir; entendez à la re-
» paralion d'iceluy : quant à moi je suis prest
)) et appareillé d'y exposer le corps et les biens
» de nioy , et de mes vassaux , subjels , el
» alliés, M et que lors monseigneur le dauphin
osta son chapeau, le remercia, et luy dit qu'il
se levast: el qu'en se levant il fit un signe à
ceux qui esloient avec luy : et lors que messire
Tanneguy du Chasiel vint près de luy el le
poussa par les espaules, luy disant: « Passez
outre, » en frappant d'une hache sur sa teste, el
que de celle sorte il le tua. Si y en eut un autre
nommé le seigneur deKouailles, qui fut aussi
frappé h mort, tellement que au bout de trois
jours il alla de vie à trespassement. IMais d'au-
tres disent bien autrement, c'est à sçavoir que
monseigneur le dauphin, quand ils furent arri-
vés au parc, parla le premier, el dit au duc de
Bourgongne : « Beau cousin, vous sçavez que
» au traité de la paix naguicres faite à IMelun
» entre nous, nous fusnies d'accord que dedans
» un mois nous nous assemblerions en quel-
» que lieu , pour traiter des besongnes de ce
» royaume : et pour trouver manière de résister
» aux Anglois, anciens ennemis de ce royaume:
» ce que vous jurastes et promisles faire : el fut
» esleu ce lieu, où nou-r. sommes venus au jour
» diligemment, et vous y avons attendu quinze
» jours entiers : pendant lequel temps nos gens
)) el les vostres font au peuple du mal beau-
)) coup , et nos ennemis tousjours conqueslcnl
» pays : si vous prie, que nous advisions re
» qu'on pourra faire. Je tiens la paix de par
» nous desja loule faite , ainsi que Pavons
» ja juré et promis : c'est pourquoy trouvons
» moyen de résister aux Anglois. » Alors le duc
respondil, « qu'on ne pourroil rien adviser ou
» faire sinon en la présence du roy son père,
» el qu'il falloit qu'il y vml. » Surquoy ledit
seigneur très-doucement lui dit, « qu'il iroit
» par devers monseigneur son père, quand bon
)) luy sembleroit, el non mie h la volonté du duc
» de Bourgongne: el qu'on sçavoil bien que ce
» qu'ils feroienl eux deux que le roy en scroil
» content. » Il y eut aucunes aulros paroles en
suite: puis s'approcha ledit de Nouailles d'ice-
luy duc, ([ui r<)Ugiss(iit , el locjucl dit: u IMon-
(H19)
«seigneur, quiconque le veuille voir, vous
M viendrez à présent i\ voshe père, » en Iiiy
ouidant niellre la ui;iin gauche sur luy, el de
Taulre lira son C8[)cc comme à nioilié: mais
lors ledit messire Tannegny prit monseigneur
le dauphin entre ses bras , et le mil hors de
riiuis de l'entrée du parc. Puis y en eut qui
frappèrent sur le duc de IJourgongnc , et sur
ledit seigneur de Nouailles, qui allèrent tous
deux de vie à Irespassement : ceux du chastel
qui estoicnt au plus prùs de Thui's du parc ,
onc(pies ne s'en esmeurent, cuidans « que ce
» fust tnonseigneur le dauphin qu'on eust tué. »
Là estoit Charles de IJourbon avec le duc de
Bourgongnc, qui fut bien joyeux de s'en venir
avec monseigneur le dauphin: mais que ledit
seigneur dauphin en sceut rien, ne qu'il y eust
entreprise de faire ce meurtre , on dit que ja
ne sera sccu, ny trouvé que messire Tanneguy
du Chastel y mit oncques la main, lequel ne
lascha que à sauver son maistre: de laquelle
mort soudaine mondit seigneur le dauphin fut
au contraire tres-desplaisant , ainsi que plu-
sieurs autres gens lenans son parly. Ceux tou-
lesfois qui estaient extrêmes , et passionnés
pour le party d'Orléans, disoient « que c'estoit
» punition divine,)) et plusieurs autres choses
qui guieres ne valloienl, et qu'il ne faut ja re-
citer: les autres donnoient blasme à ceux qui
cstoient avec le duc de Eourgongne : car il n'y
eut oncques celuy qui se mit en peine de dé-
fendre son maistre , sinon ledit seigneur de
Nouailles, qui y fut tellement blessé qu'il en
mourut. Ils estoient dix de son costé , et ceux
qui demeurèrent des gens de monseigneur le
dauphin n'estoient que quatre: caries autres
se retirèrent, et allèrent après leur maistre, et
messire Tanneguy, qui l'emporloit. Or il fut
nouvelles , el courut un bruit en la ville et au
chastel mesmes que c'estoit monseigneur le
dauphin qui estoit mort: pour cette cause il
monta à cheval, c-1 se iiionstra à ses gens : el fu -
rent pris par aucuns compagnons les seigneurs
de Sainct-Georges, Thoulongcon, et autres :
ceux qui estoient au chastel s'en allèrent: tou-
lesfois un nommé Pliilippes Jossequin, qui es-
toit au duc de Bourgongne des plus prochains,
s'en vint avec monseigneur le dauphin, par le-
quel on sceut plusieurs choses de la volonté
(|u'avoit le duc do Bourgongne.
Après le Irespassement dudit duc de Bour-
gongne arrivé en la manière dessusdilc, plu-
PAR JEAN JUVENAL DES T BSL\S.
557
sieurs (pii estoient là venus de Paris s'en re-
tournèrent: et monseigneur 1(^ dauphin prit son
chemin vers le Berry : auparavant il escrivil h
la ville de Paris « les causes et manières comme
)) le duc de Bourgongne avoit esté tué, que no-
» nobstiuit cela, on ne de voit pas laisser d'en-
» tendre à paix , et qu'il estoit presl do faire
» tout ce qu'il conviendrait lu dessus. » 31ais
ils n'en tinrent compte, etfurent en plus grande
rigueur et opiniastreté que jamais, mesmes ils
conlinuerenl de faire en la ville les maux qu'ils
avoient accoustumé de faire par le passé. Or
combien (]ue, entant que touche la mort dudit
duc de Bourgongne, plusieurs ayent escrit en
diverses manières, lescpiels n'en sçavoienlque
par ouyr dire , et les presens mesmes n'en eus-
sent bien sceu déposer, car la chose fut trop
soudainement faite : toutesfois il n'y eut onc-
ques personne qui chargeast monseigneur le
dauphin qu'il en fust consentant, n'y que avant
l'entrée au parc y eut aucune délibération à ce
dessein, ny que aucuns de ceux qui entrèrent
avec luy eussent volonté de faire ce qui fut fait :
et pource qu'on chargea fort messire Tanne-
guy du Chastel, d'avoir fait le coup , il s'en fit
excuser devers le duc de Bourgongne , Philip-
pes, en allermant comme preud'homme cheva-
lier doit faire, « que oncques ne le fit, ne fut
)) consentant de faire : cl que s'il y avoit deux
» gentilshommes qui le voulussent maintenir ,
)) il estoit prest de s'en défendre, el de les com-
» balre l'un après l'autre. )) Sur quoy il n'y
eut personne qui respondit. Il est à noter que
ceux qui entrèrent au parc tant d'un costé que
d'autre avoient pareils harnois, c'est à sçavoir
espécs et haubergeons : et tous ceux du costé
du duc de Bourgongne estoient vaillans cheva-
liers , et escuyers : aussi bien estoient ceux du
costé de monseigneur le dauphin : excepté son
chancelier, maistre Robert Le Maçon, elle pré-
sident de Provence, qui n'avoient pièce de har-
nois : et ledit messire Tanneguy , et autres
excepté quatre, ne tendirent el pensèrent que
a sauver monseigneur le dauphin. Et ceux de
monseigneur de Bourgongne estoient dix, qui
deussent avoir revanche leur maistre, ou vengé
sa mort sur lesdits quatre : lesquels quatre es-
toient Bataille, messire Robert de Loire, le vi-
comte de Narbonnc, et Frottier , dont les trois
premiers confessoient bien « qu'ils avoient mis
)) la main sur feu monseigneur de Bourgon-
» gne. )) Et quand on leur demanda pourquoy
558
HISTOIRE DE CHARLES
ils avjicnl fait Iecoup,ilsrespondirent « qu'en
» leur conscience ils virent que le duc de Bour-
» gongne approchoit de monseigneur le dau-
» phin , et aussi le seigneur de Nouailles , en
» tirant à moitié son espée, que lors Loire et
» Narbonne frappèrent, et que Bataille dit: «Tu
)) couppas le poing à mon maislre, et je te
» coupperay le lien. » Au regard du seigneur
de Nouailles, frère du captai de Buch, Frotlier
le frappa et navra. Les aucuns disent que les
trois dessus nommés avoienl esté à feu mon-
seigneur d'Orléans, etqu ils avoient ensemble
precogité et délibéré de le tuer s'ils y voyoient
leur advanlago, pource qu'il avoit fait mourir
leur maistre. Quoy qu'il en soit, il est constant
que du cas advenu , ainsi que dit est, monsei-
gneur le dauphin en fut trôs-desplaisant, et
ceux qui esloient en sa compagnée gens de
bien , cognoissans qu'il n'en pouvoit venir que
tout mal. H fut demandé à Frolticr pourquoy
il s'adressa plustost au seigneur de Nouailles ,
que à un des autres : il rcspondit « qu'il luy vit
» tirer l'espée, en disant Sainct-George! » qui
estoit le cry des Anglois: ledit de Nouailles es-
loit frcrc du captai de Bucli , Anglois , ainsi
que dit est, combien qu'il eust deux frères Fran-
çois, c'est à sçavoir, le comte de Foix , et le
comte de Comminge. Celuy qui a rédigé par
escrit ce que dit est au vray le mieux qu'il a
peu, parla à un des plus notables hommes du
conseil , qu'eut monseigneur de Bourgongne ,
Jean , en luy demandant, « comment son mais-
» tre alla à ladite assemblée, qu'il ne fut mieux
» accompagné, et n'eut bien pourveu à éviter
» tout inconvénient. » H respondit en parlant
pleinement, « que plusieurs de son conseil le
)) induisoient assez , à ce qu'il n'y allast point ,
» mesmement qu'il y avoit un juif qu'il luy dit
» (comme il vient d'estre recité) que quoy que
)) ce fust , (ju'il n'y allast point, et luyaffcrmoit
» que s'il y alloit, qu'il y mourroit. En outre
» qu'il avoit avec luy un nommé Phili|)pes .Tos-
Msequin, lequel il croyoiî fort, qui le induisoit
» d'y aller : et qu'une dame nommée la dame de
))Giac, avec ledit Jossequin pareillement luy
» donna principalementmouvementdece faire:
» et quand le duc eut ouy d'un costé et d'autre
» tout ce qu'on luy voulut dire, il conclud qu'il
» iroit: et ce d'un bien grand courage, et désir
» d'avoir paix: parquoy il ne craignoit point
» d'exposer sa personne pour un si grand bien :
)) et qu'il disoit que quand monseigneur le dau-
VI, ROI DE FRANCE, (14 18)
)) phin cl luy seroienl d'accord, que Hennolin
» de Flandres ozeroit bien combatre Henry de
» Lenclastre : et auroil en sa compagnée ces
» deux vaillans capitaines, le seigneur de Bar-
))basan, et messire Tanneguy du Chastel , et
» les autres tenans le party dudit monseigneur
» le dauphin : et que si on le tuoit en allant à la-
» dite assemblée, qu'il se tiendroit pour mar-
V tyr : et de faicl y alla , et y fut tué en la ma-
n niere dessusdite. » Aucuns autres disoient
« que veu aussi le meurtre qu'il fil en la per-
» sonne du duc d'Orléans , et les meurtres
» faits à Paris , que c'estoit un jugement de
wDieu. »
Quand le nouveau duc de Bourgongne, non?>-
mé Philippes, sceut la mort de son père, il
fut moult dolent et desplaisanl, el non sans
cause : et assembla son conseil pour sçavoir
ce qu'il avoit à faire. De plus il envoya vers le
roy d'Angleterre, pour traiter de paix , voire
plus ample que son père ne luy avoit offert :
et en ceste espérance, furent faites trcfves entre
le duc de Bourgongne, au nom du roy dont il
abusoit, et le roy d'Angleterre ; et se tinrent
leurs gens «comme tous d'un nifsme party
» Anglois el Bourguignons , pour faire guerre
» mortelle à monseigneur le dauphin , et à
» ceux qui tenoienl son party, » pour et afin
de se venger de ladite mort. Et esloient où
firent lesdites trefvcs jusques à Pasques ensui-
vant : et en faisant lesdites Irefves , leur fut
baillé par les gens dudit duc de Bourgongne
le pont de Beaumont.
Les places de Dampmartin el de Tremblay
furent délaissées par les François , el y entrè-
rent les Anglois et Bourguignons.
Après le duc de Bourgongne eut Crespy en
Valois.
Et faisoienl ainsi le pis qu'ils pouvoient es
terres du duc d'Orléans , qui estoit prisonnier
en Angleterre, et ne pouvoit bonnement pour-
voir à les défendre et garder.
Nonobstant les Irefves prises avec les An-
glois, les vivres esloient si chers à Paris que
le sextier de fourmont valoil onze francs d'or,
et y esloient les habitans en Irés-grande néces-
sité.
En ce temps messire Robinet de Bracque-
mont , admirai d'Espagne , se mit sur la mer,
lequel avoit d'assez grands navires garnis de
vaillantes gens de guerre sur la mer, entre au-
tres y estoit le baslard d'Alençon. Ils ronron-
(1419)
trerenl les Anglois et conibalirenl les uns contre
les autres assez asprement et longuement : fina-
lement les François et Espagnols eurent la vic-
toire, et y moururent bien sept cens Anglois ,
outre plusieurs de pris , avec aucuns de leurs
vaisseaux qui furent amenés vers La Rochelle;
spécialement y fit grande occision d'Anglois
le bastard d'Alençon ; auquel pour costc cause
le roy d'Angleterre manda, « qu'il estoit bien
» esbahy pourquoy il prenoit plaisir à ainsi
)) tuer ses gens , quand il les prenoit. » Et il
luy fit response, « que c'estoit pour venger la
» mort de son frère : lequel a voit esté par eux
» occis. »
Les trefves, comme dit est, estoienl entre
les deux roys, sans v comprendre monseigneur
le régent, ny ses gens, lesquels faisoienl le
mieux qu'ils pouvoient , de porter dommage
aux Anglois et Bourguignons. Or en une cer-
taine journée , le comte de Willy fut envoyé à
Paris , pour sçavoir quel traitté on vouloit
faire , lequel estoit en grande compagnée de
gens, et pompe d'habillemens tant de gens que
de chevaux. D'advenlure il y avoit des gens
de monseigneur le dauphin sur les champs qui
le rencontrèrent, et prirent luy, ses gens , et
ses chevaux, et biens. La chose vint à la co-
gnoissance du roy d'Angleterre, qui en fut
fort desplaisant, et Irôs-impatiemment le porta.
Le dixiesme jour de février le duc de Bre-
tagne s'en alloit , comme on disoit , par aucunes
places de sa duché : et estoit commune renom-
mée qu'il s'en alloit disner à Chantoceaux, et
y voir la comtesse de Poinlievre. Or en allant,
le rencontrèrent le comte de Poinlievre et son
frère le seigneur d'Avaugour, lesquels le pri-
rent, et le menèrent à Coudray-Salbart en
Poictou. La commune renommée estoit que la
cause de cette prise estoit , « pource qu'ils le
)) reputoient tenanl le party du roy d'Angle-
» terre : car il luy avoit fait hommage et ser-
» ment : » Mais neantmoins depuis il avoit en-
voyé vers monseigneur le dauphin régent,
lequel fut aucunement content de luy. Les
Bretons aussitost se mirent sus , et « comme
» bons , vrays , et loyaux subjets , » abatirent
les places qu'on disoit appartenir audit comte
de Pointievre : mesme ils prirent et emprison-
nèrent le jeune frère dudit comte , lequel ils
mirent en bien dure prison , combien qu'il n'en
sçavoit rien , et en estoit pur et innocent : et
combien qu'on veuille dire que la place de
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
559
Chantoceaux estoit en Poictou , et non point en
Bretagne , les Bretons toutesfois y mirent le
siège, et la prirent et abbatircnt.
Le seigneur de Legle, qui estoit second fils
de Poinlievre , estoit lors en Limosin , où ils
y avoient plusieurs belles terres et seigneuries :
auquel ladite prise d'iceluy duc despleut fort ,
et trouva manière par certains moyens , que le
duc fusl délivré , et retourna en son pays.
Neantmoins retint-on en Bretagne leur dit frère,
tellement qu'il en devint conrime aveugle. Au
reste des choses promises par le duc de Breta-
gne au seigneur de Legle, rien, ou peu en
tint-il, dif.ant ce duc «que au temps des pro-
» messes il estoit prisonnier, et que toutes les
» promesses , qu'il avoit faites , dévoient estre
» réputées nulles. » Et disoient ensuite là dessus
aucuns , « qu'il estoit bien employé , veu qu'on
l'avoit délivré si légèrement, m
En ce temps fut pris par ceux delà garnison
de Dreux , le cliastel de Croisi , où estoit pri-
sonnier messire Ambroise deLore, lequel y
avoit esté détenu bien onze mois. Il s'en alla en
après au pays du Maine , où il fut fait capitaine
de Saincte-Susanne , qui estoit la place la plus
prochaine des frontières des Anglois.
Le feu duc de Bourgongne avoit de par le
roy envoyé au pays de Languedoc le prince
d'Orenge : mais quand monseigneur le dau-
phin fut party de Monstereau où faut Yonne,
et venu ès-marches de Berry, il envoya prier
le comte de Foix, qu'il prist le gouvernement
dudit pays de Languedoc , et qu'il luy en com-
mettoil la garde. Ce que ledit comte fit volon-
tiers, et se mit sus , et en chassa hors ledit
prince d'Orenge. Or ce comte gouverna telle-
ment ledit pays, que monseigneur le dauphin
n'en avoit rien , ou peu de profil ; pource ledit
seigneur délibéra d'y aller en personne , et de
faict y fut, et prit le gouvernement pourluy-
mesme, en l'oslant audit comle de Foix. Il
trouva neantmoins résistance en deux places,
l'une à Nismes, et l'autre au Pont-Sainct-Es-
prit. Il mit le siège devant Nismes, qui se
défendit fort au commencement : mais eux
cognoissans enfin qu'ils n'estoient pas assez
puissans ni suffisans d'y résister, ils voulurent
traiter; et à ce subjet essayèrent et tentèrent
plusieurs moyens , finalement ils se rendirent
à la volonté de monseigneur le dauphin : mais
pour la grande rébellion qu'il y trouva, une
grande partie des murs fut abbatue : et corn-
560
HISTOIRE DE CHARLES
bien que durant le siège y en eut de morts et
de pris, loutesfois on en prit cncores des plus
rebelles, qui furent exécutés et mis à mort. Le
semblable fut fait au Pont-Saincl-Esprit : et
par ainsi tout le pays fut réduit en lobcissance
de monseigneur le dauphin.
1420.
]/an mille quatre cens et vingt, le duc Phi-
lippes de Bourgongne par mauvais conseil,
comme dessus a esté dit, délibéra d'avoir paix
avec le roy d'Angleterre, ancien ennemy de la
couronne de France et du royaume, bien mer-
veilleuse et honteuse, et mesme de nulle valeur,
utilité et profit pour luy. Et disoient aucuns,
que celuy qui a escrit sur ces matières, et dont
on a extraict les choses dessusdites, et cy-aprés
desclarées, estoit Armagnac , lequel y a mis
à son pouvoir la vraye vérité. Fresques tout
son temps il avoit esté serviteur du feu duc de
Bourgongne : mais quand il eut veu que son
fils vouloit mettre le royaume et la couronne es
mains des dessusdits , il délaissa le service
coi7ifnensaI de sondit fils, et se retira en son
pays dont il estoit natif, sçavoir au diocèse de
Chaaions , où là il a continué d'escrire le moins
mai qu'il a peu, selon ce qu'on luy a rapporté.
En effect , lesdits roy d'Angleterre et duc de
Bourgongne firent paix ferme ensemble ; par
laquelle ledit duc luy bailla la ville de Paris,
et bien seize cités, car quasi tout estoit en l'o-
béissance d'iceluy duc de Bourgongne. Lors il
souvint a celuy qui escrivoit, de ce qu'il a cy-
dessus escrit des visions veues par bonnes créa-
tures, recitées en la chambre de maistre Eus-
taclie de Pavilly, des trois soleils : car en effet
il y eut trois roys en France, c'est à sçavoir
France , Angleterre et monseigneur le dau-
phin : et si portoit et excitoit bien le roy d'An-
gleterre le roy de France , » de vouloir oster à
» son seul fils le royaume : » de sorte que par
là tout le pays de par deçà la rivière de Loire
estoit tout noir et obscur : car ils se mirent
tous en l'obeïssance des Anglois. Mais celuy de
delà demeura pur et net en l'obeïssance de
monseigneur le dauphin. Or il est bien à con-
sidérer que ledit seigneur ne fut oncques en
volonté, que d'avoir paix, et estoit tout son de-
sir que de l'avoir , aussi l'avoit-il juré dés le
septiesme jour de juillet de l'année passée, et
confirmé le dernier jour -, mesme elle fut pu-
VI, ROI DE FRANCE, (H20)
bliée à Paris: et après ledit cas advenu d'icelle
mort, il escrivit à Paris au vray la manière et
occasion de ce meurtre, en leur faisant sçavoir
qu'il esioit content de tenir le traité et accord :
ce qu'ils ne voulurent faire. Au contraire ledit
duc Philippes de Bourgongne et le roy d'An-
gleterre firent paix , comme dit est : puis ledit
roy d'Angleterre envoya à Troyes les comtes de
Kent et de Warwic, le seigneur de Roberforl,
et maistre Jean Dole , pour traiter le mariage
de luy avec madame Catherine fille du roy. Fi-
nalement l'accord fut fait, et le mariage accor-
dé au \ingt-troisiesme jour de mars, l'an mille
quatre cens dix-neuf. Le vingliesme jour de
may entra et arriva ledit roy d'Angleterre à
Troyes, armé et grandement accompagné. Là
fut fait et parfait le traité, «que, après la mort
)) du roy, il devoit avoir le royaume de France :
» et que doresnavant il s'appelleroit régent et
» héritier de France. » Il y eut en outre plu-
sieurs promesses faites, qu'il ne faut ja reciter
pour l'iniquité et mauvaisetié d'icelles : et toutes
gens d'entendement doivent le tout reputerdc
nulle valeur ou effect.
Le deuxiesme jour de juin, ledit roy d'An-
gleterre espousa ladite madame Catherine , et
voulut que la solemnité se fist entièrement se-
lon la coustume de France. Ils allèrent en la
parroisse , c'est à sçavoir à Sainct-Jean de
Troyes, où là les espousa maistre Henry de Sa-
voisy , soy disant archevesque de Sens. Et au
lieu de treize deniers il mit sur le livre treize
nobles. Et à l'offrande, avec le cierge, ils of-
frirent chacun trois nobles -, de plus il donna à
ladite église de Sainct-Jean deux cens nobles;
et furent les soupes au vin faites à la manière
accoustumée, et le lict bénit.
En suite on fil crier publiquement que tous
fussent prests, armés et habillés le lendemain,
qui fut le Iroisiesme jour de juin. Auquel jour
partirent de Troyes les roys de France, d'An-
gleterre etd'Escosse, et le duc de Bourgongne,
avec plusieurs autres ducs et comtes. Ils vinrent
à Hervy-le-Chastel et à Sainct-Florentin , les-
quelles villes assez aisément se mirent en leur
obéissance, c'est à sçavoir des Anglois, puis
devant Sens ; mais avant qu'ils y arrivassent,
ceux de la ville envoyèrent vers le roy de France
cl le roy d'Angleterre, leur dire qu'ils estoient
prêts de se mettre en leur obéissance, combien
que les gens de guerre qui y estoient eussent
volontiers par aucun temps tenu. Toutesfois il
(1420)
lut accordé, u qu'ils s'en iroient sauves leurs
» vies et biens , » et ainsi fut fait. Ainsi ils se
mirent en robeïssance Tonziesnie jour de juin ;
et y entrèrent les roys. Lors ledit roy d'Angle-
terre appella ledit nnaistre Henry de Savoisy,
et luy dit : « Vous m'avez espousé et baillé une
» femme, et je vous rends la vostre, c'est à sça-
» voir l'archevesché de Sens.» Après il vint
à Monstereau, oùesloit le seigneur deGuithcry,
qui fit semblant de la tenir , et y eut quelques
armes faites. Mais quand il veid qu'on vouloit
assortir les engins , n'ayant aucune espérance
d'avoir secours, il rendit et bailla la place, puis
s'en alla avec ses gens de guerre sauves leurs
vies et biens.
De là s'en allèrent lesdits roys mettre le siège
devant Melun, où estoit dedans le seigneur de
liarbasan, avec plusieurs chevaliers et escuyers,
qui avoient grande volonté de bien tenir. Or
y fut le siège clos et fermé. Du coslé du Gasti-
nois estoit le roy d'Angleterre et ses frères,
avec les Anglois en grande compagnée ^ et du
costé de la Brie le roy de France et le duc de
Bourgongne. Les gens de dedans se disoient
bons et loyaux François, et au roy de France,
et se préparèrent le mieux qu'ils peurent pour
se défendre, et mestier leur en estoit. Or avec
ledit seigneur deBarbasanestoientdevaillantes
gens, tant du pays que d'autres : c'est à sçavoir
messire Nicole de Giresme, un vaillant cheva-
lier de Rhodes, messire Denys de Chailly, Ar-
nault-Guillon de Bourgongne , Louys Juvenal
des Ursins , fils du seigneur de Traignel dont
dessus est faite mention , Gilles d'Escheviiler
baillif de Chartres, et plusieurs autres vail-
lantes gens. Ce siège estoit bien à priser, là où
il y avoit trois roys, et tant de princes , ducs,
comtes , barons et nobles. Les Anglois et Bour-
guignons fortifioient leurs sièges de palis, pieux
et fossés par dehors. Ceux de dedans firent
plusieurs saillies à leur advantage , et por-
tèrent de grands dommages à leurs ennemis,
aussi estoient-ils assez grosse et puissante com-
pagnée, combien que de plain bout, et d'abord
ils n'en monstrerent pas le semblant , et estoit
advis à ceux de dehors, qu'il n'y avoit comme
personne : quand le roy d'Angleterre vit comme
ceux de dedans semaintenoient, lequel roy on
lenoit sage et vaillant en armes , il apperceut
bien qu'il falloit dire que « c'esloient vail-
» lantes gens , et que aisément on ne les auroit
)) pas. » Si furent d'un costé et d'autre les
PAR JEAN JLYENAL DES URSINS.
561
bombardes, canons, et vulgaires assis et or-
donnés qui commencèrent fort à jetter contre
les murs et dedans la ville : les compagnons
aussi de dedans d'autre costé tiroient pareil-
lement de grand courage coups de canon
et d'arbalcstrcs, et plusieurs en tuoicnt. Entre
les autres y avoit un compagnon , qu'on disoit
estre religieux de l'ordre Sainct-Auguslin,
très-bon arbalestrier, auquel on fit bailler une
très-bonne et bien forte arbaleslre : et quand
les Anglois ou Bourguignons venoient près des
fossés, et il les pouvoit appercevoir, il ne fail-
loit point à les tuer : et dit-on que luy seule-
ment tua bien soixante hommes d'armes, sans
les autres. Monseigneur le dauphin rcgcntfaisoil
cependant grande diligence d'assembler gens
pour faire lever le siège des Anglois, et envoya-
on en toutes les parties de son obéissance divers
commissaires pour faire assembler gens, tant
du plat pays, que autres. De faict, ils se mirent
sus bien de quinze à seize mille hommes
armés, après quoy il y eut capitaines ordonnés
pour les conduire: ils avoient très-grand désir
et volonté de se trouver en besongne contre
leurs ennemis , et vinrent jusques vers les
marches deYeure, et Chasteau-Regnard, d'où
on trouva manière d'envoyer espies en l'ost des
Anglois , pour considérer le siège , et adviser
comme on y pourroit entrer et sur eux frap-
per : mais ils rapportèrent qu'ils estoient tel-
lement fortifiés, que impossible chose seroitd'y
rien faire, qui peust profiter: ctpources'en
retournèrent sans rien faire. Il y avoit grosses
garnisons à Meaux, et autres lieux en Brie et
Champagne, qui faisoient forte guerre aux An-
glois et Bourguignons, tant à ceux qui estoient
audit siège, que autre part: pareille chose fai-
soient ceux qui estoient dedans Yeure et Chas-
teau-Regnard, et leur porloient de grands dom-
mages, mesmes ne s'osoient bonnement tant
soit peu escarter les Anglois et les Bourgui-
gnons. D'un coslé et d'autre ils faisoient fort
battre ladite ville de Melun de gros engins, tel-
lement que en plusieurs lieux les murs furent
si battus, qu'ils estoient rasés quasi jusques au
haut des fossés ; cela fit que plusieurs fois on
mit en délibération si on les assailliroit, mais le
roy d'Angleterre jamais ne le conseilloit , veu
les vaillances qu'il avoit recognu à ceux de de-
dans , qui presque tous les jours sailloient et
faisoient sorties , et comme gens de bien se
maintonoient et très-vaillans estoient.
36
562
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE ïHANCE,
Or audit sicgc survint un grand seigneur
d'Allemagne, nommé le duc Rouge de Bavière,
qui amena quantité de gens, bien ordonnés et
habillés, lequel se mit du costé du duc de Bour-
gongne , et advisa la ville, après quoy, quand
il eut bien considéré comme elle estoit batue,
il s'emerveilloit fort de ce qu'on ne l'assailloit
pas, et en parla au duc deBourgongne, lequel
luy respondit, «que autresfois il en avoit fait
» mention : mais que le roy d'Angleterre n'en
)) estoit pas d'opinion. » Et le duc Rouge res-
pondit , « qu'il luy en parleroit, » de faict il luy
en parla : le roy d'Angleterre l'ouyt bien pa-
tiemment et doucement, et apperceut son af-
fection et volonté , et luy demonslra la chose
estrc bien périlleuse , et non sans doute : mais
puis qu'il y avoit son imagination, il dit «qu'ils
» préparassent leurs habillemens, et fissent di-
)) ligence d'avoir eschelles à assaillir , et bour-
)) rées et fagots, pour remplir partie des fossés:
» et quand du costé dont il estoit on feroit faire
)) l'assaut, de son costé il feroit son devoir. »
Dont ledit duc Rouge fut bien joyeux , lequel
avoit intention d'y faire merveilles , et avoir
l'honneur de l'assaut : ainsi lesdits deux ducs
Rouge et de Bourgongne firent diligence d'a-
voir habillemens propres et nécessaires pour
assaillir. Or de toute celte entreprise ledit sei-
gneur de Barbasan ne se donnoit de garde :
bien est vray que ceux qui avoient la garde du
costé de la ville , où estoit le siège du roy de
France dessusdit, un jour apperceurent qu'on
faisoitamas d'échelles, el autres choses, ce qu'ils
vinrent dire audit seigneur de Barbasan, lequel
apperceut et veid leur manière de faire, et re-
cognutpar les circonstances, que c'estoit pour
assaillir la ville de ce costé là seulement, car
il n'y avoit apparence du costé de Tostdu roy
d'Angleterre, qu'ils fussent aucunement dis-
posés h faire assaut. Pource il ordonna qua-
rante ou cinquante arbalestriers avec fortes ar-
baleslres, et des meilleurs de la ville, d'estre
sur les murs du costé des Bourguignons, et des
gens de guerre , tels que bon luy sembla, dont
il avoit ordonné avec les gens de la ville une
partie, à jetter grosses pierres, eaues, el graisses
bouillantes : et l'autre partie des mieux armés,
otplus vaillans à sortir par une fausse poterne,
qui ontroit de la ville devers les fossés : de
l)lns ii défendit qu'on ne tirast ou enirast de-
dans les fossés jusques à ce qu'on ouyt sonner
les Irompelles eslans dedans la ville. Enfin il
(1420)
advint un jour que du costé desdits ducs de
Bourgongne et Rouge , on commença à crier,
« A l'assaut ! » et trompettes à merveille de son-
ner, puis ils vindrent tout baudement' etale-
grement sur le bord des fossés , jetterent leurs
eschelles dedans , et diligemment y descen-
dirent plusieurs : lors, quand il sembla audit
seigneur de Barbasan , que assez y en avoit, il
ordonna aux trompettes de la ville qu'ils son-
nassent bien fort; ce qu'ils firent, et desja y en
avoit qui montoient jusques aux murs : mais
ceux de dedans vaillamment se defendoient, et
jettoient grosses pierres, et plusieurs de leurs
ennemis cheoient dedans les fossés : les autres
descendoicnt tousjours esdits fossés , qui es-
toient moult soigneusement servis de grosses
arbalesîres de traict : puis soudainement les
François saillirent par ladite poterne bien ar-
més et habillés, pour combattre ceux qui es-
toient au fond des fossés : alors quand les
Bourguignons et Allemands virent la façon de
faire de ceux de dedans, ils cognurent bien leur
folle entreprise, el firent sonner la retraite, sur
qUoy ils commencèrent à se retirer et à monter
contre le mont desdits fossés ; mais en remon-
tant, les arbalestriers de la ville les servoient
de viretons par le dos, qui entrèrent jusques
aux pennons ' , tellement qu'ils se retirèrent à
leur grande honte, ce qui ne se fit sans qu'il
en demeurast dedans les fossés plusieurs morts
et navrés ; ils requirent ensuite qu'on souffrist
qu'ils les tirassent dehors , ce qu'on leur oc-
troya volontiers , et aussi le firent-ils. Quand
la chose vint à la cognoissance du roy d'An-
gleterre et de ceux de son siège, il ne leur en
desplut guieres , et disoient aucuns d'iceux,
« que ce avoit esté une folle entreprise , et s'il
n en estoit mescheu , qu'il estoit bien em-
» ployé. » Le roy d'Angleterre de son costé dit,
<( que supposé que leur intention ne fust pas
M accomplie , toutesfois si avoit ce esté vail-
» lamment fait et entrepris: et que en faict de
» guerre, fautes valoient exploits.»
Cependant ils estoient de plus en plus en
grande nécessité de vivres, car pour leurs che-
vaux ils n'avoient rien pour leur doimer, sinon
qu'ils hachoient du feurre bien menu , qu'ils
donnoient ix leurs chevaux : et par un long-
temps ils en furent réduits à ne manger que
' Hardinicnt.
- Mol dérivé du latin penna-, les ailes qui servent à
diriger les flèches.
(1420)
chair de cheval, nonobstant quoy lousjours
vaillamment se defendoient, el tenoient bon,
iiy à aucun traité ne vouloient entendre pour
lors : quand donc les Anglois et Bourguignons
virent et cognurent que par assaut on ne les
auroitpas, ils firent miner en divers lieux, de-
(juoy se doutoient bien ceux de dedans : pour
laquelle cause ils firent diligence d'cscouterès
caves , s'ils oirroyent rien , et s'ils n'enten-
droient point que on frappast sur pierres, ou
quelque bruit, ou son. En ses entrefaites de-
vers la garde où estoit Louys Juvenal des Ur-
sins avec autres , il fut ouy en une cave quel-
que apparence que prés de là on besongnoit :
pour laquelle cause Louys dessusdit se arma
très-bien, et prit une hache en son poing, en
intention d'aller au lieu , où il luy sembloit
que l'ouverture de la mine estoit preste à estre
percée, pour y résister, afin que les ennemis
n'y entrassent point, et en y allant, il rencon-
tra le seigneur de Barbasan , lequel luy de-
manda : « Louys , où vas-tu ? » Qui luy res-
pondit: «Pour la cause dessusdile. » Et lors
ledit seigneur luy dit : « Frère, tu ne sçais pas
)) bien encores ce que c'est que des mines, et d'y
)) combatre , baille-moy la hache, » et luy fit
là-dessus coupper le manche assez court, car
les mines se tournent souvent en biaisant, et
sont cstroites , voilà pourquoy de courts bas-
Ions y sont plus nécessaires : luy-mesme il y
vint avec autres chevaliers, et escuyers, les-
quels apperceurent que les mines de leurs en-
nemis csloient prestes, pource on fit hastive-
ment faire manières de barrières, el autres
habillemens et instrumens pour résister à l'en-
trée : et pource que ledit seigneur veid la vo-
lonté dudit Louys, il voulut qu'il fut le pre-
mier à faire armes en ladite mine : ceux de
dedans mesmes envoyèrent quérir manouvriers
pour conlreminer , lesquels avoient torches et
lanternes, aussi avoient les autres. Quand ceux
de dedans eurent contreminé environ deux
toises, il leur sembla qu'ils estoient près des
autres : si furent faites barrières bonnes et
fortes , et les attachèrent : pareillement les
autres apperceurent qu'on contreminoit , et
tant qu'ils se trouvèrent et rencontrèrent l'un
l'autre, lors les compagnons manouvriers se
retirèrent d'un costé et d'autre. Il y en avoit
parmy les ennemis , qui avoient grand désir
d'entrer les premiers, et se rencontrèrent, il y
eut aucuns coups frappés, mais non guieres:
PAR JEAN JUVENAL DES LRSINS.
563
puis on se retira dun costé el d'autre : ceux
de dedans mirent la chose en telle disposition,
qu'on ne leur pouvoit nuire : et pource qu'on
disoit , « qu'en mines se faisoil de vaillantes
» armes ,)) on fit sçavoir « que s'il y avoit per-
» sonne qui voulust faire armes, qu'il y vint, m
Dont ledit Louys requit audit seigneur de Bar-
basan, « qu'il luy donnasl congé d'en faire :'»
ce qui luy fut octroyé, mais qu'il trouvas!
partie, laquelle il trouva assez aisément, c'es-
toit d'un bien gentilhomme anglois d'Angle-
terre : heure fut assignée, à laquelle ils com-
parurent, il y avoit torches et lumière, et com-
batirenl l'un contre l'autre une grosse demie
heure, il n'y eut celuy des deux qui ne perdit
de son sang ; puis par ceux qui avoient les
gardes ils furent séparés, et se retirèrent. De-
puis ce temps il n'y avoit guieres d'heures au
jour , qu'il n'y eusl en la mine dés faicls
d'armes : entre les autres Remond de Lorc, qui
estoit un vaillant escuyer, entreprinl armes de
deux contre deux , et prit pour deuxicsme le-
dit Louys : ils comba tirent contre deux An-
glois bien et vaillamment, et en eurent l'hon-
neur: là ne se pouvoit-on prendre l'un l'autre:
car il y avoit un gros chevron au travers de la
mine de hauteur jusqucs à la poictrine : cl il
estoit défendu que nul ne passast par dessus,
ne par dessous.
Le roy d'Angleterre, et le duc de Bourgongne
firent plusieurs chevaliers et de grands sei-
gneurs, lesquels vaillamment s'estoient portés
au faict des armes, qui avoient esté faites en la-
dite mine : et sonnoicnt à ce sujet trompettes,
et menestriers en leurs sièges, et faisoient une
grande joye. Le seigneur de Barbasan dit aussi
qu'il en vouloit faire : et envoya quérir ledit
Louys, et Gilles d'Escheviller, et les fil cheva-
liers , et fit aussi sonner ce qu'il y avoit de
trompettes , qui n'cstoient pas à comparer en
nombre à celles de l'ost des ennemis : et pour-
ce fil sonner les cloches de la ville, dont les en-
nemis furent tousesbahis, et cuidoient qu'ils
eussent espérance d'avoir aucun secours, mais
après ils sceurenl que c'esloit pour la cause
dessusdite. Or qui voudroit mettre au long les
vaillances tant d'un costé que d'autre, la chose
seroit trop longue : le roy d'Angleterre mesmes
approuvoit fort, el louoil la vaillance de ceux
de dedans , lesquels s'ils eussent eu vivres,
jamais on ne les eust eu, ny ne se fussent
rendus.
564
HISTOIRE DE CHARLES YI
Le prince d'Oronge vint au siège du duc de
Bourgongne , pour s'employer à son service,
contre ceux qu'ils nomnioient Armagnacs :
quand le roy d'Angleterre le sceut, il luy en-
voya dire , « qu'il fisl le serment de garder le
» trailté de Troyes dessus déclaré.» Lequel
respondit, «qu'il esloit prest de servir le duc
» de Rourgongne, mais qu'il fist le serment de
» mettie le royaume es mains de l'ennemy an-
» cien et capital du royaume de France, jamais
» ne le feroit . » Et pource assez soudainement
il en partit et s'en alla en son pays, se doutant
aucunement que le roy d'Angleterre ne luy fist
quelque dcsplaisir.
Ceux de dedans Melun estoient réduits à
grandes détresses et extrémités de vivres, et
cuidoient tousjours avoir secours, ou qu'il sur-
vint es osls qui estoient devant eux aucune
chose, ou division par laquelle ils se deussent
lever. Ils avoient esté bien un mois sans pain,
et ne mangcoient seulement que chair de che-
val , qui est une chose peu ou point nourris-
.«;ante : et falloit que ceux qui en mangeoient
allassent deux ou trois heures après à la selle,
cl comme en rien cette nourriture ne pouvoit
arrester au corps dune personne. Ces choses
sçavoient bien leurs ennemis , car aucunes
pauvres personnes qui n'avoient plus que man-
ger s'en alleient , spécialement par la rivière :
et si les assiegeans prenoient aucunes fois es
escarmouches des prisonniers, outre que ceux
de dedans volontiers eussent trouvé moyen de
saillir, et en sortir s'ils eussent peu : mais le
siège estoit si fort et tellement fortifié contre
la ville, qu'il estoit impossible qu'ilsse peussent
sauver, si non par quelque traité, lequel fut
ouvert, et parlementèrent enfin. Or combien
qu'il y eust diverses manières ouvertes, toutes-
fois ceux de dedans furent contraints de faire
tel traité que leurs ennemis vouloient. Il fut
donc ordonné et traité, «qu'ils s'en iroient
» sauves leurs vies, et sans estre mis à aucune
» rançon ou finance. » Dudit traité furent ex-
I eptés ceux qui avoient esté consentans de la
mort du feu duc de Bourgongne Jean : et pour
nstages furent baillés le seigneur de Barbasan
mesme, et douze desquels qu'ils voudroient. II
y avoit aucuns seigneurs de Bourgongne et de
France, qui eussent volontiers sauvés mcssire
Louys Juvenal desL-rsins : mais expressément
les Anglois le demandèrent en oslage. La ville
fut ainsi rendue et livrée, laquelle fut trouvée
ROI DE FRANCE, (14'20)
bien desgarnie de vivres , car il n'y avoit pas
une somme de feurre en lict, ne autrement,
d'autant que tout avoit esté donné aux che-
vaux : plusieurs se sauvèrent, à aucuns on fai-
soitvoye, les autres avoient amis et accoin-
tances du costé des Bourguignons, et les autres
par donner argent. Or combien qu'ils s'atten-
doient «de s'en aller simplement un baston en
» leur poing, » toutesfois les Anglois et leurs
alliés autrement le interprétèrent : c'est à sça-
voir « qu'ils s'en iroient sauves leurs vies, non
» mie où ils voudroient, mais aux prisons du
» roy à Paris. » Et pource plusieurs cher-
chèrent et trouvèrent moyen de se sauver :
laquelle interprétation fut horde et deshonneste
pour un si vaillant roy, qu'on disoit estre le
roy d'Angleterre : et la pourroit-on comparer
à la volonté d'un vray tyran, comme il pourra
apparoir par ce qui sera dit cy-après, et fort
desplaisoità aucuns Anglois mesmes. Entre les
autres, de ceux qui estoient dedans ladite ville
de Melun, y avoit trois vaillans escuyers^ les-
quels avoient servy monseigneur d'Orléans en
ses guerres , et ausquels aucuns du party du
duc de Bourgongne avoient grande volonté de
faire desplaisir, c'est à sçavoir Raymond de
Lore, le baslard de Ducy et le basfard de
Seine : et leur vouloient imposer qu'ils s'es-
toient trouvés à la mort du duc de Bourgongne,
qui esloit chose fausse : cela fit qu'ils sup-
plièrent un qui estoit assez prochain et bien-
aimé du roy d'Angleterre, qu'il les voulusl
sauver, lequel cuidant bien faire , et qu'ils s'en
deussent aller librement quand bon leur sem-
bleroit, les mis hors, et s'en allèrent. Cela vint
à la cognoissance du duc de Bourgongne, qui
s'en plaignit au roy d'Angleterre, lequel promp-
tement sans autre procès luy fil coupper la
teste, qui fut pitié, mais il estoit Anglois: les
ostagcs et aussi les autres qu'on peut appré-
hender , furent menés en bateaux à Paris, les
uns mis en la bastille de Sainct-Antoine, et les
autres au Palais, Chastelet, le Temple, et en di-
verses prisons. Ce fut là la manière abusive
comme ils s'en allèrent « sauves leurs vies, et
)) sans les mettre à aucune finance. » Mais la
manière de sauver leurs vies, fut d'en mettre
plusieurs en basses fosses, spécialement au
(Chastelet , et là les laisser mourir de faim : et
quand ils demandoient à manger et crioient à
la faim , on leur bailloit du foin , et les appel-
K)il-on chiens, qui esloit grand deshonneur au
(1420)
roy d'Anglelerre. Plusieurs y en eut, spéciale-
ment au Palais, qui s'eschapperenl, et pas-
sèrent la rivière à nage : et combien que d'eux
on n'exigeoit apparemment aucune finance :
loutesfois le roy d'Anglelerre les doniioit à
prisonniers de son party qui les mclloient à
finance, pour se racquilter et racheter : par
exemple au seigneur de Chaslillon , qui esloit
prisonnier de guerre d'un vaillant escuyer,
nommé Poton de Saincte-Traille, il donna,
bailla et délivra le seigneur de Préaux, messire
Nicolle Gemme, Arnault-Guillon de Barbasan,
et messire Louys Juvenal , lesquels payèrent
bien grosses finances : et loutesfois ledit sei-
gneur de Chaslillon estoit ja délivré , et hors
des mains dudit Poton : de plusieurs autres
ainsi fut fait.
Les roys, ce fait, s'en vinrent à Paris le
premier dimanche de l'Advenl, en grandes
pompes : et crioit-on Noël fort et haut à Paris,
en demonstranl grand signe de joye : le lende-
main les reynes y entrèrent.
Grandes plaintes vinrent à Paris de ceux de
Meaux au roy d'Angleterre, en luy disant
» qu'ils faisoienl guerre mortelle, et boutoient
» feux : )) Lequel respondit « qu'il y pourvoye-
» roit, y meltroit siège, et les auroit : et quant
» aux feux qu'on disoil qu'ils boutoient au plat
» pays, il respondit que ce n'esloit que usance
M de guerre, et que guerre sans feu ne valoit
» rien, non plus que andouilles sans mous-
» tarde. »
Le sixiesme jour de décembre furent man-
dés les trois estais à Paris, et furent assemblés
à Sainct-Paul en la basse salle : là où proposa
maistre Jean Le Clerc , qui prit pour son thème
ces paroles : « Audita est vox lamentationis et
)) planctus Syon. » Ensuite il enarra et dédui-
sit « les diverses guerres qui avoient esté , la
» mort du duc de Bourgongne , et la paix faite
w à Troyes, avec les places conquestées en
» suite : » en requérant « aide pour conduire
« le faicl de la guerre. » Il remonslra aussi « que
» la monnoye estoit foible , et altérée , ce qui
)) estoit au grand dommage de la chose publi-
M que : ausquelles choses falloil prompte pro-
» vision , et qu'ils y voulussent adviser. » Après
quoy, ceux qui estoient envoyés comme par
les trois estais , se retirèrent à part : puis par
la bouche de l'un d'eux fut dit : « Qu'ils es-
» toient prests et appareillés de faire tout ce
» qu'il plairoil au roy et à son conseil d'or-
PAR JEAN JUVENAL DES URSINS.
565
)) donner. « En conséquence de quoy il fu
ordonné, « qu'on feroit une manière d'em-
» prunt de marcs d'argent, qu'on mcUroit à la
» monnoye : et ceux qui les mellroienl au-
» roient la monnoye au prix que Ton diroil, et
» de ce qui valoit huicl francs le marc d'argent,
» et qui seroit mis en la monnoye, ils en au-
» roient sept francs , et non plus , » qui esloit
une bien grosse taille. Ladite conclusion fut
exécutée, et fit-on l'impost des marcs d'argent,
non mie seulement sur les bourgeois et mar-
chands, mais sur les gens d'église. Ceux de
l'université firent une proposition devant le roy
d'Anglelerre pour en eslre exempts : mais ils
furent bien rebutés par ledit roy d'Angleterre,
qui parla trop bien et hautement à eux : ils
cuiderent répliquer, mais à la fin ils se turen
et déportèrent^ car autrement on en eusl logé
en prison. Alors aussi falloil-il dissimuler par
toutes personnes , et accorder ce qu'on deman-
doit, ou autrement assez légèrement on les eust
tenu pour Armagnacs.
Le vingt-lroisiesme jour dudit mois de dé-
cembre, devant le susdit roy d'Anglelerre
Henry, soi disant par usurpation régent du
royaume de France , fit faire le duc de Bour-
gongne une proposition par maislre Nicolas
Raulin advocat en la cour du parlement, son
conseiller : en disant et alléguant la mort du
feu duc de Bourgongne son père , et declaroil
ia manière comme elle avoit esté faite , ainsi
que bon luy sembloit : et prenoit conclusions
contre monseigneur le régent dauphin , seul et
unique fils du roy, telles que bon luy sembla :
et aussi contre les François qui l'avoient servy,
et servoient et portoient la croix droite blan-
che. Puis après parlèrent maislre Pierre de
Marigny soi disant advocat du roy, et maislre
Jean Hacquenin procureur du roy, lesquels
prirent de grandes conclusions : et le jour
mesme donnèrent leur sentence telle quelle,
inique , et desraisonnable , et nulle de toute
nullité.
Le roy d'Anglelerre après ces choses deli?
bera de mettre le siège devant la cité de Meaux,
et le marché d'icclle : en laquelle estoient de
vaillantes gens pour monseigneur le dauphin
régent le royaume, comme messire Louys Gas
baillif d'icclle ville , Guichard de Chissay capi-
taine , Perron de Luppe, le baslard de AVaurru,
et messire Philippes de Gamaches abbé de
Saincl-Pharon de Maux, et depuis abbé de
566
HISTOIRE DE CHARLES
Sainct-Denys en France : et de faict, ledit roy
d'Angleterre envoya former et clore le siège
devant les places de la cité et d'iceluy marché :
aussitost saillirent les compagnons de guerre
de la ville, et vaillamment rechasserent les
Anglois , dont y eut aucuns de morts et plu-
sieurs de pris : mais la grande puissance des
ennemis qui y survint les fit retirer. Or ceux
de dedans se comportèrent si vaillamment qu'ils
tinrent ladite cité et ledit marché sept mois du-
rant : pendant la longueur duquel siège il y
eut foison d'Anglois et Bourguignons de morts,
et qui y périrent tant par les coups de traictet
saillies fréquentes des assiégés, que par les
maladies qui survinrent en leur camp. Entre
les autres , un jour que ceux de dedans tiroienl
leurs gros et vulgaires canons, il advint que
messire Jean de Cornouaille vaillant chevalier
anglois, fut frappé et blessé d'un coup de ca-
non : or assez près de luy il avoit son seul fils
et unique enfant, qui estoit un bel escuyer, et
vaillant selon l'aage , sur lequel une fortune
advint, sçavoir que un coup de canon tiré de
la ville, luy osta et enleva la teste jusques aux
espaules tout net : si ledit de Cornouaille en fut
desplaisant ce ne fut pas merveilles, lequel con-
sidérant leur querelle estre damnée et desrai-
sonnable, tout comme haut il disoit : « Que en
)) Angleterre fut seulement conclue la conqueste
1) de Normandie, que contre Dieu et raison on
» vouloit priver monseigneur le dauphin du
>) royaume , qui luy devoit appartenir. » En
suite de quoy se doutant, s'il persistoit dans
cette malheureuse guerre , d'estre en danger et
péril de corps et d'ame , et de mort soudaine ,
il jura et promit, « que jamais contre les chres-
» tiens il ne porteroit les armes, » De faict il
partit, s'en retourna en Angleterre, d'où onc-
ques depuis il ne sortit.
Monseigneur le dauphin régent voyant ses
gens assiégés par toutes manières , recherchoit
tous moyens de leur donner secours : de la-
quelle chose un vaillant chevalier, noble , et de
grande maison , nommé le seigneur d'Auffe-
mont , fut advcrty, lequel considérant que de-
dans ladite cité et le marché n'y avoit point
gens sufTisans à résister à la grande puissance
des Anglois et Bourguignons , délibéra , s'il
pouvoit , d'y entrer etsejetter dedans : à ce
subjct il assembla ce qu'il peut de gens, et se
mit en chemin -, et si bien vinrent luy et ses gens
qu'enfin ils se trouvèrent proche du siège, à
VI, ROI DE FRANCE, (1420)
l'endroit d'une des portes : lors vaillamment et
hardiment ils frappèrent sur les Anglois, les-
quels lantost s'assemblèrent pour leur résister:
or s'estoient les Anglois tellement fortifiés
entre eux et la porte , qu'il n'estoit pas possible
d'y entrer, ne à ceux de dedans de sortir : cela
fit que ledit seigneur d'Auffemont se trouva
avec ses gens , environné de toutes parts des
ennemis : comme gens de grand courage ils se
defendoient vaillamment, et plusieurs Anglois
tuèrent et navrèrent; finalement ledit d'Auffe-
mont fut pris, et aucuns de ses gens, dont y
eut aussi quelques-uns qui se sauvèrent.
Quand les François virent qu'ils n'avoient
point de secours, et que ledit seigneur d'Auf-
femont avoit failly d'y entrer, ils se retirèrent
dedans le marché de Meaux : et disoit-on que
ce fut Perron de Luppe qui prit cette resolu-
tion , sans le sceu du bastard de Waurru , tel-
lement que ledit bastard et son lieutenant se
trouvant abandonnés furent pris dedans la
place : iceluy bastard cuidant venger la mort
du feu comte d'Armagnac son maistre, souvent
couroit par les champs, et tous ceux qu'il
trouvoit vers les marches de Paris, fussent la-
boureurs ou autres , très-inhumainement les
traitoit, et en un grand arbre vers la ville les
pendoit , ou faisoit pendre , dont plusieurs
François estoient très-mal contens, et non sans
cause : or quand le roy d'Angleterre sceut qu'il
estoit pris, et aussi son lieutenant, il les fit
pendre audit arbre mesme ; toutesfois aucuns
disent qu'il fit coupper la teste au bastard , et
la mettre au plus haut de l'arbre sur une per-
che : ainsi combien qu'il fust vaillant homme
d'armes , et que aucuns disoient, que « ce n'es-
» toit pas bien honorablement fait à un si vail-
)) lant roy, comme le roy d'Angleterre, d'avoir
» fait mourir un si vaillant homme d'armes , et
)) gentil-homme, pour cause d'avoir si loyau-
)) ment servy son souverain seigneur. « On di-
soit ausi que « ledit bastard sans cause et sans
» raison , avoit fait mourir et pendre plusieurs
)) gens , lant pauvres laboureurs que autres ,
» partant que c'estoit une punition divine s'il
» estoit puni de pareille mort comme il faisoit
)) mourir les autres. »
Après que les Anglois furent entrés en la
ville, ils se boutèrent es moulins joignans la-
dite ville près du marché : mais en s'efforçant
de les gagner, comme ils firent enfin; ceux du
marché , d'un coup de pierre ( aucuns disoient
(H21)
que c'esloienl d'un coup de vulgaire) luercnl le
comte de Ovcrcestre, lequel fut moult plaint de
tous ses gens, et de tous les Anglois.
En ce mesme temps les Anglois et François
se rencontrèrent un jour en un champ , ils es-
toient assez grande gent d'un coslc et daulrc ,
et y fut fort et longuement combalu entre eux,
tant deçà que delà : finalement les Anglois fu-
rent desconfils , et restèrent tous morts ou pris,
excepte un qui s'enfuit, pour éviter la mort,
laquelle chose fut signifiée au roy d'Angleterre,
qui en fut moult desplaisant, et fit prendre
celuy qui s'en estoit fuy, le fit planter en terre,
et très-inhumainement liranniser et mourir.
Après que les François de dedans ledit mar-
ché assez longuement eurent tenu , cognoissans
et voyans enfin qu'ils n'auroient aucun secours,
et que vivres leur failloient, ils furent contraints
de se rendre et mettre à la mercy et miséri-
corde du roy d'Angleterre, la vie sauve d'au-
cuns ; par ainsi les ennemis entrèrent dedans :
les gens de guerre de la garnison y furent tous
pris , dont aucuns furent mis à mort , et les au-
tres envoyés en diverses prisons, tant en An-
gleterre que à Paris, où plusieurs piteusement
finirent leurs jours : les autres furent mis à
excessives finances : et entant qu'il fouchoit
messire Louys Gas chevalier baillif de Meaux,
et maistre Jean de Rennes advocat en la cour
laye, bien notable homme, ils furent par eaue
amenés à Paris , et aux halles eurent les testes
couppées publiquement.
C'estoil grande pitié des prisonniers , qui es-
loient en diverses prisons à Paris : car on les
laisso't mourir de faim es prisons où ils es-
toient: et l'un mort, les autres arrachoient avec
les dents la chair de leurs compagnons morts.
Ils vouloient semblablement faire mourir mes-
sire Philippes de Gamaches , pour lors abbé ,
comme dit est, de Sainct-Pharon de Meaux ,
et depuis de Sainct-Denys, noble homme, et
qui vaillamment , et de son corps, s'estoit porté
à la défense d'icelle ville, lequel avoit son frère
à Compiegne , capitaine pour monseigneur le
régent , auquel on fit sçavoir qu'on jetteroit
son frère en la rivière, s'il ne rendoit la place
de Compiegne, et qu'on le feroit mourir , le-
quel seigneur de Gamaches nommé messire
Guillaume, voyant et considérant que si on
venoit devant luy, il faudroit, voulust ou non,
après qu'il auroit tenu quelque temps, qu'il
rendist la place, qui estoit mal garnie de vi-
PAR JEAN Ji;VFi\AL DES URSINS.
567
vres et de gens, pour éviter la mort de son
frère, il rendit la place, et la mit es mains des
ennemis, puis s'en alla, tous ses biens saufs ,
exceptés les habillemens et inslrumens de
guerre , servant à la forteresse : par ce moyen
ledit messire Philippes abbé fut heureusement
délivré : en la compagnée duquel y avoil trois
religieux de l'abbaye de Sainct-Denys, lesquels
avoicnt aydé de tout leur pouvoir à défendre
eux ladite ville, ainsi qu'ils dévoient et pou-
voient faire selon leur raison : or ils furent pris,
et l'evesque de Beauvais, nommémaistre Pierre
Cauchon , fils d'un laboureur de vignes auprès
de Rheims, faisoit diligence de les faire mou-
rir, et les mettre cependant en bien fortes et
dures prisons, et estroitement garder et tenir,
non considérant qu'ils n'avoient en rien failly :
car « la défense leur estoit permise de droit
)) naturel, civil et canonique. » Mais cesteves-
que disoit « qu'ils estoient criminels de leze-
)) majesté, et qu'on les devoit dégrader. » Ce
qu'il faisoit , afin de monstrer qu'il estoit bon
et zélé Anglois ; or quand la chose vint à la
cognoissance de l'abbé de Sainct-Denys, il fit
diligence de les avoir, et les requit, et reclama
à ce sujet ; enfin après plusieur délais, ils luy
furent baillés et délivrés pour en faire ce que
bon luy sembleroit, les ayant il les fit mener à
Sainct-Denys.
Le roy d'Angleterre, après ses conquestes
faites, pour pourvoir aux nécessités du royaume
d'Angleterre, délibéra de repasser la mer, et d'y
retourner : de faict il y retourna. Auparavant il
ordonna et mit provisions en France, tant pour
la guerre , que autrement : et en Normandie
vers l'Anjou et le Maine, laissa le duc de Cla-
rence son frère.
Monseigneur le dauphin régent avoit en-
voyé derechef en Ecosse requérir aide et se-
cours contre les Anglois, lesquels délibérèrent
d'y venir : et arrivèrent en France vers La Ro-
chelle les comtes de Bouquan, et Yicton, avec
plusieurs de la nation d'Escosse , faisans envi-
ron de quatre à cinq mille combatans , pour
s'employer au service dudit monseigneur le
dauphin.
1421.
L'an mille quatre cens vingt et un , après
aucun temps , le duc de Clarence , frère du roy
d'Angleterre, accomgagné des comtes de Hou-
linton, de Sombresset, et de Kent, du seigneur
568
HISTOIRE DE CHARLES YI , ROI DE FRANCE,
de Ros , et de plusieurs grands seigneurs , et
barons du royaume d'Angleterre, et d'archers,
jusques au nombre de six à sept mille comba-
tans, partit de Normandie, en intention d'aller
vers Angers , et au pays d'Anjou ; de faict ils y
allèrent, tant qu'ils arrivèrent vers une place
nommée Baugé en vallée, en Anjou, et passè-
rent quelques rivières. Or la chose estant venue
à la cognoissance des seigneurs de France , et
d'Escosse , c'est à sçavoir des comtes de Bou-
quan , et de Amidon , d'Escosse, du bastard d'A-
lençon, des seigneurs de La Fayette, mareschal
de France, Fontaines, Belloy, et de Croix,
avec plusieurs autres François, et Ecossois ,
jusques au nombre de cinq à six mille comba-
tans, ils se vindrent loger assez près de Baugé
en plusieurs villages , car tous ensemble n'eus-
sent-ils peu loger : surquoy les Anglois en-
voyèrent vers les Escossois sçavoir « s'ils ne
» voudroient point prendre journée à avoir
» bataille entre eux? » Ausquels les François,
et Escossois respondirent , « qu'ils en estoient
» contens. » Par ainsi d'un costé et d'autre ils
pn furent également bien joyeux , et esleurenl
place pour combatre, et fut jour assigné pour
MO sujet.
Le samedy sainct vigile de Pasques, ledit ma-
reschal deLaFayette, et aucuns capitaines d'Es-
cosse délibérèrent d'aller voir la place où ils
pourroient combatre, mais en mesme temps
et ainsi qu'ils y advjsoient, il y eut de leurs
gens qui vindrent dire, qu'ils avoient veu des
Angbis , qui s'estoient assemblés pour venir
combatre : lesquels , comme on sceut depuis ,
cuiderent surprendre les François et Escossois,
qui estoient descouverts , et frapper sur leurs
logis : or chevauchèrent tant lesdits Anglois ,
qu'ils furent apperceus : aussi-tost on fit dili-
gence d'envoyer par les logis assembler gens ,
lesquels vindrent de toutes parts. En ces entre-
faites les Anglois arrivèrent à un passage, auquel
ils cuidoient aisément passer, où estoient logés
six à sept vingt archers escossois , qui com-
mencèrent fort à tirer, et longuement lindrenl
et empescherent le passage, tellement qu'ils
n'y peurent passer. Tousjours François s'as-
sembloient de plus en plus, tellement que aisé-
ment ils se pouvoient assembler pour combatre :
sur quoy Ton dit que quand le duc de Clarence
apperceut que les François n'esloient guieres,
et non cncores bien serrés , il ordonna que luy,
et les nobles d'Angleterre, qui faisoient environ
(1421)
mille à douze cens cottes d'armes , frapperoient
les premiers, lesquels mirent leurs archers aux
aisles par manière d'arriere-garde. Quand les
François et Escossois virent l'ordonnance et
manière de leurs ennemis , ils ne firent que
comme une bataille à pied , fors aucuns qui se
mirent à cheval : puis s'assemblèrent les uns
contre les autres vaillamment et hardiement :
et se fourrèrent les archers d'Escosse dedans, el
parmy les Anglois : il y eut là de belles armes
faites, et en peu d'heures, d'un costé et d'au-
tre plusieurs bannières et estendars furent ab-
battus , puis redressés , mesmement des Fran-
çois et Escossois : mais enfin les Anglois furent
assez soudainement desconfits, et y moururent
ledit duc de Clarence, et le comte de Kent;
quant au seigneur de Ros, et messire Edmond
de Beaufort, ils furent pris avec grande quan-
tité d'autres : des François il en mourut envi-
ron vingt-cinq à trente seulement, et entre au-
tres deux chevaliers du Maine , l'un nommé
messire Jean Evrouin, l'autre messire Floques
de Cottereau , et un escuyer nommé Garin de
Fontaines : en suite de cet advantageux ex-
ploit, les François et Escossois avec leur proye
retournèrent en leurs logis :1e mesme firent les
Anglois , qui estoient encores plus de quatre
mille combatans, lesquels dès le point du jour
se mirent en chemin , mais non mie par la
droicte voye , redoutans les François , et crai-
gnans d'estre poursuivis par eux, puis s'en al-
lèrent vers le Mans, et passèrent le Loir près
de la Flèche : et pour passer la rivière de Sarte,
ils prirent les croix blanches , se feignans Fran-
çois, et assemblèrent les bonnes gens du pays,
qui les prenoient pour les gens du dauphin, et
leur firent faire un pont par où ils passèrent ,
mais quand ils furent passés, ils rompirent ledit
pont, tuèrent traistreusement les pauvres gens ,
et les mirent cruellement à mort : les François
qui les syi voient, apperceurentbienqu'ilsneles
osoient attendre, et pource s'en retournèrent.
Le lundy lendemain de Pasques au matin ,
messire Louys Boyau, un chevalier de Sou-
longne, fut par devers monseigneur le dauphin
régent, lequel chevalier s'esloit trouvé à la
besongne, et estoit envoyé par les seigneurs de
France, et d'Escosse, lequel luy dit les bonnes
nouvelles de la susdite desconfiture. Quand le-
dit seigneur régent eut ouy ce chevalier, il s'en
vint du chasteau de Poictiers jusques à Nostre
Dame en grande joye et diligence, et ce tout à
(H21)
PAR JEAN JUVENAL DES LKSINS.
569
pied, pour remercier et regracier Dieu d'un tel
et si heureux advanlage : mesme il y eut une
belle et notable messe chantée, et un sermon
fait par un docteur en théologie, nommé maistre
Pierre de Versailles : cela fait, il s'en retourna
au chasteau pour prendre sa réfection, remer-
ciant Dieu , et estant fort joyeux de la signalée
victoire qu'il luy avoit donnée.
Fortes guerres et merveilleuses regnoient
partout , et en divers pays y avoit capitaines
qui tenoient le parti de monseigneur ledauphin
régent : entre les autres, en Champagne et
Picardie, y avoit un vaillant homme d'armes,
hardy , sage, prudent, et subtil enfaictde
guerre , nommé Eslienne de Vignoles, dit La
Hire , lequel faisoit plusieurs grandes diligen-
ces de grever les Anglois et Bourguignons, et
souvent chevauchoit et battoit la campagne à
ce dessein.Or un jour, luy estant sur les champs
il fit rencontre du comte de Vaudcmont, qui
cstoit accompagné de plusieurs gens de guerre,
sur lesquels soudain il frappa ; ils se mirent
aussi-lost en grande défense, mais à la fin La
Hire eut la victoire , et y fut pris ledit comte
avec plusieurs autres, et si il y en eut une grande
partie de tués. Quivoudroitescrire les vaillan-
ces, entreprises, et exécutions dudit La Hire, ce
seroit longue chose.
Audit pays aussi de Champagne, il y avoit un
autre vaillant homme d'armes, escuyer, et nota-
ble du pays de Bretagne , nommé Pregent de
Coilivy, qui estoit comme lieutenant de mon-
seigneur le dauphin régent, et avec luy estoit
un autre vaillant homme dudit pays mesme ,
nommé Bourgeois , lesquels grevoient fort les
Anglois et Bourguignons , puis se retiroient en
une place nommée Montaguillon. Le comte de
Salbery vaillant prince d'Angleterre délibéra de
les assiéger : de faict il y mit le siège, et assor-
tit canons, vuglaires , et autres habillemens et
instrumens de guerre, pour avoir ladite place:
ceux de dedans non esbahys ny effrayés de tout
cela, ayans bonne volonté et resolution de se
défendre, souvent sailloient sur leurs ennemis,
et fort les grevoient, tant de traict que autre-
ment, dont ils luoient plusieurs : bref, ils tin-
rent tellement et si bien, que le comte délibéra
de les avoir en minant les tours, et les faisant
cheoir : ceux de dedans s'en doutèrent, et con-
Iremincrent ; il y eut esdites mines de beaux
faicts d'armes faits : à la fin il y eut grande
foison de ceux de dedans morts, et malades,
et si vivres leur failloient: parlant ils furentcon-
traints de rendre la place. Il y eut composition
faite, par laquelle ils se rendirent sauves leur vies
mais pour prisonniers demeurèrent. Et prisoit
fort ledit comte la vaillance de ceux de dedans.
Monseigneur le dauphin régent se mit sur
les champs, lequel avoit en sa compagnée le
duc d'Alcnçon , les comtes de Bouccan , et de
Yicton, et plusieurs vaillantes gens : ils vinrent
jusques es marches vers le Perche , où y avoit
en plusieurs garnisons Bourguignons , faisans
guerre, entre les autres en une place nommée
Mont-IMiral , laquelle fut assiégée, et y assor-
tit-on des engins, par lesquels elle fut fort
battue , et une partie des murs abattus : fina-
lement ceux de dedans voyans que selon leur
garnison qui n'estoit pas sulTisanle , ils n'eus-
sent peu résister plus long-temps, et que la
puissance dudit régent estoit trop forte pour
eux, ils rendirent la place à mondii seigneur le
régent , et si lui firent serment « de le bien et
» loyaument servir. » Des deux capitaines qui
estoient dedans, l'un avoit nom Fourquet Pesas,
et l'autre Jannequin, lesquels se tinrent de son
parly. De là se partit ledit régent avec son ar-
mée, et s'en vint vers Chartres, jusques à Gail-
lardon , que les gens du duc de Bourgongne
tenoient, et occupoient , et guerre y faisoient.
Or en passantpays plusieurs places se rendoient
à son obéissance : puis il envoya jusques à Gail-»
lardon , les sommer qu'ils fissent obéissance ,
lesquels eslans mal conseillés ne le voulurent
faire. Pource le siège y fut mis , et les engins
assortis, et fut environnée de toutes parts; après
quoy ils jetterent des coups de bombardes et
canons tellementquepour la plus grande partie,
les murs furent abattus : cela fait , huict jours
après que le siège y eut esté mis , la ville fut
assaillie bien aspremenl ; ceux de dedans fort
se defendoient : finalement les François et Es-
cossois y entrèrent qut y firent une pileuse oc-
cision, et boucherie; car il y avoit un capitaine
breton de monseigneur le régent, nommé Char-
les de Montfort, qui avoit grande compagnée
de gens de guerre soubs luy , lequel fut tué de-
vant la place, et pource comme par vengeance
ils tuèrent tous ceux qui estoient dedans la ville,
tant armés que non armés. Au dedans il y avoit
un compagnon nommé Le Rousselet, qui estoit
baillif et capitaine de la place, lequel se cuidant
sauver et résister à la puissance qui y estoit ,
se jella en une tour , qu'il tenoit pour forte ,
570
HISTOIRE DE CHARLES
laquelle par force fut prise , el ledit Rousselet
aussi , auquel fut la teste tranchée -, quoy fait ,
rnondit seigneur le régent se retira vers les
marches d'Anjou et de Touraine.
Quand le roy Henry d'Angleterre eut beson-
gné en son pays , il s'en revint en France , où
luy fut rapporté comment monseigneur le ré-
gent avoit esté vers Chartres et jusques à Gail-
lardon : pour cesie cause il s'en vint audit lieu
de Chartres avec bien grande compagnée, qu'on
estimoit se monter à quinze mille combatans :
de là il partit , et s'en vint près de Chastaudun,
où il y avoit bonne garnison de gens prests et
préparés de se défendre, et monstrans signe de
vaillamment résister. Pource le roy d'Angle-
terre passa outre, et s'en vint loger aux faux-
bourgs d'Orléans, où les habitans de la ville
nullement esbahis , luy firent la guerre la plus
aspre qu'ils peurent : pource luy voyant que
peu il profiteroit , il partit delà, et prit son
chemin vers Beaugency, Or il se mit en son ost
une merveilleuse pestilence de flux de ventre,
et trouvoit-on de ses soldats morts parmy les
chemins en divers lieux ^ tellement qu'on dit
qu'il en mourut bien de ladite maladie trois à
quatre mille ; outre quoy dans les bois dOr-
leans , par gens des villages , qui s'y estoient
cachés et retirés , il y en eut foison de tués.
Quand monseigneur le régent sceut ces nou-
velles, il assembla ses gens qui estoient en di-
verses garnisons , d'un vaillant courage il s'en
vint à Vendosme , distant de douze à quinze
lieues de ses ennemis, qui n'estoient pas grande
distance: de là se faisoient plusieurs et diverses
courses, tant d'un costé que d'antre, et aucunes
fois se rencontroient.Toutesfois les deux armées
n'approchèrent point l'une de l'autre, ne il n'y
eut aucun faict d'armes digne dememoire : puis
parlitle roy d'Angleterre sans autre chose faire,
et prit son chemin vers Dreux , où il y avoit
ville et chasteau, dont estoit capitaine un vail-
lant chevalier, nommé messire Maurignon, le-
quel n'y estoit pas , ains estoit absent comme
aussi son lieutenant: par ainsi les compagnons
voyans que autour d'eux il n'y avoit aucune
place françoise, cl se doutans de n'avoir aucun
secours , sans coup ferir ils entendirent lasche-
menl à composition , et s'en allèrent avec leurs
bagages , harnois , et chevaux : cela fait le roy
d'Angleterre s'en retourna à Paris, et se logea
au bois de Vincennes , qui est un moult bel
phaslcl , à une lieue de Paris.
VI, ROI DE FRANCE, (i422^
Environ la Nativité de Nostre-Dame , Tan
mille quatre cens vingt et un, le roy d'Angle-
terre délibéra d'envoyer madame Catherine sa
femme , fille du roy , en Angleterre , laquelle
estoit grosse, et fut menée à Sainct-Denys, bien
grandement ornée et parée : de là elle partit
pour prendre son chemin vers la mer, et passa
parmy plusieurs villes tant de France que de
Normandie, où elle fut grandement et honora-
blement receue , et luy fit-on plusieurs dons et
presens grands et notables. Or pour l'accom-
pagner estoient les ducs de Bethfort, deExces-
tre, et autres grands seigneurs, dames et damoi-
selles, entre les autresla dame de Bavière, sœur
du duc d'Alençon , qui avoit esté mariée à feu
messire Pierre de Navarre , et depuis au duc
de Bavière, frère de la reyne Isabeau. Quand
elle fut au rivage de la mer elle trouva trois
grands vaisseaux, dont deux estoient garnis de
gens de guerre grandement et notablement
armés : l'autre estoit grand à deux mats, et par
dedans estoit tout tendu de drap d'or, et paré
bien grandement , auquel vaisseau elle entra
avec une partie des princes et seigneurs , et
aussi des dames et damoiselles qui la condui-
sirent, et l'autre partie s'en retourna en France.
Assez aisément elle arriva en Angleterre, car il
y avoit bon vent. Au port où elle aborda ja es-
toient arrivés plusieurs grands seigneurs ,
princes , barons , chevaliers , et escuyers qui
l'atlendoient pour la recevoir, et aussi dames
et damoiselles , avec tous les instrumens de
musique qu'on eust peu souhaiter : en passant
par les villages et pays d'Angleterre tout le
peuple y afiluoit , et faisoit-on jeux et esbate-
mens. A Londres quand elle y entra ils firent
grande joye, et y fut honorablement receue en
la forme et manière qu'on avoit accoustumé
de faire aux autres reynes d'Angleterre. Environ
le mois de novembre ladite reyne accoucha
d'un fils , lequel fut tenu sur les fonds par le
cardinal d'Angleterre, dit de Excestre, nommé
Henry et porta son nom , et fut baptisé avec
bien grande solemnilé.
1422.
L'an mille quatre cens vingt et deux, au
commencement du mois d'aoust, le comte d'Au-
male , vaillant homme , et le vicomte de Nar-
bonne firent une armée au pays du Maine ,
d'où ils cnlrercnten Normandie: ils estoient en-
(1422) PAR JEAN JUVEN
viron deux mille combatans, et chevaucherenl
par ledit pays , en cuidant loger à Bernay : or
avoientravanl-garde messireJean de La Haye
baron de Coulonges , et messire Ambroise sei-
gneur de Lore, renommés d'estre de vaillans
courages et hardis entre les autres , lesquels
trouvèrent que à Bernay estoicnt environ qua-
tre à cinq cens Anglois , lesquels se mirent aux
champs : et les apperceurent lesdits de Coulon-
ges et de Lore, et les suivirent le plus diligem-
ment qu'ils pcurent-, en mesme temps ils en-
voyèrent en hasle par devers lesdits seigneurs
d'Aumalle et de Narbonne, afin qu'ils se ad-
vançassent, et passassent hastivement outre la-
dite ville de Bernay , pour combalre lesdits
Anglois, lesquels ainsi le firent. Cependant les-
dits de Coulonges, de Lore, et leurs gens sui-
voient tousjours les Anglois à la piste et de près ,
en escarmouchant, jusques à ce que lesdits
d'Aumalle et Narbonne passèrent et approche-
ront tant qu'ils virent lesdits Anglois en plain
champ: alors le vicomte de Narbonne fit che-
valier ledit comte d'Aumalle. Et tousjours les
Anglois chevauchoient et se tenoient serrés,
cuidans se retirer sans rien perdre ; finalement
lesdits d'Aumalle et Narbonne très-diligem-
ment les chassoient, de sorte qu'avant qu'ils
fussent arrivés, lesdits de Coulonges et de Lore
frappèrent sur iceux Anglois à cheval, les mi-
rent en desaroy , et furent là tous desconfits ,
y en ayant eu partie de morts , et les autres
pris: après cette victoire lesdits seigneurs fran-
çois s'en allèrent avec leurs gens loger audit
lieu de Bernay , où ils trouvèrent plusieurs
biens meubles appartenans ausdits Anglois ,
qu'ils firent emporter, puis le lendemain ils se
mirent en chemin pour s'en retourner audit
pays du Maine.
Audit an, le lundy dernier jour d'aoust ,
Henry roy d'Angleterre alla de vie à trespasse-
ment au bois de Vincennes prés de Paris: il
mourut d'une maladie qu'on nomme de Sainct-
Fiacre , c'estoit un flux de ventre merveilleux
avec hemorrhoïdes. H se disoit communément
« qu'il avoit esté à l'église et chappelle de ce
» glorieux sainct, monseigneur saint Fiacre ,
w et que son intention estoit de transporter le-
« ditcorpsdulieuoù il estoit en un autre lieu, »
et estoit voix et commune renommée, «que
)) c'estoit en son pays d'Angleterre : » or en tels
cas « souvent, quant à Dieu, la volonté est re-
» putée pour le faicl. « A cette cause disoit-
AL DES UBSINS.
571
on « que Dieu l'avoit osté de ce monde afin
» qu'il ne misl sa mauvaise volonté en execu-
» tion. )) Ledit roy en son temps, au moins de-
puis qu'il estoit descendu en France en 1415,
avoit esté de haut et grand courage, vaillant en
armes, prudent, sages, et grand justicier, qui
sans acception des personnes, fuisoil aussi
bonne justice au petit que au grand, selon l'exi-
gence du cas: il estoit craint et révéré de tous
ses parens , subjets , et voisins : ny oncques
prince ne fut plus sufiisant pour conqiiester et
acquérir, et aussi garder ce qu'il avoit conquis,
comme il estoit ^ ce qu'il a bien monstre es
conquestes que durant sa vie il a fait au royau-
me de France , combien que la haute entre-
prise qu'il a faite, a esté seulement à l'occasion
des divisions qui estoient entre les seigneurs de
France, toutes notoires. Comme on disoit , il
avoit grande volonté de faire de plus grandes
choses s'il eust vescu , mais Dieu en disposa
bien autrement. îl n'avoit qu'environ quarante
ans quand il alla de vie à trespassement: son
corps fut mis par pièces, et bouilly en une
poésie, tellement que la chair se sépara des os-,
l'eau qui en restoit fut jettée en un cimetière ,
et les os avec la chair furent mis en un coffre
de plomb avec plusieurs espèces d'espices, de
drogues odoriférantes, et choses sentans bon.
Après cela ledit coffre fut mis en un chariot
couvert de drap noir , puis mené à Sainct-
Denys: au devant du chariot, et aussi derrière
il y avoit deux lampes ardentes, qui durèrent
jusques à Sainct-Denys, et deux cens cinquante
torches ardentes continuellement: et faisoient
le deuil le duc de Bethforl son frère, et autres
prin(îes d'Angleterre, vestus de robbes et man-
teaux de noir : au devant vinrent l'abbé de
Sainct-Denys, et les religieux, en habits bien
solemnels, jusques au'lieu où on avoit accous-
tumé de tenir le Lendict, et allèrent en cet es-
tât jusques à l'église de Sainct-Denys, où on
avoit construit une charpente de bois en quarré,
laquelle estoit tout environnée de draps noirs -,
là demeura le corps toute la nuicl, durant la-
quelle les religieux dirent plusieurs commen-
daces et offices des morts. Le lendemain l'e-
vesque de Paris , du consentement exprés de
l'abbé (car autrement ne l'eussent-ils pas souf-
fert , veu leur exemption) , y vint célébrer la
principale messe de Requiem. Les exécuteurs du
testament du défunt donnèrent à l'église une
chappelle vermeille semée de roses d'or, garnie
572
HISTOIRE DE CHARLES VI, ROI DE FRANCE,
ûc deux pièces de drap d'or moult riches, pour
parer l'aulei au dessus et au dessous, avec une
croix d'argentpesant quatre-vingts marcs d'ar-
gent: et outre ce, à la charité des religieux cent
€scus. Or ceux qui conduisoient le corps y pri-
rent leur réfection au disner: après quoy le
<;orps fut remis sur ledit chariot, puis conduit
jusques à la mer, et de là transporté en Angle-
terre , en une abbaye nommée Westmonstier.
Partout où il passoit tant en France, Norman-
die, que en Angleterre, grands honneurs funè-
bres selon le cas luy furent faits : Dieu en ait
l'ame, et de tous les autres trespassés aussi.
Quand ce duc de Belhfort eut conduit ledit
corps en Angleterre, il retourna en France, et
se porta et fit appeller « régent du royaume de
» France, pour son neveu Henry, qui n'avoit
que un an , » et entreprit le gouvernement de
tous les pays obeïssans au roy d'Angleterre.
Audit an mille quatre cens vingt et deux, le
vingtiesme jour d'octobre , alla de vie à Ires-
passement très-noble, et très-chrestien prince
Charles , roy de France, sixiesme de ce nom ,
qui régna de quarante-deux à quarante-trois
ans : durant lequel temps il fut moult troublé
de maladie au cerveau, et avoit mestier de bien
grande garde : il trespassa en l'hostel de Sainct-
Paul à Paris , où il estoit né. En son temps il
fut piteux, doux et bénin à son peuple, servant
et aimant Dieu, et grand aumosnier : or com-
bien que on dist, que « au temps passé on lais-
» soit les rois trois jours morts en leur lict, le
» visage descouvert , » toutesfois on ne le laissa
que un jour entier, et le voyoit-on qui vouloit :
il avoit le visage aucunement coloré, les yeux
clos, et sembloit qu'il dormist. Ledit jour après
midy les chanoines et ge'ns d'église, du Palais
vinrent à Sainct-Paul , et en la présence du
corps dirent vigiles des morts, et le lendemain
une messe, le plus solemnellement qu'ils peu-
rent. Après il fut mis en un coffre de plomb,
garny de plusieurs choses odoriférantes , et y
fut jusques au neuviesme jour de novembre :
pendant lequel temps les collèges des églises
de PariSj tant séculiers que réguliers, et ceux
de l'université, disoient sans cesse messes tant
hautes que basses, et autres prières pour le
salut de son ame. Le neufiesme jour il fut
porté de son hostel de Sainct-Paul jusques à
Nostre-Dame de Paris. En la compagnée es-
toient tous les gens d'église de Paris , tant
mendians que autres . le collège de Navarre et
(1422)
les autres collèges de l'université de Paris, avec
peuple infiny faisans dueil , lamentations et
pleurs , et non sans cause. Ce jour il ne fut
rien ouvert, ny merceries, ny autres marchan-
dises, non plus qu'en un jour de grande feste.
C'cstoit grande pitié d'ouyr les douloureuses
complaintes du peuple. Ceux de l'escurie le
portèrent : par dessus le corps y avoit un poile
ou dais noir, en forme de ciel quarré à pentes
es quatre costés , que portoient à chacun des
quatre coins sur un baston les eschevins de la
ville de Paris. Autour, devant et derrière y
avoit deux cens torches, pesans de cinq à six
livres chacune : le duc de Bethfort veslu d'un
manteau noir , avec un chapperon à courte
cornette l'accompagnoit. Helas ! son fils et ses
parens ne pouvoient estre à l'accompagner, de-
quoy ils estoient légitimement excusés : « El
» vous, ducdeBourgongne,quien savie l'avez
» mis es mains de ses ennemis, vous avez sceu sa
» maladie telle qu'il n'en pouvoit eschapper, et
» sceustes bien sa mort , mesme delaya-on le
» convoy funèbre en intention que y fussiez ;
» et encores eust-on plus attendu si l'eussiez
» mandé : et toutesfois vous n'y vinstes aucu-
» nement : par ainsi en sa vie et en sa mort
)) vous l'abandonnastes : » ce que plusieurs
gens entre leurs dents disoient, mesme aucuns
assez hautement, tellement que on le pouvoit
entendre. Par les collèges de Paris, et en ladite
esglise de Nostre-Dame furent dites vigiles so-
lemnelles, et y vinrent et furent en procession,
comme aussi le lendemain à la messe. Il y avoit
bien en luminaire douze mille livres de cire,
tant en torches qu'en cierges. Autour de la
chappelle y avoit du drap noir aux armes du
roy , et aussi tout au tour de l'église. Déplus,
sur la porte de l'église estoient deux grandes
bannières aux armes du roy. Après la messe
dite et le service fait, on prit le corps et le por-
ta-on jusques à Sainct-Ladre : jusques auquel
lieu le portèrent ceux de l'escurie, puis audit
lieu d autres prirent le corps et le portèrent
jusques à la croix près du Lendict, nommée la
Croix aux Fiens. Or à le convoyer estoit ledit
duc de Bethfort, comme dessus veslu, et à che-
val : plus , ceux que on disoit de la cour de
parlement, de la chambre des comptes, les
eschevins de Paris, et la plus grande partie des
gens d'église d'icelle ville, avec foison de peu-
ple. Jusques là, de l'abbaye Sainct-Denys vinl
l'abbé et les religieux , vestus de très-beau\ ci,
riches vestemens , la pluspart semés de fleurs
de lys, qui avoient et portoienl un poileen ma-
nière de ciel, soustenu sur six lances, pour
mettre sur le corps. A ladite croix y eut au-
cunes dinicullés touchant Texemplion de ceux
de Sainct-Denys, mais à la fin ils furent d'ac-
cord, et allèrent jusqucs à l'Hoslel-Dieu : lors
huict religieux prirent le corps et le portèrent
jusques dedans le chœur de l'église en chan-
tant ii.Libera me, Domine , etc. » (l'estoit chose
merveilleuse du luminaire, qui estoil depuis la
porte Sainct-Denys jusques à l'église: et y eut
nouveau luminaire , qui montoit jusques à
quatre mille livres de cire, et paremens faits
comme à l'église de Paris aux armes du roy,
et bannières mises : en suite furent dites vigiles
bien et solemnellement ; le lendemain matin fut
dite et célébrée la messe, que chanta de la per-
mission de l'abbé, l'evesque de Paris, à laquelle
messe l'evesque de Chartres fit oflice de diacre,
et l'abbé dudit lieu office de soubsdiacre. Il
n'y eut personne qui allast à l'offrande sinon
le duc deBethfort, qui faisoit le dueil. La
messe estant chantée et achevée, ceux de l'es-
ciirie prirent le corps, lequel ils portèrent au
lieu où il devoit estre ensepulturé, sçavoiren
la chappelle du feu roy Charles cinquiesme son
[jore. Tousjours le peuple se lamentoit et plai-
gnoit de la petite compagnée qu'il y avoit,
PAR JEAN JL VENAL DES l RSINS.
.73
comme dessus est dit. Il fut ensepulturé par
l'evesque de Paris. Quoy fait, lesFrançois-An-
glois conmiencercntc^ crier «Viveleroy Ilenry
» de France et d'Angleterre! » etcrioienlNoel,
comme si Dieu fust descendu du ciel. Toutes-
fois plus y en avoit faisans dueil et lamenta-
tions que autres. Maistre Philippes de Ruilly
et Michel de Lailler, exécuteurs du testament
du roy mort , donnèrent à l'église de Sainct-
Denys chasuble, tunique, dalmatique, et deux
draps de soye de couleur perse ou bleue, se-
més de fleurs de lys d'or, et pour la charité des
religieux cent francs, outre grande somme d(î
deniers distribués aux pauvres à tous venans :
or combien qu'il y eust grand débat touchant
le poile qui estoit sur le corps, disant plusieurs
«qu'il leur appartenoit, » toutesfois le grand
maistre d'hostel du roy le prit, et le bailla aus-
dits religieux, comme à eux appartenant.
Quand le roy Charles septiesme de ce nom,
son vray fils et héritier, le sceut, il en fut moult
courroucé et desplaisanl, et non sans cause, si
qu'à peine le pouvoit-on appaiser : c'estoil
pitié des regrets qu'il faisoit, comme pareil-
lement ceux de son sang. Il fit faire services,
prières et oraisons pour son père le plus so-
lemnellement qu'il peut : et deslors , comme
il lui appartenoit bien , se nomma et porta roy
de France : aussi l'estoit-il sans nul doute.
Fl\ DF, 1,'HISTOir.E DK CHAFJ.ES VI.